‹ Fersen et Marie-Antoinette [microform]Chapitre 176 sur 182 · Louis XVII · texte numérisé non relu

Louis XVII

LE SOUVENIR

lobe, à la suite de la convention conclue entre la France et la Prusse.

Ses espoirs concernant madame Sullivan avaient été déçus. Absorbé par l'affaire de l'héritage, il préparait son voyage à Vienne, où il espérait voir La petite Madame et recevoir de ses mains l'héritage que lui avaient légué ses parents. Avec une tendresse paternelle, il notait tout ce qui avait trait à son échange, tout ce qu'il entendait sur elle,craignant jusqu'au dernier moment que les gouvernants de France ne changeassent d'idée, se réjouissant de la savoir enfin libre, enregistrant ses succès et les éloges qu'on faisait de ses qualités. Ce voyage à Vienne ne lui plaisait guère, car il n'aimait pas se présenter en solliciteur. Mais il faisait fébrilement ses préparatifs. Il attendait avec impatience et inquiétude le moment où il la verrait. Il semblait convaincu, qu'on considérerait à Vienne non seulement comme un acte de simple honnêteté, mais comme un devoir sacré d'avaliser les reconnaissances de dette de Marie-Antoinette et d'accomplir un de ses derniers désirs.

Après un séjour de cinq mois à Vienne Fersen rentra à Francfort, enrichi d'une expérience de plus de la faculté d'oubli et de l'ingratitude des hommes. Dès son premier entretien avec l'empereur, François II, il comprit non seulement qu'il ne toucherait rien de son propre héritage, mais aussi que l'Empereur et Madame estimaient peu justifié le remboursement de la somme de 300,000 livres que ses « vieilles » avaient avancée à la famille royale en 1791 et sur laquelle Fersen depuis lors avait payé des intérêts élevés.

Il en était profondément indigné et exprimait plus librement, dans son Journal et ses lettres, son sentiment d'étonnement, d'amertume et d'affection blessée.

« Voilà mon ami », écrit Fersen dans une lettre de Vienne à son ami Taube, « comment les souverains font cas de l'attachement qu'on témoigne à leurs pareils, et je ne suis pas étonné, qu'on ne les serve pas ou qu'on ne les serve que par intérêt, puisque ceux qui font le contraire sont exposés de mourir de faim. C'est une mauvaise pohtique surtout dans le siècle ou nous vi\ons. »

Cette réflexion, presque révolutionnaire, sur l'inconstance et l'ingratitude des souverains n'est-elle pas l'écho des paroles mêmes du sénateur Fersen, répétées tant de fois à son fils dans sa jeunesse ?

Le Journal Intime, Août.

« D[imanche] 30. Il a paru un ouvrage a Paris qui est très fort, ou Ton réfute le procès verbal tenu au Temple sur la mort de cet infortuné Louis XVII et ou on prouve par le procès verbal même qu'il a été empoisonné. Pauvre enfant. »

Septembre,

« J[eudi] 3. Diné ches moi, puis au spectacle, on donnoit Tarare très mal, mais cela me rapella tristement des tems plus heureux.

« V[endredi] 11. Ma sœur m'envoya un détail sur la petitte Madame, assez curieux, que voici. — Mon frère me mande qu'on dit que je me marie et que cela est même fait déjà. »

Octobre.

« M[ardi] 6. Le souvenir du 6 octobre 1789 me rendit triste. Le passé, le présent et même l'avenir ne me présente rien de bien gave. Mon bonheur seroit d'être avec El: d'autant plus que je ne puis plus rester seul, et je ne sais comment être avec El: ni si ma fortune y suffira. Tout cela me tourmente.

« J[eudi] 15. L'approche du 16 oct : me causoit des souvenirs déchirants. Je ne cessois d'y penser et a tout ce que cette infortunée Reine a duc souffrir sans avoir près d'elle un être a qui elle put parler.

« V[endredi] 16. Promené a Offenbach. Mille souvenirs déchirants m'occupèrent toutte la journée et m'empêchèrent de jouir de rien. Ses souffrances se retraçoient sans cesse a mon imagination.

« D[imanche] 18. Goguelat me dit que les papieis et nippes cachés par Jarjayes l'étoient a l'ivry chés M de La Borde, père de sa femme. »

Novembre.

« L[undi] 23. Le Pce de Gavres et tout le service de Madame a eu ordre de différer son départ de Vienne ; on ne bait pourquoi

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et il ne sauroit trop y avoir de raisons a une telle insensibilité. Mon cœur en fut affligé quoique je n'etois pas facbé de voire retarder mon voyage, ce qui n'est qu'un enfantillage.»

Lettres à Taube, Franckfurt le 10 octobre 1795.

<« On ne parle plus de l'échange de la petitte Madame et cependant il est tout réglé, mais les scélérats qui sont échanges contre elle ne sont pas encore arrivés a Basic et cela m'impatiente premièrement parce que je voudrois la savoir hors des mains de ses monstres et puis que je voudrois faire mon voyage de Vienne avant la mauvaise saison qui approche. Ce voyage et les affaires que j'y ai a traiter me sont extrêmement désagréables. j>

Franckfurt 8 decembie 1795.

« Il n'y a pas encore de nouvelles du départ de Madame et mes craintes sont vives. Je ne les crois helas que trop fondées. Le Prince de Gavres, toute la suite, même les scélérats qui doivent être échangés tout cela est a Basle ou dans les environs. On assure (lue tout est réglé et cependant cette infortunée Princesse n'est pas encore partie de Paris, il n'en est pas même question dans leurs papiers. Il ne reste plus a ces scélérats que ce dernier crime et je crains bien qu'ils ne le consomment. »

Franckfurt Ze 15 décembre 1795.

« Madame n'est pas encore échangée et on ne sait rien de l'époque. On n'a pas même de nouvelles de Paris mais le Pce de Gavres l'attend toujours. J'en suis dans une inquiétude mortelle. %

Le Journal Intime. Décembre.

i M[ercredi] 2. Le 23 Madame n'etoit pas encore partie de Paris. On la disoit malade et les jambes enflées. Mme de Tourzel avoit ete arrêtée, puis relâchée mais défense pour elle de \ oire Madame avant la veille de son départ, qui paroissoit n'être pas encore fixé. Tout cela me fait craindre pour cette pauvre infortunée princesse et que les scélérats la feront mourir conune son frère pour empêcher qu'elle ne parle. Peut-être aussi ne se soucient-Ds pas beau-

coup de revoir parmi eux les Camus, Drouet, Sémonville ctc etc., dont ils craignent peut-être les prétentions et l'esprit remuant.

« V[endredi] 11. Drouet ce scélérat est mort a Fribourg des suites d'une chute qu'il a fait en voulant se sauver du Spiclberg. Il auroit mérité une autre mort. »

« S[amedi] 12. Goguelatqui etoit ici dina chez moi. Nous parlames de Paris et de tout ce que nous y avions perdus. Cela me fit plaisir. f>

Janvier 1796.

« Dlimanche] 10. L'Electeur de Trêves a ete voir Madame à Fuessen, il y en a ete enchanté ; elle a raconté d'une manière très intéressante les détails qu'on lui a demandés et ceux qu'on trouve dans le journal de Franckfurt sont tirés d'une lettre qui est ecritte par une personne qui y etoit. Le chien que Madame a dit qu'on lui avoit permis d'emporter et qui etoit a son frère est sans doute une erreur, il ne pouvoit les souffrir et en avoit peur, il aura probablement ete a sa mère. Elle a dit qu'on ne l'avoit prévenue que peu d'heures avant de son départ et qu'on l'avoit menée a minuit a pied joindre la voiture ou elle avoit trouvée

M® de Soucy. »

<t M[ardi] 12. I^s gazettes annonçaient l'arrivée de Madame à Vienne pour aujourd'hui. Si cela est je n'ai pas besoin de me

presser. »

.( M[ardi] 19. Je partis a 1 h : et arrivai a 6 h : a Achaffenbourg. J'avois un grand chagrin de quitter Franckfurt a cause de ce qui j'y laissois et l'objet de mon voyage ne me satisfaisoit. Je dcsirois de réussir et je déteste le rôle de solliciteur. »

Février.

«L[imdi] 1. Je fus faire visite a U^^ deBrionne, qui porte ici le nom de Presse de Lorraine ; elle a une pension de 2000 fl : réduit te a 1800 par les impots etc. Je la trouvai belle encore, mais plus aimable que dans la prospérité ayant scue se plier aux circonstances et oublier ses grandeurs pour n'être plus que bonne, douce et obligeante pour tout le monde et pour ses compatriottes, auxquels elle fait beaucoup de bien. J'y trouvai Mrs Clery et Hue, les deux valets de chambre que Louis XVI recommande dans son testament. Hue etoit huissier de son cabinet et avoit été destiné pour Mr le Dauphin et a accompagné Madame, il n'est plus avec

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elle, mais il a une pension de 1.200 fl.. Cléry de même. Il est plus modeste et plus intéressant que Mr Hue, qui est un aimable, très parlant, très entrant l'air impertinent et décidant de tout. C'est un vrai françois, et je fus étonné de son ton et de ses manières mais surtout qu'on ne l'ait pas déjà mis à sa place. Son ton me rebuta tellement que je ne pus prendre sur moi de lui parler et j'en fus encore plus éloigné lorsqu'il me dit quelques jours après. Mr quand estes-vous parti de Paris et quand je lui eu dit en 1791 il me repondit Ah, je croyais que c'était en 1792 ^. f>

« V[endredi] 19. Je fus le matin avec le Duc de Guiche voir passer Madame a son retour de la messe. Nous nous plaçâmes dans une des antichambres ; dans les commencements il y avoit foule, aujourd'hui nous étions seuls. Elle passa a 10 1 /2 h seule avec M® Chanclos ; elle est grande, bien faitte, mais elle rapelle plus Me Elizabeth que la Reine, son visage est plus formé mais pas changé, elle est blonde, a de jolis pieds mais marche mal et en dedans, elle a de la grâce et de la noblesse. En passant elle rougit, nous salua et en entrant chés elle se retourna pour nous regarder encore, a ses manières je reconnus sa mère, et j'y crus voir l'envie de nous faire politesse et nous dire qu'elle nous reconnoissoit. L'impression fut si vive que les larmes me vinrent aux yeux et que mes genoux foiblissoient sous moi en descendant les escaliers, J'avois eu beaucoup de peine et beaucoup de plaisir et j'étois bien affecte >)

« Mei{credi] 24. Je fus à l'audience de l'Empereur pour lui parler enfm de mon affaire. Je m'etois décidé avec peine a cette demarche, mais elle étoit nécessaire. Je n'eus pas plutôt commencé à parler qu'il m'interrompit et me dit qu'il savoit fort bien de quoi il étoit question, mais qu'il etoit bien fâché de ne pouvoir pas m'etre utile dans cette affaire, puisque tout cet argent etoit a La Princesse de France et qu'il ne pouvoit pas en disposer ; que quand elle seroit majeure elle pourroit faire ce qu'elle voudroit, mais qu'a présent les lois s'opposoient à ce qu'on en dispose, même avec des billets ou ordres, signés de feu LL IVIM et qu'il ne pouvoit enfreindre les loix, qu'il ne pouvoit pas même en parler a la Princesse parce que cela seroit inutile, qu'elle ne savoit pas elle même ce qu'elle auroit, qu'elle auroit sûrement très peu de choses, que peut-être elle s'en iroit une fois d'ici, qu'alors elle seroit la maîtresse de disposer et même quand elle seroit majeure, qu'il ne savoit pas quand ce seroit, que ce n'etoit qu'a 24 ans ordinairement, mais que les Princes de la maison l'etoient a

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