CHAPITRE IV
l'ami de la reine
Pendant le séjour de Fersen en Suède les événements de France s'étaient précipités. La situation politique avait en quelques semaines amené des changements profonds. L'édit du 5 mai avait aboli la censure de la presse, sinon en théorie du moins en pratique, et le pays fut inondé de pamphlets, de prospectus, de journaux et de brochures avec des conseils à l'adresse du gouvernement sur la marche à suivre. Par un rescrit du 8 août, la réunion des États-Généraux fut promise pour Tannée suivante. Le 26 août Necker était revenu au gouvernement comme ministre des Finances et la deuxième Assemblée des Notables, qui s'était réunie à l'automne s'offrit de soutenir son projet sur la double représentation du Tiers Etat. Quelques semaines après le retour de Fersen à Paris, le 25 décembre, ce projet fut adopté dans le conseil du Roi et un mois plus tard le règlement pour la réunion des États Généraux fut définitivement arrêté en une soixantaine d'articles. Un délire d'enthousiasme s'empara du peuple français.
Que pensait Fersen de la Révolution à ses débuts ? Quelle était son attitude à cette Cour, où, dès le commencement se firent jour des opinions divergentes qui formeraient plus tard deux clans opposés ?
Les lettres qu'il adressa à son père dès son retour en France en 1788, révèlent assez clairement ses opinions
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•et son état d'esprit, même si ces lettres ont souvent un •caractère objectif et surtout documentaire.
En décembre 1788, il estimait que le Régime était «une malade de bonne constitution d. Il écrit de Paris le 10 décembre :
« Les affaires de ce pays-ci ne sont pas dans une assiette plus tranquille, au contraire, les esprits y sont furieusement échauffés, mais quelle différence ! C'est une malade de bonne constitution et dans toute la vigueur de l'âge à qui il ne faut qu'un bon médecin, mais il s'agit de le trouver. »
Et le 2 janvier 1789, également de Paris :
« Ce pays est encore dans une grande fermentation, mais ici dans peu de temps la grande chaleur passe et la réflexion revient. La grave question, qui divise les esprits dans ce moment, c'est de savoir si les députés du tiers état seront aux états généraux en nombre égal à ceux de la noblesse et du clergé ; les avis sont très partagés là-dessus, même dans la noblesse, dont une grande partie consent à cette parité. Le roi vient de décider qu'il y aura contre un membre de la noblesse et un du clergé deux membres du tiers état, ce qui paraît le plus juste ».
On voit donc que Fersen n'approuvait nullement la partie intransigeante de la Noblesse et que déjà à cette époque tout comme plus tard il était en complet désaccord avec les partisans du comte d'Artois. Au début, il ne suspectait pas les bonnes intentions de l'Assemblée Nationale. Elevé dans une famille libérale et dans le respect du parlementarisme, il ne pouvait comprendre ceux qui ridiculisaient la représentation nationale. Il disait souvent que les aristocrates étaient plus dangereux pour la sécurité publique que « les enragés ».
Aussi croyait-il que les esprits seraient facilement ramenés au calme. Le 1®^ mars 1789 Fersen écrit à Gustave III :
« Votre Majesté est trop bien instruite par son Ambassadeur de tout ce qui se passe dans ce païs-ci pour que je puisse lui donner des détails nouveaux. La fermentation est très grande, mais je
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suis bien persuadé que les suites n'en seront pas aussi funestes qu'on le croit en gênerai, et je crois que la bonté, l'honnêteté, la franchise et la loyauté du Roi ramèneront les esprits et rendront a la France le poid et l'influence qu'elle a et qu'elle aura toujours en Europe tant par sa position que par sa puissance et ses ressources inépuisables. »
Un aspect de ce mouvement libéral l'inquiétait cependant : la liberté accordée à la presse politique. L'hostilité, qu'il ressentit toute sa vie contre cette liberté, n'était pas dictée par des raisons politiques, mais par son tempérament : sa nature aristocratique et réservée ne pouvait supporter le langage souvent grossier des pamphlétaires, son loyalisme ne pouvait admettre cette manière de discuter sur la place publique des questions intéressant les affaires d'État. Il y voyait un danger pour l'ordre établi et la société.
Dans sa lettre du 10 décembre 1788 à son père, déjà citée, il écrit :
« La fermentation des esprits est générale, on ne parle que de constitution, les femmes surtout s'en mêlent et vous savez, conmie moi l'influence qu'elles ont dans ce pays-ci. C'est un délire; tout le monde est administrateur et ne parle que de progrès ; dans les antichambres les laquais sont occupés à lire des brochures qui paraissent, tous les jours il y en a dix ou douze, et je ne comprends pas comment les imprimeries y suffisent ; c'est dans ce moment une affaire de mode, et vous savez comme moi, l'empire qu'elle a ».
Le 2 janvier, après avoir approuvé la double représentation du Tiers-État, il ajoute :
« En attendant le public est inondé d'écrits, de brochures et de pamphlets, il n'y a pas de jours, où il n'en paraisse quatre ou cinq et la plupart n'ont pas de sens conunun, ne contiennent que des mots vides de sens ou des pensées tout à fait séditieuses. Tout le monde est auteur ou administrateur, et surtout les femmes ; vous savez comme moi combien elles donnent le ton ici, et combien elles aiment à se mêler de tout. Elles ne sont occupées maintenant que de la constitution, et les jeunes gens pour leur plaire et être de bon ton, ne parlent que d'états généraux et de
gouvernements, quoique souvent leurs gilets, leurs cabriolets et leurs jaquettes y fassent diversion. Je ne sais si le royaume gagnera à tous ces changements, mais la société y a perdu ».
Les vues assez libérales que Fersen avait tout d'abord sur la Révolution, vues qu'il partageait d'ailleurs avec la plupart de ses compatriotes, évoluaient pourtant au fur et à mesure des événements. Il resta toujours libéral dans une certaine mesure, c'est à dire qu'il abordait les questions politiques sous un angle social et humain, bien plus que sous un angle politique proprement dit. On le voyait prendre position non pas pour un parti ou une tendance politique, mais contre la violence, quelle qu'elle fût. Ennemi du despotisme royal, il le devint aussi de la tyrannie de la masse qui se révéla pendant la Révolution. Il croyait à la mission de la noblesse dans la vie de l'État, mais non pas d'une noblesse hautaine et frivole. Il voyait au contraire une noblesse patriarcale veiller en bon père de famille au salut du peuple. En cela, il était le digne fils de son père. S'il était fidèle à son Roi — « J'ai toujours considéré comme mon devoir de servir fidèlement mon Maître », — il ignorait le servilisme.
Peu de temps après son retour à Paris, Fersen se rendit à Valenciennes, où se trouvait son régiment. Pendant son absence, le régiment de Fersen avait, à cause des troubles politiques, été eu garnison à Rennes. Mais sur sa demande, faite par une lettre du 4 juillet 1788, envoyée en pleine guerre de Finlande à Esterhazy, commandant le Hainault de 1787 à 1791 — « qu'il me fasse revenir à Valenciennes en quittant la Bretagne » — le régiment avait réintégré Valenciennes.
C'est ici que lui parvint la nouvelle de l'arrestation de son père. L'opposition de la noblesse suédoise, en premier lieu dirigée contre le pouvoir royal, et dont le principal chef était le sénateur Fersen, venait d'être brisée par Gustave III. Le Roi de Suède avait réussi un coup
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d'État qui revisa la constitution en ce sens que le Roi obtenait pleins pouvoirs de déclarer la gueiTe et de conclure la paix. Ce coup d'État fut facilité par Tarrestation, en plein Parlement, de quelques sénateurs, dont le sénateur Fersen, francophile et chef du parti des chapeaux. Incarcéré en dépit de ses 70 ans, à la prison de Fredrikshov, il y séjourna plus de deux mois.
« Vous avez très bien fait », écrit la sœur Hedda dans une lettre à Fabian le 13 avril 1789, « d'écrire a ma mère mon cher ami, car Axel a fait la même chose, il était a Valenciennes lors qu'on lui a envoyé les lettres par un courie de paris, avec ordre de revenir a Paris, apparament pour le distraire ou le consoler. Il parois vivement affecté tout paris a pris part a cet événement et les jugement qu'on en a porté font autant d'honneur a mon père, que de tort au Roi » ^.
« On » lui avait donc envoyé les lettres de Paris par courrier spécial, « on » lui avait donné ordre de rentrer immédiatement à Paris, « pour le consoler ou le distraire »... Qui pouvait être cet « on » sinon Marie-Antoinette, qui pouvait lui donner l'ordre d'abandonner son régiment et de rentrer à Paris sinon elle ?
Marie-Antoinette vivait elle-même au milieu de troubles et d'émeutes populaires et portait naturellement un intérêt tout particulier aux événements de Suède. De par sa situation elle aurait dû prendre le parti de Gustave III, mais les liens très intimes qui l'attachaient à la famille Fersen lui firent prendre le parti opposé. On a retrouvé dans les papiers de Fersen une copie faite de la main de Marie-Antoinette d'une lettre de quatre feuillets que le sénateur avait adressée de la prison à son fils. Cette copie n'a pu être faite qu'au moment où elle le fit rappeler de Valenciennes à Paris, apparemment « pour le distraire ou le consoler »... Marie-Antoinette recevait-elle pendant l'absence de Fersen son courrier de Suède et a-t-elle ouvert cette lettre ou plus probablement Axel Fersen la lui a-t-il montrée ? On est réduit aux hypothèses. Si