SOUVENIR
^ G. Flaubert
Le Nil est large et plat comme un miroir d'acier, Les crocodiles gris plongent au bord des îles; Et dans le bleu du ciel, parfois, un grand palmier Étale en parasol ses feuilles immobiles ;
*s gypactes blancs se bercent dans les airs; ,c sable, au plein midi, fume dans les espaces; t les buffles trapus, au pied des buissons verts, torment, fronçant leur peau sous les mouches voraccs
l'est l'heure du soleil et du calme étoufTant;
,es champs n'ont pas un cri, les cieux pas une brise...
- Dans ta maison d'IZsneh, que fais-tu maintenant, rune Kuchiuk-Hanem, auprès du fleuve assise?
£ mouton qui te suit, de henné tacheté, ur la natte en jouant agace ton chien leste, t ta servante noire, accroupie à côté, Toise ses bras luisants tatoués par la peste;
c joueur de rcbec dort sur son instrument... >ans ton lit de palmier maintenant tu reposes, lu sur ton escalier tu te tiens gravement, vlc t()!i tarbouch large et tes pantalons roses;
Luicr.iuJc à ton front allume un rayon vcri, 'a gorge s'arrondit sous une gaze fine, t tes cheveux, poudrés par le vent du désert, >nt une odeur de miel et de térébenthine.
- Mais une ombre obscurcit ton regard éclatant;
u te sens, dans ton cœur, triste comme une veuve, t tu penches la tète, écoutant... écoutant asser le bruit lointain des canges sur le fleuve 1
La Vierge de Sunam
On dit qu'au vieux David, pâle et transi par l'âge, Tandis qu'autour de lui fumaient les trépieds d'or, Et que des grands lions la dépouille sauvage S'enroulait à son sein, sans l'échauffer encor,
Pour réveiller le maître en sa couche glacée, Un serviteur fidèle, un soir, vint amenant, Superbe et demi-nue et la tête baissée, La brune Abizaïg, la vierge de Sunam.
Sur sa gorge ondoyante et dans sa chevelure On répandit les flots de la myrrhe et du nard; Comme la jeune épouse, elle ôta sa ceinture Et se glissa, timide, aux côtés du vieillard.
Des filles d'Orient aux formes enivrantes C'était la plus ardente et la plus belle à voir. Avec ses longs cheveux qu'en vagues odorantes Sur le grand moribond elle laissa pleuvoir.
Les tympanons d'airain frissonnaient autour d'elle. Tandis que, suspendue aux lèvres du vieux roi, La vierge souriait, comme la fleur fidèle Dont les bras embaumés pressent un tombeau froid;
PESTONS ET ASTRAGALES ^I
t, versant alentour les parfums de la nue, a nuit, la nuit a vu, de ses prunelles d'or, « qu'il faut de baisers et d'ardeur inconnue our niilunier une âme et réchauffer un mort...
ierge, je ne suis pas le vieux roi centenaire !
c temps n'a point cncor fait blanchir mes cheveux,
. peine quelques jours j'ai paru sur la terre,
t je vois mon berceau quand je tourne les yeux;
ourtant, comme un vieillard, j'ai l'âme froide et nue, oila que tout mon cœur est éteint maintenant, !t je m'en vais mourir, car tu n'es pas venue, ) hiuiic Alii/aïi^, o vicrj^c de Siiii.im !
t^and vous m'avez quitté, boudeuse et mutinée, ccouant mes baisers, comme un arbre ses fleurs, ; restai seul, debout prés de la cheminée, [c forçant au sourire, et me sentant des pleurs.
cLui le premier doute et le premier nuage lans ce beau ciel d'amour qu'un soufile peut terniri t me croyant bien fort, et me posant en sage, avais raillé vos saints que j'aurais dû bénir;
A vos prouves de Dieu mon oreille était sourde, Je heurtais votre foi d'un sarcasme moqueur... L'homme est lâche et brutal, l'homme a la main trop loi Pour toucher à votre aile, ô croyances du cœur 1
Pardon ! j'en suis puni plus qu'on ne saurait dire : J'ai vu jaillir l'éclair de vos grands yeux si doux; Pour garder ma raison, j'ai perdu maint sourire. Ah! montrez-moi l'autel, que j'y tombe à genoux!
Votre loi ? j'y consens ! Votre Dieu ? je l'adore 1 A vos saints préférés j'offre mes encensoirs; Même on vous passera, pour deux baisers encore, Vos dominicains blancs et vos jésuites noirs.
Dans votre amour profond je vais creuser ma grotte, Et, loin des bruits du monde, entre vos bras de lait, L'ermite, chaque jour, de sa lèvre dévote. Sur l'émail de vos dents dira son chapelet.
J'irai, prêtre docile à toute fantaisie.
Avec le gui du chêne ou la tiare d'or,
Du Tentâtes de Gaule au Bhagavat d'Asie,
Des cabires persans aux dieux glacés du Nord;
Que s'il vous fait plaisir d'être mahométane, Allah!... de Mahomet j'espère les sept cieux; Si vous aimez Brahma, je serai le brahmane. Mon culte est ta croyance, et mes dieux sont tes dieux I
FESTONS ET ASTRAGALhS 33
L'Hallali
'outes les passions, comme une meute infâme, blc, sur mon cœur ont bondi par milliers : es haletants, dof^ucs à l'œil de flamme,
'out hurle et tout aboie à travers les halliers ;
'ai franchi les ravins, et, comme un cerf qui brame, 'ai rougi de mon sang la ronce des sentiers. ,'hallali furieux sonne au fond de mon âme. 'entends le bruit des cors et le pas des coursiers.
)cjà les chiens maigris font cercle à la curée; ous, les jarrets tremblants et la langue tirée, )c ma chair qui palpite attendent un lambeau...
I est temps ! il est temps ! — Toi qui suivis la chasse, ^icns! de ta blanche main je veux le coup de grâce. ) femme au doux sourire, apprête ton couteau 1
34 Fr^STONS ET ASTRAGALES
A une Femme
Quoi ! tu raillais vraiment, quand tu disais : « Je t'airm Qiioi ! tu mentais aussi, pauvre fille 1... A quoi bon Tu ne me trompais pas, tu te trompais toi-mcmc : Pouvant avoir l'amour, tu n'as que le pardon !
Garde-le, large et franc, comme fut ma tendresse; Que par aucun regret ton cœur ne soit mordu : Ce que j'aimais en toi, c'était ma propre ivresse, Ce que j'aimais en toi, je ne l'ai pas perdu.
Ta lampe n'a brûlé qu'en empruntant ma flamme; Comme le grand convive aux noces de Cana, Je changeais en vin pur les fadeurs de ton âme, Et ce fut un festin dont plus d'un s'étonna.
Tu n'as jamais été, dans tes jours les plus rares, Qu'un banal instrument sous mon archet vainqueur, Et, comme un air qui sonne au bois creux des guitares, J'ai fait chanter mon rêve au vide de ton cœur.
S'il fut sublime et doux, ce n'est point ton aff"aire 1 Je peux le dire au monde et ne te pas nommer : Pour tirer du néant sa splendeur éphémère, II m'a suffi de croire, il m'a suffi d'aimer.
it maintenant, adieu! suis ton chemin, je passe! •oudrc d'un blanc discret les rougeurs de ton front, .c banquet est fini quand j'ai vidé ma tasse; l'il reste encor du vin, les laquais le boiront 1
'aimai. Qui n'aima pas? La vie est un voyage; 'eus vingt ans comme un autre, et j'ai passé par li. "ut-cllc blonde ou brune, insouciante ou s.ige ? lue vous fait le trépied, si mon âme y brûla?
'uis j'appris qu'à tromper les femmes sont habiles, 'ai bu ta lie amérc, 6 vin des passions! c pouvais, à mon tour, m'en aller par les villes, priant ma foi perdue et mes illusions.
)ui, j'ai su votre mal, ô faiseurs d'élégies! !t, par mon cœur qui saigne averti que j'aimais, ai blanchi bien des nuits des feux de mes bougies; lais j'eus cette pudeur de n'en parler jamais.
arec qu'une auiDurcuse, un beau soir, est parjure, 'a: n'est point un obstacle à barrer mon chemin : ks plis de mon manteau je cache ma blessure, 'rop fier pour mendier du cœur ou de la main.
Et puis, à parler net, où donc est la vergogne De suspendre sa lyre auprès d'un cotillon? L'art saint me paraît propre à tout autre besogne Q.u'à broyer la céruse avec le vermillon.
Je n'aime point l'auteur à la flamme éternelle Qui s'offre en holocauste et périt chaque jour, Parasite imprudent dont l'estomac rebelle N'est pas solide assez pour digérer l'amour.
Je déteste surtout le barde à l'œil humide Qui regarde une étoile en murmurant un nom, Et pour qui la nature immense serait vide S'il ne portait en croupe ou Lisette ou Ninon.
Ces gens-là sont charmants, qui se donnent la peine, Afin qu'on s'intéresse à ce pauvre univers, D'attacher des jupons aux arbres de la plaine Et la cornette blanche au front des coteaux verts !
Certe, ils n'ont pas compris tes musiques divines, Éternelle nature aux frémissantes voix, Ceux qui ne vont pas seuls par les creuses ravines, Et rêvent d'une femme au bruit que font les bois;
Ceux qui, tout ruisselants des larmes de l'aurore, Ceux qui, tout parfumés par la brise du soir. Ont gardé dans leur cœur assez de place encore Pour quelque souvenir d'alcôve ou de boudoir.
'oètcs, a vos luths ! tout le reste est folie 1 ^ssez de Thibaudiers ont de la passion, [^'avenir est plus haut. Italie! Italie!.,, iu'h'néas a bien fait de planter la Didon I
'octcs, à vos luths! l'art est ce fleuve antique 5ù Thétis aux yeux verts trempa son fils naissant : 1 faut y plonger nu, pour que le flot magique ilous fasse autour du cœur un bouclier puissant.
^ foule a ses transports, ses amours et ses haines; '^c melons point notre âme à ce tumulte humain : ^ux convives joyeux le choc des coupes pleines, ^ nous la lyre d'ur au pilier du festin !
Jnque luum furtim musa trahehût oput!
lu temps que j'étais pur et tout léger d'années, !2pand, pensif écolier, je révais dans les bois, routes les nuits, alors de roses couronnées, l'inclinaient sur ma couche avec de douces voix.
Alors les vents du ciel berçaient de leur haleine Mon sommeil étoile de blanches visions, Et tout mon cœur était comme une ruche pleine Où chantaient les amours et les illusions.
Alors flottaient au loin des vierges gracieuses, Essaim au pas léger dont j'entendais le bruit; Elles me regardaient, sous leurs tresses soyeuses, Avec des yeux brillants et noirs comme la nuit.
Puis, partant dans un songe au pays des sultanes, Je suivais la houri pâle et le front voilé, Qui sur les golfes bleus, au branle des tartanes, Mord, en rêvant d'amour, l'ambre du narghilé.
Je suivais par les bois, les vallons, les collines. Ces amants, sous la lune, égarés deux à deux, Tandis que sous leurs pieds le sable des ravines Craquait, et que le vent sifflait dans leurs cheveux.
J'enviais dans mon cœur les jours de la jeunesse, Les transports, les serments et donnés et repris, Cette félicité qu'ont avec leur maîtresse Les beaux étudiants, dans leur chambre à Paris.
Et de ces mille voix, ineff'able harmonie. De tous ces fronts charmants penchés sur mon sommei Une voix m'arrivait plus douce et plus bénie. Un front plus que tout autre était pur et vermeil:
■nfant aux cheveux blonds, enivrante et timide, ■cmme par la douceur, ange par la beauté, ' • î'âmc rayonnait dans un regard humide, ci travers les flots un beau soleil d'été,
c la vovais toujours la dernière accourue i mon chevet joyeux, où depuis j'ai pleuré; ^and fuyait de ses sœurs la troupe disparue, lie disait : « Enfant, c'est moi qui t'aimerai !
C'est moi qui t'aimerai, par les sentiers du monde ! iffoi qui consolerai ton cœur dans le chemin!...» :t tous deux à la classe où la tristesse abonde lous descendions, légers et la main dans la main.
• 't tout frémissait, — vision fantastique, —
, plumes, papiers, travaux de chaque jour; l du cahier qui tremble et du poème antique ortaient de jeunes voix qui me parlaient d'amour.
Jifant, elle courait dans les vers de Virgile,
> sentiers pleins d'oiseaux et de fleurs, uns, au fond de l'anioureusc idylle,
fn vieux chêne ignoré pour y cacher nos pleurs.
i nous causions tout bas, là mes mains inquiètes n de riants tableaux ébauchaient l'avenir; r dressais des villas et de belles retraites 'ù, le soir, en rêvant, je l'ccouiais venir.
Si bien que j'oubliais et le thème et la classe; Et quand sonnait la cloche à l'appel argentin, Le vieux maître disait, bondissant à sa place : « Oh ! l'enfant paresseux qui dort sur son latin ! »
Maintenant, j'ai connu, j'ai vu, je sais le monde; Les flmtômes menteurs se sont évanouis; Je n'ai plus, dans la nuit, de troupe vagabonde Q.ui verse à mon sommeil ses rêves inouïs.
L'odalisque est trop loin, la villa n'a pas d'hôte. Dans la chambre à Paris l'amour n'est pas venu ; Aucune femme encor, me suivant côte à côte, N'a soutenu mon pas, sur les chemins perdu.
Pourtant j'ai rencontré la vierge au doux visage, La vierge aux cheveux blonds, qui n'a pas oublié; Toujours j'ai vu son ombre à l'heure du naufrage, Toujours son cœur fidèle, à mes destins lié.
C'était vous! c'était vous! ô ma Muse ingénue! Bel ange aux rameaux verts, nymphe au cothurne d'or, O vous qui, réchauffant mon âme froide et nue, M'avez bercé, le soir, comme un cufaut qui dort ;
ous qui m'avez donné les coupes d'ambroisie, Dur oublier le monde et ses rêves d'un jour; ous dont le luth divin, vous dont la poésie l'a consolé de tout, et même de l'amour!
ar, lorsque je pleurais sur mon àmc en ruine, ous êtes descendue, ô colombe de Dieu ! t j'ai senti mon cœur bondir dans ma poitrine, t s'élargir mon front sous vos baisers de feu.
Double Incendie
Hier, le feu prit à la maison de celle Qiii, l'an passé, m'entourait de ses bras; Les pieds dans l'eau, trempé jusqu'à l'aisselle, J'ai fait la chaîne, et je son^^cais tout bas :
^^"nibicn de fois, au seul bruit de mes pas, Le portier chauve a tiré sa ficelle, Quand ma beauté dont l'œil noir étincelle Discrètement m'attendait sous les draps!
42 rnsTONS et astragales
Oh ! dans ce temps de jeunesse hardie, C'était encore un plus large incendie Q.ui brûlait là, de minuit jusqu'au jour.
Et maintenant tout s'éteint, tout s'efFace, Car j'ai versé dans cette même place L'eau sur la flamme et l'oubli sur l'amour!
Savez-vous pas...
Savez-vous pas quelque douce retraite.
Au fond des bois, un lac au flot vermeil, Où des palmiers la grande feuille arrête Les bruits du monde et les traits du soleil ? — Oh! je voudrais, loin de nos vieilles villes, Par la savane aux ondoyants cheveux.
Suivre en rêvant les écureuils agiles, Et voir sauter sur les branches mobiles L'ara de pourpre et les bengalis bleus !
Savez-vous pas, sur les plages lointaines Où n'ont jamais passé les matelots, Une île heureuse aux suaves haleines, Bouquet de fleurs efleuillé sur les flots ?
— Oh ! je voudrais, seul avec ma pensée, Jcunt au vent la poussière des jours.
Sentir mon âme aux vagues balancée,
Et m'cndormir sur l'onde cadencée Comme un enfant que l'on berce toujours!
Savez- vous pas, loin de la froide terre, Là-haut 1 là-haut! dans les plis du ciel bleu. Un astre d'or, un monde solitaire Roulant en paix sous le souffle de Dieu ?
— Oh ! je voudrais une planète blonde. Des cieux nouveaux, d'étranges régions.
Où l'on entende, ainsi qu'un vent sur l'onde. Glisser, la nuit, sous la voûte profonde, Le char brillant des constellations !
Où fuir? où fuir? Par les routes humaines Le sable est dur et le soleil est lourd; Ma bouche ardente a tari les fontaines Ht l'arbre est mort où j'ai cueilli l'amour.
— Oh! je voudrais, loin du temps et des choses. Débarrassé de tout lien charnel.
Courir joyeux dans les métamorphoses.
Puis me plonger à la source des causes Où riuûni flotte dans l'I-iernel!
La Plainte d'une Momie
^ w4. Tréaul
Aux bruits lointains ouvrant l'oreille, Jalouse encor du ciel d'azur, La momie, en tremblant, s'éveille Au fond de l'hypogée obscur.
Elle soulève sa poitrine Et sent couler de son œil mort Des larmes noires de résine Sur son visage fardé d'or;
Puis, au cercueil de planche peinte Heurtant ses colliers de métal, Elle pousse une longue plainte Et miaule comme un chacal.
« Oh! dit-elle avec sa voix lente, Être mort, et durer toujours I Heureuse la chair pantelante Sous l'onsfle courbe des vautours !
FESTOKS ET ASTRAGALES 45
« Heureux les morts qu'un vent d'orage Plonge au fond des gouffres sales, Et qui s'en vont, de plage en plage, Reluisants, verdis et gonflés!
c Heureux trois fois ceux qu'on enterre. Tout nus, dans les sables mouvants, Et dont le corps tombe en poussière Qui tourbillonne aux quatre vents!
« Ils vivront ! ils verront encore, A la nature se mêlant, Les frissons roses de l'aurore Sur le lit bleu du ciel brûlant;
« Ht, sous des formes inconnues.
Oublieux du néant glacé, Ils secoûront au vent des nues Les cendres noires du passé.
« Hélas ! hélas ! la destinée, M'accablant d'honneurs importuns, Garde ma forme emprisonnée Dans rétcrnitc des parfums.
« Mon cercueil, sous la crypte blanche. Ne tient plus à ses clous d'airain, Et les vers ont troué la planche.
(2omme un crible à passer du grain.
46 FESTONS r.T ASTRAGALES
« Sur ma poitrine recouverte De symboles religieux, Le temps, avec sa lèpre verte, A rongé la face des dieux.
« Seul, au milieu de ce qui tombe.
Je reste immobile et jaloux,
Et je dis au ver de la tombe :
« O ver, pourquoi m'oubliez-vous? »
« Ici, jamais ni vent ni pluie N'ont rafraîchi mon front poudreux; Depuis vingt siècles je m'ennuie A regarder, de mon œil creux,
« Le sphinx de pierre, aux froides griffes, Accroupi dans mon antre obscur, Avec l'oiseau des hiéroglyphes Qui ne s'envole pas du mur.
« Pour plonger dans ma nuit profonde, Chaque élément frappe en ce lieu :
« Nous sommes l'air ! nous sommes l'onde ! « Nous sommes la terre et le feu !
« Viens avec nous ! le steppe aride « Veut son panache d'arbres verts.
« Viens, sous l'azur du ciel splendide, « T'éparpiller dans l'univers!
FESTOKS ET ASTRAGALES 47
« Nous t'emporterons par les plaines, « Nous te bercerons à la fois « Dans le murmure des fontaines « Et le bruissement des bois.
« Viens!.,, la nature universelle
• Cherche peut-être, en ce tombeau,
• Pour le soleil une étincelle,
« Pour la mer une goutte d'eau. »
« Alors, me réveillant dans l'ombre.
Je roidis : nbres perclus:
Sous les : •-■; sans nombre.
Mes pieds maigres ne marchent plus;
« Et, dans ma tombe impérissable.
Je sens venir avec effroi Les siècles lourds comme du sable Qui s'amoncelle autour de moi.
• Ah ! sois maudite, race impie.
Qui, de l'être arrêtant l'essor, Cîardes ta laideur assoupie Dans la vanité de la mort 1
« Un }oar, les peuples de la terre, Hrisant ton sépulcre fermé.
Te : 'rjt tout entière,
Con aiu qui n'a pas germé;
« Et SOUS quelque voûte enfumée Ils accrocheront, sans remords, Ta vieille carcasse embaumée, Auprès des crocodiles morts!... »
A Maxime Du Camp
Lorsque tu sortiras des ondes libyennes, Le front tout jaune encor des baisers du soleil, Et roulant dans ton cœur mille choses lointaines A raconter, le soir, près du foyer vermeil.
Poète aux pieds légers, aux courses vagabondes, Nous qui restons ici, nous te demanderons La tente, et le désert tordant ses vagues blondes, Et les grands aigles roux qui volent par les monts ;
Nous te demanderons les haltes sur la plage. L'ombre des grenadiers dont tu mordais les fruits, Et comment le chameau, suant sous son bagage, Étend son col velu pour boire l'eau des puits;
lous te demanderons les chevaux hors d'haleine, xs burnous blancs gonfles comme une voile au vent, ;t la fille aux pieds noirs qui danse dans la plaine U'cc son cliquetis de médailles d'argent.
riais toi, triste et rêveur comme après les voyages, ■coûtant tout ce bruit qui monte des cités, fu nous diras : « Amis, où sont mes beaux feuillages iu souffle des déserts largement agités ?
I Où sont mes longs troupeaux dont les toufl^es de laine *endent au flanc des monts comme de blancs frimas, ;t la source où descend la lionne africaine, ■t les ravins profonds que l'on ne passe pas ?
1 Oh ! qui m'emportera loin du pays de France 1 iui de vous me r',ndra, sous le palmier jauni, > hamac paresseux où le corps se balance, Et mon rêve ébauché que je n'ai pas fini?
I Je veux, je veux encor me perdre dans l'espace ^u dos des chameaux bruns et sous les cieux ouverts, Pour savoir si le sable a bien gardé ma trace Et si l'écho punique a retenu nos vers! •
<yO riiSTONS P.T ASTRAGALES
A Pradicr
Pradier, ta tombe est dose, et la foule écoulée A quitté le gazon des morts silencieux; La Muse maintenant, de sa douleur voilée, Va commencer pour toi l'hymne religieux !
D'autres ont mis leur nom sur la strophe légère, D'autres ont la couleur, ou la note au son pur; Mais ta pensée, ô maître ! est de bronze ou de pierre, Et, comme un corps vivant, jette son ombre au mur.
Le bloc âpre et rugueux, sous ta main souveraine, Ondulait comme un dos de léopard dompté; Et la forme, à ta voix, touchant le socle à peine, S'élançait dans sa grâce et sa virginité.
Quand les marteaux sonnaient en cadence rapide. Quand l'atelier vivait, fourmillant et joyeux, Et que, couvrant les murs de sa neige solide, La poussière du marbre étincelait aux yeux.
FESTONS ET ASTKAGALES $1
rétiit ton heure i toi ! ta passion ! U vie 1
i ton front élargi le sang battait plus fort,
■t ton âme flotuit, dans l'idéal ravie,
X)mme un vaisseau qui chante en s'éloignant du port.
*a t'exilais du monde au milieu des déesses, r immobile et blanc qui souriait toujours,
mtes au sein nu, Dianes chasseresses,
[t nymphes dans le bain tordant leurs cheveux lourds.
a beauté qui périt, le sentiment qui passe, l'arrêtaient dans ton œuvre immorteb, radieux... AT tu sors, ô Pradier! de cette forte race iui peupla le ciel vide et nous tailla des dieux 1
Linis, ne pleurons pas ! au pays bleu des âmes, 1 est, il est peut-être un asile écarté
'.u'ici-bas nous aimâmes,
' ^ - , -• et de scrénité.
' calme est orné de guirlandes ticuxics, ue l'idée inonde leur regard; s suivent lentement de longues galeries t vont causant entre eux de la forme et de Part.
Sculpteurs, musiciens, et peintres et poètes, ils sont là tous, rêvant au passé glorieux; L'œuvre de leur génie a peuplé ces retraites, Et leurs créations s'agitent autour d'eux :
Polyclète y sourit près de Junon la belle; A tes pieds, ô Vénus! Cléomène est assis; Le satyre, échappé des mains de Praxitèle, Ouvre sa bouche avide aux raisins de Zeuxis;
Stasicrate, en sueur, sculpte au loin sa montagne; Miron suit dans les prés ses génisses d'airain; Et le vieil Amphion, chantant par la campagne, Fait danser les rochers sur le mode thébain.
C'est là qu'il est monté parmi les statuaires; Il habite un beau temple, aux murs étincelants; Et, timides encor, près des déesses fières, Nissia, puis Sapho, s'avancent à pas lents.
Entrez!... vous qui mêlez aux lignes solennelles: Les langueurs du contour et le pli gracieux, Filles des temps nouveaux, vous êtes immortelles A côté des Vénus, Pradier vous place aux deux 1
Sur un Bacchus de Lydie place en face d'une statue de Flore
) Bacchus Lydien, dont la barbe est frisée, 'aime ton front tranquille orné d'un cercle d'or, 'andis qu'a quelques pas, humide de rosée, A déesse des fleurs sous la brise se tord.
,a maiiî, que l'œil devine et que la robe cache, 'ntre ses seins pointus presse des lis mouillés; !t, frissonnant à l'air, le torse se détache >e l'étotFe aux plis droits qui tombe sur ses pies.
Wc est jeune et lascive, et ferme sa paupière; )e son regard oblique elle appelle le tien ; lais tu ne parais pas entendre sa prière, t tu restes pensif, ô Bacchus Lydien!
lie a beau devant toi se pencher et sourire, e temps n'est pas venu de tes transports divins: 'u dédaignes, à roi, l'amante de Zéphyre, Al la Ucur sera morte à la sai:>on des vins.
Il te faut, lacclius, pour que ton cœur s'allume, Les thiases dansants sous le ciel étoile, Tandis qu'un tliyrse aux mains, sur le sable qui fume Tu f;iis voler ton char de tigres attelé !
Il te faut, lacchus, les cortèges superbes, La fîûte, le tambour frémissant sous les doigts, La ménade en sueur qui tombe dans les herbes Et d'un bruit de grelots fait retentir les bois !
Il te faut, lacchus, les hurlements nocturnes.
Les longs cheveux flottants autour des longs baisers,
Et le sang de la vigne à la lèvre des urnes,
Et, sur l'Hébrus neigeux, des membres dispersés!
Car tu n'es pas le dieu des amours printanfères, Malgré ton front candide et tes regards sereins. Et ton lit nuptial est fait sur les bruyères Avec la peau d'un monstre écorché par tes mains 1
Berceau
LiJcte fertnoJ
A l'ombre d'un figuier superbe, Près d'un fleuve aux bords inconnus, Deux enfants sont couchés dans l'herbe, Frais, souriants, et demi-nus.
FESTONS ET ASTRAGAIF.S 5Ç
Le grand ciel bleu les environne,
(in dernier rayon du soleil
Semble poser une couronne
Sur leurs fronts joints par le sommeil;
l:t la brise qui vient des ondes.
Parfumée aux fleurs des roseaux, iliisc, en passant, leurs têtes blondes Qpe touche l'aile des oiseaux.
Ils se réveillent... O mystère!...
Du fond des antres sans chemins Une louve, rasant la terre.
Vient lécher leurs petites mains;
Et tous deux, sous la béte énorme, Les doigts crispc*s au poil tordu, Tètent sans peur le pis difforme Q^e les louveteaux ont mordu.
Courbe, 6 figuier, ta large voûte Sur ce grand berceau des déserts; Leur cri faible qu'un monstre écoute Promet César à l'univers I
Fleuve obscur dont l'eau solitaire Doit s'enorgueillir tant de fois, Tibre, où boira toute la terre.
Viens ioiicr aux picdi de tes loisl
Et toi, par la foret profonde, Sous la lune au fauve reflet/ Hurle, ô louve! on noierait un monde Dans chaque goutte de ton lait !
Ton museau pointu qui grommelle Domine les peuples tremblants, Rome tressaille à ta mamelle, L'avenir vagit sous tes flancs I
Les Flambeaux
Du sage qui médite et pèse, en soupirant,
Les choses de la vie.
L'huile onctueuse, au bord du vase transparent,
Éclaire l'insomnie;
Couronné de verveine et tout léger d'espoir, Entre ses mains joyeuses
L'hyménée, en chantant, secoue au vent du soir Les torches résineuses ;
Berçant sur le festin son gracieux essor,
La lampe parfumée Semble voguer dans l'air, comme un navire d'or
A la poupe enflammée;
,a taverne, accroupie au pied du Quirinal,
Rayonne sur la rue, ,1 un voir au passant, sous son rouge fanal,
La courtisane nue;
.e feu de l'atrium, en ses bonds indécis,
Tremble sous le portique :t jette un gai reflet aux pénates assis
Près du foyer antique;
,e hardi nautonier, qui sur les flots amers
Creuse un sillon d'écume, ^ le phare éclatant, dont la brise des mers
Tord l'aigrette qui fume;
^s dieux ont les soleils, qui gravitent sans bruit Loin du monde où nous sommes...
idais le puissant César, pour éclairer sa nuit. Fait allumer des hommes!
1 ordonne, et soudain, comme d'un linceul noir.
Couverte de résine, La victime enflammée illumine, le soir,
Les jardins de Sabine ;
3n entend dans les airs, parmi les chants joyeux, Monter les cris sans nombre
De CCS flambeaux vivants qui luttent sous les feux L't q\ii hurlent dans l'ombre.
Sabine, cependant, guide un rapide cliar
Par la longue avenue.
Ou laisse errer ses doigts sur le luth de César,
Rêveuse et demi-nue...
Le danseur Bathylle
La belle Métella, femme du vieux préteur. Est pâle maintenant, et porte dans son cœur
Un mal secret qui la déchire; Par le bois d'orangers qui borde sa villa Elle marche au hasard, la belle Métella,
Comme une bacchante en délire.
Pour sonder jusqu'au fond l'avenir incertain. Vingt fois l'urne d'albâtre où roule le destin
Sous ses doigts tremblants s'est vidée; Et vingt fois Métella, chez les magiciens, A mêlé, dans la nuit, les sorts campaniens
Aux enchantements de Chaldée.
Elle aime, et ce n'est pas le chevalier romain, Bien qu'il soit jeune et fier, et qu'il presse en chemin Une cavale au frein sonore,
p'il ait sa place au cirque auprès des sénateurs, ne sa bague étincelle, et qu'au jour des honneurs, D'olivier son front se décore;
: n'est pas le consul au long manteau rayé, beau qu'à son aspect, du peuple émerveillé
Tombe le murmure frivole, lors que, précédé du licteur éclatant, vec sa robe blanche il balaye, en montant. Les blancs degrés du Cipitole;
î n'est pas le tribun, l'homme au pouvoir hautain, pi d'un mot de sa bouche arrête le destin;
Ni l'édile aux dons magnifiques; 1 le riche patron, de qui mille clients utour de la sportule humbles et suppliants
Sans cesse assiègent les portiques.
Métella soupire et n'a plus de sommeil, t n'est point le soldat bruni par le soleil
Qui trouble sa nuit inquiète; i le poète grec aux vers ingénieux; i l'esclave gaulois, prince par ses aïeux.
Qui porte une urne sur sa tcte.
'image qui bondit sous ses yeux rnflammés, 'est le danseur Bathvlle, aux cheveux parfumés, baihylle aux poses languissantes;
6d festons et astragales
Bathylle qui s'envoie, et qui glisse, et qui fuit, Et fait battre le cœur des matrones au bruit De ses cymbales frémissantes;
Bathylle qu'aux Romains la Grèce un jour céda, Si gracieux, alors qu'il danse la Léda
Sous une tunique de femme, Ou quand son corps mobile, en cercle se tordant, Tourne comme une roue, et dans son vol ardent
De tout un peuple emporte l'âme !
Mais Bathylle est cruel et ne se donne pas; Il veut un sang illustre et de nobles appas
Pour une faveur qu'il accorde ; Et plus d'un sénateur aux antiques aïeux, Triomphant d'être père, élève sous ses yeux
Quelque petit danseur de corde!
Vesper
Écoutez, écoutez ! sous les forêts profondes
La cigale causeuse a fini son refrain ;
Seuls, les lourds chariots traînant les gerbes blondes
Font tinter dans le veut leurs clochettes d'airain.
FESTONS ET ASTRAGALES 6l
es hôtes écailleux de h mer taciturne iT la vague d'azur montrent leurs dos glissants, t la fleur qui s'endort jette au pâtre nocturne, oniriic un dernier adieu, ses parfums languissants.
es grands bœufs sont couchés sur les larges pelouses ; a fumée, en tournant, s'échappe des hameaux... oi, tu souris d'esp)oir derrière les coteaux, csper, astre cruel, teint du sang des épouses I
Cigognes et Turbots
^4 t/liiniui Sentprcniuf 'Rjufut
olut, Scmpronius, mortel inimitable, ) toi qui le premier fis servir sur ta table a cigoj^ne au pied rouge et le turbot marin! ,'artiiic, éternisant ta divine effigie, )cvait tailler pour toi les marbres de Phrygic Et graver tes traits sur l'airain.
•our te montrer plus grand aux nations béantes, •ère des bons festins et des sauces piquantes, 'on siècle s'épuisa dans ton enfantement;
Les destins des longtemps préparaient ta venue, Et quelque astre inconnu dut briller sous la nue A ton premier vagissement !
Avant toi, les Romains, dans leur instinct vulgaire De la chair des troupeaux et des fruits de la terre Rassasiaient leur faim, digne de vils pasteurs ; Et l'écuelle de bois et la salière antique Ornèrent, trois cents ans, cette table rustique Où ruminaient les sénateurs.
Quand ils se rassemblaient pour sauver Li patrie, Souvent l'odeur de l'ail emplissait la curie Jusqu'au portique sombre où s'inclinaient les rois, Et, laissant à moitié quelque brouet immonde. Ils s'élançaient, d'un bond, à l'empire du monde. Gorgés de raves et de pois.
Au retour des combats, après quelque victoire, Leur nef jetait au port sa cargaison de gloire, Tétrarques, chefs vaincus, étendards en lambeaux... Mais ils se trompaient tous... Honneur à toi, grand hon Ta voile triomphante a rapporté dans Rome Des cigognes et des turbots!
Plus fort que ce marin dont le croc d'abordage Éventrait à grand bruit les vaisseaux de Carthage, Aux hérissons de mer tu lanças tes réseaux,
t, conquérant gourmet, ceint de myrte et de lierre, vec tes cuisiniers tu parcourus la terre Pour assiéger des nids d'oiseaux 1
orne alors, ô Rufus, méconnut ton génie, t l'on dit que le peuple, avec ignominie, efusa la prcture à tes vœux obstinés... lais que t'importe, à toi, le bruit que fait la foule? i rumeur éphémère est un flot qui s'écoule. Tes beaux jours ne sont pas sonnés!
s viendront, ils viendront, quand sur la capitale jufflera mollement la brise orientale ; ipand, sous sa mitre d'or, le pâle citoyen, rainant par le forum sa démarche indolente, îcoûra les parfums de sa robe volante, Comme un satrape assyrien ;
s viendront, quand, la nuit, l'impériale orgit îttcra sous les cieux sa lueur élargie >u de sa chaude haleine embaumera les mers; l tu l'éveilleras, et ton ombre sacrée icndra planer parfois sur les rocs de Capréc, Au bruit des nocturnes concerts.
I martyr des festins! le luxe d'Italie cuKcra largement ta mémoire avilie, l lu pourra:» surgir de la poudre du sol,
Le jour où fumera sur la table romaine Un sanglier sauvage, à la sauce troyenne, Plein de langues de rossignol.
A un Enfant
Enfant aux cheveux blonds que le rire accompagne]
Ne va pas, ne va pas jouer sur la montagne,
Et ne quitte jamais- le seuil de ta maison
Pour suivre les troupeaux à la molle toison.
Reste, petit enfant, reste auprès de ta mère,
Car ce serait pour elle une douleur amère.
Et les nymphes, tes sœurs, gémiraient bien longtemps]
Si, voyant tes yeux bleus et tes cheveux flottants,
L'aigle, de Jupiter le messager fidèle,
Sur ton front qui s'étonne abattait sa grande aile
Et, malgré ton effroi, t'emportait jusqu'aux cieux
Pour verser le nectar dans la coupe des dieux !
A un jeune Homme
Jeune homme au coeur loger, ne touche point la lyreJ Va demander ta joie aux rêves d'ici-bas : La pensée est un glaive, et sa pointe déchire La main de l'imprudent qui ne la connaît pas.
Lu temps que Jupiter de la voûte éthérée )csccndait, à l'odeur de rhécatombe en feu, îpelqu'un vit sur l'autel, dans la coupe dorée, Jn reste de nectar oublié par le dieu.
let homme entre ses doigts prit la patère sainte :t flaira, curieux, le breuvage divin : rétait un doux parfum de rose et d'hyacinthe, *lus sucré que le miel et plus fort que le vin.
I y trempa, sans peur, sa lèvre téméraire; lais il goûtait à peine au liquide immortel, iji'il sentit dans son corps circuler le tonnerre, ;t tomba, tout en poudre, aux marches de l'autel !
Tou-Tsong
« long du fleuve Jaune, on ferait bien des lieues .vaut de rencontrer un mandarin pareil.
fume l'opium, au coucher du soleil, ur sa porte en treillis, dans sa pipe à fleurs bleues.
l'un tissu bigarré son corps est revêtu ;
i)n soulier brodé d'or semble un croissant de lune;
>ans sa b.irbe ctFilée il passe sa main brune,
t sourit doucement suus son bonnet pointu.
66 FESTONS ET ASTRAGALIiS
Les pêchers sont en fleurs; une brise légère Des pavillons à jour fait trembler les grelots; La nue, à l'horizon, s'étale sur les flots, Large et couleur de feu, comme un manteau de guerre.
C'est Tou-Tsong le lettré! Tou-Tsong le mandarin! Le peuple, à son aspect, se recueille en silence Quand, sous le parasol qu'un esclave balance, Il marche gravement au son du tambourin.
Dans ses bufi"ets sculptés la porcelaine éclate; Il a de beaux lambris faits de bois odorants ; Ses cloisons sont de toile aux dessins transparents, Et la nappe, à sa table, est en drap d'écarlate.
Il laisse le riz fade à ceux du dernier rang; Le millet fermenté pour le peuple ruisselle; Il mange, à ses repas, le nid de l'hirondelle Et boit le vin sucré des rives de Kiang.
Puis, sillonnant le lac, au pied des térébinthes, Sur la jonque bizarre il se berce en rêvant. Ou, dans le pavillon qui regarde au levant, Cause avec ses amis, sous les lanternes peintes.
Le Barbier de Pékin
t,4 mon ami ^Alfred Foulougne
Hao! hao! c'est le barbier Qpi secoue au vent sa sonnette !
Il porte au dos, dans un panier, Ses rasoirs et sa savonnette.
Le nez camard, les yeux troussés.
Un sarrau bleu, des souliers jaunes, Il trotte, et fend les flots presses Des vieux bonzes quêteurs d'aumônes.
Au bruit de son bassin do fer, Le marchand qui vient sur sa porte Sent courir le long de sa chair Une démant^caisou plus forte.
Toute 1.1 rue est en suspens...
Kt les mèches patriarcales Se dressent, comme des serpents Qu'on agace avec des cymbales.
C'est en plein air, sous le ciel pur, Que le barbier met sa boutique :
Les bons clients, au pied du mur, Prennent une pose extatique.
Tous, d'un mouvement régulier, Vont clignant leurs petits yeux louches; Ils sont là, comme en espalier, Sous le soleil et sous les mouches.
Souriant, les doigts allongés, II flatte les épaules nues, Et ses attouchements légers Ont des puissances inconnues
Le patient, dans son sommeil, Part pour le pays bleu des rêves; Il voit la lune et le soleil Danser, sur de lointaines grèves;
Il écoute le rossignol Roulant des notes sous les branches; Ou, par les cieux, il suit au vol Un couple d'hirondelles blanches.
Cependant, glissant sur la peau, La lame où le jour étincelle Court, plus rapide qu'un oiseau Qui frôle l'onde avec son aile;
Et quand le crâne sans cheveux Luit comme une boule d'ivoire, Le maître sur son doigt nerveux Tourne, au sommet, la houppe noire.
Chacun s'arrête : le barbier Sait mainte histoire inattendue; Ni mandarin ni bachelier N'a la langue aussi bien pendue.
La foule trépigne alentour.
Et, par instants, se pâmant d'aise, Chaque auditeur, comme un tambour.
Frappe à deux mains son ventre obèse.
Mais, point de trêve! il faut marcher!
Debout ! comme une tête ronde.
Son bon rasoir, sans s'cbrécher.
En trois coups raserait le monde.
Toujours plus beau, toujours plus fort, En gardant ses libres allures, Il fauchera, jusqu'à la mort, Les barbes et les chevelures;
Puis dans sa tombe on placera iirojscs, bassins et savonnettes, Et sous la nue il frisera La tresse blonde des comètes!
Le Dieu de la Porcelaine
II est, en Chine, un petit dieu bizarre, Dieu sans pagode, et qu'on appelle Pu; J'ai pris son nom dans un livre assez rare, Qui le dit frais, souriant et trapu.
Il a son peuple au long des poteries.
Et règne en paix sur ces magots poupins Qui vont cueillant des pivoines fleuries Aux buissons bleus des paysages peints.
Il vient, à l'heure où commencent les sommes, Quand, sous leurs toits, les vivants sont couchés, Pour réjouir tous les petits bonshommes Que le vernis tient au vase attachés;
De l'un à l'autre, il va chanter ses gammes. Flaire, en passant, le carmin des bouquets. Ou parle bas avec de belles dames Qu'on voit sourire à leurs gros perroquets ;
FESTOKS ET ASTRAGALES "Jl
Et si, dès l'aube, une maîtresse active Jette à ses pots son regard empressé.
Elle voit bien, tant la couleur est vive, Que le dieu Pu dans l'armoire a passe,
— Petit dieu Pu, dieu de la porcelaine, J'ai sur ma table, afin d'être joyeux Lorsque décembre a neigé dans la plaine, Un pot de Chine, aux dessins merveilleux :
Dans un verger causent des femmes graves, Et, sur son banc fait de roseaux tressés. Un mandarin tend l'oreille à deux braves Qui sont debout, depuis sept ans passés.
Pousse ma porte, en tes courses nocturnes! Crains-tu chez moi quelque outrage odieux? J'ai l'ongle long des lettrés taciturnes. Ut mon chat blanc ne mange pas les dieux.
Foule à tes pieds et, s'il te plaît, écrase Mes plats d'argile et mes grès rabougris; Mais de tout choc garde, aux flancs de mon vase, La glu d'émail où le soleil s'est pris.
Sur les oiseaux passe tes mains savantes, Lisse la barbe aux magots rondelets; Songe au matou, veille aux doigts des servantes, Rends souple et fin le cria dur des balais.
Et, l'œil tourne vers Pé-Tchc-Li la sainte*, Je te promets de boire à ta santé, Sous les raj'ons de ma lanterne peinte, Un peu d'eau chaude avec beaucoup de thé.
Le Lion
,/i Eugène 'Delattre
Quand, dans le vieux Paris, les mignons pleins de joie Secouaient, en passant, l'ambre de leurs cheveux, Certe, ils gardaient encor, sous la cape de soie, La foi des chevaliers et l'honneur des aïeux; Dans le coffre aux onguents ils cachaient une épée, La dague étincelait au bout des colliers d'or. Et ces enfants d'amour, prêts à toute équipée, Au nombre des plaisirs avaient compté la mort.
Quand les roués dansaient, aux jours de la Régence, Blancs de poudre et musqués, sous un gilet fleuri, Ils sauvaient la débauche à force d'élégance. Et n'avaient pas de cœur, tant ils avaient d'esprit.
• Pc-Tclie-Li. première province de l'empire.
^and les beaux muscadins de leurs jaunes bottines rappaicnt, en sautillant, le pavé des faubourgs, • lient leur toilette au pied des guillotines, Ht la carmagnole au rythme des tambours, t, secouant le sang de leurs dentelles fines, c l'humide abattoir ils volaient aux amours, incroyable, appuyé sur sa pomme d'agate, >rtait la République au pli de sa cravate, î fringant officier, du temps de l'Empereur, pand son sabre traînait, en sonnant, sur les dalles, )uvait montrer du moins aux nations rivales 1 blessure à son front et la croix sur son cœur.
ms, page aux cheveux blonds, marquis à l'habit rose, :ux de quatre-vingt-treize et de mil huit cent deux, prit, grâce ou fierté, tous avaient quelque chose )nt le monde longtemps se souvint après eux.
lis lui, qu'a-t-il gardé, le lion ridicule, Richelieu bourgeois, le don Juan roturier, otesque conquérant à la barbe d'Hercule, irquis de Carabas dont le père est meunier! tes? quel est son droit? quel laquais en démence r des coussins de pourpre enivra son enfance? peuple que son char éclabousse en chemin cl blason montrc-t-il sur un vieux parchemin? i, qui siffla jadis les nobles d'un autre igcl i, que berça Juillet au branle du canon! Ict qui des grandeurs a fait l'apprentissage l
Insolent, moins l'esprit; vaniteux, moins le nom! Ah ! c'est pitié de voir ce commis hors d'haleine, Bouffi dans son orgueil et dans son habit noir, Faire, à l'égal d'un droit, sonner sa bourse pleine Et secouer au vent la poudre du comptoir.
Bravo ! marchands dorés ! nobles fils de famille ! Du talon, sans remords, foulez le peuple impur! Étalez vos couleurs, blasons de pacotille, Pains de sucre en sautoir et coton sur azur ! Vous n'atteindrez jamais à l'aristocratie, Et toujours, mes seigneurs, malgré vos airs galants, Vos gros pieds perceront sous la botte vernie, Vos grosses mains feront éclater vos gants blancs !
A Mathurin Régnier
Vieux Mathurin, poète aux âpres mélodies. J'aime de ton bon vers les allures hardies, Quand il va débraillé, sans grègues, sans chapeau, Ainsi qu'un franc luron, au sortir du bordeau. Tu savais, ô Régnier, que l'ardente satire A besoin de piment pour allumer son ire;
on robuste Apollon ne connut pas cet an le jeter sur les mots des masques et du fard : aimait, aux lueurs d'une fauve lanterne, accouder, a son aise, au banc de la taverne, l, la bouteille en main, dire leur fait aux gens, ms crainte des rhéteurs, des sots, ni des sergents. : une artère chaude et de sang inondée, ijun de tes vers on sent battre l'idée, t dans ta haute phrase où la colère bout, Dut est vivant, tout marche et se dresse debout, h ! que j'aime à te voir, quand, le poing sur la hanche, c Ronsard bafoué, seul, tu prends la revanche, t de ton vers penseur flagelles sur le dos : Malherbe qui pèse et qui gratte des mots, rpciidant que déjà, maître, ta main hardie \ix Molicres futurs taille la comédie , des voiles bénins dégageant ton tableau, épare des rougeurs au pudique Ik)ilcau.
l'art des savants et de la péJantailIe, un manteau trop court, n'allait pas à ta taille, ir ton libre génie, avec ses pieds d'airain, jand il entre en un vers, y marche en souverain, parfois, sans façon, dans ta franche satire, entr'ouvrc l'hiatus, comme un éclat de rircl
Le Secret
Parfois la terre, ouvrant son sein qui gronde, Heurte les monts l'un sur l'autre croulants; Elle s'agite et veut jeter au monde Le noir secret enfermé dans ses flancs ;
Un jour, une heure, et les flots ruisselants Le vomiront sur la grève inféconde :
Il va sortir de la forêt profonde; Il monte, il monte aux lèvres des volcans.
Le cœur ému, l'humanité s'éveille...
Au bruit qui passe elle prête l'oreille... Mais de la terre étouffant le transport,
Le dieu jaloux, qui nous cache les causes. Met sa main large à la bouche des choses... La voix s'arrête, et l'homme attend eucor 1
ILbTONS LT ASTRAGALES 77
Bucolique
Q^and, pareilles aux blés mûrs, Les étoiles toutes blondes Ont couvert des cieux obscurs Les solitudes profondes,
La nuit se met en chemin, Moissonneuse à la peau brune Qpi, pour faucille, à sa main Tient le croissant de la lune;
Par le vaste firmament.
Elle fauche, à perdre haleine,
Les épis de di.munt
Qixi se couchent sur la plaine.
Mais le temps la presse fort, La besogne est malaisée. Ut sur la terre qui dort Sa sueur tombe en roscc ;
Dans son grand sac tout gonflé Elle emporte les javelles Qui, comme des grains de blé, Vont semant leurs étincelles;
Puis, quand revient le jour bleu, Elle court, traînant ses voiles, Dans le grenier du bon Dieu Tasser ses gerbes d'étoiles.
Le Galet
Rond, luisant et poli sous la vague marine. Océan, je l'ai pris parmi tes flots amers, Ce caillou blanc avec sa frange purpurine, Comme un bijou tombé du vaste écrin des mers.
Mille ans, il a roulé sur le bord de cette onde, Les flots jaloux, mille ans, l'ont ramené vers toi; Et peut-être. Océan, sous ta houle profonde Tu ne l'avais poli que pour qu'il vînt à moil
l'ai pris, ruisselant d'une écume embaumée 'el un avare prend un trésor), et joyeux,
mer, je l'emportai loin de ta rive aimée, )mmc un gage d'ami qui nous fait ses adieux.
depuis, quand parfois je le contemple encore, émissant, éperdu, je crois tenir soudain, rcc ses bruits, ses flots et sa trompe sonore, mt le grand Océan dans le fond de ma main!
La Chanson
du
Marchand de Mouron
Petits serins, petits moinsaux, Passez la tête a vos barreaux 1 Je viens des bois et de la plaine, De mouron frais ma hot-te est pleine.
Mouron! mouron!
Qui veut du mouron?
8o FESTONS ET ASTRAGALES
Au long des prés et des ruisseaux,
Des champs tout blonds aux verts coteaux,
Parmi la mousse et la bruyère,
Je vais cherchant la graine amère...
Mouron ! mouron !
Q.ui veut du mouron?
Pour vous cueillir le picotin,
Je m'éveille dès le matin,
Car, la nuit, mes songes fidèles
Sont pleins de chnnts et de bruits d'ailes.
Mouron ! mouron I Qui veut du mouron?
Je suis le père des oiseaux, Et, dans leur prison de roseaux, Tous, quand je chante par la ville.
Frissonnent au perchoir mobile.
Mouron ! mouron !
Qui veut du mouron?
Amis à l'œil luisant et noir, Vous vous croirez libres, ce soir.
Quand à la grille de vos cages S'étaleront mes gais feuillages.
Mouron! mouron!
Qui veut du mouron?
FESTONS ET ASTRAGALES g^
Merles, pinsons, chardonnerets,
J*ai vu vos frères des forêts.
Et j'ai des nouvelles certaines
Des bois, des monts et des fontaines.
Mouron I mouron !
Qui veut du mouron?
Je les vois venir, par milliers, Quand je passe au fond des halliers Et, pour me jaser dans l'oreille.
Plus d'un se pose à ma corbeille.
Mouron ! mouron 1 Qui veut du mouron?
Le Crapaud
L'ombre descend, la terre est brune, Tous les bruits meurent à la fois; Seul, les yeux fixés sur la lune.
Le crapaud chante au bord du bois.
Du vieux tronc qu'un lierre festonne Il sort ainsi, quand vient le soir.
Comme une flûte monotone, Sa voix monte sous le ciel noir.
Ah ! pauvre ami, vieux camarade 1 Que dit-elle à l'astre argenté, Ta longue et morne sérénade Qiii pleure dans les nuits d'été?
Crois-tu qu'enfin lasse et charmée Par tes tristesses d'opéra, Au long d'une échelle enflammée Ta Juliette descendra?
Tant que l'ombre étale ses voiles, 11 reste là, s'évertuant, Sous le balcon d'or des étoiles, Roméo sinistre et gluant;
Puis il retourne vers son antre, Au premier sourire du jour, Traînant dans l'herbe son gros ventre Plein de poisons et plein d'amour.
Marée montante
^4 'F. .ne.
Dans ma chambre, au bord de la plage,
l-'rcrc, je révais l'autre nuit,
lit la lune sur mon visage,
Doux fantôme, glissait sans bruit;
La blanche lueur qui pénètre Tremblait aux rideaux suspendus.
Une voix chante à ma fenêtre.
Une voix aux sons inconnus.
Jusqu'à moi, dans l'ombre, tiic .irnvc, Irémissante et pure à la fois, 0>mmc U vague sur la rive, Q>mmc la brise dans les bois :
« I:vcille-toi, fils de la terre!
Je suis la nymphe aux verts réseaux,
J'iiabite l'antre solitaire
Où bruisscnt les grandes eaux;
« J'attache ma tunique bleue Avec des perles de corail; Deux poissons à la large queue Font voler ma conque d'émail;
« Pour orner ma gorge d'ivoire Et mes longs cheveux ruisselants, J'ai des couronnes d'algue noire Et des colliers de galets blancs;
« Ma trompe est pleine de murmures Qui du ciel charment les palais, Et je prends, quand les nuits sont pures, Les étoiles dans mes filets.
« Éveille-toi ! je suis la reine, La reine aux immenses éclats!
Je marche fière et souveraine.
Portant le monde dans mes bras.
« Les destins ont mis mon empire Partout où sonne l'Océan; L'azur des flots est mon sourire. Et ma colère est l'ouragan.
« Loin des climats où sont les hommes, Pour le nautonier libre et fort.
J'ai des villes et des royaumes Dont on voit luire les toits d'or;
FESTONS ET <%STRAGALES 85
« Je garde mes îles fécondes A qui franchit les vastes flots.
Car j'aime à bercer sur mes ondes Le navire et les matelots;
« Ht ceux qu'entraînent les naufrages, Je les emporte dans mes bras, Jusqu'au pays des coquillages Que le monde ne connaît pas.
• On les a crus morts, dans leurs villes : Ils ont des palais de cristal ; Ensemble, sous les flots tranquilles,
Ils causent du pays natal ;
• Ils sont rois des vallons humides, Aux lieux profonds et reculés
Où viennent les phoques timides Bondir dans les varechs salés;
« Au bruit lointain des vents sonores, De belles vierges aux yeux verts Sous des grottes de madrépores Les attirent par leurs concerts;
« Ils ont des champs et des collines Qiic tapisse le fucus frais, Et vont cueillant mes perles fines Aux branches rouges des forêts... •
Et la voix, plus faible, résonne, Mêlée au murmure des vents.
De ma fenêtre qui frissonne J'écartai les rideaux mouvants:
La nuit sur la plaine ondoyante, Comme un riche dôme, éclatait, Tandis qu'écumeuse et bruyante, Sur la grève la mer montait ;
Et c'est le chant qu'en leur jeune âge Ont entendu les matelots, Quand ils jouaient sur le rivage, Ou qu'ils dormaient au bruit des flots.
L'Esprit des Fleurs
Sylphe léger, fils des molles rosées, J'aime à bondir sur les gazons en fleurs, Et l'arc-en-ciel aux teintes irisées Fait à mon front chatoyer ses couleurs; Sur un brin d'herbe, en passant, je me pose. Et sous mes pieds bourdonnent les sillons; J'ai pour tunique une feuille de rose, J'ai, pour voler, l'aile des papillons.
duand du matin glissent les brises folles,
Dès que l'oiseau commence ses chansons,
\vec mes doigts j'entrouvre les corolles,
Et doucement j'cvcillc les buissons :
I Debout! debout I... » Tout frémit, et la plaine,
Et le lac bleu dont je rase le bord
l\vcc mon char de roseaux verts qu'entraîne
Un scarabée à la cuirasse d'or.
( Debout! debout!... » Les sveltcs demoiselles Dansent en rond sur les blancs nénufars, ^u grand soleil bruisscnt mes deux ailes, \ux flots d'azur se plongent mes regards. Ciuand vient le soir et que les fleurs sont closes, Du ver luisant je m'éclaire en chemin Et vais frapper à la porte des roses, Pour m'cndormir dans mon lit de satin.
L'hiver, je tremble, et mes fleurs sont flétries. Sur l'arbre nu pendent les blancs frimas; Prés de la vitre aux froides broderies. Des blonds enfants j'écoute les ébats... Mais si, parfois, je peux franchir les grilles, \u feu qui danse ouvrant mes doigts gelés, [c me blottis au sein des jeunes filles, Du je me berce à leurs cheveux bouclés.
88 I-ESTONS r,T ASTRAGALES
Les Raisins au Clair de Lune
Dans la vigne, au mur étalée, La lune glisse lentement, Et, sous la feuille dentelée.
Caresse le raisin dormant.
Tout à coup la grappe en alerte S'éveille et croit le jour venu :
Chaque grain, gonflant sa peau verte, Frissonne au vent comme un sein nu ;
Chaque bourgeon, rouge de honte.
Semble une perle de corail; Le tronc frémit, la sève monte ; Toute la vigne est en travail.
Clarté menteuse! erreur fatale!
O vigne, reprends ton sommeil; Ce n'est point à ce reflet pâle Que ton sang deviendra vermeil !
Pampres pressés, attendez l'heure;
L'aube du jour est loin encor.
Et ce rayon qui vous efi^eure
Est plus froid qu'un baiser de mort !
Les Larmes de la Vigne
Mars est venu, la vigne pleure :
Le vent du nord, passant brutal.
Fait sur les branches qu'il effleure Rouler des perles de cristal ;
Et, peu sensible à tes alarmes.
Au flanc des côtes sans chemins, La terre boit tes grandes larmes, Consolatrice des humains!
Ohl dis-nous, se pcut-il qu'on voie, Pour calmer nos âpres douleurs.
Sortir un jour des flots de joie De les rameaux gonfles de pleurs?
— Toute joie a sa source amcrc; Poctc ne t'ctonnc pas Si je suis triste, moi, la mère De l'ivresse et des gais repas :
Le ciel, jaloux du vin qui charme, A taxe mon philtre puissant.
Et je paye aux dieux une larme Pour chaque goutte de mon sang.
Toi-même, à l'heure du délire, N'entends-tu pas avec effroi Monter, aux strettes de ta lyre, Tous les sanglots qui sont en toi!
Chatterie
Je la vis seule, aux derniers rangs assise : Des feux du lustre éclairée à demi.
Elle courbait, comme un chat endormi, Son dos frileux sous sa fourrure grise ;
Sa main mignarde, aux gestes ambigus, Dans un gant paille .avait rentré ses griffes; Ses longs yeux verts, comme deux escogriffes, Dévotement fermaient leurs cils aigus;
A peine au bord de ses lèvres félines Passait le bout des petits crocs d'émail, Et son nez mince, au rose soupirail, D'un souffle frais baignait ses barbes fines.
Soudain la belle (un homme était entre) Sembla frémir sous ses noires dentelles. Et j'entendis comme un bruit d'étincelles Qiii s'échappait de son jupon moiré!...
Portrait
ne sais pas ton nom, comtesse ou bien marquise mt le portrait charmant rit dans ce cadre d'or; lis nulle en sa beauté n'eut plus de grâce exquise, I temps qu'on était jeune et qu'on aimait cncor.
s cheveux à frimas, où le zéphyr se joue, Bcurent mollement ton visage vermeil, r le pastel du maître a semé sur ta joue incarnat velouté d'une pèche au soleil ;
lie amours sont nichés sous tes narines roses, Ile autres sont blottis dans tes yeux irisés, indis que Cupidon sur tes lèvres mi-closes >pclle au pâturage un troupeau de baisers;
le ruban bleu-ciel dont ta robe est fermée mble. au lonfi; du corsage, étaler à plaisir, : ta taille divine à ta gorge embaumée, le échelle d'azur où monte le désir 1
Je ne suis pas le Christ, ô pâle Madeleine, Pour que tes longs cheveux caressent mes pieds nus; Je marche, ainsi que toi, dans le doute et la peine, Voyageur égaré par les chemins perdus.
Je ne te dirai pas les paroles divines Qiril jetait, comme un baume, à tous les cœurs souffran' Quand, suivi de la foule, il montait les collines. Ou qu'il se promenait près des lacs transparents.
Je n'ai pas, comme lui, cette auréole pure
Qui d'un reflet d'en haut dorait ses blonds cheveux,
Et je ne porte point, pendue à ma ceinture,
La clef de diamant qui peut t'ouvrir les cieux.
Je suis un des derniers au désert de la vie, Sous ma tente d'un jour s'est assis le malheur; Mais je t'ai, comme Christ, pardonné ta folie, Et demain, si tu veux, je t'ouvrirai mon cœurl
Tristes Dcos!
- •? au front sacré, poète aux belles rimes,
^cur attire vers les songes vermeils, ci qui portes aux pieds ces poussières sublimes [p'on soulève, en marchant, au pays des soleils,
[pand je t'ai vu passer, dans ta force et ton calme .:it, comme un manteau, ta popularité, idu mes deux mains pour te jeter la palme, t mon coeur devant toi tremblait épouvanté.
[ais je sais, maintenant, qu'oublieux de la lyre, a descends quelquefois de ton Olympe bleu, t je pourrai t'aimer, moi qui t'ai vu sourire... avais cru, jusqu'ici, que tu n'étais qu'un dieu.
Le Laboureur
i// vjon ami Eugène Cre'pet
O laboureur de l'âme, ô semeur éternel, Poète, avant le jour, loin du toit paternel.
Sans écouter le chien qui gronde, Pars avec ta charrue et ton rude aiguillon : Tu sais que le temps presse, et qu'il faut au sillon
Jeter tout l'avenir d'un monde...
Il part. La plaine immense, au lever du soleil, N'a pas même un oiseau qui chante le réveil.
Pas même un arbre qui frissonne; C'est un terrain maudit, dans le vaste univers, Et sur les durs cailloux dont les champs sont couverts
On entend le soc dur qui sonne.
L'air est en feu : midi, sur l'ardent travailleur, Comme un manteau de plomb, fait tomber sa chaleur ;
Mais qu'importe aux tâches divines?
Il marche dans l'espoir, dans la foi, dans l'azur, Et la sainte sueur qui coule à son front pur
Semble un bandeau de perles fines.
■oit, il voit déjà, sur le sol âpre encor, mir les bois touffus et rouler les blés d'or
Tout tachetés de fleurs vermeilles; ic s'apcrvoit pas, le rêveur ingénu, c mille taons jaloux, pour piquer son sein nu,
Vont bourdonnant à ses oreilles!
s, quand au foyer sombre il retourne, le soir, is les petits enfants se pressent, pour le voir,
Au seuil des fermes souriantes; , pareils aux grands boeufs qui rentrent à pas lourds, vers au large flanc font tinter, dans les cours.
Leurs colliers de rimes bruyantes.
Mars
printemps s'est hité : mars en mai se déguise; nnie un hérisson fauve, il trainc le soleil i lutte et Ciit trembler, au froid qui les aiguise, ion dos frissonnant ses pointes de vermeil.
.1 des chansons qui grelottent encore;
1 capuchon rose enfermée à demi, fleur du marronnier regarde et veut édorc, •que de^ pieds d'oiseaux sur sa branche ont frémi;
L'eau court, les liserons montent à l'escalade, Et, de son blanc linceul secouant les lambeaux, La nature sourit comme une enfant malade Dont le front a gardé la pâleur des tombeaux.
O germes inquiets ! j'ai connu vos audaces ; J'ai voulu, comme vous, forcer le temps vainqueur Et, rêvant les blés mûrs dans la saison des glaces, Sous le premier soleil épanouir mon cœur.
Alors, comme aujourd'hui, le vent chantait, les nue; Versaient un rayon d'or à mes éclosions. Tandis que, tout gonflé de sèves inconnues. Bourgeonnait dans mon sein l'arbre des passions.
L'hiver est revenu, les feuilles sont brûlées, Le sol glacé résonne à chacun de mes pas, Et j'ai vu se flétrir sous d'âpres giboulées Les saintes floraisons qui ne repoussent pasl
Jour sans Soleil
La brume a noyé l'horizon blafard, Les vents font le bruit d'un taureau qui beugle. Et sur les prés nus le ciel sans regard S'ouvre, vide et blanc comme un œil d'aveugle.
Ce n'est pas la nuit, ce n'est pas le jour; Du zénith glacé je sens, comme un givre, Tomber sur mon cœur, qui n'a plus d'amour, Le dégoût d'être homme et l'ennui de vivre.
Les temps sont passés où, sous le ciel bleu, Sonnait dans ma chair le galop des iîèvres; Toute joie est morte ou m'a dit adieu ; J'ai le doute à Time et le fiel aux lèvres...
Dormez dans la nue, ô rayons sacrés!
Plus de souvenir et plus d'espérance!
Mon cœur, loin de vous, descend par degrés Sous l'océan froid de l'indiiTércnce !...
A M. Clogenson
Conseiller honoraire
Si qutlque mnmi vitnl me saiiir.
De mon /cjù, j'ai le plaiiir De contempler mille gouttieie!.
Sans compter quatre cimetières linlre leujueli, dans mon loisir^ J'aurai l'agrtment d* choisir!
J Clocekso:i.
Ce siècle, qui veut tout changer.
Donne à Thémis ses invalides; Ce n'est point ï moi de juger Si ces réformes sont solides.
Il me semblait (voyez un peu Comme il est bon qu'on m'avertisse I") Que le juge plus près de Dieu Était plus sûr dans sa justice :
L'âge avait son autorité Pour le crime échappé des bouges; Les cheveux blancs, en vérité, Faisaient bien sur les robes rouges.
N'en parlons plus! — Joyeux martyr, Vous bénissez votre aventure; Et la Muse a fait, pour sortir, Éclater la magistrature !
Elle va, par vaux et par monts.
Ouvrir son aile plus valide; Du poète que nous aimons La robe était la chrysalide;
Et vous quittez ce tribunal Où votre âme fut prisonnière.
Gai comme un enfant matinal Qui fait l'école buissonnière.
Les dieux velus, les dieux malins Aux forêts ont chanté victoire, Vo5'ant par-dessus les moulins Voler la toque du prétoire ;
L'un du gros code s'est muni,
L'autre est l'huissier qui dit: « Silence! »
i:t les oiseaux ont fait leur nid
Aux deux plateaux de la balance.
N'en parlons plus! c'est pour le mieux. Puisque la loi, que je déplore, Des morceaux d'un juge trop vieu* Fait un poète jeune encore.
Hélas! notre printemps à nous Suinte la tristesse et la brume; Apollon faiblit des genoux, lit la Musc à trente ans s'enrhume.
Chantez toujours ! votre gaîté Fait honte a la pale jeunesse, Qiii va changeant, pour sa santé, L'eau d'Hippocrènc en lait d'âncsse.
Que j'aime mieux ce rude hiver, Où le vent de la fantaisie l'ait pétiller comme un feu clair Tant d'esprit et de poésie !
Votre Pégase guilleret.
De SCS grelots, jette à l.i terre Plus d'une note qu'on dirait Prise au carillon de Voltaire.
lOO FESTONS ET ASTRAGALES
Dans vos huilai ns, calmer» et beaux, Avec l'autorité d'un sage Vous plaisantez sur ces tombeaux Qui blanchissent au voisinage.
Enfant joyeux d'un siècle fort, A ce trait on peut vous connaître, QjLiand, pour voir de plus près la mort, Vous vous penchez à la fenêtre ;
Et, comme un Tircis rose et frais, Narguant les craintes sépulcrales.
Vous enflez sous les noirs cyprès Le chalumeau des pastorales.
Salut à vos soixante et dix 1 Car, si la logique est certaine. En vérité je vous le dis.
Vous dépasserez la centaine.
Et vous pourrez, selon le mot Du bon poète que j'adore, Sur le tombeau de plus d'un sot Plus d'une fois compter l'aurore!
FESTONS ET ASTRAGALES lOI
L'Ilot
Au dos d'un océan sans bornes, Battu des vents, ronge des flots, Le plus funèbre des îlots Hérisse ses falaises mornes.
Ni pins toufTus, ni bouquets d'ornes, Sur ces récifs pleins de sanglots; De loin, les jeunes matelots, Pour se moquer, lui font des cornes;
Tandis qu'un tonnerre assidu Marque au flanc ce rocher perdu, Comme un voleur qu'on stigmatise...
Ciens qui voguez à l'horizon.
Ce pauvre îlot, c'est la Raison l Cet océan, c'est la Bêtise I...
Chronique du Printemps
Savez-vous, gens de Paris, Dont on voit les faces ternes Sous des arbres rabougris Où fleurissent des lanternes,
Quand, au long des boulevards.
Vous assiégez d'une lieue Les gros drames, ces renards Dont l'été coupe la queue...
Savez-vous que le bon Dieu, Chassant la brume morose, Sur la toile du ciel bleu Brosse un printemps vert et rose?
Silence à vos cris d'enfer!
Qu'on se flatte ou qu'on se morde, Les scandales de l'hiver Sont usés jusqu'à h corde.
Oyez! j'apporte des bois, Où tremblotent les rosées, De quoi défrayer six mois Vos chroniques épuisées:
FESTONS ET ASTRAGALES lOJ
Les nids vont bien, les boutons Sont faits sur de bons modèles; On a vu des hannetons, On attend les hirondelles;
Des muguets, des bassins d'or J'ai le cours sur mes tablettes, Les blés sont calmes en cor, La hausse est aux violettes.
Comme un critique sournois, Avril des jardins s'approche Et se glisse, en tapinois.
De la grêle plein sa poche;
Mais les grives n'ont pas peur Ut m'ont donné l'assurance Qj.ie le fruit tient sous la fleur.
L'avenir sous l'espérance.
Les collines ont du thym; L'air est doux ; rien de la vigne; J'ai rencontre ce matin (iiatre pêcheurs à la ligne.
Hier, enfin, de l'ombre épris, Je rôdais par les vallées, Hntre les gazons fleuris Ht les voûtes étoilées,
A l'heure où le carnaval, Escorté de cinq cents masques, Défonce, au galop final, La peau des tambours de Basques,
Quand j'ai vu sur un ruisseau Planer, tout blanc d'étincelles, Le Silence, cet oiseau Dont on n'entend pas les ailes!...
La dernière Chanson
J"ai voulu, le premier jour.
Vendre mes chansons d'amour;
J'étais bien novice 1 O mes dignes manuscrits, L'épicier qui vous a pris
M'a rendu service.
Le second, j'ai, sur le quai, Vendu mon couvert marqué.
Vieux meuble d'histoire.
Où mon aïeule, en mordant, Cassa sa dernière dent,
Sous le Directoire.
FESTONS ET ASTRAGALES lOÇ
Le troisième, Dieu merci, J'ai vendu ma montre aussi
Ma montre perfide, Qui s'amusait à sonner L'heure exacte du dîner
Sur mon ventre vide.
Le quatrième, ô bonheur!
J'ai vendu mon prix d'honneur
Pour six francs cinquante!
De ma gloire d'autrefois J'ai fait deux dîners ou trois...
Sans vin d'Alicante!
Aujourd'hui, je n'ai plus rien.
Et mon ventre, comme un chien.
Aboie à la lune; Aujourd'hui, pour tout trésor, Je garde la bague d'or
De Nina la brune 1
Tais-toi, mon ventre affamé!
Celui-là qui fut aimé
Sourit quand il tombe :
Le néant sera moins froid Si je peux, sa bague au doigt.
Dormir dans ma tombe 1
io6
Démolitions
iA 'Philoxène 'Boycr
Ah! pauvres maisons éventrées Par le marteau du niveleur, Pauvres masures délabrées.
Pauvres nids qu'a pris l'oiseleur I
Q.uand, sous le suaire des nues, Au bord des larges boulevards, Se dressent vos carcasses nues Comme autant de spectres blafards;
Quand vos cloisons mal affermies Livrent aux regards insultants Les secrètes anatomies Du foyer qui vécut cent ans,
Et qu'on voit, au long des murailles, Sous la morsure des grappins.
Flotter, ainsi que des entrailles, Vos vieux lambeaux de papiers peints ;
Mon cœur, qui garde en ces abîmes, Comme une perle au fond des mers, Un trésor de pitiés intimes Pour l'ennui des taudis déserts,
Mon cœur frémit, ma foi s'écroule, Devant ces manœuvres impurs Dont la cognée ouvre à la foule La conscience des vieux murs.
Voici les noires cheminées, Poumons bruyants de la maison, Où les aïeules inclinées Souriaient au rouge tison ;
Voici la mansarde fidèle Où le poète, pauvre encor, Confiait au nid d'hirondelle Le secret de ses rcvcs d'or.
Ah! douloureuses gémoiiiesl Ils ont tout mis sous l'œil du jour, Depuis la chambre aux agonies Jusqu'aux alcôves de l'amour!
On dit qu'au soir, dans les ténèbres, L'essaim des souvenirs trouble Fait sonner ses ailes funèbres Sur ces restes démontelc-s...
lOS FESTONS ET ASTRAGALES
Pour les couvrir, montez, ô lierres!
Brisez l'asphalte des trottoirs, Jetez sur la pudeur des pierres Le linceul de vos rameaux noirs 1
Cercueils froids que le sage envie, J'ai vu votre ombre et vos lambeaux.
Mais ces sépulcres de la vie Sont plus mornes que les tombeaux I
Vestigia Flammse
Où donc es-tu partie, ô belle jeune fille 1 Toi dont le doux regard et dont la voix, un jour, Comme un oiseau qu'éveille un bruit sous la charmille,, A l'ombre de mon cœur ont fait chanter l'amour?
Ange, te souvient-il que je t'aimai sur terre, Qjue j'aurais tout donné pour un baiser de toi? Lorsque au fond de ton cœur tu descends solitaire, N'est-il aucun écho qui te parle de moi?
c fais-tu, maintenant que je suis seul dans l'ombre, and dix ans sont passes depuis ton tendre aveu, juc, sur mes deux mains inclinant mon front sombre, regarde briller, comme des yeux sans nombre, Les étincelles de mon feu?
Ceux qui viennent
,,4 Charles d'Osmoy
A l'heure où le sommeil commence, J'ai fait un rêve, et j'ai cru voir S'allonger une plaine immense Q.UC terminait un grand trou noir.
Vers le gouffre qui les appelle, Chassés par un destin de fer.
Hommes et femmes, pclc-mcle, Roulaient, comme un fleuve à la
I:t Jcrr:orc le troupeau sombre Mes yeux cherchaient, avec effort.
Ta vieille faux qui luit dans l'ombre, O vieux squelette de lu mort !
Je ne t'aperçus point, camarde!... Mais ce que je vis devant moi S'agiter, dans la nuit blafarde, M'a paru plus affreux que toi !
C'était une bruyante armée De petits hommes incomplets, Monde exigu, peuple pygmée, Portant au front des bourrelets :
Les uns jetaient des clameurs grêles, Et, des deux mains ramant dans l'air, Chancelaient sur leurs jambes frêles.
Comme des barques sur la mer;
D'autres, la bouche de lait pleine, Avec des gestes menaçants, Lançaient dans la mêlée humaine Leurs chariots retentissants;
Les derniers, plus fjiibles encore, Se traînant de tous les côtés, Semblaient des larves près d'éclore, Dans leurs langes emmaillottés.
Ils criaient : « Notre heure est venue 1 A nous la terre des vivants!... »
Et tous les hochets, sous la nue, Secouaient leurs grelots mouvants;
El les voix extenninatrices, Frappant du ciel les noirs arceaux, Entonnaient, sur l'air des nourrices, La Marseillaise des berceaux.
Pourtant, ô tendresse profonde!
La foule, un pied dans le cercueil, Vers les bandits à tête blonde Se retournait ivre d'orgueil;
Et les familles insensées.
Avec des rires triomphants. S'en allaient au tombeau, poussées Par le bras rose des enfants!
Le Poète aux Étoiles
LtCMOB
Comme il n'avait pas dîné, Comme les bourgeois honnêtes Tout le jour avaient berné Le faiseur de chansonnettes.
Triste et pâle, sur le soir, Prêt pour la dernière épreuve, Loin du monde, il vint s'asseoir Et chanter au bord du fleuve.
Il chanta les longs tourments De l'amour et de la gloire; Et son hymne, par moments, Faisait tressaillir l'eau noire.
Soudain, par l'ordre d'un dieu, Les étoiles attendries S'arrêtèrent au milieu De leurs blanches théories...
Puis il les vit, sans efFort Glissant des voûtes profondes, Comme de grands sequins d'or.
Trembler, dans l'eau, toutes rondes.
Il y plonge, il veut savoir...
O prodige!... il en prend une, Puis deux, puis quatre... et bonsoir Les soucis de l'infortune!
Il revient tout radieux
Vers les villes où nous sommes :
Avec le billon des dieux
On peut bien solder les hommes!
Son frac noir, aujourd'hui roux.
Fort peu payé, sans reproches.
Semblait, à travers les trous, Porter le ciel dans ses poches.
Il va chez le boulanger :
« Prends cet astre, et sers-moi vitel... — Compagnon, va le changer.
Ma galette n'est pas cuite. •
A la taverne du coin
Il fait briller sa pccune :
« Camarade, on n'ouvre point
A ceux qui portent la lune. •
Sans chemise par-dessous.
Il sonne au marchand de toiles :
« L'ami, je veux des gros sous, Tu peux garder tes étoiles ! »
Les savants de l'Institut Prirent de grands airs revcches; L'un sourit, l'autre se tut :
Ils ne les trouvaient pas fraîches.
n mourut le lendemain, Aiglon né chez les reptiles.
Maigre et serrant dans sa maiu Ses ctuiles inutiles...
Moi, — j'allais je ne sais où, — J'ai croisé ce convoi sombre; Deux amis, qui l'ont cru fou.
Eu riant suivaient son ombre.
Dors, poète ! on frappe en vain A nos tavernes immondes; Dors, ô mendiant divin Qui payais avec des mondes!
Quelque jour, les fossoyeurs Verront, tombant en prière, Des soleils intérieurs Luire aux fentes de ta bière,
Et sous leur pic effaré, Brisant la planche sonore.
Feront du tombeau sacré Jaillir une grande aurore!
Les Fossiles
t/4 Gustave Flaubert
n air humide et lourd enveloppe le monde; jx bords de l'horizon, comme des caps dans l'onde, ;s nuages rayés s'allongent lentement, le soleil, immense au fond du firmament, ;urtant au brouillard gris sa lueur inégale, ir le globe muet penche son disque pale, jcun bruit sur la terre, aucun bruit dans les cieux, iie l'oscillation des grands océans bleus, niits, se tordant en postures difformes, -S espaces nus dressent leurs blocs énormes, indis que, çà et là, sur leur flanc dépouillé, init la mousse maigre et le lichen rouillé.
rfois un large éclair, échappé de la nue, I sa fauve lueur embrase l'étendue, du monde ébranlé les volcans mal éteints pondent sourdement aux tonnerres lointains, s nuits, les longues nuits, tendant leurs voiles sombres,
Il6 FESTONS ET ASTRAGALES
Sur l'ennui du soleil jettent l'ennui des ombres. Seule, au-dessus des mers, la lune voyageant Laisse dans les flots noirs tomber ses pleurs d'argent.
Sur l'aride plateau de ce désert immense Les siècles désolés se suivent, en silence.
Pourtant, au pied des rocs, au bord du gouffre amer, Quelque chose a paru, quelque chose de vert : Cela se courbe au vent ou se tord en spirale. Cela pend au granit ou sur les eaux s'étale, Et, de tous les côtés, sous le soleil plus clair, La végétation monte, comme la mer.
C'est un bruit doux et lent qui va des monts aux grève Frisson des germes nus et murmure des sèves, Travail de la racine entr'ouvrant le sol dur, Feuillages déployés qui tremblent dans l'azur. Près des pins odorants, les cycas et les prêles Poussent leurs rameaux droits, bordés de feuilles frêle: La fougère fibreuse et les palmiers touffus Se balancent, en foule, aux horizons confus. Toute force cachée aux flancs de la nature Jaillit, tumultueuse, en torrents de verdure : Les arbres, à l'étroit, descendent des coteaux. Les rameaux frémissants s'attachent aux rameaux, Les bois suivent les bois, par les larges campagnes, Et, divisant leurs cours, aux bases des montagnes, Dans les grandes forêts tombent échevelés, Comme vont à la mer les fleuves déroulés.
r, les vents tiédis emportent dans l'espace
senteur de l'herbe et de la terre grasse;
^a nuage flottant d'arômes inconnus art des bourgeons gonflés et des lobes charnus; >us le poids du soleil tout le feuillage fume; fn arc -en-ciel géant se courbe dans la brume; es sapins monstrueux, de moment en moment, ■• '-.-ur écorce dure ont un tressaillement,
> qu'au pied des monts la foret sur ses voûtes ent tomber lentement La pluie aux grandes gouttes, ar l'éternelle nuit des ombrages sans fond fn murmure scpand, monotone et profond; les arbres effiarés les cimes entr'ouvertes Ions les hauteurs du ciel font des tempêtes vertes, t l'orage bondit, en déchirant les airs, le la houle des bois k la vague des mers. " ux immensités, dans l'espace étendues, . i.ble vont roulant leur plainte sous les nues; t l'on n'entend au loin, comme deux grands sanglots^ [pe le bruit du feuillage avec le bruit des flots.
e sable cependant fermente au bord de l'onde; a nature palpite et va suer un monde, ►éji, de toutes parts, dans les varechs salés e traîne le troupeau des oursins étoiles; oici les fleurs d'écaillé et les plantes voraces, tiis tous les é'- . aux dures carapaces,
t les grands } ^ui, s'accrochant entre eux,
ortent un peuple entier dans leurs feuillages creux.
Il8 FESTONS ET ASTRAGALES
La vie hésite encore, à la sève mêlée, Et dans le moule antique écume refoulée.
Sur la grève soudain, parmi le limon noir,
Une chose s'allonge, épouvantable à voir :
La masse lentement sort des vagues humides,
Un souffle intérieur gonfle ses flancs livides.
Et son grand dos gluant, semé de fucus verts.
Comme un mont échoué, se dresse dans les airs.
Elle monte ! elle monte ! et couvre les rivages !
Sous le ventre ridé sonnent les coquillages;
La patte monstrueuse, aux gros doigts écaillés,
S'étale lourdement sur les galets mouillés.
Au bruit des vents lointains, parfois la bête énorme
Tourne son museau grêle et sa tête diflbrme;
Hérissant leur poil dur, ses naseaux dilatés
Semblent humer le monde et les immensitéSi
Pendant que ses yeux ronds, bordés de plaques fortes,
Nagent, lents et vitreux, comme des lunes mortes.
Hideuse, elle s'arrête au bout du sable amer.
Et sa queue en longs plis traîne encor dans la mer.
Alors, montrant à nu ses dents démesurées
Et fronçant sur son dos ses écailles serrées,
Elle pousse avec force un long mugissement,
Qui s'élargit au loin sous le bleu firmament.
Par les monts, par les bois aux mornes attitudes,
La clameur se déroule au fond des solitudes,
Et le vaste univers écoute, soucieux.
Ce grand cri de la vie épandu dans les cieux.
rc deux rangs penchés de collines désertes,
golfe poissonneux ride ses ondes vertes : It un large marais qui dort, sous le ciel clair, te des grandes eaux, oublie par la mer. 1 madrépores blancs, garnis de coquillages, ne frange nacrée entourent les rivages, 'éponge poreuse, attachée aux îlots, irre ses bouches d'or a l'écume des flots; is les algues, au loin, par troupes répandues, !C leur dos bombé cheminent les tortues;
crabes inquiets, dont les doigts ont des dents, glissent à fleur d'eau sous les rochers pendants. It rampe et tout frémit sur la plage isolée... dressant jusqu'au ciel leur toulTe amoncelée, i des minces bambous enflés de nœuds égaux,
zaïnias fleuris couronnent les coteaux.
:emps est calme et pur, l'essaim des brises douces
les rochers velus fait frissonner les mousses, dis que le soleil, étalant tous ses feux, rase, épanoui, dans la blancheur des cieux.
It à coup, s'élantjant des cavernes profiinJcs, : secousse forte a remué les ondes;
De longs cercles moirés, qui grandissent encor, En flocons écumeux se brisent sur le bord, Et, craquant de terreur, les volutes surprises Dans la conque d'émail rentrent leurs cornes grises.
Une forme lointaine apparaît sur les flots: Elle nage, elle ondule au détour des îlots; Sur ses flancs, revêtus de plaques diaprées, Glissent des reflets bleus et des teintes pourprées. C'est un monstre inconnu, qui recourbe, en rampant. Sur le dos d'un lézard la tête d'un serpent. Tantôt silencieux, dans la fraîcheur des ondes Il plonge son cou mince, armé d'écaillés blondes, Et, le long de sa gorge ouverte avec effort. Les poissons sous la peau se débattent encor; Tantôt, s'entortillant aux branches du rivage, Avec sa tête plate il sonde le feuillage, Puis, le corps dans les flots, poursuit, en s' allongeant Sous les palmiers en fleurs les limaces d'argent, Ou, de leur nid de sable écartant les tortues. Fait craquer les œufs ronds entre ses dents pointues Ah! la joyeuse bête, au gros ventre vermeil, Q.ui se roule dans l'onde et qui bâille au soleil!
Mais, du côté des monts, une rumeur s'élève. Comme le bruit heurté des vagues sur la grève; Là-bas, à l'horizon, flotte un nuage obscur. Qui vient en tournoyant et tache le ciel pur. Claquant à coups pressés, montant sans intervall
^e bruit toujours grandit, l'ombre toujours s'étale,
'uis le noir tourbillon crève sur les coteaux,
îssaim tumultueux d'étranges animaux,
Dont le ventre hideux, sillonné de plis fauves,
Je balance dans l'air entre des ailes chauves.
^eur tête, à forme double, effilant son museau,
Ilommence en crocodile et finit en oiseau.
Is ont le corps gonflé, les pattes étendues,
:t, de leurs ongles tors égratignant les nues,
jrands, petits, au hasard, péle-méle envolés,
Courbant les bois touff'us, rasant les flots salés,
^'abattent lourdement parmi les algues noires...
foute la légion couvre les promontoires;
3ela grouille et bruit sous les rameaux pendants,
It dans chaque buisson luisent des yeux ardents.
Cependant, sur les eaux, la béte au dos d'écaillé
i'arréte soupçonneuse et flaire la bataille :
son grand cou, ruisselant de l'écume des mers,
3omme un tronc d'arbre nu, se dresse dans les airs,
Bt les mille clameurs par la brise apportées
Font monter à sa peau des teintes irritées.
Pareille au vent qui passe à travers les roseaux,
son haleine sonore écarte ses naseaux;
Un sifflement aigu de sa gorge s'élance.
Mors, tout se confond, et la lutte commence,
3ù, parmi les abois et les glapissements.
Comme des grains de grêle, on entend par monients
Sonner les becs rugueux sur les écailles dures.
Les ailes frappent l'air avec de longs murmures.
Du cercle bruissant le reptile entouré
Promène autour de lui son regard effaré;
Il bondit sur les flots, il recule, il avance,
II fouette l'eau profonde avec sa queue immense,
Et se roule, et secoue, en ses vastes élans,
Tout le sombre troupeau qui s'attache à ses flancs.
Parfois il semble mort, et, comme une liane,
Laisse flotter son cou sur l'onde diaphane,
Puis relève soudain, par un jet furieux.
Sa tête de serpent qui sifile dans les cieux;
Rapide, inévitable, il saisit, sous les nues.
Entre ses longues dents leurs ailes étendues.
Prend les corps dans ses plis, ou, glissant par-dessous,
Du bout de son museau fouille leurs ventres mous.
L'espace retentit de plaintes enrouées;
Et, piquant le sommet des vagues remuées.
Le sang noir, goutte à goutte, éparpillé dans l'air,
De globules visqueux tache le golfe clair.
Mais comme au pied des monts, lorsque le vent d'orage
Écorche le sol dur et fait sur son passage
Onduler à longs flots les vallons sablonneux,
La poussière en roulant s'envole par les cieux
Et de ses tourbillons couvre au loin les campagnes,
Tel, du bord des marais et du flanc des montagnes,
Des buissons, des îlots, des ravins tortueux,
Monte l'essaim plus large et plus tumultueux :
Tous les becs sont tendus, avec leurs dents serrées;
Tous les doigts, allongeant leurs grifies acérées.
herchent les yeux du monstre et si, jusqu'à sa chair, écaille en quelque endroit laisse un chemin ouvert. : reptile, ébloui par cette multitude, imasse tout son corps et gonfle sa peau rude, jis, poussant vers le ciel un dernier sifflement, longe avec un bruit sourd dans l'abime écumant, îs bêtes, ça cl la, par la vague bercées, lottent, le ventre en l'air et les pattes dressées, u rampent en criant dans les algues du bord, indis que, sur les eaux qui palpitent encor, roisant de leurs yeux verts les glauques étincelles, is autres, alentour, font retentir leurs ailes :, du golfe au ciel bleu, tordent, en croassant, ;ur spirale sans fin qui va s'élargissant...
amme les airs sont doux! comme le ciel rayonne!
3ut tressaille à la fois ! tout fleurit ! tout bourgeonne
: des halliers épais s'échappe, par moments,
n long flot de parfums et de bourdonnements.
ans les rameaux touffus sonnent des voix nouvelles;
ir les immenses nids battent les grandes ailes;
: monde, enveloppé d'un sourire joyeux,
rluit au soleil clair, et la vie en tous lieux
:ale, adoucissant la rudesse des formes,
I pompe gigantesque et ses grâces énormes.
Tout est calme et splendidc, et porte la beauté
Dans sa force première et sa sérénité :
Le bananier puissant, qu'aucun souffle n'incline,
Sous l'ombre d'une feuille abrite une colline,
Et les lourds papillons d'azur et de carmin.
Au bord des grandes fleurs se posant en chemin,
Répandent avec bruit sur la mousse sauvage
Les calices profonds où tient l'eau d'un orage;
Partout Torchis vivace, à l'écorce monté.
Des antiques rameaux couvre la nudité;
Au tronc rugueux des pins flottent des grappes roses,
Et, secouant à l'air ses corolles écloses,
La liane se roule en cercles tortueux,
Tandis que, par endroits, un cycas monstrueux
Fait jaillir en bouquet, de ses bulbes ouvertes,
Des feuillages légers comme des plumes vertes.
Cependant l'araignée, au pied maigre qui fuit. Noire, épaisse, velue, attentive à tout bruit. D'une montagne à l'autre étend ses longues toiles. Où la rosée éclate en humides étoiles.
Et, l'aile embarrassée aux mailles des réseaux, Comme des moucherons, se prennent les oiseaux; Sur les sables luisant de baves argentées Des limaçons bossus, aux cornes dilatées, Se traînent lentement; les fourmis, en troupeaux, Par d'obliques sentiers gravissent les coteaux. Tirant avec effort vers leurs greniers en cônes La datte violette et les bananes jaunes;
PESTONS ET ASTRAGALES 12$
m$ le dôme plissé des larges champignons ormcnt les grands lézards et les caméléons; abeille au creux d'un cèdre a bâti ses cellules; ijx pointes des roseaux tremblent les libellules; illc essaims bruissants, qui prennent leur essor, )urbillonncnt dans l'air comme un nuage d'or; es roches de mica les cimes à facettes es des mornes granits font briller leurs paillettes; : la terre féconde, ouvrant son sein vermeil 1 pirer la vie et boire le soleil, . de place en place, à travers sa peau sombre, S os de marbre dur et ses veines sans nombre.
ai$, au-dessus des bois, l'un l'autre s'appclant, eux oiseaux d'écarlate, au vol étincelant, ; suivent dans les cieux, fendant avec leurs ailes c l'espace azuré les vagues éternelles, ib, glissant de la nue ainsi qu'un large éclair, abattent, à grand bruit, sous le feuillage vert : : cri rauque et perçant de leurs gorges gonflées ipire mollement en cascades roulc-es ; ;urs yeux ronds semblent d'or ; mille frissons joyeux )nt sur les sables fins palpiter leurs pieds bleus, ;, dans le tourbillon des ailes qui frémissent, ;urs becs impatients se cherchent et s'unissent, air est chaud, le ciel lourd ; de moment en moment, M buissons autour d'eux s'écartent lentement, ! l'on voit flamboyer leurs plumages superbes, smme un rouge incendie, entre les hautes herbes...
La nuit, comme une mer, s'étale dans les cieux.
Seul, le faîte indécis des bois silencieux
Se découpe, plus noir, sur l'immensité sombre;
Et la forme et le bruit vont s'efFaçant dans l'ombre..
Parfois, épanouie à l'horizon lointain.
Une étoile s'entr'ouvrc et se ferme soudain,
Et la terre, étouffant sous les ténèbres lourdes.
Soulève Son flanc large avec des rumeurs sourdes.
Pourtant une lueur, vague et douteuse encor,
Du firmament obscur vient effleurer le bord,
Et la lune d'argent, qui dans les ombres nage,
S'élève, par degrés, de nuage en nuage,
Faisant neiger au loin, comme des flocons blancs.
Sa lumière glacée aux reflets vacillants.
Qui sur les vallons creux et les grands promontoires
Palpite, en s'accrochant aux aspérités noires.
Comme un monde inconnu qui se dévoilerait,
Toute la plaine alors sous les cieux apparaît :
Pré large, où cent ruisseaux croisent leurs folles cours
Nénufars endormis sur le cresson des sources.
Etangs silencieux, tout hérissés de joncs,
Où les oiseaux pécheurs ont cessé leurs plongeons
Mais parmi les roseaux, dressant sa taille énorme
FESTOSS ET ASTRAGALES I27
it un rayon de lune cbauchc au loin la forme, ; bcte velue, et qui souffle toujours, nine gravement sur ses quatre pieds lourds : rinicrc foncée a des touffes profondes flottent à son dos comme de noires ondes; ;ctc est formidable; a chacun des côtes nbc une oreille large, en flocons argentés; imc un double croissant, deux défenses d'ivoire, mufle qui s'allonge écartant la peau noire, ordcnt vers les cieux, et, pendue en avant, rompe monstrueuse oscille dans le vent ; gros ventre, fouetté par les herbes humides, i la brise qui passe ondule avec des rides, 'ombre de son corps tremble sur ki gazons, dis que, se courbant aux vastes horizons, des collines lointaines ^ lu difforme accroupi dans les plaines.
X une nuit tranquille où la nature dort.
t à coup, réveillé par quelque vent plus fort,
nonstre se remue et roidit, dans la brume,
frayante lonj^ucur de sa trompe qui fume;
i son cri large et dur, qui traverse les airs,
ouïe, en mugissant, par les vallons déserts.
entend à ce bruit, dans les ' ' auvages,
>iter mollement les vastes n.
les lézards glacés et les lourds pélicans
it sous leur ventre épais sonner l'eau des étangs.
128 FHSTOXS ET ASTRAGALES
Le monstre beugle encor : soudain, battant des ailes, Mille oiseaux inquiets sortent des buissons frêles; Ils viennent alentour, par le somme engourdis, Heurter leur vol aveugle à ses flancs arrondis. Tout se lève à la fois dans les clairières sombres; Et, sur le bord du ciel passant comme des ombres, Là-bas des cerfs géants, aux bois démesurés, Dans le brouillard douteux bondissent effarés...
Voilà que s'éveillant, sous les étoiles pâles, L'horizon montueux tremble par intervalles; Et les mornes coteaux, de leur base arrachés, Se suivent lentement parmi les joncs penchés... La plaine sous leur poids s'ébranle tout entière; On dirait des pieds lourds qui marchent sur la terre Et qui frappent ensemble à coups multipliés... L'eau jaillit des marais, et les bambous, plies Comme sous un grand vent, craquent par les campagn Elle vient! elle vient! la troupe des montagnes!... Et dans les longs détours du sombre défilé Chaque cime est vivante, et les monts ont beuglé 1
O mondes disparus! ô siècles! ô ruines!... Comme le voyageur au versant des collines S'arrête, et voit sous lui s'allonger à la fois Les vallons frémissants, les fleuves et les bois.
kicncc universelle, immuable pensée, ^ vos plus fiers sommets mon amc s'est bercée, ■t, cherchant du passe les chemins inconnus, >ur vos rochers glissants j'ai posé mes pieds nus!
'ai vu, j'ai vu sous moi, comme une mer qui passo, <a vie aux mille bonds se rouler dans l'espace, :t, ruisselants cncor des baisers maternels, fous les mondes sortir de ses flots éternels. iu choc des océans, aux éclats du tonnerre, ^'ctre tumultueux étrcignait la matière, fandis que, partageant les générations, -es déluges tombaient sur les créations.
route forme s'en va; rien ne périt, les choses îont comme un sable mou sous le reflux des causes; .a matière mobile, en proie au changement, )ans l'espace infini flotte éternellement; -a mort est un sommeil, où, par des lois profondes, -'être jaillit plus beau du fumier des vieux mondes; fout monte ainsi, tout marche au but mystérieux, :t ce néant d'un jour, qui s'éule à nos yeux, ^est que la chrysalide, aux invisibles trames, D'où sortiront demain les ailes et les âmes.
lomme nti i^-crmc fatal par la vague apporte,
Ui bord di i grandes eaux quand l'homme fut i. tJ.
1 roula, vagissant, sur la plage inconnue.
-a pluie aux flots glacés inondait s.» peau nue,
Et la foudre sonore, en passant dans les airs, Frappait son large front de ses rouges éclairs; Les fleuves gémissaient dans les vastes campagne^ Les animaux hurlaient au sommet des montagnes;] Parfois le ciel immense, éteignant son flambeau, Sur son sein haletant pesait comme un tombeau, Et tout auprès de lui, tels que des geôliers sombres Les éléments grondaient dans le gouff"re des ombresj Tandis qu'à l'horizon noir et silencieux Des astres palpitants s'ouvraient comme des yeux. Il se traîna d'abord sous les forêts désertes, Dont les dômes flottaient comme des tentes vertes] Puis, quand la faim première aboya dans ses flancs, De l'yeuse sauvage il secoua les glands. Arrachant aux bambous la liane en spirales, Il serra sous ses pieds l'écorce des sandales. Et, pour tout vêtement, sur son dos large et fort Attacha des grands bœufs la peau fumante encor. Il s'étendait, la nuit, sous les cavernes creuses. Là, durant le frisson des heures ténébreuses, Peuplant de son effroi l'immensité des cieux. Dans le bois et la pierre il se tailla des dieux. Fit couler sur leur corps la graisse des génisses. Et, tout noircis déjà du feu des sacrifices, Les prit pour compagnons de ses rudes travaux Quand sur le flanc des monts il poussa ses troupeaux. Longtemps, pasteur nomade, il marcha par le monde, Déployant au soleil sa maison vagabonde, Tandis qu'à ses côtés les chameaux, à genoux,
ans la citerne fraîche allongeaient leur col roux, jrsquc b nuit bleuâtre avait tendu ses voiles, sui%'ait par les cicux le troupeau des étoiles, : dans sa langue étrange, aux sons rauques encor, ■-m de ses béliers nommait les astres d'or... ., au bruit lointain des ondes cadencées, intant battre en son cœur l'aile de ses pensées, " ; éveillant sous son souffle amoureux
ique endormie au fond des roseaux creux. se penchait parfois sur la berge des rives, • le sable fin de lignes fugitives, igue et les vents emportaient par lambeaux écriture mêlée aux traces des oiseaux.
D jour, il s'arrêta, secouant sur le monde 1 poudre et l.i sueur de sa course inféconde, , dans la liberté de son droit souverain, itit sa tente en marbre et ses dieux en airain, fit monter ainsi jusqu'aux régions pures I formidable orgueil de ses architectures; les astres, passant sous les chapiteaux lourds, >mme de blancs oiseaux, planaient au front des tours, i cité, fourmillante et de tumulte pleine,
' '!! mur la montagne et la plaine;
ut captif, le fleuve aux mille bonds tordit écumcux sous l'arche des grands ponts, •it les flots rebelles, , , 'oyant leurs ailes...
partit avec eux, par la brise emporté;
Seul, perdu dans la brume et dans l'immensité, Il visita les mers en prestiges fécondes. Les îlots merveilleux qui flottent sur les ondes, La sirène chanteuse, et les monstres marins Dont les naseaux bruyants sont hérissés de crins.
Il entendit alors dans sa force superbe Hennir les passions, comme un troupeau dans l'herbe, Et son cœur qui palpite, enflé de sang vermeil, Sentit descendre en lui les flammes du soleil ; Il aima les tambours, les clairons, les cymbales, La bataille emportée au dos blanc des cavales. L'assaut qui monte aux murs avec ses doigts sanglants, Les peuples écrasés sous les palais croulants, Et la mêlée ardente, aux étreintes si fortes Que la terre oscilla sous le pied des cohortes Et que l'explosion de l'humaine fureur Des vastes océans étoufta la clameur...
Le monde était vaincu, le ciel restait eo«ore : Comme le bûcheron, dans la forêt sonore, Fait rouler à ses pieds les chênes monstrueux, Une hache à la main, l'homme émonda ses dieux. L'idole, chancelant sous les secousses fortes, Vit crouler ses bras lourds tels que des branches mortes, Et ses dents de granit, rouges de sang humain. Comme des glands tombés, jonchèrent le chemin. La Peur aux yeux béants, pâle fille des ombres, S'échappa pour toujours des sanctuaires sombres.
:t l'Homme, offrant son culte aux molles voluptés, ie refléta lui-même en ses divinités.
jt fut le temps heureux des blanches colonnades, J sonnait sur les monts l'évohé des mcnades .• l'artiste grec, sous son marteau pieux, )u marbre étincclant faisait jaillir des dieux, religion, soumise et désarmée, ans la grâce humaine à jamais enfermée, •t le poète, ému par les rythmes divers, •it un Olympe entier du trop-plein de ses vers, liais ces divinités, que la raison assiège, •ondirent sur l'autel comme des blocs de neige, lîc laissant après soi, parmi les nations, iue la froideur du dogme et des abstractions, bientôt, désabusé des antiques sagesses, <'homme endormit son âme au roulis des ivresses, ;l sur des couches d'or, parmi les bateleurs, *it trôner son ennui tout couronné de fleurs : 'ormidables festins, où les peuples esclaves :n cadence funèbre agitaient leurs entraves, iund la prostituée, une patèrc aux doigts, iuvait les pleurs du monde a la table des rois. .X5 grands cirques lointains, où beuglaient les chairs vives, envoyaient des clameurs jusqu'au lit des convives, :t, mclt"c aux parfums du banquet frémissant, *arfois, comme un vent chaud, passait l'odeur du sang.
rest alors que, penché sur sa débauche sale, .'hoiuiuc vuuut sou âme aux pavés de la salle
Et dans les passions se vautra sans pudeur, Comme débarrassé du fardeau de son cœur. La pâle humanité, dans sa stupeur immonde, Sans courage et sans foi, s'accroupit sur le monde, Étalant au soleil toutes ses nudités, Telle qu'un lépreux maigre aux portes des cités. L'espoir était tombé dans les coeurs en ruines, Les sages, impuissants, reniaient les doctrines, Et l'univers, fétide ainsi qu'un mauvais lieu. Ne put être Lavé que par le sang d'un Dieu.
Sous le gibet sacré d'où la lumière tombe. L'homme, tout ébloui, se dressa dans sa tombe, Et, le regard fixé sur les sommets lointains. Traînant comme un linceul sa robe des festins, Il marcha vers le jour. Les pierres inégales Mordirent ses pieds blancs à travers ses sandales, Et, du passé profane expiant la douceur, Il sua, comme Dieu, sa sanglante sueur; Il broya sous le fer, il tordit dans les flammes Sa chair, humide encor des voluptés infâmes, Et, de sa main luisante arrachant les anneaux. Livra ses ongles vifs aux pinces des bourreaux. Pour la première fois, sa pensée agrandie Comprit l'enivrement des pleurs, la mélodie Des sanglots éternels, et, comme en un bain fort Martyr voluptueux, il plongea dans la mort. La Mort!... il se pâma dans ses caresses rudes, Sur son grabat d'ermite, au fond des solitudes;
; un dernier espoir, il la vit tour à tour, i rcvcs la nuit, dans ses pcnscrs le jour, , pour hâter le temps des promesses meilleures, t dans SCS doigts osseux le sablier des heures.
rfois, de la montagne il descendait pieds nus, it la loi nouvelle aux peuples inconnus: rriers s'arrêtaient au fort de la bataille,
chef aux longs cheveux courbait sa haute taille, se sur le monde, avec ses bras ouverts du urand supplice abrita l'univers.
I vil naître bientôt, tels qu'une aube alLiblie, 9 siècles pleins de brume et de mélancolie, i seule au fond des cœurs la foi veillait encor, sous les arceaux tremble une lampe d'or. .., .V bourdonnement des longues sonneries I peuples enfantins berçaient leurs rêveries, . déposant au seuil tout souvenir mortel,
-'lisaient leur imc aux parfums de l'autel, lu jour douteux qui dans les cathédrales mbc des vitraux peints sur le granit des dallc*s, '^' :he Vérité n'arrivait aux esprits
ivcrs la loi sainte et les dogmes écrits, Cuscute sans fin, baigne d'éclairs mystiques, !it des formes fantastiques...
.1 d'air, l'Homme étoutîa d'ennui, repoussant le dieu qui s'attachait à lui, temple à deux battants ouvrit les portes sombres :
Un flot blcLi de soleil illumina les ombres; Et, debout sur le seuil, jetant au loin ses yeux, Il but à pleins poumons le vent libre des cieux. Le monde bruissait comme un essaim d'abeilles, L'avenir se levait dans des teintes vermeilles.., II s'élança d'un bond vers les destins nouveaux : Là, préludant sans peur à ses rudes travaux, Il brisa pour toujours les croyances bénies Sous le marteau fatal des grandes ironies. Et sa rébellion, comme un vent furieux. Emporta dans l'oubli le dernier de ses dieux. Pareil au noir mineur qui marche sous la terre, L'Homme accrocha sa lampe au fond de tout mystèl Et, pour trouver le mot du Fatum souverain. Il fit passer le monde à son creuset d'airain : Ses fourneaux, où, la nuit, grinçaient des feux sonores, Allumaient tout à coup de lugubres aurores, Tandis qu'on entendait, dans l'ombre des cités. Râler entre ses bras les éléments domptés. Alors, sur ton sein nu posant sa main brutale. Nature, il déchira ta robe virginale!
Sentinelle immobile au bord des cieux profonds. Épiant le chemin des astres vagabonds. Du bout de son compas, sur les nocturnes voiles. Comme des papillons, il piqua les étoiles; Puis, un jour qu'il rêvait, penché sur les flots verts Il crut voir dans la brume un second univers. Et tira, tout joyeux, de la vague féconde Son filet ruisselant où s'était pris un monde.
Ihaquc heure eut sa conquête et son but glorieux : A foudre le gênait, il l'arracha des cieux! 1 en fit la colombe aux messages fidèles, )iii prit SCS volontés sous le feu de ses ailes; X grand fleuve, oublieux des loisirs nonchalants, ourna sa meule lourde aux rouages sifHants; [t la flamme rapide, à son char attelée, )'un hennissement clair éveillant la vallée, lus loin que la montagne et que l'horizon bleu, hns un nuage épais l'emporta comme un dieu !
.'homme connut sa force, et, secouant ses chaînes, .1 le cri joyeux des libcrté-s humaines, les débris du temple écrasa les pavois, >t, pesant dans sa main la couronne des rois, lur la poudre du sol que son sang a trempée I écrivit ses droits du bout de son cpée, [t pour juger sa cause évoqua sans remords, Linsi qu'un grand sénat, l'ombre des siècles morts. 1 fut libre, il fut maître. O misère! ô déniencc! lercle mystérieux qui toujours recommence! ^oilà que, maintenant, vieillard au front pili, )ans la satiété de son oeuvre accompli, Moyé sous le fardeau de ses six mille années, I s'arrête, inquiet, au bord des destinées!... la raison l'épouvante et sa croyance a fui ! lous le soleil qui baisse il marche sans appui, :t son ime débile, où l'espérance est morte, lomme un vaisseau perdu, flotte au vent qui l'emporte
Seul, le sage est debout, au seuil de sa maison,
Et d'un long regard triste il cherche à l'horizon
S'il ne voit pas venir, du côté de la terre,
Le dernier ouragan plein du dernier tonnerre.
Déjà, sentant le jour de ses convulsions,
Le vieux chaos mugit sous les créations;
La nature en travail écume dans sa chaîne.
Et le vent inconnu qui souffle de la plaine,
Comme ce cri d'adieu que l'Egypte rêva,
Passe sur les cités, disant : « L'homme s'en va!... »
C'est le commencement de la grande agonie ! Mourons ! Les temps sont clos et la tâche est finie. Montez tous à la fois, océans irrités ! Astres, détachez-vous des cieux épouvantés! Et vous, formes de l'être à jamais disparues. Gigantesques débris que heurtaient les charrues. Pressez-vous sous la terre, et dans vos lits poudreux Faites-nous une place, ô frères monstrueux!...
Tout ce qui fut la terre a disparu dans l'onde; Les grands flots ont roulé sur le sommet des monts, Et le vieux lit des mers, où germe un autre monde, Sous le soleil nouveau sèche ses noirs limons.
es peuples qui vivaient les clameurs sont éteintes; D bruit mystérieux frissonne dans les airs; «îtcrnel océan, de ses molles étreintes, iresse le berceau du naissant univers.
es de h tombe immense où dort la race humaine, lerchant dans les débris un nid pour ses amours, i Nature s'éveille, impassible et sereine, le Temps sans pitié recommence les jours!
J ncnufar, le soleil iir.iv.obile c l'air entr'ouvre sa beauté,
son calice d'or fait dans l'azur tranquille
>niber la transparence et la sérénité.
lumière en tous lieux semble une eau qui circule, s contours sont noyés dans les rayonnements,
le jour sans nuage est comme un crépuscule, force de splendeurs et d'éblouissemcnts.
r le monde enivré glisse une haleine chaude; I dirait qu'on entend, au réveil matinal, land les bois font vibrer leurs feuilles d'émeraude, nner joyeusement des notes de cristal.
!Scarboucle flamboie aux crêtes des collines,
li sont couverts; des ravines,
>r et (k diamants poudre les gazons verts.
Le fleuve diaphane, où boivent les gazelles, Comme un souffle subtil effleure les roseaux, Et son lit de topaze, aux blondes étincelles. Semble un feu pétillant qui brûle sous les eaux.
O splendide univers qu'ont rêvé les vieux âges ! Le monde a; fait un pas, tout ensemble a monté; L'être, comme un oiseau, plus libre dans ses cages. Jette au soleil levant un cri de volupté!...
L'arbre frémit d'amour sous son écorce grise;
La sève a, comme un sang, des battements joyeux;
Et, répétant le mot apporté par la brise,
Les feuillages émus chuchotent dans les cieux.
Des prés, des ruisseaux verts, des corolles écloses Les arômes flottants s'échappent à la fois; Dans les parfums épais monte l'âme des choses, L'air s'emplit de rumeurs et de confuses voix.
Entr'ouvrant leurs yeux d'or, mille fleurs éveillées Regardent doucement à travers les buissons. Pendant que les oiseaux, sous les branches mouillées, Pour le maître attendu commencent leurs chansons.
Il vient dans la lumière! il vient dans l'harmonie! A l'horizon lointain sa grande ombre a passé; Et, le sentant venir, la terre rajeunie Tremble comme la vier2;e au bruit du fiancé!
[1 bondit sur les monts, tel qu'un chamois rapide;
Q nage dans l'azur, aux grands aigles mêlé;
; relie au fond du fleuve, et sa forme splcndide 4 travers les flotb connue un ciel étoile.
e est pareil à la mer sans tempêtes; lieux de ses lèvres a fui, Et, comme la crinière ardente des comètes. Ses cheveux flamboyants traînent derrière lui.
Mir ton aile, 6 Désir, il franchit la distance; Jn regard de ses yeux perce l'immensité; [1 a l'instinct sublime et la sagesse immense, >a force est dans sa grâce et dans s.i volonté.
K l'être universel il va trempant sa Me, >es sens multipliés font son esprit meilleur, Et le débordement de son âme ravie Hetournc en flots d'amour au monde extérieur.
D Terre ! il a compris tes clameurs éternelles, [1 sait quels mots profonds tu caches ici-bas Sous ce langage obscur des choses naturelles ^'avec SCS sens grossiers l'homme n'entendait pas.
[I marche, comme un roi, par les belles campagnes, liiontre aux daims haletants les ruisseaux écartés, Fait un signe à l'abeille, ou va sur les montagnes [lalmer le grand combat des lions irrités;
Il a pour compagnons dos animaux superbes Qui sur les sables fins suivent ses pas aimés, Et la petite fleur se hausse dans les herbes Pour lui dire en passant ses rêves embaumes.
Le monde est son ami, n'étant pas son esclave:
Des éléments jaloux la colère s'endort;
Sur le cratère obscur où glapissait la lave.
Des essaims bourdonnants tournent en cercles d'or;
Les troupeaux, répandus dans les grands pâturages, Du maître inassouvi ne craignent plus la faim; Seul, le souffle du soir, agitant les feuillages. Fait tomber les fruits mûrs aux gazons du chemin.
De lumière et d'amour la vie est altérée : Joyeuse, elle s'assoit à son banquet vermeil, Et dans le bleu saphir de la coupe éthérée Boit, comme un miel divin, les rayons du soleil.
Salut ! être nouveau ! génie ! intelligence ! Forme supérieure, où le dieu peut tenir! Anneau mystérieux de cette chaîne immense Qui va du monde antique aux siècles à venir!
A toi les grands secrets qui, dans l'ombre et le vide, Échappaient, comme un rêve, à l'Homme épouvanté! A toi les doux pensers glissant au front limpide, Comme des cygnes blancs sur un lac argenté I
FESTOKS ET ASTRAGALES I43
toi les bois touffus, les coteaux, les vallées, tout ce qu'on regrette avec de vains efforts, Tsquc le souvenir des heures écoulées, travers les tombeaux, filtre au cœur froid des morts !
n'est pas le vent seul, quand montent les marées, li se lamente ainsi dans les goémons verts; »t l'éternel sanglot des races éplorées 1 Mt la plainte de l'Homme englouti sous les mers !
oute CCS clameurs de l'océan sans bornes li raconte .1 \.\ nuit ses épouvantcments;
iiiras un jour, quand sur les grèves mornes