‹ Fersen et Marie-Antoinette [microform]Chapitre 139 sur 182 · Le manifeste de Brunswick · texte numérisé non relu

Le manifeste de Brunswick

ployait à fond dans cette question. Mais ce n'était pas pour lui-même qu'il travaillait, car il ne recherchait aucun honneur et se serait estimé suffisamment récompensé s'il eût réussi à mener à bien l'entreprise. Il était entièrement désintéressé, mais malheureusement très attaché au baron de Breteuil — nous avons déjà dit que cette amitié lui avait procuré de nombreux ennemis et qu'elle l'avait même exposé à des dangers, au moins dans l'imagination de Marie- Antoinette. Toute l'activité de Fersen pendant ces années ne semblait avoir qu'un seul but : faire investir (( le baron » de toutes les missions de confiance. Et main^ tenant qu'il s'agissait de former un ministère dont la tâche serait de prendre en mains les rênes du gouvernement, aussitôt après la libération de Louis XVI par le duc de Brunswick, il voulait qu'il fût composé d'amis ou de fidèles de Breteuil. Pour mieux comprendre sa manière d'agir, il est nécessaire de se rappeler les intrigues de Calonne et de la Cour de Coblence. Ne perdons pas de vue, non plus, que dans l'impossibilité d'exercer une influence quelconque sur les événements importants, il ne lui restait guère que de s'occuper des détails. Enfin, la formation de ce ministère n'était pas un détail si insignifiant puisqu'il faudrait à Louis XVI un appui solide. Mais ces circonstances atténuantes ne nous empêcheront pas de nous étonner de la conduite de Fersen : il demandait à Marie- Antoinette de lui envoyer des procurations en blanc et il énumérait les noms de futurs ministres, qui tous portaient des noms d'une époque révolue. « Voici le projet du baron pour le ministère : il veut qu'il soit tout dans sa main pour éviter les contradictions ; il donne la guerre à La Gallissionnière, qui, dit-il, lui a fourni de très bonnes idées, la Marine à du Moutier, les sceaux à Barentin, les affaires étrangères à l'évêque de Pamiers, pour éviter les systèmes et y avoir un homme d'ordre et ferme, avec un conseil de finances composé de six personnes : La Tour, Damecourt, un négociant, probablement Fouache du Havre ; je ne me rappelle pas les autres. Mandez-moi au plutôt ce que vous pensez ? »

La patience de Marie-Antoinette avait été longanime

et sans défaillance. Ses lettres étaient toujours empreintes d*un amour constant et reflétaient un parfait équilibre d'esprit. Mais maintenant, elle n'en pouvait plus. Goguelat répondit sur un ton de reproche à ces gens qui ne comprenaient pas qu'il ne s'agissait plus ni de semaines, ni de jours, mais de quelques heures. Il écrit le 1®^ août :

« Au milieu de tant de dangers, il est difficile de s'occuper du choix des ministres. Si on obtient un moment de tranquillité, je vous manderai ce qu'on pense de ceux que vous proposez. Pour le moment il faut songer à éviter les poignards et à déjouer les conspirateurs qui fourmillent autour du trône, prêt à disparaître. Depuis longtemps les factieux ne prennent plus la peine de cacher le projet d'anéantir la famille royale. Dans les deux dernières assemblées nocturnes, on ne différait que sur les moyens à employer. Vous avez pu juger par une précédente lettre combien il est intéressant de gagner vingt-quatre heures ; je ne ferai que vous le répéter aujourd'hui, en ajoutant, que si on n'arrive pas, il n'y a que la providence qui puisse sauver le roi et sa famille. »

Le style de cette lettre prouve qu'elle n'est pas de Marie-Antoinette. Mais elle a été inspirée par la Reine et reflète son angoisse. On y voit percer un doute que ni les Puissances étrangères ni ses fidèles, ni même l'homme qu'elle aimait et dont elle était aimée ne pouvaient lui venir en aide, qu'ils ne se rendaient même pas compte des dangers qui la menaçaient. Ce sont certainement ces phrases qui reviendront à la mémoire de Fersen lorsque bien plus tard, après la mort de la Reine, ils se tourmenterait à la pensée qu'elle eût pu un instant douter de lui et de sa bonne volonté.

Mais avec l'entêtement d'un monomane, il se cramponnait à l'idée que le secours était proche, que l'issue heureuse était à la portée de la main et dût-on se heurter à quelques difficultés, on l'atteindrait quand même. En réponse à la précédente lettre de Marie-Antoinette, « combien il est intéressant de gagner 24 heures », il écrit :

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Bruxelles, ce 3 ao^U 1792.

« J'ai reçu le n : o 5. Vous avez déjà le manifeste, et vous devez en être content. M. de Limon, qui l'a fait, a du mérite ; il a été traité à merveille par le roi de Prusse, l'empereur et leurs ministres, même par les princes. Le comte d'Artois lui a parlé à merveille sur l'intention, où il était d'obéir aveuglement au roi et aux ministres qu'il choisirait. Il lui a dit que Calonne le quittait, qu'il lui a fait sentir qu'il était impossible de l'employer à rien, puisque le roi de Prusse et l'empereur l'avait déclaré ne pas vouloir traiter avec lui, et que leurs ministres n'avaient pas même voulu le voir. Calonne va en Italie. Le duc de Brunswick vient de donner une déclaration additionnelle très-forte, où il sonune toutes les villes et \illages de s'opposer au passage du roi, de la reine et de la famille, si les factieux tentaient de les amener, et les rend responsables du manque d'obéissance. — Il vous faudra de l'argent dans le premier moment. Combien en avez-vous à Londres ? Arrangez-vous pour qu'il soit disponible d'un moment à l'autre, lorsqu'il sera certain que vous êtes libre. Consentez-vous qu'on mette en gages vos diamants ? Croyez, que si cela n'est pas nécessaire, cela ne sera pas, et je l'empêcherai. 11 faudrait emporter les diamants de la couronne. Le baron me dit que la Balue est un honnête homme qui lui est entièrement dévoué, et qu'en le flattant un peu, et puis parlant du baron, il donnerait un ou deux millions.

« Voyez, si vous pouvez ou osez lui faire parler. Je m'occupe à vous en trouver en Angleterre, et peut-être de la poche du roi. Répondez-moi au plus tôt. Quand les armées seront en France j'irai voir pour un jour le roi de Prusse et le duc de Brunswick ; le baron aussi. Parmi toutes mes peines j'ai encore eu celle de perdre mes deux chiens ; ils ont été empoisonnés le même matin, et sont morts à la fois. Cette perte m'a été très sensible, ils m'étaient précieux.

« Si le duc de Brunswick arrive à Paris, il faudra le loger au Château, cela vaudra mieux que partout ailleurs. Si vous pouviez trouver un moyen sûr de sortir de Paris, prenez ce parti ; mandezmoi si vous le voulez et nous en trouverons peut être, cela serait essentiel. »

Mais qu'importe un ministre au moment où Marie- Antoinette est à deux doigts de la mort ? On s'étonnera aussi de voir Fersen parier de la peine que lui a causée la mort: de ses deux chiens, mais on le comprendra mieux si

on rapproche cette phrase d'une note qu'il a faite le même jour dans son Journal :

« Mes deux chiens sont morts empoisonnés ce matin. J'étais inquiet, car je croyais que le même sort pût être réservé à la Reine. »

Fersen écrivit encore deux lettres à la Reine, dont l'une est datée du 7 et l'autre du 10 août. Il n'avait pas encore reçu la septième lettre de la Reine. « Mon inquiétude est extrême, » écrit-il le 7, « le peu de fond qu'il y a à ce faire sur la garde nationale, même la partie bien intentionnée me désespère. »

Il est évident que Fersen était très inquiet, plus inquiet que jamais, mais il trouva pourtant encore l'occasion de parler de certaines personnes « qu'il fallait écarter. »

« L'armée prussienne est arrivée le 5 à Trêves ; elle s'y arrête quelques jours pour avoir du pain et des fourrages. Cela retarde un peu sa marche, mais le 15 ou le 16 le duc de Brunswick entre en France, avec toutes ses forces. Je tremble pour ce moment, et je ne cesse de faire des vœux ; que ne puis-je faire davantage 1 »

Dans ce moment de détresse, M^^ Sullivan semble avoir été la plus agissante. Elle proposa de faire envoyer M. d'Agoult en Angleterre et après de longs pourparlers, Breteuil et Mercy avaient fini par y consentir.

Dans sa lettre du 10 août Fersen expose ce projet. Il dit qu'aussi bien lui-même que Craufurd s'étaient offerts à partir, mais que celui-ci avait contre lui sa nationalité anglaise et qu'on disait que Fersen se rendrait plus utile à Bruxelles qu'en Angleterre. Il avait donc « abandonné ce projet qui satisfaisait bien mon cœur », pour employer ses propres paroles. « Mon inquiétude pour vous est extrême, » ajoute-t-il, « je n'ai pas un moment de tranquillité, et je n'ai de consolation que de voir les inquiétudes vivement partagées par C. qui n'est occupé que de vous et des moyens de vous servir. » A la fin de sa lettre qui est brève et ne contient rien de nouveau, il dit » : « Je regrette bien que vous ne soyez partie de Paris. »

LE CONSEILLER DEiLA FAMILLE ROYALE 269

Cette lettre ne parvint jamais à destination. Fersen ne reçut en tout cas aucune réponse. Le 10 août, Marie- Antoinette entre dans le silence de la solitude. La prédiction de Fersen se réalisa : le duc de Brunswick franchit bien la frontière, mais c'était déjà trop tard. Et au lieu de marcher sur Paris, le duc battit en retraite après les premières victoires.

Fersen exprima son désespoir dans ses lettres à Sophie et à Taube.

Le 12 août il écrit à Sophie :

« Paris va toujours bien mal et la crainte pour la vie du Roi et de la Reine m'occupent saub cesse, les factieux ne cachent plus leurs projets la-dessus, et a tout moment le château est menacé. Leurs Majestés ne peuvent plus sortir, ni même dormir en même tems, ils se reposent alternativement et il y en a toujours un des deux qui veille dans l'attente de voir leurs appartements forcés par ces cannibales, cela fait horreur et leur position est déchirante pour ceux qui en connaissent comme moi les détails. C'est le 15 que les Prussiens entrent en France, ce moment sera critique, Dieu conserve le Roi et la Reine » ^.

Et à Taube le 15 août :

« Mon cher ami, Silversparre vous enverra des détails sur l'exécrable journée du 10, ils vous feront horreur, la famille Royale existe, mais comment ; quant à moi l'état ou je suis est affreux ce n'est pas vivre que d'avoir des inquiétudes continuelles, quelle exécrable et lâche nation mon dieu que ne puis-je au prix de mon sang sauver les jours de cette malheureuse famille adieu mon ami faittes des vœux pour elle et aimés moi toujours ^.

Quelle haine ne respirent point les lignes qu'il envoya à Taube le 9 avril 1793 :

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