SCENE PREMIERE
ARFAGARD.
Réveille-toi, Fervaal, revêts tes armes,
(Il dépose les armes à terre,)
ton casque, ton épée, tes éperons d'argent.
Depuis longs jours ta blessure est fermée ;
Fervaal, il faut partir d'ici.
FERVAAL, toujours éteiidu.
Partir d*ici... pourquoi partir ? Ici Ton est si bien l... Ma blessure est fermée, il est vrai, mais non guérie, et j*aspire au repos. — On est si bien ici ! .. le soleil est si chaud et les fleurs si suaves... en moi je sens comme une vie nouvelle.
ARFAGARD sc ropproche.
Fervaal, il faut partir d'ici. — Te souvient-il de ma promesse alors que le serment druidique fut proféré par toi en présence des dieux ?
FERVAAL^ assis.
Oui... je me souviens du très haut mystère et de la forêt solitaire où, tranquille et pur, j*aî vécu neuf ans, et du serment sacré dont tu promis de révéler les causes.
ARFAGARD.
Aujourd'hui tu dois tout apprendi*e.
(// s'assied à côté de FeruaaL)
— Bien loin, là-bas, au pays du brouillard se dresse Cravann, ta libre patrie,
la sombre Cravann aux ravins profonds, dont les pentes fertilisées furent maintes fois arrosées par le sang des envahis-
Taltière Cravann aux cimes aiguës [seurs ;
dont les roches amoncelées, dont les forêts inviolées sont vierges de pas oppresseurs. —
— Seule, parmi les nations celtiques, Cravann a conservé les croyances
— Connais-tu bien les trois états du monde ? [antiques.
Sais-tu les dieux cachés et sais-tu les symboles?
FERVAAL se lèuc Subitement.
Arfagard, ma mémoire est fidèle, tous les préceptes y sont gravés dès longtemps... Mais, je t'en prie, ô père, accomplis ta promesse^ dévoile sans tarder la cause du serment, la raison de mes destinées...
Ecoute donc, enfant, retiens mes paroles et n'interromps plus ton maître Arfagard.
(Il fait de nouveau asseoir Fervaal près de lui.)
J6 FERVAAL
— Dès le premier âge du monde, l'homme connut Kaito, serpent mystérieux :
Ainsi fut engendrée la race sainte des Nuées, race de chefs, race de dieux.
— Vers le deuxième âge du monde, Tesprit chenu de nos forêts j
rame pensante des vieux hêtres émigra dans le corps des hommes les plus saints : Ainsi commença la race des Prêtres.
Et longtemps, longtemps la pieuse patrie, soumise librement à la double puissance, grande, forte, heureuse est restée.
— Mais, depuis ce siècle incertain, le malheur a frappé les races anciennes, Ils sont tous morts, les chefs glorieux, les chefs de Gravann, divins ancêtres,
les temps mauvais ont dispersé nos prêtres...
(Il se lève et fait face à Fervaal.)
C^est ainsi qu'en ce jour Arfagard, naguère ton maître,
le pontife Arfagard, seul rejeton du hêtre, salue en toi, noble Fervaal, le dernier descendant des dieux.
{Il s'incline devant Fervaal étonné^ qui le relève et V attire auprès de lui,)
Puis-je t*interroger à présent, ô père ?
{Signe d* assentiment d^ Arfagard.)
Quelle est la haute mission que tu dis m*être réservée ?
Et pourquoi ce serment ?
Pourquoi enfin ce départ... aujourd'hui même ?
ARFAGARD.
Ecoute encore :
— Une nuit, dans la solitude des landes et des forêts, l'antique voix de la montagne, voix des dieux que Thrann accompagne, s'est élevée au sein des brouillards blancs...
Elle clamait :
« Tzeus est mort, « Esus dort, « Yésus veille, « Yésus vient. >»
Cette voix s'étendait comme un souffle de bise sur tout le pays des Nuées. Eperdu y je cours vers Tautel de pierre, j'immole une victime aux dieux ;
Alors, j'entendis la voix qui disait :
« L'ère nouvelle est commencée ; u de la bise et du vent Cravann est menacée ; « unique, unique est le Sauveur :
« Le chef élu, « le fils des Nuées, « unique, unique est le Sauveur.
« Mais qu'il soit pur « et que T Amour jamais ne trouble son corps ni son âme. »
Le chef élu... le fils des Nuées, seul, sera le Sauveur...
<( Mais qu'il soit pur, « et que l'Amour jamais ne trouble son corps ni son âme. » — Alors, je t'emmenai, seul descendant des dieux, dans l'obscure et dernière retraite de nos druides, dans la forêt sacrée où jamais profane n'osa pénétrer :
et là, tu reçus la Science.
FERVAAL, debout.
Et là, j'ai juré le serment de l'éternel renoncement au charme impur de la femme !
ARFAGARD SC UVC.
Comprends-tu maintenant ?
— Au midi comme au nord Cravann est menacée,
et tous ses chefs entre eux sont divisés.
Donc, avant la lune prochaine qui verra ce siècle expiré, doit s'assembler le grand Conseil armé afin d'élire un Brenn de guerre,
un Chef tout-puissant. . .
— Réjouis-toi, mon fils, réjouis-toi du destin héroïque à toi seul réservé par les forces d'en haut ;
m FERVAAL
C'est toi le sauveur, c'est toî l'élu, en tes jeunes mains tu tiens le salut de ta patrie et de ta race t
Arme-toi donc.
Moi, pour notre long voyage, je vais apprêter deux coursiers.
(// vient plus près de FervaaL)
— Quand le front de Bélen descendra vers la terre, sois prêt — Je t'attendrai là-bas vers la porte de pierre, sois prêt. — Ma voix t'appellera ainsi qu'en nos clairières s'appellent les pâtres errants.
Sois attentif, Fervaal : à la porte de pierre...
(Arfagard se retire lentement par le second plan à gauche.)
Sois attentif !...