Inédit
LA CATASTROPHE
La mort de Louis XVI inaugure la période la plus malheureuse de la vie de Fersen. En dépit de son scepticisme, il essayait d'espérer. Lorsque plusieurs jours s'étaient passés sans que l'Assemblée Nationale eût commencé d'instruire le procès de Marie-Antoinette, il y puisait des nouvelles raisons d'espérer. Il écrit dans une lettre à sa sœur, datée du «9 », sans autre indication, mais certainement écrite en février 1793 :
« Je commence à avoir un peu d'espoir sur le sort de la Reine et de sa frmiffe, on ne parle d'elle ni de son procès Dieu veuiUe que cela soit bon, personne ne sait ce que cela signifie, ni quels peuvent être les projets des scélérats, mais je ne puis être tranquille ni rassure, tantôt j'espère tantôt je désespère et l'inaction forcée ou je me trouve, le peu de moyens qu'ff y a de la servir augmente encore mes peines. Dans ma sociétée nous ne parlons que d'elle des moyens de pouvoir la sauver et nous ne faisons que nous affliger et pleurer sur son sort c'est la seule qui me convienne, que j'aime et qui me console un peu en ce moment ou j'en ai bien besoin. La privation de nouveffes sures, exactes, et promptes est encore un tourment de plus — souvent je voudrois ne jamais être sorti de Suéde ou du moins n'avoir jamais ete mêle dans les affaires jen souffre trop et effes ne sont plus qu'affligeaiites de tous côtés, je me serois épargne bien des peines et des chagrins, ceux que jeprouve en ce moment sont bien vives ».
Et le 15 février :
« Mon ame est sans cesse affectée des deux pertes que je vieiis de faire et des craintes sur celles dont je suis encore menacé. L'assassinat de deux Rois dont les bontés me seront toujours présentes et dont la mémoire me sera toujours chère, ne cesse d'occuper ma pensée et la crainte sur le sort du reste de cette famille infortunée pénètre mon ame de la plus vive douleur. Joignes encore à cela le mauvais état de la santé de mon Père mes craintes pour sa mort, le chagrin de ne pouvoir me rendre auprès de lui pour le voire, pour vous voire et jouir dans vos cmbrassements d'une consolation bien nécessaire a mon cœur, et vous aurez ma tendre Sophie une idée vrai de la situation de mon ame,
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j'éprouve sans cesse une mélancolie et un dégoût de tout que je ne puis vaincre, mes idées se portent toujours sur un même objet et l'image de Louis XVI montant a l'echafTaud ne me quitte jamais. Souvent je maudis l'instant ou je suis sorti de Suéde ou j'ai connu autre chose que nos rochers et nos sapins, je n'aurois pas eu il est vrai autant de jouissances, mais je les paye bien cher en ce moment et j'aurois évité bien des peines. Je pleure bien souvent tout seul ma chère Sophie et avec E. quand nous le pouvons, mais elle est elle même trop affligée de ce qui s'est passe et des craintes sur l'avenir pour pouvoir me consoler, mais du moins ai-je alors la consolation de pleurer avec quelqu'un, cette bonne femme leur est excessivement attachée, elle a fait beaucoup de sacrifices pour eux elle sest même exposée et c'est ce qui me la fait aimer. Voici dix jours qu'il ne nous arrive pas de lettres de Paris ni de Liège, les francois les arrêtent touttes cela est horrible en ce moment et augmente encore mes inquiétudes. Dieu juste écoute les vœux que je forme pour eux et donne moi la force de supporter tant de peines * ^.
Axel n'avait pas en vain cherché auprès de sa sœur de la compassion et de la tendresse. Bien qu'elle eût ellemême des soucis et des peines — sa sœur Hedda venait de mourir à Pise, à la fin de Tannée de 1792, et la santé de son père devenait de plus en plus précaire — Sophie reservait toujours une grande place dans son cœur à la Reine étrangère, au salut de laquelle son frère tant aimé avait voué sa vie. « Aucune affaire de politique ne minterresse que celles de la France, dont je suis vivement occupée », avait-elle écrit le 1 août 1792, en parlant du peu d'intérêt qu'elle portait à la politique suédoise pendant l'interrègne du duc Charles. Et le 23 novembre 1792 :
« Vous avez donc quitté Bruxelles, mon ami et peutaitre helas bientôt toute la hollande et l'Europe entière sera infecté de cette abominable secte jacobine — s'il était possible de doutter de la justice divinne se seroit aujourd'hui lorsqu'elle parois protéger des célerats sans foix loi ni religion, mon dieu mon ami cette malheureuse famillie Royalle quelle vas aitre leur sort, je suis dans