LUI
A une jeune Fille
(iraduit d'Anacréon)
La fille de Tantale, en sa forme nouvelle, Sur les bords phrygiens devint pierre, dit-on; Et les dieux ont donné le vol de l'hirondelle A la fille de Pandion.
Qjae je sois ton miroir, pour que vers moi sans cesse Tu penches ton beau front orne par les Amours! Que je sois ta tunique, 6 ma blanche maîtresse, Pour que tu me portes toujours 1
Que je sois dans ton bain l'onde pure et choisie, Pour presser ton beau corps dans mes plis amoureux ! Qiic je sois le parfum, que je sois l'ambroisie. Pour embaumer tes longs cheveux !
Que je sois le collier qui sur ton sein ruisselle 1 Le lien de ta gorge aux suaves appas!
Qixc je sois seulement ta sandale, 0 ma belle, Pour être foulé sous tes pas!
La Mlle du F o s s o v e u r
J'adore à présent l'héritière Du vieux fossoyeur aux bras noirs; Je suis fidèle, tous les soirs, Au rendez-vous du cimetière.
Toc ! toc 1 toc I on entend le bruit Du vieux qui bêche dans la nuit.
412 DERNIURES CHANSONS
Avec sa tresse qui retombe,
Ses yeux clairs et ses blanches dents,
La belle pousse là dedans
Comme un rosier sur une tombe.
Toc! toc! toc! on entend le bruit Du vieux qui bêche dans la nuit.
Ah! la follette, la follette.
Qui, faisant la nique au curé, Emporte le Dies ira Dans son cri joyeux d'alouette!
Toc! toc! toc! on entend le bruit Du vieux qui bêche dans la nuit.
C'est sous la terre une querelle Chaque fois qu'elle prend son vol :
Les croix de fer sortant du sol Semblent des bras, tendus pour elle.
Toc! toc! toc! on entend le bruit Du vieux qui bêche dans la nuit.
Souvent même dans l'ombre brune, Tout le long des chemins sablés.
On voit, tels que des cœurs troublés, Les tombeaux battre sous la lune.
Toc ! toc ! toc ! on entend le bruit Du vieux qui bêche dans la nuit.
Quand l'enfant, qui saute et qui piaffe. Va du « bon père * au * bon époux, * Tout marbre, comme un billet doux.
Veut lui glisser son épitaphe.
Toc! toc! toc! on entend le bruit Du vieux qui bêche dans la nuit.
En rêvant )e marche près d'elle :
— « C'est la voisine, n'est-ce pas.
Dont on creuse le trou la-bas?
— Moi je t'aime! » répond la belle.
Toc ! toc ! toc ! on entend le bruit Du vieux qui bêche dans la nuit.
Mais déjà les morts en suairc Vont après nous, à pas furtifs:
Je vois rôder entre les ifs Ces roquentins de l'ossuaire.
Toc! tocl toc! on entend le bruit Du vieux qui bêche dans la nuit.
— I Mets tes bras à mon cou, mignonne ! Ils ont eu ce que nous avons;
Nous qui vivons, nous qui vivons, Embrassons-uous, la vie est bonne 1
Tocl toc! toc! on entend le bruit Du vieux qui bcchc dans la nuit.
414 DtRNll-RES CHANSONS
« Nos baisers, en ces lieux funèbres, Pleins d'une large volupté, Jusqu'au fond de l'éternité Retentissent dans les ténèbres.
Toc! toc! toc! on entend le bruit Du vieux qui bêche dans la nuit.
« Un jour — bientôt — quand? — je l'ignore, A quatre pas de ta maison J'irai dormir sous le gazon...
due tu seras charmante encore 1
Toc ! toc ! toc ! on entend le bruit Du vieux qui bêche dans la nuit.
« Ce jour-là, ce jour-là, ma belle, Au lieu d'œillet et de lilas, Mon bouquet d'amoureux, hélas!
Sera fait de jaune immortelle.
Toc! toc! toc! on entend le bruit Du vieux qui bêche dans la nuit.
«A l'heure où, selon nos coutumes, La maîtresse attendait l'amant.
Je me mêlerai tristement Au troupeau des galants posthumes.
Toc! toc! toc! on entend le bruit Du vieux qui bêche dans la nuit.
« Qpclquc autre aura ta foi complète; Je te suivrai comme eux, ce soir, Et tu t'amuseras à voir Les soubresauts de mon squelette! »
Toc ! toc ! toc ! on entend le bruit Du vieux qui boche dans la nuit.
Abrutissement
Les hommes sont si mauvais Qye, sans pleurer, je m'en vais
Du monde.
Pour la haine ou l'amitié Je n'ai plus qu'une pitié
Profoiulc.
Au point de nous cnipc^tor.
Chaque jour on voit monter
Les fanges.
Dans mon désespoir fougueux.
Je ne crois pas plus aux gueux
Qji'aux anges.
J'ai souffert tant de tourments, J'ai connu tant de serments
Frivoles, Que j'évite avec grand soin, Amour, les lieux où de loin
Tu voles !
Las d'aller, les bras pendants, Des noirs coquins aux pédants
Moroses, J'ai placé tout mon orgueil A planter près de mon seuil
Des roses.
Je mange et je dors en chien.
Plus rien de noble et plus rien
D'austère !
Comme d'un cruchon fêlé, Mon esprit s'en est allé
Par terre.
Tout d'ailleurs, en ce séjour.
Suit le maître, et par amour
L'imite ; Et la nature a lutté Avec ma stupidité
D'ermite :
Les arbres de mon jardin Penchent d'un air anodin Leurs têtes,
D E R N' I è R F, s CHANSONS
Et les bêtes dans ma cour Deviennent de jour en jour Plus bctcs.
Juin i86y.
Sî