‹ Festons et astragales. Melaenis. Dernières chansonsChapitre 19 sur 23 · I.cs gens en riront, mais qu'importe · texte numérisé non relu

I.cs gens en riront, mais qu'importe

Mes vers mis de cette façon Peuvent scr\'ir de paillasson :

« Essuyez vos pieds à la porte I •

L'Amour noir

Filles de Jupiter, vierges aux longues tresses, [

Je dirai de Vulcain les antiques détresses, Et quel bâtard céleste arriva le premier Avant l'enflint Amour et le filet d'acier.

Quand Vénus au dieu Mars, sous les pins de Sicile,

Pour la première fois fut pliante et facile,

Le boiteux immortel, le forgeron divin

Jura — les dieux puissants ne jurent pas en vain —

Que sa vengea<ice atroce et fatale à connaître

Écraserait d'un coup l'enfant encore à naître.

Et qu'il imiterait, pour ce fils odieux,

Saturne aux dents de fer, dévorateur des dieux.

Pliébus l'avait instruit, Phébus qui tout éclaire.

Mais l'époux dans son cœur enferma sa colère; Et quand, le soir, coupable et le visage en feu, La déesse rentra dans la forge du dieu, Elle le vit de loin, qui, selon sa coutume. Domptait les durs métaux, penché sur son enclume. Et qui, — jusqu'à la fin sûr de se contenir, — Sans un nuage au front, la regardait venir.

Ce fut aux profondeurs d'un antre solitaire

Qu'enfanta, loin du jour, la divine adultère,

l'andis que les Sylvains et les vierges des bois

Chantaient à l'unisson pour étouffer sa voix.

Cependant, par les monts et les vastes prairies,

Comme un lion qui rôde autour des bergeries.

Le dieu, le dieu jaloux, qui sait le temps venu,

Tâche à surprendre un cri de l'enfant inconnu.

Un faune aux pieds fourchus et dont la voix chevrote

L'avait, tout vagissant, emporté dans sa grotte.

L'entrée en était basse et peu facile à voir;

Un lierre la couvrait de son feuillage noir,

Et, comme des lutteurs mêlant leurs bras énormes,

Cent arbres tortueux, entrelacés, difformes.

Gardiens du seuil, abri des corbeaux croassants.

En dérobaient l'approche au regard des passants.

Cinq ans, l'enfant vécut près du faune; les chèvres

D'elles-mêmes portaient leur tétine à ses lèvres;

La vigne en verts festons, sur le bord des chemins,

Penchait sa grappe lourde au niveau de ses mains;

Et les abeilles d'or, formant de longues chaînes,

Le guidaient, à grand bruit, jusqu'au creux des vieux chênes.

Puis il connut les dons de l'innocente paix,

La danse des Sylvains sous les halliers épais,

Les tambours grelottants, la flûte aux roseaux lisses.

Tous les jeux, et parfois, — l'enfance a ses malices, —

Quand midi tout en flamme invitait au sommeil,

Pour un nid de colombe ou pour un fruit vermeil.

De leurs antres secrets sachant les avenues,

Le traître au chèvre-pieds livrait les nymphes nues; Le vieux faune en riait dans sa barbe; et parfois On entendait un bruit sinistre dans les bois, — Bruit lointain, bruit profond, qui venait de la terre; Et l'enfant s'arrêtait dans son jeu solitaire; Et le faune disait, en frissonnant aussi : « O mon fils adoré, si tu sortais d'ici!... Si tu quittais nos bois !... Reste sous nos bois sombres, Où les pins sourcilleux te couvrent de leurs ombres ! » Mais l'enfant, malgré lui, rentrant à petits pas. Songeait à ce bruit sourd qu'on entendait là-bas, Curieux, et mêlant dans son âme interdite L'audace de son père aux langueurs d'Aphrodite.

Impatient du joug où la peur le soumet,

Seul, furtif, une nuit que le faune dormait,

Il quitta l'antre obscur, et, sans un guide au monde,

S'en alla, tout petit, par la forêt profonde,

Si léger sous les bois et respirant si bas

Qtie les oiseaux couchés ne se réveillaient pas.

Son pied nu, son pied blanc, dans ses vives secousses,

Comme un éclair qui passe, éclatait sur les mousses,

Quand, pareil au nageur qui rame avec ses mains.

Le dieu fendait le flot des halliers sans chemins.

Tantôt, sans s'arrêter, la lune qui voyage

D'un regard nonchalant sondait le noir feuillage;

Tantôt, couvrant les pins de ses voiles plus lourds,

La nuit redescendait implacable, — et toujours,

Comme un appel lointain, comme un rendez-vous sornl

DI. KNIhRES CHANSONS 345

Le grand bruit inconnu retentissait dans lonibre. Mais déjà, des buissons s'échappant par milliers, Les daims, les loups chenus, les renards familiers, Ht le lézard jaunâtre et la couleuvre bleue. Suivaient l'enfant céleste, en remuant la queue.

Or le bruit rappelait, plus clair à chaque pas, Le choc de cent f^uerriers que l'on ne voyait pas.

Soudain, derrière un mont qui penchait sur la route. Une chose effrayante apparut, — une voûte Morne, affreuse, insondable et se tordant au bord. Avec des jets de pourpre et des pâleurs de mort; Un nuage montait, ondoyant et farouche, Comme si la montagne, ouvrant sa large bouche, Lût vomi vers les dieux tout l'Lnfer; — et c'était De cette bouche-là que ce grand bruit sortait.

Les animaux, frappés d'une terreur profonde, Avaient fui. L'enfant seul vers la voûte qui gronde, Lntre les rocs fumeux se perdant à moitié, Marcha, la tête haute, et fernje sur son pié; Ht ce qu'il aperçut dans la caverne austère, Nul ne l'a vu, de ceux qui vivent sur la terre.

Au plu« profond de l'antre, éclatant, furieux. Kl qu'un soleil sinistre enchaîné par les cieux. Un brasier formidable, aux vigueurs éternelles, l'iamboyait; — et, du gouffre horribles sentinelles,

Vingt géants soucieux qui portaient à leur front

Un œil, comme la lune, immobile et tout rond,

Dans le tressaillement de la flamme qui bouge

Apparaissaient — au loin, noirs sur le foyer rouge.

Ainsi que d'une éponge, ornement de la mer,

On voit, en la pressant, sortir le flot amer,

Vingt marteaux étaient là qui faisaient, sur l'enclume,

Du fer gorgé de feu jaillir l'ardente écume;

On entendait parfois, à quelque coin obscur,

Sifiler, comme un serpent, la scie aux dents d'azur,

Ou rugir, indigné, dans sa cuve ordinaire,

Le soufre en fusion qui sera le tonnerre.

Épouvantable ruche et ténébreux essaim...

L'enfant eut peur, un cri s'échappa de son sein.

A ce cri frais et pur, dans la caverne sourde

Les sombres travailleurs, tournant leur tête lourde,

Sur le milieu du seuil virent, tout pâle encor.

Le petit dieu couvert de ses longs cheveux d'or,

Comme un rayon du ciel tombé dans la fournaise.

Comme un souffle des monts plein d'une odeur de fraise,

Comme un printemps fleuri qui les venait charmer.

« du'il est beau !..,» — les plus forts savent le mieux aimer -

« Q.u'il est beau !... » disaient-ils; et dans l'antre qui fume

Les marteaux oubliés s'endormaient sur l'enclume,

Et ce o:rand bruit de forge entendu dans les bois

S'interrompit, alors, pour la première fois.

Ce furent des éclats de joie involontaire,

Des chansons de nourrice à secouer la terre.

Quand l'enfant, déjà fait à leurs fronts surhumains,

Dr.RN'ILRF.S CHANSONS 347

Passa de l'un à l'autre, entre leurs larges mains. Ils touchaient, enivrés de sa candeur divine, Ses sourcils délicats, ses cheveux, sa peau fine Et ses membres pareils à de frêles roseaux. Avec les peurs qu'on a pour les petits oiseaux. Puis, de ce même airain dont les foudres sont faites, Ils forgeaient des anneaux et des colliers de fêtes. Cent jouets monstrueux dont ils couvraient l'enfant, Et tous poussaient, en chœur, un rire triomphant A le voir, raidissant la douceur de ses formes, Chanceler sous le poids de ces hochets énormes.

Vulcain parut au seuil.

Q.uand, par un soir d'été, Au bas d'un mont, non loin d'une antique cité. Le char des moissonneurs s'arrête, lourd de gerbes. Les propos familiers, le rire aux dents superbes. Eclatent, les pieds nus frappent le vert gazon; Tout à coup un point sombre a taché l'horizon, Des nuages errants le groupe se rassemble, La cime des forêts palpite, le sol tremble. Et les jeux et les cris tombent tous à la fois. Pour écouter des cicux rouler la grande voix.

Ainsi tonna le maître, emporté dans sa rage :

» Forgerons malappris! ouvriers sans courage! Cœurs de cerf I... à quoi bon ces fourneaux allumés,

Et ces fleuves de feu, sous la terre enfermés,

Qui des monts éternels brisent la rude écorce,

Si le marteau trop lourd pèse à vos bras sans force.

Ou si vous dédaignez pour de futiles jeux

L'amour des durs métaux, grave et profond comme euj

Songez-vous qu'ici-bas l'homme au cœur sanguinaire

Ne reconnaît le ciel qu'au bruit de son tonnerre.

Et que des vieux Titans on verrait le retour

Si nous laissions les dieux désarmés un seul jour?

J'ai suivi ces combats; j'en ai su les audaces,

Au sang des immortels pleuvant dans les espaces,

Quand déjà Pélion se levait sur Ossa!

Jupiter tint de moi la foudre qu'il lança,

Car c'est sur ma vertu que l'Olympe repose I

Assis, la coupe en main, dans une molle pose,

Les dieux ne songent guère aux armes qu'il leur faut

Seul, je travaille en bas, quand ils boivent en haut ! »

Les géants consternés l'écoutaient en silence. Soudain, de sa poitrine un cri rauque s'élance, Un rire impétueux, convulsif, étouffant ; II sentit là sa proie, il avait vu l'enfant, Et ce rire, inconnu dans l'antre séculaire, Était plus effroyable encor que sa colère.

Enfin, les bras levés et le regard en feu :

« Soyez bénis sept fois, habitants du ciel bleu 1 Quel qu'ait été mon zèle, aux époques passées.

I) r. R N li. R i: s c ir A N s o N s 349

DUS acquittez d'un coup les dettes amassées I : toi, plus que nous tous immuable et serein, icu caché, dieu puissant, dont le temple est d'airain,

te rends grâce, 6 Sort!... ton arrêt salutaire vrc à l'époux blessé le fils de l'adultère!

vous, durs comp.igiions que j'aime tant a voir, igantesques enfants de la Terre au flanc noir, ir nos travaux communs, frères, je vous adjure 'être témoins d'un dieu qui venge son injure! »

ces mots, écartant les Cyclopes troublés, prit l'enfant divin par ses cheveux boudés, frémit, au dedans, d'une douleur amèrc les voir doux et blonds, comme ceux de sa mère.

Insensé ! cria-t-il en le poussant plus fort,

.1 n'es pas assez dieu pour afl"rontcr la mort !

-lui qui d'un seul geste ébranle THnipyréc,

: fils prédestiné, sorti des flancs de Khée,

: serait pas le roi de la Terre et des Cicux,

1 n'avait de Saturne évité les grands yeux

1 c.ichant sa faiblesse au fond d'un noir repaire;

: crois-tu donc plus fort, issu d'un moindre père?

u'il accoure .à ta voix!... » — L'enfant épouvanté

nglotait. — « Q^'il arrive, à vingt chevaux porté !

n empire ici-bas est fait de violences :

a les javelots, les carquois et les lances,

:s boucliers épais, les casques sans défauts,

;s chars de guerre armés de glaives et de faux.

350 DrRNiiiRr. s chansons

Ses béliers dont la tête ouvre les forteresses, Le bruit de ses clairons doux au cœur des déesses; Mais il ne pourrait pas, malgré tes cris d'effroi. Dompter le feu divin qui n'obéit qu'à moi ! »

Alors, l'enfant en main, — sourd aux plaintes frivoles, - Comme un frondeur grégeois dans des lanières molles Fait tourner une pierre alentour de son front. Il décrivit dans l'ombre un formidable rond, Et parmi les torrents de lave incendiaire Le précipita nu, la tête la première.

Telle au gouffre marin tombe une étoile d'or; Telle en un tourbillon d'écume on voit encor Plonger, du haut des airs, la mouette aux blanches ailes. Le soufre ardent jaillit en fauves étincelles. Tandis qu'on entendait sous le linceul baveux Siffler la chair qui brûle et craquer les cheveux.

Cependant, par les cieux sans limite et sans voiles. Sur des gazons semés d'une poudre d'étoiles. Les fiers Olympiens, beaux éternellement Dans l'orgueil de la force et du contentement. Ecoutaient d'Apollon sonner la grande lyre ; Les déesses, en foule, excitant leur délire, La blonde Hébé, Cérès, reine des champs herbeux, Junon, dont l'œil est grand comme celui des bœufs, Minerve, espoir des forts, Vénus, charme du monde, Du nectar écumant vidaient l'urne profonde. Mais, ô Cypris, la coupe échappe de tes doigts.

frémis, et soudain, haletante et sans vuix : Ion enfant ! » — Jupiter porte aux pieds des oreilles; nus, au cœur! — Déjà six colombes pareilles it prêtes, un frein d'or luit dans leurs becs rosés; c part, elle vole aux fourneaux embrasés.

voûte, à son aspect, s'écarta; — la lumière battit d'un seul coup dans la caverne entière; parmi les senteurs de la myrrhe et du nard, déesse au front pile apparut sur son char, is un mot, sans un cri, touchant du pied la terre. e atteignit d'un bond la fournaise... O mystère !... prodige!.., la lave au reflet jaune et bleu :nt lécher son bras nu de ses langues de feu ; soumis comme un chien qui flaire sa maîtresse, brasier monstrueux doucement la caresse, ussant jusqu'à ses mains l'enfant mort à demi.

Icain, désespéré, dans son cœur a frémi; 3 amour croit encore, en la voyant si belle, lun père est roi là-haut ! tu l'apprendras, dit-elle, cour^ !... o

Et dans un coin de son voile étoile L* cmporuit son tils hurlant et mutilé.

\ sentit son àme en deux parts divisée : ^ lat les douceurs d'une langue rusée, r des soumissions et des propos plus doux -t-il de la déesse apaiser le courroux, I, bravant tous les Jicnx iKnit l.i l;.nnc T-ucable,

352 DERXIliRES CHANSONS

Couvrir d'un nuir de fer sa forge inattaquable? Soudain, le souvenir de ses malheurs passés Fait trembler sur son front ses cheveux hérissés; Et, retenant Vénus par sa longue tunique :

« Jupiter!... N'y va pas!... Si ma vengeance inique

A comme un ouragan sur ton fils éclaté,

C'est le Destin, plus fort que notre volonté!...

N'y va pas! n'y va pas!... Je garde la mémoire

De ce temps douloureux, si fatal à ma gloire,

Où le fîls de Saturne, horrible et sans pitié,

Du haut des cieux ouverts me lança par le pié,

Si bien que, pantelant, épouvanté, livide.

Je roulai tout un jour par le désert du vide,

Maudissant à jamais l'audace de mon cœur!

Car qui pourrait lutter avec un tel vainqueur?

Nos projets contre lui sont vains et misérables!...

Tais-toi!... je te ferai des dons considérables,

Et tu t'apaiseras, car c'est le mieux encor;

— Les présents couvrent tout : dans ses balances d'or

Thémis, dont la raison sert de règle à la nôtre,

Met d'un côté l'injure, et les présents de l'autre;

Et c'est ainsi que vont les hommes et les dieux! —

Et je te nommerai ces présents radieux,

Afin que ta poitrine en tressaille de joie :

Pour tes cheveux flottants, où tout mon cœur se noie,

Je te ferai moi-même, en argent ciselé.

Un bandeau, sur le rond de la lune moulé;

Et — j'en jure le Styx, si tu crains l'imposture 1 —

DERNIÙRES CHANSONS 5)3

e te ceindrai les flancs d'une belle ceinture, >i pleine de vertus et de pouvoirs caches ii^ic les astres du ciel, sur ta tête penches, *alpitcront d'amour, dans les hauteurs sans bornes !... Utciids !... j'ai mis ma tête au trou des antres mornes, 'ai vu dans mes travaux à quelles profondeurs /escarboucle de flamme enfouit ses splendeurs, :t, bien mieux que Mercure aux mains fallacieuses, e peux surprendre au nid les pierres précieuses... ^ quoi bon! je suis lourd, je suis diflbrme et laid; 'our qu'on me veuille aimer, je n'ai pas ce qui plait; •t de la terre aux cieux la fable serait suc, ii j'ornais de colliers ma poitrine bossue! l'csi toi l'amour!... c'est toi la grâce et la beauté!... ^est pour toi que la terre, en sa fécondité, itage incessamment la floraison des choses : *ar-dessous, les rubis, et par-dessus, les roses!,., fais-toi !... »

r.e petit dieu trépignait cependant, .aboiiré par la flamme, à nu sous l'air mordant, ion corps tout rabougri se tordait sur ses hanches; (csyeux sous son front noir faisaient deux taches blanches, :t son nez s'écrasait en large soupirail; ,es lèvres, dont la lave a terni le corail, avançaient, comme un mufle, énormes et gonflées, randis que, moutonnant à ses tempes brûlées, .es cheveux, du zéphyr pour toujours oubliés, <appelaient, à les voir, la toi^on des béliers.

« Regarde!... » dit Vénus. Le cœur de la déesse Flottait entre les dons promis et sa tendresse. Écrasé sous le poids des remords superflus, Vulcain baissait la tête et ne répondait plus; Quand, se frappant le front et relevant sa face : «J'oubliais!... Calme-toi! j'ai l'eau qui tout efface, L'eau de paix et d'oubli qu'on trouve chez les morts. Son pouvoir sur le cœur s'étend peut-être au corps?... Le soir de notre hymen, Pluton me l'a donnée; Je l'ai, depuis ce temps, hélas! abandonnée Dans cette peau de chèvre, au flanc large et barbu... Heureux si tu m'aimais — ou si j'en avais bu 1 »

Et sur l'enfant tout noir dont la tête est baissée

Il verse du Léthé l'onde épaisse et glacée.

Vains efforts : la douleur persiste ! Seulement

Le corps a secoué son engourdissement :

Il grandit; sur les os, dont les moelles frémissent,

Les nerfs sont déployés, les muscles s'affermissent.

Ce n'est plus l'humble enfant, — c'est un monstre emport<

Dans sa force première et dans sa puberté.

Tous le suivaient des yeux : les narines ouvertes,

Il flairait du dehors l'odeur des forêts vertes,

Et sa bouche qui rit, ténébreuse au dedans,

Montra, comme un éclair, la pâleur de ses dents.

Vulcain trembla; Vénus en eut peur elle-même, Et, de loin :

« O uiou tils, ma douleur est extrême l

DEK..-iRES CHANSONS 355

•pand j'irais de mon pcrc embrasser les genoux, u ne peux pas, si noir, habiter parmi nous! a-t'cn vers ces pays inconnus des vieux âges, lù le soleil plus proche a brùlc les visages : à vivent, dans un calme à ma gloire odieux, es Éthiopiens visités par les dieux, es Nubes vagabonds, nourris du miel des ruches, es mangeurs de serpents et les mangeurs d'autruches, t les hommes sans tête, et le peuple tout noir [ue l'on entend marcher, sous terre, sans le voir; fn rempart sablonneux couvre au loin cette engeance, [on amour t'y suivra, comme aussi ma vengeance ; ars!... Ces peuples lointains, dont tu seras le roi, 'ont pas courbé leur front sous ma puissante loi : bandonnés sans lutte aux pentes naturelles, s ignorent le nom des ardentes querelles; ucun soupçon jaloux ne les vient consumer, ul n'a connu, chez eux, les angoisses d'aimer, est temps de fléchir cet orgueil éphémère ! u dois un nouveau monde au culte de ta mère, irs!.., j'armerai tes mains d'inévitables traits, u désert flamboyant à la nuit des forets, ans la virginité des grandes solitudes a semer les désirs et les inquiétudes, t que tout cœur dompté sente en lui des transports rûlants comme ces feux qui t'ont touche le corps! »

lie dit. — Aussitôt les colombes fidèles, mtelant sous leur joug avec un grand bruît d'ailes,

Attendent, pour partir, le signal de sa voix.

Mais, rougissant alors pour la première fois, D'un mouvement de main plein de grâce ingénue, Cypris aux forgerons cache sa gorge nue. Et sur son char de nacre, aux coquilles pareil. En détournant la tête, étend son corps vermeil. L'attelage, emporté comme un flocon de neige, S'élance — mille oiseaux lui font un long cortège — Tantôt fendant les cieux, tantôt rasant le sol; Devers Cyprc, à Paphos, il dirige son vol.

Là, cent parfums choisis brûlent pour la déesse, Là, sous un bois sacre que le zéphyr caresse, Oublieux des clairons. Mars attend son retour. Le cœur tout languissant d'un éternel amour... Longtemps le fils sans mère, immobile à sa place, D'un regard consterné la suivit dans l'espace ; Mais quand le char, baigné par les feux du matin, Disparut tout à coup à l'horizon lointain, Sans un pleur de ses yeux, sans un cri de sa bouche. Il sentit l'abandon tomber du ciel farouche. Et vers ce monde étrange où le sort le conduit Marcha sous le soleil, sombre comme la nuit...

— Je te salue, ô toi, premier-né d'Aphrodite, Dont le règne est perdu dans un autre univers l Ton histoire aux humains n'a jamais été dite; Nul poète amoureux ne t'a donne ses vers 1

on nom puissant, formé de sylbbes bizarres, st un de ceux qu'en vain les savants chercheront; n'a sonné qu'au bruit des instruments barbares, LUtour d'un feu nocturne, où Ton dansait en rondl

'u n'es pas cet enfant qui voltige à Cythère, armi les bois de myrte et les rosiers fleuris, :t qui, sa trousse au dos, va guidant par la terre ,c frais essaim des Jeux, des Grâces et des Ris!

"on temple n'est ouvert, sur tes âpres rivages, J.u'à des adorateurs prosternés et rampants; Ur tu sais la vertu des floraisons sauvages, 'X tes dards sont trempés au venin des serpents!

)ans tes jardins, ô Roi, les panthères en troupes i côté des lions dorment sous le soleil; )*immenscs aloès tendent, comme des coupes, LUX pjthons monstrueux leur calice vermeil;

:t quand, parfois, armé de tes plus sûrs dictâmes, 'u veux de ton empire explorer les détours, 'on char sombre est conduit par des hippopotames )ont on entend ronfler la narine aux poils courts.

u va:> : sur ton chemin bondissent les gazelles; .c tigre, en miaulant, vient lécher ton pied noir; -es pélicans gottrenx, avec leurs lourdes ailes.

3S8 DERNIÈRHS CHANSONS

Et pour te voir aussi, levant leurs fronts diflbrmcs, Les crocodiles verts et les grands lézards mous Coulent entre les pieds des éléphants énormes, Hideux torrent d'écaillé aux sinistres remous.

Mais toi, silencieux comme la destinée,

Tu passes — étendu sur ton lit de roseaux —

Sans retourner jamais ta tête couronnée

De coquillages blancs et de plumes d'oiseaux !

Première Ride

Aglaé n'est pas heureuse :

Elle a trouvé, ce matin.

Une ride qui se creuse Dans les neiges de son teint.

Les Jeux ailés, les Dieux-Mouches, Tous les petits nains du ciel Vont menant des deuils farouches Pour ce cas essentiel ;

Voici les Plaisirs moroses Confits en dévotion :

Des yeux bleus aux lèvres roses Descend leur procession;

Ht de ses cheveux couverte, Vénus, en pleurant bien haut, ttcnd dans la fosse ouverte L'Amour mort, ou peu s'en faut.

Sur sa couche de parade,

En pompe on l'ensevelit...

— Pauvre Amour, vieux camarade,

Fais-moi place dans ton lit!

Hlle a, pour toute science,

La gaitc de ses vingt ans;

C'est la blonde Insouciance

Aux yeux bleus, couleur du temps.

360 DERNIÙRES CHANSONS

Pour lasser la patience Des désirs les plus constants, Son cœur a fait alliance Avec ses cheveux flottants.

Sourde à l'hymne des tendresses, Elle rit de ces détresses Que rien ne peut consoler...

Et je crois que la coquette Dans l'amour de Juliette Passerait sans se brûler 1

Les Chevriers

L'Aube aux pieds d'argent descend des montagnes, La nuit s'est cachée au fond des grands bois, Tous les nids d'oiseaux chantent à la fois : Hardis chevriers, quittons nos compagnes I

Les sentiers couverts de mousse et de thym Mettront sous nos pas un tapis superbe, Et nous ferons choir en passant sur l'herbe, Du bout des rameaux, les pleurs du matin !

DERNIÈRES CHANSONS )6l

En marche! il est temps de quitter les plaines; Déjà les coteaux ont le front vermeil.

Nous atteindrons bien le tour du soleil, Avec nos sacs lourds et nos gourdes pleines 1

Nous redescendrons, quand la nuit viendra. Entonnant en chœur l'air connu des chèvres ; Et la douce lune, un sourire aux lèvres, En bel habit blanc, nous reconduirai

Air de Chasse

Le soleil va chasser la miii; Pâle Phœbé, reine aux longs voiles, Il est temps de rentrer, sans bruit, Ton troupeau de blanches étoilcsl

Déjà des bois silencieux L'aube pénètre le mystère...

Que fais-tu si tard dans les cieux, Qiiand nous t'attendons sur la terre ?

362 DERNIÙRLS CHANSONS

Elle vient! elle vient!... de son pied diligent Entendez-vous, là-bas, le bruit léger dans l'herbe? Mais ce n'est plus Phœbé par les cieux voj'ageant... C'est Diane au cœur dur, Diane au front superbe ! Elle a ses blonds cheveux liés comme une gerbe, Et sur son dos bruni sonne un carquois d'argent.

A nous, déesse!... En chasse! en chasse! Le bois s'emplit de cris ardents. Les chiens sont fous. Voici la trace Des sangliers aux longues dents!...

Au galop, courbés sous les branches.

Plus vite, allons! plus vite encorl La mince flèche aux ailes blanches Siffle comme le vent du nord.

Nous courons, nous volons. — Victoire ! Les épieux et les javelots!...

La bête en tient; — la mousse noire Boit, par les monts, son sang à flots !

Elle tombe, à bout de colères ; Et sa blessure, en s'épanchant.

Rougit le lac aux ondes claires, Comme fait un soleil couchant.

DERKIÊRES CHANSOVS 365

es cornets ont sonne, la nuit vient, — qu'on se presse I mis, la route est longue après les durs combats. ix chevaux traîneront, fiers et pleins d'allégresse, c monstre hérisse, trop pesant pour nos bras, liane! en ton honneur nous brûlerons sa graisse 1 hœbél remonte aux cieux pour éclairer nos pasl...

L'Oiseleur

Les plaines, au loin, de fleurs sont brodées. Parmi les oiseaux et les papillons, pentends bourdonner l'essaim des Idées Qui flotte au soleil en blancs tourbillons.

Comme un aigrefin méditant ses crimes.

Sans perdre un moment, j'apprête, en sournois,

Un beau trébuchct fait avec des rimes;

Et j'attends, — caché dans le fond des bois.

Toutes 1... les voici toutes!... â la file. Hésitant un peu, n'osant approcher!

Parfois un amant qui sort de la ville Vient, d'un bruit de pas, les effaroucher.

Moi, je reste là, sans voix, sans haleine, L'oreille et les yeux sur mon traquenard. Si la gibecière est à moitié pleine.

Je rentre au logis, plus fier qu'un renard.

Et c'est sous mes doigts un bruit d'étincelles Quand j'ouvre le sac où tient mon trésor. Et que je les prends par le bout des ailes Pour les enfermer dans leurs cages d'or!...

Une Baraque de la Foire

Oh ! qu'il était triste, au coin de la salle ! Comme il grelottait, l'homme au violon!

La baraque en planche était peu d'aplomb. Et le vent soufflait dans la toile sale.

Des bourgeois blasés — l'un d'eux s'en allai Raillaient à plaisir ces vieilles sornettes, Ainsi qu'il convient à des gens honnêtes Qui sont revenus de ces choses-là !

Dans son ermitage, Antoine, en prière.

Se couvrait les yeux sous son capuchon ; Les diables dansaient; — le petit cochon Passait, effaré, la torche au derrière.

Découvrant sa gorge et portant, je croi, Sur son carton pcïm la mouche assassine, En grand falbala venait Proserpine, Comme une princesse à la cour d'un roi.

Tout l'Enfer sautait au bout des ficelles.

— Dieu l'avait permis, très évidenmient ! — Puis ce fut le tour du bleu firmament Avec SCS pétards et ses étincelles.

Le soleil tournait, plein de vérité Chaque trou d'étoile était à sa place, Des anges bouffis flottaient dans l'espace, Pendus au plafond pour l'éternité.

— Oh ! qu'il était triste ! oh ! qu'il était pâle !. Oh! l'archet damné raclant sans espoir!

Oh ! le paletot plus sinistre à voir

Sous les transparents aux lueurs d'opale I

Comme un chœur antique au sujet mêlé, Il fallait répondre aux péripéties Et quitter soudain, pour des facéties.

Le libre juron tout bas grommelé!...

366 DnUNIÈRES CHANSONS

Il fallait chanter! il fallait poursuivre Pour le pain du jour, la pipe du soir, Pour le dur grabat dans le grenier noir, Pour l'ambition d'ctre homme et de vivre 1

Mais parfois, dans l'ombre, — et c'était son droit! Il lançait, lui pauvre et transi dans l'âme, Un regard farouche aux pantins du drame Qui reluisaient d'or et n'avaient pas froid;

Puis — comme un rêveur dégagé des choses — Sachant que tout passe et que tout est vain, Sans respect du monde, il chauffait sa main Au rayonnement des apothéoses...

Novembre iS6j.

Dans le Cimetière de S***

Toute chose ici-bas, cherchant Dieu comme un pôle, Se tourne en frémissant vers son dôme éternel : Élancé dans les airs, le mont sur son épaule. Comme un pavillon bleu, porte le vaste ciel;

; cèdre du Liban, loin de la roche nue,

)usse toute sa sève à flots tumultueux,

tant désespéré qui, pour toucher la nue,

lusse son front superbe et tord ses bras noueux;

: temple a cent degrés; la tour solide et fière un cercle de créneaux couronne la cité; , comme un long serpent, dressant son col de pierre, obélisque, d'un jet, perce l'immensité.

cèdre, ô monts géants où l'aigle a sa patrie, :mples, dômes, babels que bâtit notre orgueil, : plus proche des cieux est le sage qui prie ins le vallon des morts, les pieds sur un cercueil !

Lied normand

cconstruit avec les Jtpns d une mcmIIc chjnson normande)

Sous le chèvrefeuil, Je vidais bouteille.

Trois amis en deuil M'ont dit à l'urcille :

368 DERNILRIiS CHANSONS

— Eh ! bon ! bon ! bon ! — qu'on nous verse encor ! Le vin, c'est du sang! — le cidre, de l'orl

« Prends bien garde à toi.

On te fauche l'herbe. »

— « Je n'ai pas d'effroi.

J'ai rentré ma gerbe ! »

— Eh ! bon ! bon ! bon ! — qu'on nous verse encor I Le vin, c'est du sang! — le cidre, de l'orl

Il prend son cheval, Sa bride et sa selle.

Et court, par le val.

Au seuil de sa belle.

— Eh ! bon ! bon ! bon ! — qu'on nous verse encor! Le vin, c'est du sang! — le cidre, de l'or!

Y trouve un garçon Qui faisait ripaille, Lequel eut frisson, De peur de bataille.

— Eh ! bon ! bon ! bon ! — qu'on nous verse encorl Le vin, c'est du sang! — le cidre, de l'or!

— « Reste désormais Près de cette femme; Tu n'auras jamais L'orgueil de mon âmel

DERKIÉRES CHANSONS 369

— Eh ! bon ! bon ! bon ! — qu'on nous verse encor 1 Le vin, c'est du sang! — le cidre, de luri

« Au fond de son cœur, J'ai cueilli naguère Une belle fleur Qu'on ne trouve guère.

— Eh ! bon ! bon ! bon ! — qu'on nous verse encor ! Le vin, c'est du sang ! — le cidre, de l'orl

« J'ai couché trois ans, La nuit, avec elle.

Dans de beaux draps blancs, Garnis de dentelle.

— Eh ! bon ! bon ! bon ! — qu'on nous verse encor I Le vin, c'est du sang 1 — le cidre, de l'or 1

« Reste et sois joyeux I J'ai trois enfants d'elle* L'un est à Baveux, L'autre a La Rochelle!

— Eh 1 bon ! bon ! bon ! — qu'on nous verse encor ! Le vin, c'est du sang! — le cidre, de l'orl

« Le troisième, ici, Dessous les charmilles.

Fait tout son souci De courir les filles!...

370 D E R N I È R n s CHANSONS

— Eh ! bon ! bon ! bon ! — qu'on nous verse cncor I Le vin, c'est du sang! — le cidre, de l'oi l

« Reste, beau vainqueur!

Moi qui suis leur père, J'ai noyé mon cœur Au fond d'un grand verre ! »

— Eh ! bon ! bon ! bon ! — qu'on nous verse encorl Le vin, c'est du sang! — le cidre, de l'orl

L'Abbaye

Une ruine immense et formidable à voir !

Le jour, qui se levait, sur les tours au flanc noir Étalait sa lumière et, comme une ironie. Faisait lutter sa joie avec cette agonie.

Pareille à quelque monstre oublié par les eaux Dont le temps, sur la grève, a ronge les grands os,

,a vieille basilique, avec des bruits funèbres, arfois, dans l'herbe haute égrenant ses vertèbres, jvrait à la pitié du passant inconnu a désolation de ses côtes à nu...

« toit, dont le squelette aux décombres s'appuie, lovait sous huit cents ans de soleil et de pluie; es fenêtres, au loin, dans les murs élevés, 'ouvraient horriblement, comme des yeux crevc*s, andis que — dominant la montagne prochaine, mpanaché de lierre et plus touffu qu'un chêne, vec ses chérubins qui se penchaient sur nous, :s diables grimaçants, ses docteurs â genoux — e grand clocher muet, debout dans les airs libres, ardait, miné d'en bas, d'effrayants équilibres; i bien qu'on avait peur, en passant sous l'arceau, ''un souffle de la brise ou du poids d'un oiseau, es enfants se roulaient, au pied des murs, dans l'herbe; [iJle insectes cachés faisaient un bruit superbe; L'S genêts d'or ouvraient leur bouquet éclatant; out riait, tout chantait, tout vivait; et pourtant, es gazons répandus en touffes inégales, u rire des enfants et du cri des cigales, es fleurs, des nids joyeux, des buissons chevelus, uelque chose montait des temps qui ne sont plus, omme une odeur de tombe emplissait la vallée!

ne cloche tmta, misérable et fcléc.

'était pour une morte, un doux être emporté

Qui dormait là, depuis un an, tout à côté,

Dans l'enclos qui verdoie, avec ceux du village.

Or, vers le bout du chœur moins effondré par l'âge,

Comme un radeau survit au vaisseau naufragé,

QjLielques planches aidant, on avait ménagé

Un coin d'asile au culte, une chapelle, un bouge.

Trois femmes en haillons, sur le vieux seuil qui bouge,

Avec un mendiant hâve et défiguré.

Le rosaire à la main, attendaient le curé;

Et rêveur, à pas lents, pris de pitié sincère,

J'entrai. J'étais venu pour cet anniversaire.

Près du catafalque en drap noir, Jauni par des lueurs de cierge. Un vieux bedeau me fit asseoir.

Un vieux bedeau vêtu de serge;

Et vers l'autel tout crevassé.

Entre deux drôles en galoches.

Le prêtre, œil cave et front glacé.

Se hâtait, au bruit fiiux des cloches.

Pendant que, du fond de son cœur, Il versait le flot des prières.

On entendait siffler en chœur Tous les nids cachés dans les pierres:

Un pinson des plus étourdis Mêlait, perché sur un saint-georges.

Aux sanglots du De profundis La chanson des blés et des orges;

D'autres, malgré révénement De cette pompe mortuaire.

Se balançaient joyeusement A la lampe du sanctuaire;

Et, changeant son rôle aujourd'hui.

Plein de caquets et de bruits d'aile.

Chaque pilier senait d'appui A la maison d'une hirondelle.

Le pauvre confessionnal Se cachait, triste et taciturne.

N'ayant plus à son tribunal Qixc l'aveu du hibou nocturne;

Sur l'autel aux maigres décors, Un grand christ oublié des masses Montrait, tout le long de son corps.

Le baiser visqueux des limaces;

El des insectes, étonnés

De ce tumulte avant dinunclie.

Par ■

Se : vhc.

Tandis qu'un frêne aux jets ardents, Crevant la muraille cntr'ouvertc, Pour voir ce qu'on fait là dedans, Passait, en haut, sa tête verte...

— Les trois femmes et le vieillard.

Agenouillés au fond de l'antre, Répondaient d'un ton nasillard Au fausset enroué du chantre.

Et je songeais au siècle fort Où, loin du doute et des scandales, De ce vieux temple à demi mort Un peuple entier baisait les dalles.

Voilà que tout à coup, dans l'air, autour de moi, Sur mon front, sous mes pieds tout chancelants d'effroi,] Un changement se fit, — énorme et sans exemple ; La chapelle à grand bruit s'abîma dans le temple 1 Et le temple lui-même, avec ses cent piliers. Ses cent lustres pendus à ses cent madriers, Sa voûte formidable où l'encens fait des ondes, Son orgue, au loin, tonnant sur les foules profondes, Dans toute sa grandeur, comme au jour qu'il est né, Parut debout, vivant, terrible, illuminé 1...

deux pas de l'autel, sous le banc des chanoines, imc dans l'air glacé le troupeau gras des moines, iii tous, la corde aux reins et le capuce au front, ngcnt aux espaliers où les fruits mûriront, , les yeux demi-clos, ruminent les histoires :s longs repas servis dans les grands réfectoires, jand le carillon clair s'élance jusqu'au ciel »ur quelque Hpipluiiiie ou pour quelque Noël, ul, au plus haut du chœur, dans ses habits de fête, us un dais de brocart, crosse en main, mitre en tête. Abbé, de son fauteuil dont les deux bras sont d'or, soulève à moitié pour le CoitfiUor, , promenant partout son regard pacifique, ins un redoublement d'encens et de musique, Li peuple, par bonté, se laisse voir un peu, jsc comme une vierge — et calme conmie un dieu.

: là-bas, tout là-bas, comme au fond d'un abîme, iboureurs et manants sur qui pèse la dime, ardes-chassc étranglés dans l'étroit hoqueton, aigres pasteurs debout sous leurs peaux de mouton, )i\s aicuers guerroyant pour les droits de l'Ëglise, JUS ceux qu'au même joug la misère égalise, jntempieiit, éperdus ainsi que des enfants, :s beaux surplis brodés, les drapeaux triomphants, :s vitres de couleur d'où les saints vous regardent; bien que le temps pèse et que les heures tardent sur s'en aller, plus haut que le séjour mortel, oublier leur néant dans la grandeur du Ciel...

Les hymnes cependant, sous la nef emportées, S'élargissent au loin, par cent voix répétées, Et, du portail plein d'ombre au chœur étincelant. Dans l'écho des piliers remontent en roulant, — Choc des vents déchaînés, bond d'une mer immense Bruit qui tantôt s'arrête et tantôt recommence Selon le rythme antique — ou l'ordre souverain Du chantre aux grands poumons qui mugit au lutrin.

Non, c'est un rêve! c'est un rêve!

Le Temps ne se retourne pas !

Dans sa main de glace il enlève Toutes les choses d'ici-bas.

Rentrez en foule sous ces dalles, Pour ne plus jamais revenir.

Spectres de moines à sandales Dont ne veut plus notre avenir!

Croulez, nefs où sont les vertiges !

Lt que la splendeur du ciel bleu, O cierges, sur vos longues tiges Fasse pâlir vos fleurs de feu!

Assez de nuit et de mensonge !

Assez de peuples à genoux!

Deux mille ans..., c'est trop pour un songe!

Rcvcillons-nous, réveillons-nous !

V^ent des monts aux bruyantes ailes, Voisin des astres radieux, Pousse au fond des noires chapelles Ton air libre où meurent les dieux!

A moi, glaïeuls, genêts, orties!

A l'assaut, les verts escadrons 1 Plantez au dos des sacristies Vos échelles de liserons !

Grimpez sans peur au mur qui penche, Noirs mulots, lézards aux pieds froids!

Sifflez, pinsons I — C'est la revanche Des prés, des ondes et des bois.

Et toi, la mère universelle; Toi, la nourrice aux larges flancs, Dont le lait pur à flots ruisselle Du haut dos cieux étincelants;

Toi, qui marches ficre et sans voiles Sur les cultes abandonnés.

Ht, par pitié, dans tes étoiles

C'jclii . 11. i!i^u\ il^vouronués;

Toi, qui reponds aux calomnies Des aveugles niant le jour, Par des tonnerres d'harmonies Et des cataclysmes d'amour ;^

Toi, qui proposes dès l'enfance, A notre faible humanité, Pour symbole ta confiance, Pour évangile ta beauté,

Entre, ô Nature, avec ta joie, Ton soleil et ton mouvement ! — Et qu'on te laisse cette proie A dévorer tranquillement!...

Kronos

Kronos, roi du passé, père des jours à naître, Seul des Olympiens sur son trône est resté; L'impitoyable faux au tranchant redouté Tremble éternellement dans les mains du vieux maître;

Sa barbe, que le feu des étoiles pénètre, Sous ses flocons d'argent couvre l'immensité; [1 jette aux dieux nouveaux un regard de coté, lit se détourne d'eux, sans les vouloir conn.iitre.

\ quoi bon? rien n'est sûr, d'autres viendront encor.. S"a-t-il pas vu ses fils brisant leurs sceptres d'or, Et l'Olympe encombré du débris de leurs armes?

sur terre et dans les cieux, sachant que tout est vain,

1 pleure, épouvanté de ce néant divin, —

ït la profonde mer n'est qu'une de ses larmes I

A la Lune

O toi qui dans le vieux Paris, Comme quelqu'un qu'on doit connaître, Venais tout le long des toits gris Me regarder par ma fenêtre;

Toi qui du bout de tes rayons Répandais, veilleuse obstinée, Tes piks consolations Sur le noir de ma destinée;

Sœur de la terre, astre charmant, Loin des cites où l'homme est chiche, QjLiels bons coins sous le firmament Je te ferais — si j'étais riche 1

Qiie de bois profonds j'offrirais, O Lune, à tes pudeurs jalouses !

A tes ébats, que de lacs frais !

A tes langueurs, que de pelouses!

Oh ! les frais coteaux pour s'asseoir !

Oh 1 le sable uni des terrasses

Où tu promènerais, le soir,

Tes pieds d'argent, aux blanches traces !

Comme, sans peur d'événements, On verrait, en lueurs superbes.

Tout ton collier de diamants S'égrener dans les hautes herbes!

Et comme tu pourrais encor, A l'abri des vertes arcades.

Balayer de ta robe d'or L'escalier bruyant des cascades!

« Pauvre ami, dit l'astre aux yeux doux, La plus chère de mes retraites Est encor le crâne des fous...

Ou la cervelle des poètes ! »

Chanson des Brises

(Faite poar une féerie)

Révcillez-vous, arbres des boisi Tressaillez toutes à la fois,

Forêts profondes !

Et, loin des rayons embrasés, A la fraîcheur de nos baisers

Livrez vos ondes!

Aimez-nous!

Chantez tous, Pins et houx,

Fougères !

Nous passons.

Nous glissons.

Nous valsons,

Légères 1

Oh! comme avec un bruit joyeux Nos ailes battent sous les cicux.

Grandes ouvertes!

Oh ! le délire et la douceur De se rouler dans IV-paisseur

IXs feuilles vertes!

Qiicls doux sonsl...

Les chansons Des pinsons.

Des merles 1 Bois bénis, Tous vos nids Sont garnis

De perles!

Quand nous aurons, quelques instants, Joué sous les berceaux flottants

De vos ramures, Nous reviendrons dans les cités Mêler un peu de vos gaîtés

A leurs murmures 1

Ouvrez-vous Devant nous, Pins et houx,

Fougères !

Nous passons, Nous glissons, Nous valsons,

Lésfères !...

Dernière Nuit

Toute ma lampe a brûlé goutte à goutte, Mon feu s'éteint avec un dernier bruit. Sans un ami, sans un chien qui m'écoute, Je pleure seul dans la profonde nuit.

Derrière moi — si je tournais la tète Je le verrais — un fantôme est placé:

Témoin fatal apparu dans ma fête.

Spectre en lambeaux de mon bonheur passé.

Mon rêve est mort, sans espoir qu'il renaisse. Le temps m'échappe, et l'orgueil imposteur Pousse au néant les jours de ma jeunesse, (.otnmc un troupeau dont il fut le pasteur.

Pareil au ilux d'une mer inféconde, Sur mon cadavre au sépulcre endormi Je sens déjà monter l'oubli du monde, Qpi, tout vivant, m'a couvert à demi.

Oh! la nuit froide! oh! la nuit douloureuse! Ma main bondit sur mon sein palpitant.

Q\i\ frappe ainsi dans ma poitrine creuse? Q^iels sont ces coups sinistres qu'on entend?

Qu'es-tu? qu'es-tu? parle, ô monstre indomptable Qui te débats, en mes flancs enfermé?... Une voix dit, une voix lamentable :

« Je suis ton cœur, et je n'ai pas aimé! »

Le Nid et le Cadran

Près du cadran sonore où l'heure se balance, L'hirondelle a bâti son fragile berceau : Entendez-vous deux bruits monter dans le silence? La voix du Temps se mêle aux chansons de l'oiseau;

Sombre avertissement de l'heure qui s'envole, Hymne charmant du nid qui palpite d'amour, Duo mystérieux à la haute parole.

Que Dieu fait retentir sur le front de la tour.

Comment donc osas-tu, voyageuse hirondelle. Aux mains de l'oiseleur suspendre ton destin? Quand l'hôte au front morose habite la tourelle, Comment conter ta joie aux brises du matin?

Chante, chante au soleil ta ballade amoureuse! Les jours n'ont pas pour toi de tristes lendemains; C'est à nous de pâlir quand l'heure à la voix creuse Mesure à coups pressés l'orchestre des humains.

DERNIÈRES CHANSONS îSj

!^hante, nid de l'oiseau ! j'aime à voir sous la nue lire à côté du Temps ta calme volupté •t flotter dans les cieux mollement suspendue fa minute joyeuse à son éternité.

X X X \' 1 1 Les Zones de l'Ame

.'âme — ainsi que la terre — a ses régions douces, ics climats tempérés qu'effleure le soleil : ■rais espoirs souriant comme un flot sur les mousses, i^oluptés sans angoisse et bonheurs sans réveil.

:11e a les passions de sa zone torride, les amours, épandus comme un embrasement, es âpres désespoirs, steppes au sable aride, lue le vent du désir brûle éternellement,

*uis elle a ses torpeurs et ses déserts de glace, ics mornes souvenirs flottant de place en place, Lvec ses jours sanglants sur la neige étalés;

lais ceux-là vous diront une lugubre histoire, ^i, penchés au sommet de quelque promontoire, )nt .ipcrs'u de loin ses pôles désolés.

DERNltKES CHANSONS

Apparition

Près des colombes, sous les toits Au détour de la vieille rue, Dans ma chambrette d'autrefois Ma jeunesse m'est apparue :

Ses cheveux flottaient sur son cou Libres et blonds comme les gerbes; Ses yeux, fixés on ne sait où.

Etaient pleins de rayons superbes;

Au seuil du pauvre appartement Elle dressait toute sa taille; Et sa voix sonnait rudement, Comme un clairon dans la bataille :

« Halte ici ! passant curieux Qui reviens, après dix années.

Troubler le silence pieux Des murailles abandonnées ! »

DERNif. RES CHANSONS 387

Au grand Tonneau d'Hcidelbcrg

Monstre des temps homériques, Dans les nôtres déclassé I Polyphême des barriques.

Dont l'œil au ventre placé

Provoque avec assurance

— Avortons d'un siècle obtus — Nos tonneaux qui sont en France, Étroits comme nos vertus!

Foudre géant, qu'à ta forme On prendrait pour un vaisseau, Du bon vin cercueil énorme Dont je possède un morceau I

Je veux, plein d'un effroi vague. Et m'agenouillant trois fois,

— Comme un dévot dans sa bagiie Met un fragment de la croix, —

Sur un reposoir gothique.

Dans un coffret de satin, « 1 ■ ■ r ton bois mN*stique, i .i d'un sang divin f

D i: R N I E R li s CHANSONS

Heidelbcrg !... par tes féeries, Par tes gnomes familiers, Par tes noires brasseries Où chantent tes écoliers.

Par ton château, sous les nues, Debout comme un souvenir.

Au nom des splendeurs connues Et des gloires à venir,

Puisse au loin, joyeux cratère, Ton fût, sur tes monts planté.

Envahir toute la terre Sous un flot de volupté!

Et puisse la paix féconde, Comme dans un saint anneau, Un jour enfermer le monde Au cercle de ton tonneau I...

Berceuse philosophique

Monsieur l'Enfant qu'on attendait, Soyez le bienvenu sur terre !

Vous dansez comme un farfadet, En narguant la sagesse austère;

Car Dieu vous fit frais et vermeil, Et votre mère en est ravie, Et vous avez, sous le soleil, L'cblouissemcnt de la vie.

Déjà pour vos repas de choix Tout travaille, à tyran superbe :

L'abeille qui bourdonne au bois, La vache qui mugit dans l'herbe.

Vous daignerez un peu plus tard, Dans un carrosse en miniature, Honorer d'un vague regard Cet hommage de la nature;

Vous encouragerez un peu.

Comme il sied aux rois débonnaires, Les oiseaux qui sont en tout lieu Vos musiciens ordinaires;

Vous connaîtrez les champs, les fleurs.

Les grands flots qu'un souffle balance.

Et la pelouse aux cent couleurs.

Molle aux pieds de Votre Excellence,

Puis le ciel, admirable i voir, Pavillon que Dieu vous décore IX: taffetas bleu jusqu'au soir.

De velours brun jusqu'à l'aurore.

Un mot pourtant de l'avenir : Tout vous flatte, ô maître du monde Toutes les mains, pour vous bénir, Caressent votre tête blonde,

Et votre mère, en ses ébats.

Colle ses lèvres affolées Aux traces de vos premiers pas Sur la poussière des allées;

Car, Enfant, vous avez pour vous Mieux que la force qui nous blesse, La majesté des grands )'eux doux, Le droit divin de la faiblesse.

Goûtez-les bien, ces jours dorés Faits de jeu, de rire et de danse!

Vous grandirez, vous grandirez De décadence en décadence.

On vous ôtera sans merci Votre pouvoir de sept années, Et vous serez esclave aussi.

Dès que vos forces seront nées.

Vous connaîtrez, pauvre oisillon.

Après la cage, où l'ennui siège, La jeunesse, ce tourbillon; L'amour, ce lac; l'espoir, ce piège.

Par les monts, les bois et les prés, L'œil éteint, l'âme inassouvie.

Sombre forçat, vous traînerez La longue chaîne de la vie.

Pour vous, le Temps, en son décours, Versera de ses mains funèbres Sur la banalité des jours L'épouvantement des ténèbres.

Puis, vieil enfant, vous sortirez Triste et nu de la vie amère; Mais le berceau que vous aurez Sera froid, sinistre et sans mèrel...

Jasmin

'ai cueilli pour vous seule à sa branche flétrie 2e jasmin par l'hiver oublié dans la tour, 'ai baise sa corolle, et mon ime attendrie ^ans la dernière fleur met son dernier amour.

DERNIliRES CHANSONS

La Chanson des Rames

Bois chenus ! ah ! vent d'automne !

L'oiseau fuit ! ah I l'herbe est jaune ! Le soleil, ah ! s'est pâli 1 J'ai le cœur, ah ! bien rempli !

Sous ma nef, ah ! l'eau moutonne.

Et répond, ah! monotone, A mon chant, ah ! si joli.

Quels regrets, ah! l'amour donne!

L'âge arrive, ah ! puis l'oubli !

(L'empereur V o u - T i . )

La Paix des Neiges

Au fond du cabinet de soie, Dans le pavillon de l'étang, « Pi-pi, po-po ! » le feu flamboie; L'horloge dit : « Ko-tang, ko-tung ! »

Au dcliors, la neige est fleurie, lit le long des sentiers étroits Le vent, qui souffle avec furie.

Disperse au loin ses bouquets froids.

Sous le givre qui les pénètre.

Les noirs corbeaux, en manteau blanc, l'rappent du bec à ma fenêtre Qu'empourpre le foyer brûlant.

Le soleil est pâle et sans force.

Du vieux poirier qui semble mort Aucun bourgeon ne fend l'écorce.

Pointu comme une dent qui mord.

Seul le sorbier ruugc, qu'.isMcgc Plus d'un loriot en passant, Fait pleuvoir ses grains sur la neige:

On dirait des gouttes de sang.

Mais au dos de ma tasse pleine Je vois s'épanouir eucor.

Dans leur jardin de porcelaine.

Des marguerites au cœur d'or;

Parmi les fraîches impostures Des vermillons et des orpins, Sur le ciel verni des tentures Voltigent des papillons peints;

Et mille souvenirs fidèles Sortant du fond de leur passé, Comme de blanches hirondelles, Rasent tout bas mon seuil glacé.

La paix descend sur toute chose.

Sans amour, sans haine et sans dieu, Mon esprit calme se repose Dans l'équilibre du milieu.

Loin de moi ces ardeurs jalouses Des envieux dont le fiel bout !

J'ai dans ma maison deux épouses, L'une assise, l'autre debout;

Et, très fort en littérature, J'ai gagné, s'il faut parler net, Quatre rubis à ma ceinture, Un bouton d'or à mon bonnet.

Cependant la imit, qui s'allonge Mystérieuse à l'horizon.

Dans le filet fleuri d'un songe Prend mon âme comme un poisson ;

Et, pour voir ce pays des sages Où les grands vieillards sont cachés, Je suis, sur le courant des âges, La feuille rose des pêchers.

Mon œil se clôt, mon cœur se noie Aux hasards du rêve inconsunt.

« Pi-pi, po-po! » le feu flamboie; L'horloge dit : « Ko-ung, ko-ung I »

Le Tung-whang-fung

ji fleur Ing-wha, petite cl pourunt des plus belles, ^"ouvre qu'à Ching-tu-fu son calice odorant; Il l'oiseau Tung-whang-fung est tout juste assez grand 'our couvrir cette fleur en tendant ses deux ailes.

[t l'oiseau dit sa peine à la fleur qui sourit, !t la fleur est de pourpre, et l'oiseau lui ressemble, X l'on ne sait pas trop, quand on les voit ensemble, i c'est la fleur qui chante ou l'oiseau qui fleurit.

[t la fleur et l'oiseau sont nés à la même heure, \ la mime ros^c avive chaque jour «s deux cp)ux vermeils, gonflés du même amour, lais quand la fleur est morte, il faut que l'oiseau meure*.

ilors, sur ce rameau d'où son bonheur a fui, )n voit pencher sa tête et se faner sa plume. ;t plus d'un jeune cœur, dont le désir s'allume, 'oudrait, aitno comme clli*. txrircr comme lui.

DERNIÈRES CIIANSOKS

Et je tiens, quant à moi, ce récit qu'on ignore D'un mandarin de Chine, au bouton de couleur. La Chine est un vieux monde où l'on respecte encore L'amour qui peut atteindre à l'âge d'une fleur.

Vers Paï-Iui-chi

L'écho douze fois frappé Par le vers sept fois coupé, C'est la cadence opportune D'un couplet bien échappé.

Ce galop sans halte aucune Semble une bonne fortune A tout poète trempé D'une façon peu commune;

Et sur ce rythme escarpé L'oiseau, d'ombre enveloppé, Récite au clair de la lune Les vers de Li-taï-pc.

DERNlëRE<> CHANSONS 397

Le flot hennit, le vent crie.

Matelots de ma patrie, Vers l'Empire du Milieu Emportez-moi, je vous prie,

ABn que je puisse un peu, Avant le dernier adieu, licouter la sonnerie Des couvents de Lao-tscu ;

Tandis que dans la prairie S'ouvre avec coquetterie Ton cœur d'or bordé de bleu, O llcur de la rêverie !

HclasI le ciel m'a leurré, Qpi m'a mis, pauvre lettré, Dans ce dur pays des Gaules Par l'action dévore !

Mon dos rtéchit, mes épaules Ne sauraient porter les pôles; A tout géant plus carré Je laisse remplir ces rôles,

Moi dont le but avéré Serait de vivre, à mon gré, Parmi l'herbe, au pied des saules, En buvant du vin sucré I

Young-hao! plus de tristesse 1 J'ai fui, j'ai quitté Lutèce, Je suis un gros mandarin Tout gonflé de politesse.

Jusqu'au bout, calme et serein, Je suivrai le même train; Et quand la Mort, sombre hôtesse, M'ouvrira son souterrain,

Mon fils, par délicatesse,

Un jour, — je ne sais quand est-ce,

Gardera dans un écrin

Les oncles de Mon Altesse...

Tandis qu'étalant aux j^eux Ses ornements précieux, Retenu par vingt chaînettes Dans la chambre des aïeux.

Mon cercueil aux planches nettes Luira comme les planètes, Tout semé de camaïeux Et tout garni de sonnettes;

Et les pères sérieux Viendront prêcher en ces lieux, A tous les enfants honnêtes, La religion des Vieux.

Ainsi mon cœur, qui s'englue A la beauté superflue, S'en va par monts et par vaux Loin de la route voulue.

Ainsi, doublant mes travaux.

J'ai sur des rj'thraes nouveaux, Seul, d'une main résolue Dévidé mes écheveaux.

O lecteur de race élue!

O sapicncc absolue!

O char à quatre chevaux Le tout petit te salue l

L'Héritier de Yang-ti

La révolte, de sang et de larmes suivie,

A brisé du talon le pouvoir qu'on envie,

Et Yang-ti, fils du Ciel, en cette nuit d'horreur,

Gît au pied de son trône, un couteau dans le cœur.

Son héritier, qu'attend une même agonie,

Prend un flacon fatal dont nul ne se méfie,

Le vide, et dit, tourné vers le dieu Fô : «Seigneur!

« Fais que, dans les hasards d'une seconde vie, Je ne renaisse pas au corps d'un empereur 1 »

Le Vieillard libre

Prêt, dès l'aube, à déloger.

Je rentre avec la nuit noire;

J'ai dans mon puits de quoi boire,

Dans mon champ de quoi manger...

A l'Empereur suis-je pas étranger!...

(Auteur chinois iacuunu.)

dernii:res chansons 40:

X L \^ 1 1 1 La Pluie venue du mont Ki-chan

(song-tchi-ouen)

Le vent avait chassé la pluie aux larges gouttes, Le soleil s'étalait, radieux, dans les airs, Et les bois, secouant la fraîcheur de leurs voûtes, Semblaient, par les vallons, plus touffus et plus verts.

Je montai jusqu'au temple accroche sur l'abîme; Un bonze m'accueillit, un bonze aux yeux baissés. Là, dans les profondeurs de la raison sublime, J'ai rompu le lien de mes désirs passés.

Nos deux voix se taisaient, à tout rendre inhabiles; J'écoutais les oiseaux fuir dans l'immensité, Je regardais les fleurs comme nous immobiles. Et mon cœur comprenait la grande vérité!

Le Navire

Autour du noir vaisseau sous les cieux voyageant, Le Vesper répand l'ombre avec la rêverie; Et, comme un laboureur, la lune au soc d'argent Creuse d'un blanc sillon les vagues d'Etrurie.

La voile aux plis nombreux tombe sur les haubans; A peine un léger souffle au loin frémit encore. Tout se mêle et s'efface; et, courbés sur leurs bancs, Les rameurs, dans la nuit, frappent le flot sonore.

Tout à coup par les airs un doux bruit a passé. Comme une voix de femme, harmonieuse et belle. Est-ce un cri d'alcyon sur l'écueil balancé. Ou quelque écho lointain des fctcs de Cybèle?

]5rùlaut comme l'amour, joyeux comme l'espoir. Le chant roule, emporté sur les plaines humides; Et le nocher, surpris, dans la brume croit voir Bondir le choeur dansant des blondes Néréides.

Déjà la rame échappe aux mains des matelots; On écoute, — et la voix, qui lentement soupire. Dans son réseau sonore enchaîne le navire Comme un filet subtil étendu sur les flots :

« Suspends, suspends ton vol, carène aux blanches ailes

dui vas rasant les flots amers ; Tout repose, et la nuit sème ses étincelles

Dans le voile ondoyant des mers.

« Vénus à. l'horizon, sur un lit de nuages,

A dénoué ses tresses d'or :

Jetez l'ancre de fer à nos joyeux rivages,

Nautonicrs, c'est ici le port!

« Entendez-vous la brise enivrante et lascive

Glibscr après les feux du jour, Et la vague frémir aux lèvres de la rive,

Comme fait un baiser d'amour ?

« Venez ! doux sont nos chants et doux sont nos visages.

Les dieux marins aux cheveux verts, Quand le soir, blanches sœurs, nous dansons sur les plages,

Tendent vers nous leurs bras ouverts.

« Venez! si le destin dans le fond de vos âmes

Retourne l'aiguillon fatal, A vous l'amour! â vous des caresses de femmes

Dans une grotte de cristal !

« A vous tous les secrets que cherche en vain h foule I

A vous nos récits merveilleux.

Où des jours effacés l'histoire se déroule

Comme un tissu mélodieux!

« Ce n'est point aux palais, dans le cercle des villes,

Q^e dort la molle Volupté :

Elle aime les forêts et leurs dômes mobiles,

Où soupirent les nuits d'été;

« Elle aime les grands flots, comme Vénus sa mère.

Quand, ouvrant l'Océan vermeil, Elle sortit un jour de son écume amèrc,

Nue et ruisscUutc au soleil.

404 DERNIliRES CHANSONS

« Ici, SOUS la colline, au doux bruit des fontaines,

Lîtendus sur des lits de fleurs, Vous boirez chaque jour aux coupes toujours pleines

L'oubli du temps et des douleurs.

«Oublier! oublier! c'est la sagesse, au monde I

Aimer ! c'est la loi des mortels !

C'est pour l'amour joyeux que sur la vague blonde

Pendent les riants archipels.

« Où t'en vas-tu si loin, carène aux blanches ailes?

L'ombre est propice sous les cieux; Heureux qui vient dormir aux bras des Immortelles !

Il se relève égal aux dieux. »

Un souffle impétueux entraînait le navire ; II allait, il allait aux magiques îlots. Comme va la colombe au serpent qui l'attire. — Et les mâts s'inclinaient, et la rame en délire D'elle-même frappait les fiots.

DERNItRES CHANSONS 405

Etude antique

Il est jeune, il est pâle — et beau comme une fille. Ses longs cheveux flottants d'un nœud d'or sont lies, La perle orientale à son cothurne brille, Il danse — et, secouant sa torche qui pétille, Alentour de son cou fait claquer ses colliers.

Tout frotte de parfums et la tête luisante, Il passe en souriant et montre ses bras nus; Un lait pur a lavé sa main éblouissante, lit de sa joue en fleur la puberté naissante Tombe aux pinces de fer du barbier Licinus,

Près des musiciens dont la flûte soupire.

De Kl scène, en rêvant, il écoute le bruit;

Ou, l4issant sur ses pas les senteurs de la myrrhe,

11 se mêle au troupeau des femmes en délire

Q;ie le fanal des bains attire dans la nuit.

S'il a de ses sourcils peint le cercle d'ébèna

Ce n'est pas pour Néèrc ou Lesbie aux bras blancs;

Jamais, jamais sa main chaude de votre haleine.

Vierges, n'a dénoué la ceirUure de laine

Qiie la pudeur timide attachait ii vos flancs.

406 DERNIÙRES CHANSONS

Pour lui, le proconsul épuisera l'Empire;

Le prêtre comme aux dieux lui donnerait l'encens;

Le poète l'appelle ou Mopsus ou Tityre,

Et lui glisse en secret, sur ses tables de cire,

Le distique amoureux, aux dactyles dansants.

Par la ville, en tous lieux, autour de lui bourdonne L'essaim des jeunes gens aux regards enflammés... Et le sage lui-même, en s'arrétant, frissonne Quand son ombre chancelle et que son luth résonne Au fauve soupirail des bouges enfumés.

Amour double

Ami, tu disais toi-même, — Et j'entends encor ta voix : — « Il ne se peut pas qu'on aime Deux maîtresses à la fois 1 »

Tu m'as bien trompé!... regarde L'effet d'un mot hasardeux :

J'ai vécu sans prendre garde, Voilà que j'en aime deux!

DEKSIÉRES CHANSONS

Je ne sais pas trop laquelle Me cause moins de souci; Car, si l'une est la plus belle, L'autre est la plus belle aussi.

Où me fixer? comment faire?

Le doute a gagné mes yeux :

C'est l'une que je préfère, C'est l'autre que j'aime mieux;

Et mon pauvre cœur, qui flotte De l'une à l'autre beauté, Semble un vaisseau sans pilote Par tous les vents emporte.

— Amour, qui me dois connaître, Pourquoi doubler mes douleurs?

Il suffisait d'une, ô maître.

Pour me coûter bien des pleurs!...

LU

Parjure

(Traduit d'Ovide. Élégie III, Amours)

Comment croirais-je aux dieux? Celle Qui m'a trompé si souvent, Sur ma vie ! est aussi belle.

Aussi belle que devant!

Elle garde en son allure La grâce des premiers jours; Longue était sa chevelure, bcs cheveux sont longs toujours;

Son pied près du mien se pose Tout petit, comme autrefois; Je la connus blanche et rose, Blanche et rose je la vois;

Ses regards — ma bouche en grince !

Ont leurs flammes au complet; Elle était mince, elle est mince; Elle plaisait, elle plaît.

Ainsi donc les jeunes filles .

Ont droit de trahir les gcnsl Ainsi donc aux plus gentilles Les dieux sont plus indulgents!

Naguère, en ses accolades, Par nos yeux elle a juré :

Les siens ne sont pas malades, Les miens ont tout endure.

O Cicux, dont rit la cruelle, Dites-nous par quelle loi, Qpand tout le crime est pour clic, Toute la peine est pour moi !

Ou le mot dieu qu'on redoute N'est qu'un mot sonore et creux.

Ou les dieux, sans aucun doute.

Sont là-haut très amoureux.

Quand nous mentons, nous les hommes, Phcbus frémit dans les airs £t, sur tous tant que nous sommes, Jûit pleuvoir ses traits amers,

Neptune enfle la tempête, Mars prend son glaive inhumain, Mincr\'c a le casque en tête, Jupiter la foudre en main ;

Mais les dieux ont peur des belles, Des belles aux fronts vainqueurs :

Elles savent, les rebelles, Qu'ils ont des yeux et des cœurs!

Ah!... si j'étais dieu moi-même, Je les laisserais mentir ; Je serais un dieu qu'on aime Sans crainte et sans repentir!

— Toi, cependant, ma charmante, Abuse un peu moins des Cieux!

Ou, s'il faut que ta voix mente, Pitié pour mes pauvres yeux!

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