‹ Fersen et Marie-Antoinette [microform]Chapitre 3 sur 182 · CHAPITRE I · texte numérisé non relu

CHAPITRE I

l'éducation du fils d'un grand seigneur suédois.

L'Ère de la Liberté qui s'étend sur une période de 51 années de l'Histoire de Suède avait connu un régime nettement républicain qui n'avait de monarchique que le nom. Le pouvoir législatif était entre les mains du Parlement et un comité, nommé par lui, détenait le pouvoir exécutif. Ce gouvernement était déjà un Comité de Salut Public, mais alors qu'en France la démocratie régnait en maître, ce fut en Suède l'aristocratie. Pendant ce demi-siècle la Suède fut une oligarchie, république aristocratique, dont les dictateurs portaient les noms les plus illustres de l'Histoire de Suède. Aussi lorsque Gustave ni — avec l'aide de la France — voulut abolir ce régime pseudo-républicain par un coup d'état le 19 août 1772, se dressa-t-il contre la Noblesse et lorsque, plus tard, en 1789, il chercha à consolider son pouvoir absolu, il ne put faire triompher son point de vue qu'en faisant arrêter les chefs de la Noblesse. Un des premiers gestes du Roi au lendemain du coup d'état de 1772 fut d'envoyer un courrier portant une missive de sa main à l'homme dont il tenait à s'assurer avant tout l'appui : le sénateur Axel Frédéric de Fersen.

Cet exemple suffit pour montrer la puissance et le pouvoir de cet homme à la Cour et dans le royaume. Sous le règne du Roi Adolphe Frédéric qui régnait sans gouverner, le sénateur Fersen était, en effet, l'homme le plus puis-

sant de Suède. D tenait son pouvoir autant de sa situation et de son rang que de ses qualités personnelles. Il était un des hommes les plus riches du royaume, tant par héritage que par son mariage avec une dame aussi noble que riche, Hedvig de la Gardie. Il acquérait peu à peu les châteaux de Màlsâker, Ljung, Lôfstad et Steninge ainsi que plusieurs propriétés importantes en Finlande dont chacune représentait une véritable fortune et lui conférait ce prestige dont jouissaient encore à cette époque les seigneurs terriens.

Axel Frédéric Fersen, une des personnalités les plus remarquables de son époque était comte, feld-maréchal et membre du conseil du royaume, c'est-à-dire, sénateur. Les gros volumes de notes sur ses contemporains et son temps qu'il a laissés à la postérité, donnent une idée de sa vaste culture, sa haute intelligence, son bon goût, sa clairvoyance et sa connaissance des hommes. Les écrits du sénateur ont d'ailleurs, une valeur littéraire plus grande que ceux de son fils, Axel, car celui-ci n'avait ni le style étincelant ni les vastes connaissances, ni l'esprit vif ou l'intérêt constant pour les idées de son temps, qu'avait son père. Le feld-maréchal Fersen mettait les sciences et l'intelligence avant tout, tandis que son fils prônait surtout les signes extérieurs d'une culture raffinée. Le sénateur Fersen aimait donner les Anglais en exemple à ses fils : « Les Anglais honorent les sciences et la belle littérature, sentant que sans elles un homme est peu de chose, » écrivait-il le 5 mai 1785 à son fils cadet. C'était là une partie de sa profession de foi. L'autre était son libéralisme. Car il était libéral à tous points de vue : politique, social et culturel. Esprit indépendant, il jugea les princes de sang plus sévèrement que les simples mortels :

« J'ai assez vécu avec des Princes, écrit-il, moins par goût que par l'enchaînement de mon service, j'ai connu qu'ils sont encore plus imparfaits que les autres hommes croyant ne pas avoir un intérêt à se contraindre ils se laissent aller a toutes leur mauvaises inclinations, jen ai vu d'aimables, et régentés bon mais je nen ai point vu a qui Ion peut dire la vérité, on sait bien vite en les fréquentant, combien

il seroit inutile et souvent dangereux de le faire, et on sent aussi quils ne vous aiment pas assez pour mériter quon bazarde de leur déplaire ; si bien quon leur parle toujours comme a des malades, chacun cherche a leur dire des choses agréables, et tout le monde concourt a apuier leurs égare mens et a les gâter ; quand on vient a un certain âge le commerce familier avec eux ne convient plus, on na pas assez de facilité dans l'humeur, ni assez de santé pour être toujours complaisant, on est moins propre a leurs plaisirs, et Ion n'en est pas moins exposé a leur humeur et leur fantaisies, car ils ont toujours raison, quelque tort quils aijent, leur traine est dangereuse, ils ne se souviennent de vous qu'autant que vous pouvez contribuer a leur amusement, ils croyent que tout leur est du, et quils ne doivent rien a personne.

«Je donne mon jugement pour mien et non pas pour bon. Lon est guère plus assuré de soi que des autres. Helas quand on commence a ne plus rêver ou plus tôt a rêver moins on est prêt a sendormir pour toujours^ ».

Aucun de ses enfants n'hérita des opinions libérales du père, ils furent tous des courtisans accomplis, des royalistes plus ou moins convaincus. Leur idéal ne cessa jamais d'être celui de la monarchie absolue.

Comme tant d'autres gentilhommes suédois, le père d'Axel Fersen avait débuté dans la carrière militaire et reçu son éducation en France. Il avait été treize ans au service de la France et s'était acheté un régiment à lui, le « Royal Suédois », se conformant ainsi aux usages de son temps. Comme officier de l'armée française, il avait pris part à la guerre de Succession d'Autriche et plus tard, il suivit l'armée suédoise dans la guerre de Poméranie. Mais, bien avant, il avait inauguré sa carrière politique dans son propre pays. Le parlement suédois de 1755-56 l'élut pour la première fois land-maréchal et, à partir de ce moment, il jouait un rôle prépondérant dans

1. Nous avons trouvé cette note de la main du feld-maréchal à l'état de brouillon dans les papiers et nous ne croyons pas qu'elle ait déjà été publiée.

la vie parlementaire. De stature imposante, hautain et fier, il régnait dans son palais de l'île Saint-Biaise qui faisait face au château royal et pouvait concourir avec lui en magnificence. On le voyait dominer dans la salle du Parlement, la tête haute et avec des gestes d'un grandseigneur. Aristocrate conservateur et libéral sincère à la fois, républicain même, il réunissait autour de lui les forces gouvernementales sous l'Ère de la Liberté et les éléments d'opposition sous Gustave III. Pendant trente ans, il était à la tête des Chapeaux, parti francophile, dans leur lutte contre les Bonnets, parti russophile, et jusqu'à la fin de ses jours il fut pour l'opinion publique de son temps l'incarnation ou le symbole de l'aristocratie républicaine. Il disait la vérité sans ambages non seulement à ses partisans ou adversaires mais aussi aux membres de la maison royale quoiqu'il ait parfois affirmé le contraire et ceux-ci étaient toujours prêts à prendre ses conseils, qu'il fût question d'une des innombrables querelles intérieures de la maison royale ou de problèmes pohtiques. Aussi un homme comme lui à qui les rois faisaient appel à l'heure de la décision et sans le secoure duquel ils n'osaient opérer de changement ni à la cour m dans le pays, n'ignorait-ii ni sa valeur ni sa puissance. Nous savons que le feld-maréchal n'approuva pas le coup d'état de Gustave III en 1772. Sans hésitation, il prit position contre le Roi, en quittant Stockholm et en donnant sa démission de sénateur. Il se réfugia dans une de ses propriétés en Ostrogothie, à Ljung. C'est ici qu'il reçut la missive de Gustave III à laquelle nous venons de faire allusion. Le Roi voulait le faire revenir sur sa démission de sénateur. Le feld-maréchal hésita longtemps avant de se rendre aux raisons de Gustave III. Il céda enfin, estimant qu'il était de son devoir de patriote et de sujet fidèle de retourner à Stockholm et de renrendre sa place à côté de Gustave III dans le conseil du royaume Peut-être aurait-il été plus loyal de sa part de ne pa

5u Ro??t T^'\''\''y^''' ^ar il ne fut jamais un ami du Roi et 11 resta toute sa Me un adversaire convaincu de 1 autocratie royale et combattait toujours les actes

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irréfléchis, hélas, si nombreux de Gustave III. Le Roi ne lui inspira jamais ni sympathie ni confiance. Dans les lettres qu'il adressait à ses enfants, on peut constater qu'il avait peu d'admiration pour lui et si plus tard son fils Axel témoignerait d'un sincère attachement à Gustave III, son père ne l'avait certainement pas encouragé. Malgré les divergences politiques la famille Fersen resta pourtant intimement liée avec la cour royale

Cette cour résidait une partie de l'année à Stockholm et le reste du temps aux châteaux de Drottningholm et de Gripsholm. Elle a, dans l'Histoire, gardé une auréole qui représentait pour la Suède ce que fut pour la France la gloire de Versailles et elle a même gardé la réputation d'une des cours les plus gaies d'Europe. Sous le règne de Gustave III, la cour suivit aussi en tout l'exemple de Versailles. Ces Suédois qui vivaient loin du centre de l'Europe, imitaient un peu lourdement les mœurs raffinées de Versailles. On s'intéressait au théâtre, aux belles lettres et aux idées nouvelles. Tout ce qui était français était vivement apprécié, et on n'appréciait guère que cela. On lisait et discutait les auteurs français et l'on se donnait toutes les peines du 'monde pour faire venir des publications ou revues françaises. On avait constamment sur les lèvres des mots et noms français, madrigaux et calembours de France. Gustave III lui-même qui pendant tout son règne travailla à mettre à l'honneur la langue et la littérature suédoises — ce fut le roi le plus nationaliste de son temps — était français d'esprit et de goût. Il faisait toujours sa correspondance en français, quoique son orthographe, comme celle de la plupart de ses contemporains, laisse beaucoup à désirer. Dans les milieux cultivés, la langue écrite était généralement le français. Le langage parlé semble pourtant avoir été le suédois.

La vie à cette cour n'avait cependant que peu de ressemblance avec celle qu'on menait à Versailles. Il est vrai qu'on faisait venir l'esprit et la beauté de la cour de France, mais ils perdaient leur bouquet en cours de route et s'alliaient à l'arrivée à la lourdeur et à la mélancolie nordiques. S'il se formait ainsi dans la capitale du royaume

une Athènes de la politique, un Versailles des mœurs et un Paris de la science et des belles-lettres, Stockholm n'en restait pas moins une ville typiquement suédoise.

Dans cette noblesse de la cour, il y avait quelques éléments qui n'étaient pas français de surface seulement. Quelques uns envoyaient leurs fils en France où ils acquéraient des connaissances profondes de la langue et la culture françaises et pour eux l'esprit français n'était pas uniquement fait de calembours, de jeux de mots ou de plaisanteries frivoles. Le sénateur Axel Fersen était de ceux-là. La langue française était pour lui une chose sacrée et il cherchait toute sa vie à conserver et améliorer son français. Dans sa maison, on parlait le français et la correspondance entre les membres de la famille se faisait toujours en cette langue. Il s'appliqua de toutes manières à inculquer à son fils le respect dû à la langue française. « Il ne suffit pas d'écrire en français », écrit-il une fois à son fils cadet, « il faudra que vous appreniez à penser en français, sans quoi vous n'apprendriez jamais vraiment la langue ». Avec son fils aîné, il réussit peut-être mieux qu'il n'eût lui-même désiré. Axel Fersen resta en effet pendant toute sa vie français et royaliste à la française. Mais de là à penser en français, il y a peut-être un abîme. Car si son Journal Intime est écrit entièrement en français, il n'est pas moins facile de sentir la traduction mentale derrière.

La famille Fersen jouait à la cour le même rôle prépondérant que le feld-maréchal au Parlement. La comtesse de Fersen était première dame de la cour et dame d'honneur chez Louise-Ulrique, la mère de Gustave IIL Les quatre enfants, Axel, Hedda, Sophie et Fabian, celui-ci de beaucoup le plus jeune, avaient dès leur plus jeune âge occupé des charges à la cour, ils habitaient ou passaient la plus grande partie de leur adolescence dans les châteaux royaux. Fabian semble pourtant avoir été seul à s'adapter complètement aux habitudes de la Cour et à se sentir solidaire des courtisans. Comme page de l'épouse du prince Charles, la duchesse de Sudermanie, il passait sa jeunesse dans les châteaux royaux,

LE FILS D'UN GRAND SEiGNEUR SUÉDOIS 17

respirant l'air de la cour qui lui devint indispensable, et il ne se plaisait nulle part ailleurs. Ses parents se plaignaient constamment dans les lettres à leurs enfants que Fabian eut tant de peine à s'arracher à la vie de la cour pour rendre visite à la maison. Dans la correspondance entre Fabian et ses parents, on rencontre sans cesse des expressions comme « votre milieu », « vos amis », « votre entourage », — ce qui indique bien que Fabian était l'homme d'une coterie. Axel et les deux sœurs considéraient plutôt la vie à la cour comme une corvée.

Mais la famille d'Axel n'était pas seule à jouer un rôle de premier plan à la cour de Suède. Le sénateur avait un frère aîné, le comte Charles de Fersen, dont le Palais, le « Palais de Fersen » qui existe encore aujourd'hui se trouvait également dans l'île Saint-Biaise de Stockholm non loin de celui de son frère. Charles Fersen était chef du Théâtre de la cour et deux de ses filles étaient demoiselles d'honneur de la duchesse. Parmi les beautés de cette cour suédoise Ulla et Augusta Fersen qui, avec une autre demoiselle d'honneur, Augusta Meyerfelt, formaient ce que dans l'histoire anecdotique on a appelé les trois Grâces, étaient les plus célèbres. Ce fut autour d'elles que pendant de longues années s'exerçaient les médisances, circulaient les on-dits et se formaient les intrigues amoureuses.

Ce qui contribuait surtout à maintenir et accroître le prestige des familles Fersen, était moins leur situation de fortune, que leurs relations personnelles et intimes avec les membres de la famille royale qui, naturellement, formaient le centre même de la cour et dont les moindres actes et gestes étaient suivis avec le plus vif intérêt dans les coins les plus reculés du pays. Augusta Lôwenhielm, née Fersen, une des trois Grâces, qui fut dame de cour de la reine Sophie-Madeleine, avait été la maîtresse officieuse du duc Charles pendant plusieurs années et fut admise en cette qualité, quoiqu'à contre-cœur, par la duchesse. Sa sœur, Ulla von Hôpken, plus célèbre pour sa beauté que pour sa vertu, était tour à tour en faveur et en disgrâce à la cour. Nombreuses sont les histoires qui

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circulaient sur le mariage de la belle Ulla avec M. de Hôpken et sur sa passion romanesque pour un jeune officier Wright, qui devint son second époux. Elle était connue pour le courage avec lequel elle tenait tête à l'humeur toujours irritable de Gustave III et pour la franchise avec laquelle elle lui apprenait des vérités que d'autres lui tenaient soigneusement cachées.

Sophie Fersen, sœur d'Axel et cousine d'Ulla et Augusta, était dans sa jeunesse l'objet de la passion du frère cadet de Gustave III, — le duc Frédéric — qui tout comme son frère Charles, avait d'innombrables liaisons amoureuses. La sincérité des sentiments du duc Frédéric pour Sophie ne fut d'ailleurs jamais mise en doute par le sénateur Fersen qui pourtant ne témoigna d'aucune bienveillance à l'égard de la royaucé. « Le duc Frédéric voulait sincèrement épouser ma fille », écrit-il dans ses Ecrits Historiques, « et son esprit un peu romanesque qui l'avait guidé dans cette affaire, fut consterné par le refus de ma fille et par le mien ». Le duc Frédéric demanda en effet deux fois au cours de l'année 1774 la main de Sophie Fersen, qui n'avait que quinze ans et il entreprit dans ce but un voyage plus sensationnel que glorieux au château de Mâlsâker.

Si Sophie Fersen n'avait point la beauté parfaite de ses cousines, elle n'en était pas moins belle et avait un visage au regard intelligent et éveillé. Elle était hautaine et fière et avait l'esprit de clarté, de sagesse et de justice de son père ; elle avait aussi un manque de préjugés dans les affaires amoureuses. Rien ne pouvait la faire agir contre ce qu'elle croyait être son honneur, mais elle proclamait ouvertement les droits de ce que nous appelons aujourd'hui la morale individuelle et elle heurta souvent par sa conduite indépendante la susceptibilité de ses contemporains.

Sophie Fersen aimait-elîe le duc Frédéric ? La duchesse Charlotte l'affirme dans son Journal intime. Le sénateur Fersen dit au contraire que sa fille n'avait aucun penchant pour cette liaison, autant à cause de l'humeur capricieuse et violente du prince qu'à cause du goût de la famille royale pour les querelles.

Le sénateur Fersen estimait qu'une telle liaison ne convenait pas au prince. La véritable raison, il faut la chercher dans les opinions politiques du sénateur Fersen : ce libéral craignait d'entrer en relations trop intimes avec la maison royale et d'avoir les mains liées par le mariage de sa fille. Il savait aussi que Gustave III ne consentirait pas volontiers à ce mariage et il craignait que la situation de Sophie à la cour fût moins honorable qu'elle n'eût été en droit de l'exiger. Ce n'était pas tant son cœur de père qui était contre ce mariage que sou orgueil de famille. Si son refus n'eût été motivé que par des raisons sentimentales, il n'aurait pas aussitôt marié sa fille au comte Adolphe Piper d'Engsô pour qui elle n'avait aucune affection. Le sénateur agit ainsi pour rompre à jamais la liaison de Sophie avec le duc Frédéric. Sophie ne fut d'ailleurs jamais heureuse dans son mariage avec le comte Piper et se choisit plus tard un ami à son goût, le baron Taube, chambellan et favori de Gustave III.

Sophie Fersen resta pourtant attachée à la famille royale par des liens très forts mais d'un genre tout différent. Le duc Charles avait épousé en 1772 une jeune princesse allemande de 15 ans, la duchesse Hedvig-Elisabeth' Charlotte. Elle semble dès le début avoir préféré la famille Fersen et le fils cadet du feld-maréchal, Fabian, devint plus tard son amant quasi-officiel. Son frère aîné, Axel, jouissait tôt des faveurs de la duchesse. Son Journal Intime en témoigne suffisamment. Mais les sentiments d'Axel pour la duchesse n'étaient guère profonds ni bien durables, et lorsqu'il rentra en Suède en 1794 après un long séjour à l'étranger, il repoussa ses avances et refusa de renouer leur liaison. Il allait même jusqu'à désapprouver nettement la conduite de la duchesse qu'il trouvait absolument incompatible avec la haute situation qu'elle occupait. Les sentiments qui liaient Sophie Fersen à la duchesse étaient plus solides et plus durables, et leur amitié fut celle qui dura le plus longtemps. Avec M^^ Camille Bois de la Motte, fille du marquis de Pons, ministre de France à Stockholm, la duchesse et Sophie formaient un petit cercle intime où l'on cultivait l'amitié

sentimentale et suivait avec passion la destinée romanesque d'Axel Fersen.

Hans Axel Fersen naquit le 4 septembre 1755 l'année même où débuta la carrière politique de son père. Il est tout naturel qu'un grand seigneur comme le feld-maréchal Fersen voulut donner à son fils une éducation digne de son rang. Aussi fut-il, vers l'âge de quinze ans, envoyé à l'étranger pour apprendre le métier militaire, ainsi que les langues étrangères, et acquérir une expérience de la vie et des hommes. Il quitta, pour la première fois, la maison paternelle le 3 juin 1770, en compagnie de son gouverneur, un certain monsieur Bolémany, qui semble avoir été chargé de l'éducation de tous les membres masculins de la famille pendant deux générations.

A partir de ce jour mémorable, il tient un Journal qui nous permet de le suivre pas à pas. Dès les premières pages, on est étonné de voir un adolescent de quinze ans regarder les hommes et le monde avec une perspicacité extraordinaire pour son âge. Tout y témoigne d'une nature précoce, mais aussi d'une éducation parfaite, jusqu'à l'écriture qui est nette et achevée. Son Journal de cette époque ne diffère guère de celui qu'il tiendra au cours des années. Il écrit toujours en phrases brèves mais expressives, rattachées l'une à l'autre sans majuscules et sans signes de séparation. On y reconnaît déjà le souci d'objectivité qui sera toujours un des traits caractéristiques de son Journal.

Dès sa jeunesse, sa vie est celle d'un aristocrate et d'un courtisan. Toujours en société il voit beaucoup de monde, mais personne ne réussit à l'approcher véritablement. Il n'entre surtout jamais en relations avec la bourgeoisie et ignore tout de la simple vie quotidienne. Au milieu et pendant la fin du xviiie siècle, la noblesse suédoise vivait retranchée dans son royaume, isolée du monde bourgeois. Cette barrière infranchissable n'était pas pour déplaire à Axel. Il apprécie la distinction, non seulement chez les

autres mais avant tout chez lui-même ; on trouve souvent dans le Journal des notes qui expriment sa satisfaction de sa propre personne, soit que ses habits élégants ont attiré l'attention ou que ses chevaux ont été reconnus pour être plus beaux que ceux des princes. Il va dans le grand monde, y fait ses observations et y acquiert l'expérience de la vie. Il y choisit ses amis, il y noue ses liaisons amoureuses, plus ou moins passagères.

Il était courtisan aussi dans ce sens qu'il détestait tout ce qui était laid ou commun, qu'il jugeait les hommes d'abord d'après leur éducation et leur naissance, les vertus ou les qualités intellectuelles ne venant qu'en second lieu. Il recherche plutôt une conversation spirituelle, une allure distinguée et digne, un rang et un nom que des pensées ou des sentiments sincères chez les êtres qu'il fréquente. Il juge la femme sur sa façon de porter une toilette et non sur sa bonté. Fersen lui-même est fort élégant et distingué. Il est si beau que toutes les femmes qu'il rencontre sur son chemin sentent leur cœur battre plus vite. Son apparition dans les salons provoque des murmures d'admiration.

Était-il intelligent ? D'aucuns, en lisant son Journal Intime ont crû reconnaître un petit-maître borné et stupide. Ceux qui connaissent l'histoire de son temps peuvent mieux mesurer ses capacités intellectuelles. Il faut reconnaître qu'il avait dans les questions politiques un jugement sain et juste, un esprit objectif et perspicace. Il n'était pas spirituel, on n'en trouve du moins aucune trace dans son Journal Intime et c'est seulement dans son adolescence qu'il conserve encore quelque chose de l'humour et de l'esprit de son père. Ses plaisanteries sont toujours un peu lourdes et totalement dénuées d'humour suédois et d'esprit français. Axel Fersen était un homme posé que la vie rendit plus tard neurasthénique. « Je ne suis pas des hommes qui trouveront le bonheur, — la vie ne m'apporte ni bonheur ni chance », dit-il souvent dans son Journal « Nous ne sommes pas heureux », écrit-il une fois à sa sœur. Si on suit son Journal jour par jour, on s'aperçoit vite que Fersen n'est pas une nature impul-

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sive. Il était de ceux qui ne peuvent jouir de la joie présente et qui ne l'apprécient que lorsqu'elle est passée. Il est très réservé de nature et dans son Journal où il note ses sentiments les plus intimes comme le moindre détail ou incident, malaises ou maladies de sa vie quotidienne, on a rarement l'impression qu'il se confie complètement. Et si, quelquefois, dans des moments tragiques, il se dévoile, il le fait par une phrase brève. Il restera toute sa vie un homme modeste, un être humble qui ne prétend pas avoir droit au bonheur ; il ne s'élève jamais contre les injustices de la vie. C'est aussi un homme solitaire. Le contraste entre la magnificence de sa vie extérieure et la pauvreté, la solitude et la tristesse de sa vie intérieure fait de lui un personnage romanesque.

Il est difficile de déterminer ses goûts personnels d'après son Journal. Les seules matières qui paraissent l'intéresser vraiment, qui l'incitent à donner de minutieuses descriptions ou à faire de longs récits sont la science militaire et l'industrie. Mais il s'intéresse également à l'art. Sa première pensée, en arrivant dans une ville, est pour les musées ; il note soigneusement et savamment ce qu'il a vu. Il aime la belle architecture et attache beaucoup d'importance à l'aspect extérieur des villes qu'il traverse. Si lâon intérêt très vif pour le théâtre peut être mis sur le compte du goût conventionnel de l'époque, il est par contre certain qu'il aimait beaucoup la musique. Il fréquente régulièrement l'Opéra et il confie après chaque concert, ses impressions sur l'exécution des différents morceaux à son Journal Intime. Il jouait lui-même de la flûte dans sa jeunesse.

Fersen n'avait par contre aucun goût pour la littérature. Sa bibliothèque était très pauvre et l'unique résumé d'un livre qu'il donne pendant de longues années a trait à un ouvrage — d'histoire militaire. Il n'avait aucun talent littéraire, bien que son style soit simple et soigné, ses phrases concises et expressives. Il n'est pas écrivain, et les 20.000 pages manuscrites, les notes et lettres qu'il a laissées ont moins une valeur littéraire que documentaire : c'est un témoignage objectif sur son époque, basé sur des faits.

Axel Fersen avait une nature plutôt froide. Son amour n'est pas une passion. On trouvera beaucoup de femmes dans son Journal, mais elles semblent toutes faire appel à ses sens, plutôt qu'à son cœur. Quelquefois il ne parait même envisager l'objet de ses liaisons amoureuses qu'à un point de vue strictement esthétique : la beauté. Sa façon de parier des femmes qu'il rencontre ne variera guère au cours de son existence et cette phrase qu'il écrivit à quinze ans, sur la femme du consul de Suède à Helsingoer, est caractéristique à cet égard :

« Je fus voir le consul suédois Rahling qui me présenta à sa femme, cette personne est jeune, d'une très belle taille et d'une conversation fort agréable. » ^

Nous allons maintenant suivre Fersen pendant son premier voyage à l'étranger.

D'Helsingoer, il va à Copenhague, et, de là, à Hambourg où il entend trois jours de suite une opéra-comique de Picinni, la Buona figliuola, qui semble lui avoir plu autant qu'à ses contemporains. D'Hambourg il part pour Lunebourg, dans le Brunswick, où il arrive avec son mentor et son valet le 30 juillet 1770 dans l'après-midi. Il descendit à l'auberge « Au Prince Eugène » qui lui déplut. H note :

« Enfin le troisième jour nous demandâmes au domestique de louage s'il n'y avoit point de traiteur françois. Sur la répons que nous reçûmes de lui qu'il y en avoit un nous lui dîmes d'aller y commander notre soupe. Vers les 9 h. nous allâmes y souper nous soupames tête à tête, mais le traiteur nommé Meaupain nous tint lieu de compagnie. Il avoit été grenadier françois et avoit déserté ajant servi 6 ans et fait 5 campagnes. Il nous X divertit dans la suite par ses bons mots et par plusieurs récits tant de sa vie que de la manière dont il avoit déserté » ^.

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