‹ Fersen et Marie-Antoinette [microform]Chapitre 108 sur 182 · PLANCHE V · texte numérisé non relu

PLANCHE V

IIans Axel de Fersen à 28 ans

(Miniature île Hall)

Le Baron Evert Taube

(Buste de Sergel)

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Extrait du livre de correspondance de Fersen (à Madame de Matignon)

L*AMI DE LA REINE

(Ldire non datée).

« Je vous envoie, mon cher comte, un fragment d'une lettre de mon beau-frère ; vous verrez, qu'il veut parler de vous. Je ne puis comprendre ce qu'il veut en dire. Mais je le saurois, le luy ayant demandé, et je vous le manderai. Il n'y a plus que luy seul qui peut me donner de vos nouvelles, et je n'ai pas manqué l'occasion de me mettre en correspondance avec luy. Adieu, mon cher comte. J'ai vu ces jours derniers Mad. de Cannillac. Je ne sais pourquoi je crois, qu'elle a été aussi votre maîtresse. Vous m'avés dit une fois, qu'elle avoit eu une fois un amant pendant un an sans que personne se'n douta, qu'il étoit Anglois, et moi je suppose, qu'il étoit un aimable Suédois. Je ne saurois assés vous témoigner toute mon inquiétude sur tout ce qu'on me dit. Vous connoissés mon intérêt pour vous, il ne peut finir qu'avec ma vie. Je vous conjure de ne pas sacrifier la vôtre. Croyés que le sentiment tendre de mon amitié pour vous est indépendant de tout autre. Je veux que vous soyés heureux comme vous l'êtes ; c'est en cela que je fais consister mon bonheur actuel. J'ai renoncé de bonne foi a tout autre, mes lettres vous en font preuve, et vous en jugerés vous-même quand nous nous reverrons. Mais Dieu seul sçait quand nous nous reverrons, et si nous nous reverrons jamais, si tout ce qu'on assure est vray et si vous perdez la vie comme je le crains. Je vous connois, vous vous exposerés sûrement. »

Fersen avait insisté jusqu'au dernier moment d'accompagner la famille royale à Montmédy. Il connaissait probablement assez bien le manque de perspicacité et d'énergie de Louis XVI et l'imprudence de Marie-Antoinette, pour ne pas avoir des craintes. Mais des questions de personnes l'empêchèrent de les accompagner. Le passage d'une lettre que Fersen avait écrite à Taube le 4 avril démontre que Fersen avait dès le début compté accompagner la famille royale jusqu'à Montmédy :

« Pour accompagner le Roi de France il sera décent que je sois

quelquefois en uniforme suédois, demandés au Roi si indépendanmient de Tuniforme des gardes du corps il veut permêtre que je porte quelquefois celui des dragons, comme il est fort joli cela donneroit une belle idée de nos troupes et de leur habillement. »

« Je n'accompagnerai pas le roi, il n'a pas voulu », écrit Fersen à Bouille le 29 mai. « Je passerai par Le Quesnoy: et sortirai par Baveau à Mons » ^.

Les contemporains semblent avoir regretté l'absence de Fersen. Selon Bouille, Fersen aurait encore une fois insisté à Bondy de ne pas abandonner la famille royale. Voici ce qu'en dit Bouille dans son Mémoire :

« Ce fut là qu'il les abandonna à leur sort, malgré les instances qu'il fit au roi pour obtenir de les suivre. Mais la fatalité la plus marquée voulut que ce prince s'y refusât constamment ^, M. de Fersen, par son sang froid et son courage, eût pu lui être très utile... »

Ici n'est pas la place de donner un récit détaillé de la fuite de Varennes. Nous nous permettrons toutefois de récapituler certains détails moins connus, qui ont trait à Fersen. Voici d'abord le témoignage de Craufurd ^ :

« A dix h. et demie, M. de Fersen, déguisé en cocher, amena une voiture, qui ressembloit à une carrosse de louage, dans la cour des Princes. Madame de Tourzel sortit bientôt après* avec le Dauphin et Madame Royale. M. de Fersen, qui était descendu du siège pour les aider à entrer dans la voiture, m'a dit que Mme Royale versoit

2. « Je tiens de M. de Fersen lui-mÊme ces détails. » (Note de Choiseul).

3. Craufurd, Notices sur Marie Stuart, reine d'Ecosse, et sur Marie Antoinette, reine de France, Paris, 1819. Tourneux dit {Bibliographie, IV., 74) : i Au début de cette note Craufurd fait allusion à une première édition qu'il ne spécifie pas expressément et qui se retrouve dans le Supplément de ses Mélanges d'histoire, etc., (Paris, 1809, in-4o), supplément de 118 p. indiqué par Brunet et dont Quérard a mis en doute Texistence ; la Bibliothèque Nationale ne le possède pas. » Au British Muséum de Londres se trouvent les deux éditions de la Notice et c'est à celle de 1809 que nous avons emprunté tous les extraits publiés ici.

L'AMI DE LA REINE

un torrent de larmes, comme si elle eût pressenti les malheurs qui les menaçoient. Lorsqu'ils furent montés, M. de Fersen les conduisit au petit carrouzel et s'arrêta devant l'hôtel précédamment occupé par la duchesse de la Vallière ; cette maison fut choisie de préférence, parce que n'ayant qu'une très petite cour, on voyait ordinairement des carrosses arrêtées devant la porte. Madame Elisabeth arriva la première, et fut suivi peu après du Roi ; il avait une redingotte, une perruque et un chapeau rond! Après avoir attendu quelque tems la reine, il s'impatienta, craignant qu'il ne lui fût arrivé quelque accident; il vouloit retourner pour la chercher, et on eut beaucoup de peine à le retenir. Dans cette intervalle M. de Lafayette passa, suivi de 2 cavaliers. » « La reine arriva enfin. En ouvrant la porte de son appartement, elle avait aperçu une sentinelle qu'elle ne s'attendait pas à trouver là. Elle s'arrêta un instant pour l'observer. Le soldat se promenait; et profitant du moment où il tournait le dos, elle descendit l'escalier sans être aperçue. Toute la famille royale étant montée dans la carrosse, M. de Fersen la mena jusqu'à la berline de voyage et, à quelque distance de celle-ci la première voiture fut abandonnée. Les chevaux de poste étaient commandés à Bondy. On sait le reste ».

Particulièrement intéressants sont également quelques détails que rapporte M^^ Royale sur le voyage et les retards qu'il subit. Sa relation très peu connue, n'est même pas mentionnée par Lenôtre.

Voici son récit :

« Nous nous mîmes en voiture, M:me de Tourzel, mon frère et moi. M. de Fersen était cocher. Pour dérouter, on nous fit faire plusieurs tours dans Paris. Enfin nous revînmes attendre au petit Carrousel, qui est très près des Tuileries. Mon frère était couché dans le fond de la voiture, sous les robes de M:me de Tourzel. Nous vimes passer M. de Lafayette, qui était au coucher de mon père et nous restâmes là à attendre au moins une grande heure sans savoir ce qui se passait ; jamais le temps ne m'a paru plus long.

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« M:ine de Tourzel voyageait sous le nom de Korff, ma mère était la gouvernante de ses enfants et s'appellait M:e Rochet ; mon père le valet de chambre Durand ; ma tante une demoiselle de compagnie ; mon frère et moi les deux filles de m:me de Korfï sous les noms d'Amélie et à'Aglaé,

« Nous nous mîmes en chemin et il ne nous arriva rien jusqu'à la barrière. Là il y avait une voiture de poste, qui devait nous conduire ; mais M. de Fersen ne savait pas où il était. Il fallut attendre longtemps et mon père même descendit, ce qui nous donna beaucoup d'inquiétude. Enfin M. de Fersen revint après avoir trouvé l'autre carrosse. Nous changeâmes de voiture : M. de Fersen souhaita le bonsoir à mon père et s'enfuit \ »

On se rend mieux compte de l'affolement de ces derniers jours en lisant les notes que Fersen dit avoir retrouvées plusieurs années plus tard et copiées dans son Journal Intime, Elles sont très expressives dans leur extrême brièveté :

D. 12 ; Variable rentre à 11 1 /2 h : chez elle ^ à 2 h : diné Sullivan chez moi chez Sullivan le voyage remis jusqu'au 20 à cause de la femme de chambre^ procès de La Fayette renvoyé à une cour martiale

L. 13. Variable frais chez Albert* dîné ches moi ches elle a 6 h : jusqu*à 8 bouffons et Sullivan serment pour les officiers. On dit qu'on va doubler la garde et visiter touttes les voitures. ,

M. 14. Variable frais fait ma cour, diné Sullivan, au jeu ches Sullivan.

M. 15. Variable pluye ches Albert diné ches moi, aux bouffons ches Sullivan « resté là » *.

J. 16. variable pluye rentré à 11 1/2 h : diné Sullivan chez elle ^ à 6 h 1 /2 : « emporté des effets, personne, même dans la ville n*a de soupçons » ^.

1. Bourgeois a emprunté ce récit aux « Mémoires concernant Marie- Antoinette, archiduchesse, Reine de France », publié à Londres en 1806. Déjà à cette époque les exemplaires de cet ouvrage étaient très rares en France.

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