‹ Fersen et Marie-Antoinette [microform]Chapitre 172 sur 182 · Noté pendant la traversée de la Baltique · texte numérisé non relu

Noté pendant la traversée de la Baltique

LE SOUVENIR

<ie nouveau devenu ministre de Suède à Paris, et dut assister à la présentation de l'envoyé de la République française, M. Rivais^ à la cour de Stockholm, On comprend quels sentiments animaient dans ce moment Fersen, pour qui les Français n'étaient que des « rebelles » et des « carmagnols ». Les souvenirs, qui lui rappellent le passé, accentuent encore davantage la tristesse du présent. Tantôt c'est la table de dessin de Gustave III, tantôt, au cours d*un diner (;hez sa tante, la comtesse De la Gardie, qui ressemble à « l'infortunée Reine », une vaisselle d'argent qui avait appartenu à son ami Creutz. Lors d'une visite à l'Académie Suédoise le successeur du sénateur Fersen, le jeune poète Silfverstolpe, prononce l'éloge funèbre de son père.

Il marche comme un somnambule et ne s'intéresse ni aux plaisirs ni aux femmes. Il note qu'il fait sensation, mais avec une indifférence comme s'il s'était agi d'un autre que lui. La seule chose qui puisse l'émouvoir, c'est lorsque quelqu'un lui exprime sa compassion et regrette les malheurs de France et le sort horrible de la famille royale.

A travers les feuillets épars du Journal Intime se manifeste pourtant son amour de la patrie. Mais ce ne sont ni la politique ni la Cour qui sont sa patrie, mais la terre natale, le sol aride, où les fraises des bois ont tant de peine à rougir, les sentiers étroits de la forêt, la route par laquelle il se rend à l'église du village, dans une petite calèche en compagnie de sa mère. Là, Fersen entend le dimanche le sermon du pasteur et les ouailles de l'église villageoise contemi^ent ce personnage romanesque avec autant de curiosité que le public à l'opéra de Stockholm, lorsqu'il entre dans sa loge.

Il fait un voyage d'inspection dans ses terres, discute avec des régisseurs et des architectes sur l'a ménagement de jardins à l'anglaise ou sur des embellissements et agrandissements.

Pendant son séjour en Suède sa sœur Sophie est devenue veuve. Et, avant son départ pour le Continent, il voit se réaliser l'idylle qu'il avait six ans plus tôt esquissée à Taube ; une vie calme avec sa sœur et son ami. Il va voir sa sœur

à Medevi, une petite station thermale, où elle séjourne avec Taube, bravant les préjugés conventionnels. Mais combien les circonstances n'ont-elles pas changé au cours de ces six années 1 C'est avec un sentiment d'envie qu'il contemple leur bonheur paisible qu'il ne peut partager. Il ne peut pas le partager, l'incertitude le ronge, une angoisse le poursuit. Il explique lui-même que c'est parce qu'il a deux devoirs qu'il doit remplir, d'abord mener à bien son « affaire », liquider l'héritage de Marie-Antoinette et veiller à ce que ses « vieilles », les dames Stegleman et de Korff, qui vivent dans la plus grande misère et sous un nom d'emprunt, à Hambourg, touchent ce qu'on leur doit ; ensuite tirer au clair ses relations avec m:me Sullivan. Il est las du méuage-à-trois. Il a donné à Eleonore le temps de réfléchir et de choisir entre lui et Craufurd, il va maintenant chercher sa réponse.

Le Journal Intime, Novembre.

« Slamedi] 1. Touttes leurs intrigues me sont indifférentes, Touttes les autres personnes que je rencontrai s'empressèrent de me venir trouver et me traitoient avec égards et amitié ce qui me flatta fort. Les autres me regardoient avec curiosité. Je remarquai ce mouvement surtout à Topera, quand j'entrai a l'amphithéâtre, tout le parterre et les loges se tournèrent de mon coté.

« V[endredi] 7. On commence aussi a s'occuper de moi dans le monde. Depuis quelque tems mon frère paroit faire sa cour a la Petitte, et le mari semblcit ne pas y faire attention. Depuis mon retour on s'est apperçu quelle le traite moins bien et qu'elle a l'air de vouloir de nouveau se rapprocher de moi. Je m'en suis aussi apperçu, mais comme je ne compte point y donner de suite, je n'y ai pas fait attention, mais il paroit que le mari s'en est apperçu qu'il me fait espionner et que c'est en partie cause de la brouillerie qu'il y a entre eux, du moins a en juger par quelques mot échappes a l'ami du mari, qui a eu une conversation avec elle. Cela fait que je ne vas plus ches l'amie de la femme aux heures ou elle peut y être, car je ne veux avoir d'histoire avec personne et vivre tranquille jusqu'au moment ou je partirai pour rejoindre El. »

LE SOUVENIR

Décembre,

a J[eudi] 4. Soupe chés moi, ma tante De la Gardie y soupoit, j'aimois a la regarder elle me rapelle infiniment l'infortunée Reine de France et je ne la voyois jamais sans émotion, elle est une Râlamb. »

« V[endredi] 5. Nous n'avons pas le goût des belles choses, nos fortunes il est vrai sont bornées, mais ceux qui en ont ne savent pas les dépenser et font d'autres mauvaises dépenses. En gênerai nous n'avons pas de goût et nous avons le sot orgueil de toujours commencer par blâmer, tout ce qui est nouveau et vient des pays étrangers, ensuite nous l'adoptons avec chaleur. J'ai de la peine à ne faire à nos manières et à notre petitesse et les Suédois qui voyagent ne doivent pas rester trop longtems hors de chés eux, c'est un malheur pour eux.

« V[endredi] 12. Helas, nous sommes bien petits. Nous l'étions déjà quelquefois sous le feu Roi mais nous le sommes bien davantage a présent et lorsque toutte l'Europe est occupée de choses si grandes et si intéressantes pour le maintient de l'ordre social, une tasse de cafîee bue dans un club, une présentation et un cordon sont nos plus grandes affaires et nous brouille avec touttes les puissances.

« Mer[credi] 17. Je fus a Stenborg voir le Marquis Tulipano. Cette musique me rapelloit mille charmants et triâtes souvenirs.

« Mer[credi] 24 [veille de Noël]. Tout le monde fut fort gai, mais mes pensées etoient fort loin d ici.

« J[eudi] 25. Je voudrois être né anglois. C'est le pays ou on vit le mieux, dans celui-ci on n'est occupé que de ce que font les autres et il n'y a pas de sociétée. »

Janvier 1795.

« V[endredi] 16. Diné chés le Roi, bal chés le Roi. L'uniforme des gardes du corps fut changé, on quitta l'habit jaune et les galons pour un habit bleu tout simple, qui étoit plus noble et plus joli. Je xnis le nouvel uniforme, on le trouva très joli, et je reçus force compliments sur la manière dont il m'alloit et dont j'étois rois. Tout le monde au bal venoit me regarder et en entrant il n'y avoit des yeux que pour moi. Cela me faisoit plaisir, et je jouissois de voire les femmes, qui touttes seroient bien aises si je \oulois leur faire ma cour, mais dont aucune ne peut s'en vanter, je ne veux pas me donner cette peine.

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« S[(unedi\ 17. Au souper plusieurs femmes que je n'avois pas vues la veille demandèrent a me voire dans mon nouvel habit. Mon amour-propre en jouissoit, car je ne croyois plus a mon âge avoir de ces triomphes la, mais il etoit gênerai.

« Y[endredi] 23. Je fus tout triste toutte la journée, je ne pouvois oublier que c'etoit l'anniversaire de la mort de Louis XVI et je serai toutte ma vie attaché à ce Prince.

« S[amedi 24. Tout le monde me faisoit compliment sur mia figure. Je savois que touttes les fenwnes même la trouvoient bien. Quelques unes même me le disoient et il n*auroit tenu qu'à moi de les avoir, mais je ne voulois pas me donner de peine pour cela et il y falloit cependant la façon, mais outre que peu me plaisoient en comparaison de El : et qu'elles etoient fort grasses, je mettois un espèce d'orgueil a ne faire ma cour a aucune. J'etois d'ailleurs trop triste pour cela. >

Février.

« L[undi] 2. Je fis visite a Mme de St Priest qui avoit fait une fausse couche. J'appris de Mr de St Priest qu'en 1790 pendant le séjour du feu Roi de France a St Cloud les ministres d*alors croyoient que le Roi vouloit partir et il avoit cru jusqu'à présent que ce projet avoit existé. Cela prouve bien combien on est en général mal informé. Ce projet sera rapporté dans tous les mémoires comme une réalité et voila comme on écrit l'histoire.

« S[amedi] 14. Je m'occupois souvent a ranger les papiers de mon père, il y avoit des choses curieuses, comme tout ce qu'il a écrit sur les affaires ou qu'il a rassemblé qui y etoit relatif, mais il y en avoit d'autres peu utiles a présent, il y avoit bea jcoup de lettres de différentes personnes et entre autres touttes les miennes depuis mon premier voyage en 1770. Depuis que j'ai perdu tous mes mémoires je vais garder ces lettres, elles serviront du moins a me rapeller des époques.

« J[€udi] 26. Je m'amusois de voir toutes les mères, elles me traitent fort bien et me cajolent dans l'espoir d'un mariage pour leurs filles. Elles ne savent pas, que mon parti est pris la-dessus. .

Mars.

S\amedi] 7. La petitte ^ me dit, qu'il couroit un bruit que les françois nous avoient proposés au gouvernement de payer touttes nos dettes si le Roi vouloit épouser Madame, fille de Louis XVI. C'est sans doute une fable, car je ne vois pas un

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