SCENE m
(On entend le vent de bise.
Un soudain éclair strie Vobscurité.
Fervaali ébloui par la lueur, se retourne vers la droite, anxieux et hagard.
Tonnerre lointain,)
FBRYAAL.
Thrann ! Thrann ! est-ce toi qui m'appelles ?
{La /une, dégagée des nuages, éclaire la scène.
Demi-lumière.
Fervaal aperçoit le corps d*Arfagard,
Puis, il reporte son regard sur Guilhen.
Second coup de tonnerre, beaucoup plus affaibli.)
Tais-toî, Thrann ! tu vas les éveiller...
Ils dorment, ils dorment tous ceux que j'aimais.
Ils dorment, ils dorment.
{La lune se uoile peu à peu.)
Pourquoi donc, lourd sommeil, ne viens-tu pas aussi fermer mes yeux ?
Us dorment, tous ceux que j'aimais !
(L* obscurité est revenue, complète ; la bise souffle de nouveau. Un long et sinueux éclair, suivi, non immédiatement, d'un roulement de tonnerre, Fervaal se redressei appuyé sur ses deux mains.)
Thrann» pourquoi rends-tu la neige toute rouge ?
Pourquoi ces lueurs rouges... rouges comme le sang ?...
La neige s'est changée en sang l
(// se met debout, chancelant,) ,
Ils dorment, ils dorment, tous ceux que j'aimais, ils dorment tous les deux bercés sur un flot rouge !
(ïl avance vers le milieu de la scène; son expression se fait plus douce. Demi'lumière.)
Mais non... mais non ..
Ce sont des roses partout répandues, de rouges roses du Midi.
Elles m'entourent,
(// marche, comme en un jardin imaginaire . )
leur doux parfum m'attire et je veux les cueillir pour en orner les noirs cheveux de celle...
(7/ s^ arrête tout à coup.)
Cette nuit» elle était là. . .
elle s'appuyait au rocher...
FEftVAAL 67
elle me regardait...
Pâles, pâles étaient ses joues ;
mais sa pâleur venait des rayons de la lune ...
Froides, froides étaient ses lèvres ;
mais ce froid venait du vent du nord...
(Les nuages envahissent la scène qui s'obscurcit peu à peu.)
Puis, elle a disparu dans un sombre nuage eu posant sa main sur mon front, et mon front s*est appesanti, et les ténèbres se sont faites...
(// fait tout à fait sombre.
Fervaal est retombé sans forces auprès du corps de Guilhen.
Un chant mystérieux s'élève par deux fois )
( Un scintillement d'étoiles produit une diffuse lumière à travers les nuages
qui passent.
Fervaal relève la tête,)
FBRVAAL.
O étoiles, pâles étoiles qui chantez, lointaines dans le ciel changeant. Pleurez, pleurez des étincelles et voilez vos lampes d'argent. Car j'aimais une étoile rose, astre radieux du matin... Sa douce clarté s'est éteinte ; elle s'est figée dans le sang !
(77 se lève et fait quelques pas,)
Le sang ! le sang !
Les roses sont teintes de sang...
Mes mains ruissellent de sang...
Partout le sang...
Partout la Mort !
Ha!
(// trébuche contre le corps de Guilhen, qu'il reconnaît à la lueur d'un
puissant éclair.
Il reste immobile f comme fasciné,)
La Mort...
La Mort est la rançon du monde...
Victoire !. . . Thrann a parlé ; Les temps prédits sont arrivés :
c'est le règne d* Amour, le règne de Lumière I
(D'un geste passionné, il saisit dans ses bras sa fiancée morte, puis il commence une lente ascension vers le sommet de la montagne, et le long manteau dont Guilhen est revêtue flotte au vent de bise comme un drapeau,)
Ho gué !
A Tassant, nobles fils de Cravann la fière !
Escaladez pierre sur pierre ;
Montez toujours, montez vers la Lumière !
Suivez l'étendard de l'Amour.
Plus haut ! plus haut !
Ha!...
[Un immense éclair embrase le ciel, et la foudre éclate aux pieds même de Fervaal, qui, enveloppé de feu et protégeant son funèbre fardeau, est tombé un genou en terre.
Subite accalmie. La bise et Forage ont cessé. Une lueur rosée teinte les plus hauts nuages, et le chant mystique résonne de nouveau, plus distinct.
Fervaal écoute, illuminé et conscient.)
Ah ! j'entends, je vois, je sais ;
le Dieu nouveau commande...
la nouvelle Cravann est née...
-Mais ce n'est plus Cravann, la Patrie est plus grande I
A l'orient la Lumière a brillé Et la Joie embraie le monde.
Partout s'étend la Paix féconde :
Le jeune Amour est vainqueur de la Mort !
(Il appuie passionnément ses lèvres sur celles de Guilhen morte, et recom'
mence à monter, calme, solennel, victorieux.] (Fervaal chante à pleine voix et sans paroles un chant triomphal-)