‹ Fervaal: action musicale en trois actes et un prologueChapitre 9 sur 33 · SCENE II · texte numérisé non relu

SCENE II

Le chef élu, le fils des Nuées, seul sera le Sauveur !...

(// commence à s* armer en agrafant sa ceinture de fer y puis il chausse et

attache ses éperons et place son casque sur sa tête, rejetant en arrière

les blondes et longues boucles de ses cheveux^ Il saisit ensuite son épéa riche cimeterre à gaine ciselée et ornée de

joyaux précieux ; au moment de Vaccrocher à son côté, ses regards

s^ arrêtent sur les pierreries qui brillent au soleil.)

Cette épée, c'est Guilhen qui me l'a donnée... la vierge au cœur compatissant qui m'a recueilli mourant

dans sa demeure...

(// reste pensif, le regard toujours fixé sur Vépée,)

GUILHEN entre vivement à gauche, vêtue d'un léger et soyeux tissu de couleur blanche et rouge. — Elle s'arrête en voyant Fervaal.

Fervaal, pourquoi rester en ce jardin ?

Au logis t'attend le repas coutumier, viens, rentre donc avec moi.

Sans doute alors m'apprendras-tu pour quelle chasse aventureuse Arfagard, ton maître barbu, réclame sans délai mes deux plus rapides cavales.

[Fervaal accroche (Tan brusque mouvement le glaive ciselé à son baudrier de fer.)

Ho ! bo ! guerrier sans peur, ceins'tu la lourde épée pour transpercer la biche blonde et le jeune faon efifaré ?

Mais quel air soucieux ?

{Illève les yeux sur elle, sans bouger de place.)

Tu* souffres...

Ta blessure est rouverte, peut-être ?

Rentre donc avec moi ; viens, je connais un baume...

[Elle s^ approche.

Geste de Fervaal, qui reste à la même place.)

Fl^RVAAL.

Non, Guiiheu ; grâce à toi ma blessure est guérie, mon corps ne souffre plus...

Je rêvais ; seul en ce pays, je songeais à Cravann, ma lointaine patrie, et je revoyais mon enfance lointaine.

GUiLHEN s'approche encore.

Ah ! doux ami^ je sais lire en tes yeux :

Dévoile à ton amie ta souffrance cachée, peut-être pourra-telle adoucir ta peine.

FERVAAL s'assied sur une pierre à droite ; Guilhen reste debout devant lui.

Approche donc,

— Jadis, enfiévré par les chants des bardes, enfant, je rêvais d'exploits innomés ; Et je m'enfuyais par les landes grises, par les rocs géants, les cheveux au vent, la poitrine nue, le sang bouillonnant. Joyeux, je montais au séjour de l'aigle, à la cime des pins altiers, et je voyais, en bas, les nuages s'étendre.

s'accrocher aux branches des trembles et glisser au fond des vallées :

Là, dans un calme balancement, caressé par les brises du nord, tranquille, je planais en les blancheurs du ciel, des pics neigeux et des brouil-

[lards changeants.

Alors, en moi régnait la Joie, la libre Joie !

— Plus tard, j'entendis les durs cris de guerre, le choc des framées et les traits sifflants.

Je marchais, chantant léchant de victoire sur les corps roulants, et mon faible bras frappait les barbares comme le blanc fléau sur Taire frappe les épis bondissants !

Alors encor, c'était la Joie, la fière Joie !

Mais bientôt le malheur visita la patrie.

Un soir, à la lueur des branches allumées, J*ai vu rapporter tout sanglant le corps de Raiderig, mon père.

Un cruel combat faucha mes six frères, et moi, je dus partir pour la forêt sacrée où la Science est enseignée. — En cette retraite, des méchants redoutée,

s'écoula toute ma jeunesse .

Et j'aimais à rêver, avide de prodiges,

Sous l'immobilité des grands arbres étranges,

sous l'ombrage ancien où le prêtre lui-même ne trouble qu'en tremblant le saint

[sommeil des dieux.

Là, encor, régnait la Joie, Tauguste Joie !...

GUILHEN.

Pourquoi te taire ?

Parle, Fervaal, dis-moi toute ta vie.

Comme l'oiseau abattu par la grêle, dans la poussière j'étais tombé ; pour la dernière fois mon œil s'ouvrait au monde :

(Il se lève)

Tu m'ap parus, Guilhen...

ta beauté ranima mon esprit perdu

et ton art me rendit la vie.

Je suis guéri et fort comme naguère.

Mais depuis lors la Joie,

la libre Joie déserte mon âme changée ;

en vain, je m'efforce à le rappeler...

C'est la douleur, la seule douleur qui répond à ma voix lass^!

O femme ! femme ! quel est donc ton pouvoir ?

Mystérieux pouvoir qui me trouble...

(// retombe assis sur la pierre,)

GUILHEN.

Destin pareil... destin contraire...

Sort inconnu... sort attendu...

[Guilhen, Vesprit perdu en de mystérieuses pensées, ne revient à elle que sur la question directe que lui adresse Fervaal.)

Qui es-tu, toi ?

GUILHEN.

On m'a dit que Fémir vaillant qui soumit ces contrées était mon père ;

et je commande à tous ici, tous me craignent, tous me révèrent.

Depuis mes plus jeunes années, seule en ce lieu orné pour le plaisir, j'ai grandi, libre et dédaigneuse au milieu des hommes, vil troupeau rampant sous ma volonté orgueilleuse . — Alors, ma seule volupté était de fendre l'air, joyeuse comme la flèche insoucieuse sur ma belle cavale» compagne de mes jeux.

J'allais à travers la plaine brûlée, à travers le bois tout plein de soleil, à travers le fleuve aux eaux azurées, et les cyprès noirs et les rochers blancs.

J'aimais à capturer les grands oiseaux de proie,

à poursuivre les fauves, ennemis des troupeaux que riiiver chassait des hauteurs lointaines.

Alors, comme le tien, FervaaK tout mou être exultait de Joie et de Liberté ! — Mais, depuis ce jour où, gisant dans ton sang,

en mes yeux tu fixas ton regard, ton clair regard au beau reflet de neige..., adieu la course folle au travers de la plaine, adieu la chasse, adieu les plaisirs que j'aimais ! Partout poursuivie par ton clairregard, je reviens vers toi à peine éloignée ; plus esclave encor que mes serviteurs, à ton regard je suis enchaînée...

— Elle n'est plus, la fière Guilhen, elle s*est flétrie la Rose sauvage, elle est changée en vigne pourprée qui cherche un appui... auprès de Fervaal, en son regard clair elle boit la vie, et languit et meurt oiï Fervaal n'est pas !

FERVAAL la fait asseoir auprès de lui»

Non, Guilhen, la rose n'est pas morte I

Sur ton front et sur ta joue,

sur ton sein et sur ta lèvre

s'épanouit, superbe, la triomphale fleur.

Ah ! viens ! viens plus près, laisse- moi respirer son parfum divin !

[Il Vattire étroitement à lui et, tout à coup, recule étonné, presque effrayé.)

O prodige ! comme autrefois, en mon âme renaît la Joie,

la Joie de mes jeunes années, mais puissante, mais brûlante plus qu'autrefois !

{Il entoure de son bras la taille de Guilhen.)

Par la splendeur de ton regard, par la chaleur de ton haleine,

Guilhen, une vie nouvelle s'éveille en moi... Inséparables sont nos âmes, inséparables sont nos corps !

Viens I viens I Sur mon coursier noir au galop fantasque je veux t'emporter, et dans la fraîcheur des forêts sauvages je veux t'enlacer ; les sommets tout blancs des hautes montagnes envieront les blancheurs de ton

[corps vermeil, et les pins élancés, moins souples que ta taille,

étonnés, salueront de leûc tête amicale la brune fille du soleil !

GUILHEN.

Ah ! trouble étrange...

ardent désir de Tinconnu...

transport sans but, désir sans bornes, tourment délicieux...

{Elle se laisse aller doucement dans les bras de FeruaaL)

— O Joie immense, ô douloureuse Joie, comme un acier, ton souffle ardent a transpercé mon âme.

o douleur, douleur joyeuse, ta bienfaisante flamme vient rafraîchir mon cœur et fait revivre eu moi le bonheur d^autrefois.

GUILHEN.

O joie immense, ôjoie ardente, tu fais revivre en moi le bonheur d'autrefois.

{Ils font quelques pas vers la gauche, où Vombre est plus épaisscy et vont s'asseoir au pied du vieil olivier. )

GLILHEN.

o joie amère !

Douleur charmante !

o joie immense !

O joie amère !

Douleur charmante !

En l'unique étreinte

nos âmes unies

goûtent le bonheur,

le bonheur douloureux d'aimer !

GUILHEN.

Transport sans but,

désir sans bornes,

Joie amcre.

Douleur charmante !

Dans une unique étreinte

nos âmes unies

goûtent le bonheur,

le bonheur douloureux d'aimer !

(Ils tombent dans les bras Vun de l autre.)

ARFAGARD, de loin.

Ho — Fervaal !

Qui m'appelle ?

Voix de la douleur, tais-toi, tais-toi !

La Joie, la douce Joie m'étreint et m'embrase...

(// 8^ écarte de Guilhen . )

— Ah ! la sainte mission, Toracle, le serment ! Laisse- moi, Guilhen : j'appartiens aux dieux ! Laisse-moi ! le Destin m'appelle,

(Il est debout.) je pars, je dois partir pour les blanches montagnes de Cravann, le pays sacré !

GUILHEN, toujours Qssise au pied de Varbre, profondément troublée et comme

inconsciente.

Ah ! bien-aimé, pourquoi partir? pourquoi déjà partir ?

Il le faut, je l'ai juré !

GUILHEN se dresse, haletante et prenant une subite résolution.

Eh bien ! s'il le faut pour toi-même, pars, avec toi je partirai ! Sans regrets j'abandonnerai mon beau palais natal et mes tièdes jardins, pour voler avec toi au milieu des batailles ; et ta gloire sera ma gloire, et ton pays sera le mien !

Sur ton cheval noir au galop fantasque tu vas m'emporter...

(Elle va pour se jeter dans ses bras, presque joyeuse : Fervaal la repousse.)

Non ! Guilhen, cela ne se peut pas... ce serait un crime !

(// se détourne de Guilhen.)

Ah ! que la douleur succède au court bonheur d'aimer !

Adieu ! je pars...

GUH.HEN s élance sur lui.

Ah ! pas ainsi, Fervaal, pas ainsi ! Ce n'est pas en vain que ton clair regard fît naître Tamour en mon sein d&

Ah ! bien-aimé, reste» reste avec moi l [vierge ;

{Elle r enlace en des caresses.)

Comme la vigne au robuste olivier s'attache et Tétreint de ses pampi'es,

ainsi, mon Fervaal, je t'enlacerai, de mes baisers fous je te brûlerai, Dussé-je puiser la Mort sur tes lèvres !

Laisse-moi ! je dois partir...

GUILHEN.

Loin de nous tes hivers glacés et tes montagnes impassibles...

{Fervaal^ irrésolu^ ne résiste que faiblement ; elle lui parle alors de tout près ; en le regardant dans les yeux.]

O Guilhen î malgré moi tes yeux brillants m'eni-

[vrent. . .

Ah ! ma Guilhen, je t'aime !

Je suis à toi !

GUILHEN.

Dans mon chaud pays où naît le so>

[leil, OÙ fleurit TAmour aux parfums mys-

[tiques^

à jamais unis, à jamais charmés,

nous irons tous deux

en les enivrements magiques

de l'éternelle volupté !

Ah ! viens...

Ah ! viens !...

(Ils tombent enlacés soUs V olivier,

G iiilhen appuie avec passion ses lèvres sur celles de Fervaal reconquis.

Long baiser.)

ARFAGARD, de loiu.

Ho ! — Fervaal !

FERVAAL, éperdu, se dégage de V étreinte de Guilhen-

Ah I qu'ai-je fait !

GUiLHEN se traîne à ses pieds, cherchant à le retenir, Fervaal... mou bien aimé... je t'aime !

Maudit soit TAmour !...

{// la repousse durement et sort en courant par les allées du fond.)

GUILHEN crie.

Ah !

[Guilhen est tombée à terre, où elle reste sans mouvement,)

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