Madame Sullivan
2. M. de Heidenstam a publié cette lettre mais avec des changements tels qu'il est difRcile à l'identifier.
LA CATASTROPHE
à la nouvelle que lui apporta l'évêque de Tours : Louis XVI venait d'être guillotiné. Fersen eut en même temps la fausse nouvelle de la mort de toute la famille royale. Il note dans son Journal pendant ces jours :
« S[amedi] 26. Beau. Voici ce que me mandoit l'Archevêque de Tours... Oh, mon Dieu, j'aurai trop perdu en un an et si j'avois une fortune considérable et indépendante, je quitterois entièrement les affaires et je resterois avec El[eonore]. Je fus toutte la journée dans des incertitudes et un état affreux. El[eonore] pleuroit, j'etois au desespoir de ne pouvoir être tout seul avec elle et pleurer, mais jamais nous n'étions seuls. Ah, combien je sentois que j'aimois Elle et combien je souffris. A 9 hleures[ du soir le B:on de Lilhen, directeur des Postes Imp, vint me voir, il me dit avoir reçu des lettres de Liège du 22 et 23, ou on lui mandoit qu'un courier avoit apporté a M. de Valence la nouvelle que le Roi avoit été exécute et toutte la famille massacrée, que la poste de Paris avoit manquee. En revenant chez Craufurd a 10 h : le Père Elisée \int nous dire que l'arch. de Tours avoit eu nouvelle que le 21 a 11 h : le Roi etoit encore au Temple. J'y envoyai et l'archevêque m'envoya a minuit les détails ci-joints. Je ne doutai plus de l'exécution, mais je ne pouvois me faire a cette idée, celle de ma destinée a venir se joignoit encore a tous mes chagrins et je souffrois beaucoup.
« D[imanche] 27. Reçu le soir a 10 1 /2 heures de l'arch : de Tours les tristes détails ci-joints quoique je fus préparé la certitude d'un si affreux attentat renouvella toutes mes douleurs. El[eonore] pleura beaucoup et j'etois au desespoir de devoir me contraindre. Les souvenirs les plus déchirants se presentoient a mon imagination. J'expédiai le soir une estafette au Régent pour l'en instruire et cette expedition]^^me coûta beaucoup, d .^j
Dans un moment de désespoir, avant d'avoir su la vérité, il écrit à Sophie ;
Ce 26 Janv,
« Ma tendre et bonne Sophie ah plaignes moi l'état ou je suis ne peut se concevoir que par vous j'ai donc tout perdu dans le monde vous seule et T : me restent ah ne m'abandonnes pas celle qui faisait mon bonheur celle pour laquelle je vivois oui ma tendre Sophie car je n'ai jamais cessé de l'aimer non je ne le pouvois pas un instant et tout en tout je lui aurois sacrifie et je le sens bien en
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ce moment, celle que jaimois tant pour qui jaurois donne n ille vies n*est plus, oh mon Dieu pourquoi m'accabler ainsi par quoi ai je mérite ta colère eUe ne vit plus, ma douleur est a son comble et je ne sais comment je vis encore je ne sais comment je supporte ma douleur elle est extrême et rien ne pourra l'effacer jamais, toujours je l'aurais présente a ma mémoire et ce sera pour la pleurer toujours tout est fini pour moi ma chère amie ah que ne suis je mort a ses cotes et pour elle et pour eux le 20 juin je Lcrois plus heureux que de traîner ma triste existence dans deternels regrets, dans des regrets qui ne finiront qu'avec ma vie, car jamais son image adorée ne sefiacera de ma mémoire et vous maves fait injure en le supposant un moment vous ne me connoissé pas vous ne rendes pas justice a mon cœur, ce cœur est bien malheureux et le sera désormais tant qu'il vivra le votre sent trop bien pour ne pas me plaindre ah j'ai bien besoin de mes amis eux seuls me soutiennent en ce moment et pour comble d'horreur il faut encore qu'en ce moment si cruel pour moi j'ai la triste occupation de tracer de ma main ces tristes et affreux détails je ne sais comment j'en ai la force, Taube vous les dira ma tendre Sophie pleures avec lui sur moi, sur eux, sur votre malheureux frère et aimés moi, je n'ai pas la lorce de vous écrire davantage adieu Sophie ma chère et tendre Sophie.
« 11 est minuit nous recevons la triste certitude de l'exécution du Roi mon cœur est si déchire que je n'ai pas la force de vous rien dire de plus, oc ne park pas du reste de la famille mais mes craintes sont affreuses ah mon Dieu, sauvés les et ajes pitié de moi ^ •*.
Aucune lettre de Fersen ne témoigne d'un tel désespoir ; aucune ne reflète une telle émotion, c'est peut-être la seule lettre vraiment émue que cet homme froid, maître de ses nerfs, ait jamais écrite. Son émotion l'étreignait au point qu'il oublia de dire les tendresses habituelles à sa sœur, et s'emportait contre elle parce qu'elle avait osé lui reprocher injustement son indifférence pour la malheureuse reine.
Combien impérieux ne fut pas son besoin de se confier
1. M. de Heidenstam a situé cette lettre en 1794 et il Ta, en la reproduisant, rendue presque méconnaissable.
LA CATASTROPHE
et de parler de sa peine, puisqu'il écrivit également une longue lettre à Taube :
26 [janvier 93].
« Le surcis a ete rejette et l'Execution de la fatale sentence fixée au 20 entre 9 h : et minuit, on mandoit qu'il y avait beaucoup de mouvement dans Paris, mais que peut on esperei de ce mouvement, ce cloaque infâme n'est habite que de lâches et de coquins infâmes et il n'y a rien a en attendre que des horreurs. On mande de Liège du 22 et 23 que la nouvelle de l'exécution de la sentence y etoit arrivée, mais qu'on n'avoit pas les détails car la poste de Paris avoit manquée, je voudrois pouvoir douter de la vérité de cette nouvelle Dieu que ne donnerois-je pas pour les sauver, ah je suib trop malheureux mon ami plaignes moi, je perd tout et jamais non jamais je ne m'en consolerai, leur mémoire me sera a jamais chère et présente et je les pleurerai avec notre cher maitre toutte ma vie, je déteste j'abhorre cette nation de cannibales tous sont des lâches des poltrons sans âmes, sans :œur, sans sentiments, c'est l'opprobre du genre humain. La nouvelle de Liège disoit aussi que la Reine et le reste delaïamilleavoient ete massacrés, fasse le ciel que cela ne soit point, oh mon Dieu que n'ai je cent mille vies j'irois sur le champ les exposer pour eux et je mourrois content. J'ai trop vécu, mon ami, j'aurois ete plus heureux d'être mort le 20 juin il n'y aura plus de bonheur pour moi tout me rapellera et rien ne me consolera jamais de les avoir perdus des que j'en aures la cruelle certitude je vous l'enverrai par Estafette ».
27 à minuit
« Voici les détails que nous recevons a l'instant... Les lettres gardent le plus profond silence sur la famille Royale, puissiés vous mon ami éprouver moins de peine a lire ces tristes et affreux détails que je n'en ai a vous les tracer, je n'ai pas la force de vous en dire davantage ».
Il apprit cependant bien vite que la Reine était encore en vie. Mais cette certitude rassurante ne réussit pas à vaincre son angoisse et sa douleur. Il se rendait aussi compte que ce n'était qu'un répit et que le tour de Marie- Antoinette ne tarderait point à venir.
Le 1 février il écrit une nouvelle lettre désespérée à sa sœur :
« Ma chère Sophie, j'ai encore un moment et je vous le donnerai, je ne sais pas même comment j'ai encore la force de m'occuper de rien, mon ame est si tourmentée si déchirée par les souvenirs de la perte que je viens de faire et les craintes de l'avemr, que j'ai a peine la faculté de penser a autre chose. L'état de cette famille infortunée, ses douleurs, ses chagrins ses souffrances ne me sortent pas de l'esprit, sans cesse je me les représente, je les vois et ce que j'éprouve ne se peut concevoir, maudite nation de lâches et de scélérats que je hais que je méprise que je déteste elle n'est faitte pour être gouvernée que par des tirans. Cette famille etoit trop bonne trop honnête pour eux c'est une nation de tigres et de cannibales. Puisse la malédiction du ciel et sa juste mais trop lente vengeance tomber sur eux et venger le sang innocent qu'ils ont répandu et celui que je crains encore qu'ils ne répandent, je ne cesse de craindre ce comble d'horreur de scélératesse ils sont capables de tout et cette idée est déchirante, nuit et jour elle me suit, en vain je veux me consoler en vain je veux espérer, en vain les gens aves lesquels je vis tachent ils de me consoler par des raisonne mens justes et que je fais a moi me me ils sont eux mêmes trop affligés pour oser y croire, et la raison n'a jamais eu d'empire sur les scélérats il semble mcme qu'ils oubUent leur véritable intérêt pour le plaisir de commettre un crime, et dapres cette vérité trop juste ils ne peuvent que pleurer avec moi sur le sort de cette malheureuse famille, ma tendre Sophie plaignes votre frère il souffre bien et i\ sent bien vivement à quel point il leur est attaché. Ce qui me tourmente aussi c'est la difficulté de recevoir ici des nouvelles il faut encore que cette race maudite arrête sans cesse nos lettres et rarement nous les recevons qu'après avoir déjà scu ks nouveffes par d'autres voyes, c'est encore un tourment de plus. Taube vous donnera touttes les nouveffes, les detaffs qui sont dans les gazettes sont trop affreuses pour que je puisse les repeter mais vous les y verres, mon ame se déchire en les lisant la votre sera bien affectée en lisant le testa-^ ment de cet infortuné il fait honneur a sa me moire et prouve bien ce qu'ff etoit et que l'opinion qu'on a toujours eu de lui etoit fausse. Adieu ma Sophie aimes toujours un frer bien malheureux » ^.