Louis XVII
LE SOUVENIR
ne parle pas, dans un état de nuUitée parfaitte, n'a aucun des goûts de son âge, n'étant pas maltraité mais pas très soigné. Que Madame au contraire supérieure a sa jeunesse comme a ses affreux malheurs grandit, se soutient et conserve son courage et sa dignitée. Elle ne veut avoir personne près d'elle, elle se sert elle-même et prend seule le soin de sa chambre et de tout ce qui lui est propre, et s'acquitte de tout avec un froid et une grandeur imposante.
« S[amedi] 23. Soupe chés la Princesse. Depuis le départ du Roi on y soupoit en frac. J'etois seul habille et on ne le trouva pas bon. Mon Dieu, combien les personnes Royales entendent peu leur intérêt quand elles ne soutiennent pas le prestige qui les sépare de nous.
«D[imanche] 24. Diné chés moi, soupe chez la Duchesse avec ma mère. Je pris mon the chés ma sœur, qui ne sortit pas. Tout le monde etoit en frac et moi aussi. On me regarda beaucoup car on ne m'avoit jamais vu qu'en uniforme, et j'etois mieux habillé que tous les autres. »
Juin,
« Mer[credi] 10. C'est la Reine Hedvig Eleonore, femme de Charles XI dont Cari Gyllenstierna etoit l'amant qui a aidé a bâtir cette maison en 16 (?) et elle est magnifique. La similitude m'y attachoit encore ^.
« S[amedi] 27. La poste arriva et m'apporta la fatale nouvelle de la mort du jeune Roi Louis XVII cette événement me fit une peine sensible. C'etoit le dernier et seul intérêt qui me restoit en France. A présent je n'y en ai plus et tout ce à quoi je tenois n'existe plus, car je tiens peu à Madame, et je prévois qu'elle n'existera pas même longtemps, et toutte cette famille sera anéantie. Cette idée étoit bien triste et me retraçoit touttes mes pertes ; elles sont affreuses».
Juillet.
« J[eudi] 2. Les fraises commencoient a venir, mais il n'y avoit pas encore de petits pois et pas encore de récolte. Les foins n'etoient pas faits et avoient mauvaise apparence. Mon inspecteur Bjôrckstrôm est un exellent sujet. Je parcourus tous les bâtiments
1. Noté dans une des propriétés, Steninge, que Fersen avait héritées.
de la basse cour et de la ferme, tout est bien entretenu et bâti a merveille, et je jouissois de ma possession. Je concevois bien en voyant tout cela le plaisir de la propriétee et combien on peut s'y attacher, et je regrettois bien d'avoir jamais voyagé et d'avoir un sentiment contraire qui m'apelle hors de chés moi, ou je suis si bien et ou je jouis d'une considération bien plus grande que dans les autres pays.
« M[ardi] 7. Les gazettes donnoient des détails sur les chouans, qui sont de nouveau en pleine rébellion. Plusieurs de leurs chefs ont ete arrêtés, entre autre Comartin. Ce Comartin est Desoteux qui étoit aide de camp du B:on de Viomesnil et qui a changé de nom. Il y a aussi le procès verbal de l'ouverture du corps de ce malheureux enfant ^. Ce qu'on y dit de la matière scrophuleuse est plausible pour le public mais ne peut exister pour lui. Son enterrement n'etoit rien, tout cela me fait trop de peine à penser et ne me donne que trop de tristes souvenirs et des regrets déchirants.
« V[endredi] 10. Je passai la journée à Medevi avec Sophie et Taube. Le jour etoit beau et l'endroit charmant. J'aimois à me rapeller le tems que j'y avois passé il y avoit 18 ans et combien tout etoit changé depuis et combien peu je prevoyois tout ce qui s'est passé. Je me sentis une grande envie de faire l'acquisition de Medevi, on en feroit quelque chose de très joli. J'y trouvai un cadran solaire taillé en pierre aux armes du Cte Cari Gyllenstierna datée de 1656. J'en fis l'acquisition pour être envoyé a Steninge.
En voyant la manière charmante dont S: et T: y vivent, j'enviai leur sort ; il doit être très agréable. »
C'est une triste période pour Fersen — celle qui va du mois d'août 1795 jusqu'au nouvel au 1796. La victoire des alliés devient de plus en plus problématique et les succès des Français ne se comptent plus. Il voit encore une fois la guerre de près — les Français atteignaient Francfort, où Fersen séjourna avec ses amis. Mais leur éloignement ne fut que de courte durée, car Francfort était protégé par le commandant en chef des Prussiens, le prince de Hohen-