SCÈNE II
Guilhen !
(Guilhen entre à gauche, pouvant à peine se traîner ; elle est enveloppée i
d'un long manteau de couleur sombre et tombe dans les bras de Fer* j
vaaL ■
Les clairs rayons de la lune mettent la scène en pleine lumière. Le vent i
s*est calmée) !
GUILHEN. I
Fervaal I I
GUILHEN et FERVAAL.
O Joie!
(Ils restent un moment enlacés,)
FERVAAL contemple Guilhen silencieuse et pâle.
Est-ce bien toi ? — N'est-ce point un fantôme ?
Ah I parle- moi...
GUILHEN.
Mon bien-aimé, enfin je te revois !
Longtemps, longtemps je t'ai cherché...
Dans tes forêts, sur tes froides montagnes, je t'appelais... J'ai franchi des ravins et des cimes aiguës, j'ai traversé de rapides torrents dont les eaux glaçaient tous mes membres
et j'ai meurtri mes pieds aux rochers durs... Mais j'oublie toutes mes souffrances puisque tu es là, près de moi.
(Elle lève lentement les yeux vers lui.
Un léger souffle de bise passe à nouveau, Guilhen frissonne,)
J'ai froid !...
FERVAAL la prend doucement en ses bras et lassait à côté de lui sur une roche
Ah ! Guilhen... mon aimée ; Viens sur mon sein ; reste en mes bras, douce femme ;
Par mes caresses,
par mes baisers toujours renouvelés, •
par la flamme sans fin de mon amour immense,
je réchaufferai ton pauvre corps glacé,
je rappellerai la vie en tes membres
et nous pourrons encor goûter ensemble la joie douloureuse d'aimer 1
GUILHEN.
Ah ! ne dis pas ces douces paroles. . .
Le froid de ton pays a pénétré mon sein, en moi le soufQe s'éteint, je frissonne...
la triste neige m'environne, le vent chante un hymne de mort...
FERYAAL saffause en un sanglot* Tais-toi, Guilhen ! tais-toi...
GuiLHBN attire comme maternellement la tête de Fervaal sur son épaule^
Pardonne., pardonne-moi...
Je n^aî point de foyer, je n*ai plus de parents, toi seul étais toute ma vie, et maintenant, je vais mourir...
O mon Fervaal, à Fheure suprême où je te vois pour la dernière fois,
devant la Mort, jure-moi que tu m'aimes !
et jem'en dormirai, heureuse, entre tes bras...
Si je t'aime...
Si je t'aime !
(// se lève brusquement,)
Par toi j'ai connu la raison de vivre, par toi j'ai souffert le bonheur d'aimer.
Pour toi j'ai trahi mes serments, pour toi j'ai ruiné ma patrie
et... je ris I Oui, je ris en songeant aux douces ivresses de notre jeune amour ;
nul obstacle entre nous ne se dresse, rien ne m'est plus que ta tendresse, Guilhen, les jours de malheur sont passés !
(// se rassied auprès d'elle, Venlaçant en ses bras,)
Vois... tu ne trembles plus, en tes yeux brille encore la pure flamme d'autrefois ; déjà disparaît la pâleur de ta bouche, sur tes joues renaissent les roses, les rouges roses d'autrefois. Laisse-moi apaiser ma fièvre...
laisse-moi baiser ta lèvre comme en nos beaux jours d'autrefois...
(// murmure à V oreille de Guilhen,)
Dans ton chaud pays où naît le soleil,
où fleurit l'Âinour aux parfums mystiques.
à jamais unis, à jamais charmés, nous irons tous deux en les enivrements magiques de l'éternelle Volupté I
GUILHEN .
Il est trop tard...
Viens, lève-toi, je t'aime !
GUILHEN regarde tristement Feruaal.
Il est trop tard !
Regarde :
{Elle désigne un point du ciel, à gauche.)
Un grand nuage sombre est là, il nous menace...
lentement, lentement il avance ;
bientôt son ombre voilera l'astre aimé des amants qui nous éclaire...
Et, quand Tamicale lueur... s'effacera sous la nuée..
Alors., je serai morte...
Morte !... ah !...
(Elle se relève à demi, surexcitée, en proie à la fièvre.)
Plus jamais je n'entendrai ta voix...
plus jamais je ne verrai ton regard,
ton clair regard I...
(Elle est debout.)
Ah ! je souffre... je souffre...
J'ai froid et je brûle...
je tremble... j'ai soif...
à boire I
{Elle retombe sur le rocher.
. Fervaal se hâte à gauche vers la source.
Il revient bientôt rapportant de Veau dans la corne qui pend à sa ceinture.
Il présente la corne aux lèvres de Guilhen^ qui boit lentement en se soulevant sur les mains.
Puis elle reste immobile ; l'expression de son visage» de douloureuse est devenue calme et reposée ; ses yeux s'ouvrent tout grands ; elh pmh en regardant dans le vague,)
Libre j'étais, T Amour m'a faîte esclave...
Fière j'étais, le Destin a brisé ma fierté...
Vierge heureuse j'étais, aujourd'hui triste épouse»
je meurs.
(Ellf se tourne vers Fervaal et le regarde avec tendresse,)
je meurs pour toi et mon sort est rempli ...
Car mon amour t'a révélé la vie, à ton âme, alors asservie, il a rendu le libre choix... FERVAAL !
{Elle est presque debout,)
(Elle retombe.)
vois, le noir nuage approche...
{La clarté de la lune disparaît tout à coup.)
il nous enserre en son cercle maudit !
Viens ! plus près... plus près... écoute :
Quand je ne serai plus, quand la rose sauvage aura péri par l'hiver étouffée, pense encore à la ^ien-aimée qui dort doucement sous la neige des grandes
[montagnes glacées...
Ha !... la lumière I... la lumière !...
ton regard ! ah !..
(Guilhen bat Vair de ses mains comme en un désespéré et suprême appela
puis elle retombe^ morte.
Fervaal se précipite sur le corps de Guilhen et V embrasse étroitement. L'obscurité se fait.)