LE BERGER
L 'aube va poindre ; bientôt ils seront ici tous.
34 FKRVAAL
Et moi, je vais ramener le troupeau, Car rhiver a blanchi le sommet des montagnes.
Salut, prêtre !
ARFAGARD. . .
Salut, berger !
{Le berger passe.
Il s*éloigne par le fond à gauche, et le troupeau qui le suit fait comme une houle indistincte dans l'obscurité.
A ce moment, les ondes blanchâtres des brouillards semblent attirées vers V autel par une force cachée. Elles s*y accumulent et s'y arrêtent, lourdement étagées.
Arfagard observe attentivement.)
Mais, quel pouvoir surnaturel assemble sur Tautel les lourds nuages ?
(Fervaal, prenant une subite résolution^ s'avance vers Arfagard, qui lui impose silence d'un geste.)
Père, écoute, il faut que tu le saches : je dois te révéler...
ARFAGARD.
Tais-toi I tais- toi !...
Un grand mystère ici se prépare...
Observe et sois muet.
{On voit alors, en une blafarde lueur, les nuages amoncelés sur Vautel
prendre des Formes primordiales.
D'abord, de hauts rochers, des arbres et des plantes gigantesques. Un souffle de vent disperse ces images.
Puis, ce sont des formes fantastiques d'animaux, dont le corps s'allonge
horizontalement d*une façon démesurée.
Un second coup de vent emporte ces formes.
Enfin les nuées présentent Vaspect d'un serpent immense qui s'enroule
autour de Vautel en s' étirant vers la cime des pins.)
ARFAGARD éUvc vcrs le serpent une branche de chêne quil tient
en sa main.
Kaito ! Kaito ! Kaito !
Arrête -toi I
Moi, Arfagard, j'appelle ton Etre...
par ma force, ta forme est fixée ;
parle-moi !
Le siècle meurt, Tannée décline ;
Déesse, dis les destins de Cravann !
[Silence.
La forme disparaît.
Tout redevient sombre.
Au bout d'un instant ^ la lumière se fait sur une vague figure féminine qui flotte, immobile, sur V autel.)
KAITO.
Qui m'appelle ?
Quel rameau desséché arrête la Nuée ?
Quel Vouloir superbe ordonne à ma Volonté ?
{La lumière s^est étendue jusqu'au sol. De blanches formes de femmes faites de brouillard tournent lentement autour de Kaito ^ et leur mouvement engendre de lointaines harmonies.)
Avant l'Etre agissant, avant l'Arbre pensant, avant le Roc, avant la Flamme.
j'étais.
Suivant l'Ordre caché,
suivant la Loi sacrée,
la Semence immortelle en mon sein fermenta,
a regret j'enfantai le Monde.
Ecoute, écoute, écoute :
(1 out mouvement a cessé. — Calme complet.
Seule, la voix de Kaito s* élève dans le silence.)
(( Si le serment est violé, (( Si la Loi antique est brisée, <( Si l'Amour règne sur le monde, « le Cycle d'Esus est fermé,..
« Seule, la Mort,
€ rinjurieuse Mort
«c appellera la Vie :
« La nouvelle Vie naîtra de la Mort. »
[Fervaal fait un mouvement, Arfagardest resté immobile.
— Les brouillards féminins recommencent à tourner, moins distinciSy autour de VauteL)
Pour moi, je fuis, je passe ;
plus jamais on ne m'évoquera.
Médite et comprends...
. (Les formes s* effacent peu à peu.
Seuls, restent visibles de lourds nuages horizontaux. Arfagard, dans le plus grand trouble, s'élance vers Vautel^ d'où la lumière disparaît.)
ARFAGARD.
Kaito ! Kaito ! arrête !
Tes paroles me troublent !
je veux...
(// s'arrête et écoute les voix qui se perdent au loin.)
Ah ! je nepeux plus vouloir !...
Malheur I
(// tombe contre la pierre.
Au bout d'un instant, Arfagard se relève, plus calme en apparence.)
Mais non, à tort je m'efifraie...
Le serment et la loi ne sont point violés ; Tantique religion subsiste tout entière, la race des Nuées n^eist pas à son déclin.
(A Fervaal.)
Fervaal, élu des dieux, héros prudent et pur,
c'est en toi que Cravann a mis son espérance ;
Va, mon fils, va revêtir tes plus brillantes arn^es
et ne parais au Conseil qu'à ma Toix.
Fervaal, incertain d*abord, s'avance ensuite brusquement du côté d' Arfagard. Son regard se porte sur l'autel, où une soudaine et dernière lueur a tout à coup brillé, visible pour lui seul. Il s' arrête t fasciné.
La liiear s* évanouit, et Fervaal, pensif et conscient, se retire lentement par la gauche.)