B. Bureau, écuyer, vice-président, section Saint-Jean
Prudent Vallée, écuyer, vice-président, section Saint-Roch ;
J. B. Martel, écuyer, vice-président, section Saint-Roch ;
L'honorable Etienne-Paschal Taché, L. G. Baillairgé, F. X. Garneau et Joseph Légaré, écuyers.
Ce comité avait une grande mission à remplir en surveillant les préparatifs de la fête, et en organisant une grande démonstration. Hétait évident que les moyens pécuniaires de la Soc'été ne permettraient pas d’en payer tous les frais, qui devaient être considérables. Des listes de souscriptions furent préparées et livrées aux officiers des différentes sections de la Société ; en même temps, le secrétaire-archiviste, M. Püilippe dolicæur, publia un manifeste faisant un chaleureux appel aux Canadiens-Français.
Le comité organisateur de la fête eut beaucoup de travail à faire et aussi beaucoup de diflicultés. Il avait été décidé que l'on joindeait à la fête civique et militaire, une fête religieuse, et pour cela nous avions à nous mettre en rapport avec les autorités eccksiastiques. Notre première pensée était de déposer les ossements dans le cimetière de l'Hôpital-Général où reposaient ceux de leurs compagnons d'armes, décédés dans cet hospice des suites de leurs blessures. La cérémonie religieuse devait avoir lieu dans l’église Saint-Jean-Baptiste, La Société Saint-Jean-Baptiste fournit à l'archevêché un
certificat constatant que les ossements contenus dans la bière, étaient ceux de soldats catholiques, et ce document envoyé à J'Archevêque fit dispareître tous les obstacles.
Pendant que l’on élait en négociation avec le chef du clergé, au sujet de la partie religisuse, j'avais, comme commissaireerdonnateur, à voir à tous les détails de Ja fête civique et militaire. Le concours des autorités militaires m'était nécessaire afin d’avoir les armes indispensables pour l'ornementation du char fanéraire, et pour les différents corps de pompiers qui devaient porter les armes et qui s’exerçaient pour cela depuis plusieurs semaines. De plus, il me fallait quelques pièces d'artillerie de campagne. Les circonstances étaient favorables : sur le continent européen, les armées française et anglaise combattaient côte à côte contre Fours du nord. Cette alliance anglo-française, cimrentée par la victoire sur les champs de bataille de la Crimée, au prix d'un sang noble et généreux et de sacrifices sans nombre, avait produit un effet magique dans les possessions britanniques de l'Amérique du Nord. Jamais, dans d’autres circonstances, nous n’aurions pu obtenir du commandant en chef des forces ce dont nous avions tant besoin. L'on sait qu’il est strictement défendu par les autorités militaires (Horse Guards) de laisser sortir des arsenaux des armes, et encore, moins, de mettre entre les mains du peuple des canons, armes si dangereuses à manier.
Nous avions dans le comité organisateur de la fête, un militaire décoré qui, bien jeune, avait pris part à la guerre de 1812- 1813, et qui, de tout cœur, s'était dévoué pour que la transe lation des os des braves fut aussi solennelle que possible. Ce militaire était l'honorable Elienne Paschal Taché, colonel de milice, alors un des ministres du gouvernement du Canada.
Par sa position, M. Taché commandait une grande influence auprès des autorités militaires ; de plus il était l’ami du général Rowan. C’est par l'entremise du colonel Taché que je fus mis en rapport avec Sir James Alexander, aide-de-camp du général Rowan, commandant des forces dans l'Amérique Britannique, et administrateur de la province.
Le général Rowan qui avait cordialement acquiescé à la demande que le colonel Taché lui avait faite, afin d'obtenir les armes dont nous avions besoin pour la célébration de la fête, lui dit que j'aurais à m'adresser à son aide-de-camp pour tout ce dont j'aurais besoin. Il me mit tout de suite en rapport avec Sir James Alexander ; je préparai une liste des fusils à être distribués aux compagnies des pompiers, et des pistolets, sabres, baïonnettes, coutelas, requis pour la décoration du char funéraire. Sir James Alexander, vrai gentilhomme et d'une exquise politesse, prit beaucoup d'intérêt dans toutes mes démarches auprès de lui, aplanissant les difficultés, et me donnant d’excellents conseils sur l'armement des pompiers. Il m'offrit de plus les services de M. Holowell, gardien des magasins militaires, et d’un armurier pour préparer le char funéraire, si j'en avais besoin. Quant à ce qui regardait les canons, je me mis en rapport avec le colonel Jhorndick, de l'artillerie royale, d’après l'avis de Sir James Alexander. Le colonel Thorndick fut d’une obligeance extrème; il alla même au-delà de mes désirs. I fit placer un mât au-dessus de la porte Saint-Jean pour y déployer les pavillons anglais et français le jour de la cérémonie. Il aurait même désiré y placer quelques petites pièces d'artillerie pour saluer la procession, mais il me dit qu'il n’en avait pas de disponibles, ou bien que cette pensée lui était venue {rop tard pour la mettre à exécution. J'aime à rappor
ter tous ces petits détails, pour faire voir que les militaires se joignaient de cœur aux désirs du comité organisateur, pour faire, de la translation des dépouilles des braves de 1760, une grande démonstration. Du colonel Grabbe, commandant les forces à Québec, j'eus le meilleur accueil, Désirant avoir une garde militaire, il acquiesça cordialement à ma demande, et plusieurs compagnies des 66" et 71° régiments eurent ordre de prendre part à la démonstration. Le point saillant de la procession devait être le char funéraire. M. Joseph Légaré, artiste distingué, s’élait chargé d’en faire le dessin, et d’en surveiller l'exécution. M. L:5:ré nous donna une pièce monumentale qui eut les honneurs d’une reproduction dans l'Illustrated London News et dans l’Lilustration de Paris.
M. Philippe Jolicœur, en sa qualité de secrétaire-archiviste, eut à s’occuper de la plus grande partie de la correspondance et à faire les invitations. Ce monsieur donna beaucoup de son temps aux préparalifs de celte grande fête, désireux comme tous les membres du comité, que cette fête fût en tout point mémorable. M. Louis G. Baillairgé, dont l'expérience dans l’organisation de nos grandes fêtes nationales était si appréciée, me fut d’un grand secours.
Le travail pour les préparatifs de la fête allait aussi vite que possible ; tout faisait croire que sous peu, on pourrait fixer la date du jour pour la cérémonie. Les différents corps de pompiers avaient été passablement bien disciplinés par M, Louis Lemoine, armurier, ancien soldat de la grande armée, aidé par notre tambour-major, M. L. Blanc, afin de leur permettre de se servir des fusils et des canons. Le 5 juin 1854, fut le jour désigné par le comité, pour faire la translation des dépouilles mortelles des braves de 1760,
Un soleil resplendissant salua le 5 juin et nous annonça une superbe journée ; une brise bienfaisante devait nous aider à supporter les fatigues de la marche. Le matin, de bonne heure, loute la population de Québec élait sur pied. Avant neuf heures, les différentes sections de la Société Saint- Jean-Baptiste avec leurs bannières, oriflammes et drapeaux, étaient massées sur le vaste champ de l’Esplanade, ainsi que les compagnies de pompiers avec leurs beaux uniformes, l'arme aux bras, et plusieurs compagnies des 66% et 71°° régiments, avec un nombreux état-major, qui avait accepté l'invitation d'honorer de leur présence cette démonstration. Sur les talus et la chaussée de l'Esplanade, on voyait des milliers de spectateurs de la ville et des environs qui étaient là pour assister au départ de la procession. Le char funéraire, trainé par six chevaux, richement caparaçonnés en noir, contenant le double cercueil en zinc et en bois de rose, dans lequel étaient déposées les dépouilles mortelles des braves de 1760, parti de l’Hôtelde-Ville, fut conduit sur l'Esplanade à neuf heures et demie. Les coins du poële étaient portés par les honorables E. P, Taché, Ed. René Caron, M. Morin, M. P. de Sales Laterrière, Jean Chabot, P. J. 0. Chauveau, le commandeur Jacques Viger, de Montréal, les colonels de Salaberry, Charles Panet et McDonald, messieurs Faribault, F. X, Garneau, Joseph Cauchon, L. G. Baillairgé, Dumoulin, maire des Trois-Rivières, et Joseph Légaré, tous portant de riches écharpes en soie. Quelques minutes après l’arrivée du char funéraire et des porteurs des coins du poële, le signal du départ fut donné par le commissaire-ordonnateur, et la procession se mit en marche (1).
(1) Voir le programme, à la IVme Partie.
À l'hôtel du gouvernement, l'honorable Louis Panet, président de la Société, adressa la parole, en termes chaleureux et bien sentis, au général Rowan qui était au balcon de l'hôtel, remerciant le général, au nom de la Société Saint-Jean-Baptiste, pour la manière gracieuse avec laquelle il avait acquiescé à toutes les demandes qui lui avaient été faites dans la vue de donner tout le relief possible à cette grande démonstration. Je transcris ici le discours du président et la réponse du général :
« Votre Excellence,
« La Société Saint-Jean-Baptiste, qui représente ia grande « masse de la population canadienne-française, désire parti- «culièrement offrir à Votre Excellence ses plus vifs et ses « plus sincères remercîments pour l'appui signalé que Votre « Excellence lui a si libéralement et si spontanément donné « dans tout ce qui a été fait pour atteindre le but de cette « grande et imposante solennité. L'intérêt particulier que « Son Excellence, ainsi que toute la garnison, a pris au succès «et à l'éclat de cette démonstration, sans égard aux préjugés « nationaux et sans nullement s’enquérir qui, dans l'occasion « dont nous célébrons la mémoire, étaient les vainqueurs, et « qui étaient les vaincus, doit pour toujours éteindre et mettre «au néant tout reste d'antipathie nationale, s’il en restait «encore dans l'esprit de quelques-uns de nos compatriotes, «et de tels procédés de la part de Votre Excellence feront « plus pour amener entre les deux origines les bons rapports « mutuels et la fusion complète des sentiments, que tout ce « qui a été dit et fait pendant le dernier demi-siècle. »
Son Excellence répondit en ces termes :
« Monsieur le président et messieurs,
«Ilest extrêmement agréable pour moi, ainsi que pour « chacun des soldats que vous avez invités à prendre part à « cette intéressante cérémonie, d’avoir à remarquer les efforts « que votre Société a faits pour honorer la mémoire des braves « combattants, morts sur le champ de bataille. Il importe « peu de rechercher à laquelle des deux armées rivales ont «appartenu ces hommes valeureux. L'histoire a enregistré «le fait qu’ils sont morts glorieusement, en accomplissant « leur devoir envers leur roi et leur patrie, et cette considéra- «tion doit suffire pour accorder à leurs restes toute marque «de respect et de vénération. Je vous souhaite, messieurs, « le plus beau succès dans la grande œuvre que vous venez « d'entreprendre. »
Quand la procession fit son entrée dans le temple, lescloches des beffrois de Notre-Dame et de la cathédrale anglicane sonnaient à toute volée ; l'orgue faisaitentendre sa puissante voix, les fanfares militaires jouaient l’hymne de Saül. Un catafalque était érigé sur une large plate-forme au centre de la nef, surmonté d'un beau baldaquin, autour duquel étaient appendus les drapeaux de la milice canadienne, puis, quatre magnifiques saules pleureurs en ornaient les angles ; des centaines de luminaires jetaient une vive lumière. Les décorations dans l'enceinte de la cathédrale étaient très bien appropriées ; à la voûte étaient suspendues de nombreuses banderolles blanches et noires ; l'immense nef du centre était tendue de noir dans toute son étendue. Dans le chœur, l’on voyait tous les prélats de la province ecclésiastique, qui venaient d'assister au premier concile provincial, avec un grand nombre de prêtres, venus de
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toutes les parties du diocèse, pour être témoins de cette grande cérémonie, Sa Grandeur, Mgr l’Archevèque, revêlue des ornements pontificaux, occupait le trône pontifical. Dans l'intérieur de l'église, chaque endroit avait été désigné pour placer les différents corps. Au bas du chœur prirent place le Président, et les principaux officiers de l'état-major militaire. Dans les deux grandes allées de la nef, se trouvaient les soldats, l'arme au bras, ainsi que les compagnies de pompiers. Dans les chapelles latérales les diverses sections de la société : les bannières, drapeaux et oriflammes, étaient placés tout le long de la balustrade du chœur.
Le cercueil ayant été déposé sur le catafalque, Monseigneur l'Archevêque se rendit sur le trône, préparé pour lui et sa suite, sur l’estrade. Jamais plus beau spectacle n'avait été vu à Québec jusqu’à ce jour ; le coup d'œil que présentait l'enceinte de la cathédrale était des plus saisissants.
Dès que Monseigneur eut pris son siége, un chœur, —composé de 150 voix, sous la direction de M. Ernest Gagnon, organiste de l’église Saint-Jean, et de M. Stanislas Drapeau, directeur de la Société musicale des amateurs de Saint-Jean, —entonna le Dies iræ de Mozart, puis le Libera avec une précision admirable.
Monseigneur ayant récité les prières des morts, la procession reprit ses rangs et se dirigea par les rues de la Fabrique et Saint-Jean vers le terrain, qui avait été donné à la Société Saint-Jean-Baptiste, avec tant de libéralité, par feu M. Julien Chouinard, pour y déposer les dépouilles mortelles des braves. Du point de notre départ de l'Esplanade, jusqu'au lieu de notre arrivée, toutes les rues étaient décorées ; les pavillons anglais et français, réunis ensemble et agités par une douce brise, semblaient vouloir couvrir de leurs plis la marche de la procession.
Des milliers de personnes s'étaient rendues sur le terrain de l'inhumation bien avant l’arrivée de la procession. La large chaussée de Sainte-Foye était littéralement encombrée par une mullitude de spectateurs qui s'étaient donné rendez-vous sur le champ où avait été livrée la bataille. Les plus agiles étaient montés dans les arbres ; quelques branches trop faibles cédèrent sous la pression du poids, de là de nombreuses chutes ; cependant aucun accident grave n’arriva.