‹ Fersen et Marie-Antoinette [microform]Chapitre 16 sur 182 · Publié par Klinckowstrôm · texte numérisé non relu

Publié par Klinckowstrôm

vert. A 2 h : 1 /2 je revins chés moi croyant qu'il n'étoit 1 h 1 /2, je m'habillai à la hâte et fus avant 3 h : ches le Com : Merci amb : de Temp : ou je devois diner, on n'étoit pas encor à table, des que je fus sorti de table a 4 h : je fus aux Italiens \ »

Dimanche 16 Janv. Je fus le matin a 11 h : promener avec Creuts, de la barrière Grenelle, jusqu'à la porte S : t Bernard, il y a 2 lieus, je vis en passant les plus beaux paisages du monde, qui doivent être encor plus beaux en été, et surtout le boulevard qui n'est autre chose qu'une chaussée fort large plantée d'arbres et à droite et à gauche une allée pour les piétons, dont les arbres se sont courbés et forment une espèce de berceau qui doit être charmant en ete, le boulevard est les limites de la ville, tout ce qui est en delà est compté comme village, il y a a certains endroits des maisons ou on peut se raffraichir des espèces de c.afTés, de Vauxhaals, qui sont fermés en hiver. Je revins de ma promenade a 2 h : très mouillé car il avoit plues tous le tems, de façon que mon habit étoit percé, j'allai diner chés de Geer, et ensuite aux François.

Samedi 22 Janv. Je fus le matin avec Creuts a 10 h : ches Gretry, qui nous chanta plusieurs morceaux de musique de sa composition, qui me firent grand plaisir. De la nous allâmes nous promener, nous passâmes la place Louis XV, qui est bien la plus belle place qu'on puisse voir. Nous sortions des Tuilleries, et avions à droite les deux ba^imens simetriques, dont les façades sont achevées et sont de toutes beautés, entre ces deux batimens est une vue fort large mais pas longue, au bout de laquelle on bâtira une église dont la façade sera, a ce qu'on dit aussi belle que celle de la S : te Geneviève, elle ne sauroit à mon gré l'être davantage ; cette vue est en droite ligne avec la statue de Louis XV et le Palais Bourbon, qui est de l'autre côté de la Seine Le comte Creuts me dit que c'est dans cette même direction que le Roi fait construire un pont triomphale qui sera de toute beauté, il en a déjà vu les modèles, cela rendra la vue de cette place encor plus belle qu'elle n'est. Nous traversâmes la place pour entrer dans les Champs Elisees, qui forment la quatrième face de la place, c'est une promenade immense toute en allées, il y a aussi des grands emplacemens, ou on joue en ete diferen jeux, et ou on exerce les troupes, il me sembloit que cela devoit être charmant en ete, car je m'y promenois avec grand plaisir, pendant l'hiver, le Comte Creuts ne me détrompa point il m'en disoit des merveilles. Depuis les Tuille-

ries jusqu'au pont de Neuilly nous allamas par un chemin tiré au cordeau, il y a une bonne lieu et les dépenses qu'on y fait sont incroyables, on a coupe deux montagnes et rempli deux vallées de 6 a 7 1 : de haut : pour rendre le chemin uni, et afin qu'on puisse voir le pont des fenêtres du Château, enfin après deux heures de marche nous arrivâmes de l'autre côté du village et je vis un pont tout plat qui n'est pas d'une pouce plus haut dans le milieu qu'aux extrémités et dont les arches paroissent à peine courbés, mais les dépenses qu'on y a faites sont immenses, le pont est d'une simplicité qui fait partie de sa beauté, il n'y a d'autres ornemens qu'un cordon qui est au niveau du terrain du pont, les arches ont 120 pieds d'ouverture, et 12 pieds de courbure, la Seine formoit a l'endroit du pont une isle, et le pont est bâti sur cette isle dont on a déjà noyé une partie, on travaille a faire de même de l'autre. L'autre bras du fleuve qui devient inutile sera comblé, et ses eaux detournés dans le commun fleuve, ainsi au lieu d'une isle et de deux bras que la Seine formoit en cet endroit, il n'y a point d'isle et un seul canal. Le pont est de cinq arches, qui ne différent en rien l'un de l'autre, et est bâti avec beaucoup de solidité — nous vimes des pierres dans le parapet de 42 pieds de longueur, et de 2 pieds de largeur, il y a des trottoires, pour les piétons, qui sont couverts en dedans de grosses lames de fer, pour empêcher que le frottement des roues ne les cassent ou ne les use, on a aussi eu soin de pratiquer de distances en distances des ouvertures dans les voûtes pour faire couler l'eau. Nous restâmes près d'une heure a examiner ce pont qui me parut le plus beau de tous ceux que j'ai vus et il est très solidement bâti. Nous ne mimes qu'une heure et demie pour revenir je ne pouvois me lasser d'admirer le chemin qu'on lait, il peut passer dans le milieu 6 voitures de front, et dans les deux allées latérales, 3, je ne voulois point le croire mais nous le mesurâmes le C : Creuts et moi. A 2 1 /2 je revins ches le C : affamé aussi je mangeai pour 4. Mais nous manquâmes être écrasés avant d'arriver, une maudite voiture nous serra contre le mur. Après avoir bien mangé je m'habillai j'allai aux François, et de la souper ches l'amb : de Sardaigne ^. »

C'était la première fois que Fersen visita ces lieux célèbres qui deviendraient à un moment le centre même

mmmm

de sa vie et vers lesquels se reporteraient plus tard ses regrets et ses pensées.

Fersen avait appris à étudier avec méthode et c'est de cette manière qu'il étudiait Paris. Il écrit à la date du 4 mars :

« Il y avoit déjà 3 mois que j'etois à Paris et je n'y avois cncor rien vu des choses remarquables qu'on y voit je me proposai donc de commencer, et fus un jour avec Alfeldt et Bolemany à TEcole Militaire. Le bâtiment en dehors et en dedans est fort beau la façade qui donne sur le Champ de Mars est très belle, le manège n'est pas beau il ressemble a une remise, mais les chevaux en sont beaux ; la dernière cour qu'on appelé Cour Royale est fort belle, c'est la qu'est la statue pédestre de Louis XV.

Mais un autre batimen qui me fit grand plaisir, et que je vis quelques jours après, c'est la nouvelle Halle au bled, il est unique et fort agréable a l'œuil, l'escalier du coté de la Rue Grenelle est merveilleux, il n'est pas possible de fair quelque chose de mieux inventé, de plus comode et de plus beau, je ne pus me lasser de l'admirer, je fis tout le tour des Halles en haut et en bas et je les trouvais très comodes et très beaux ^. »

Ses notes sur Paris s'arrêtent ici, hélas, et ne sont suivies que de feuillets blancs. Étaient-ce les plaisirs qui l'accaparaient, au point qu'il ne trouvait plus le temps nécessaire pour faire les confidences habituelles à son Journal Intime ? Sans doute avait-il l'intention de remplir ces feuillets, puisqu'il les a tous numérotés de sa main. Au milieu de ces pages blanches, se trouve une note importante :

« Le Roi Louis XV mourut le 10 mai 1774 a 10 h : du soir. »

Le 12 mai, Fersen quitta Paris et arriva le soir à Chantilly.

Nous avons retrouvé les brouillons des notes qui ont trait aux derniers jours de son séjour à Paris que nous reproduisons ici.

Page 1