‹ Fête nationale des Canadiens-Français célébrée à Québec en 1880 [microforme]Chapitre 16 sur 212 · DISCOURS DE L'HONORABLE E. P. TACHÉ · texte numérisé non relu

DISCOURS DE L'HONORABLE E. P. TACHÉ

L'honorable Et, P. Taché avait bien voulu se charger du discours de circonstance. Sa parole mâle et toute militaire sut impressionner l’immense auditoire qui entourait l’estrade sur laquelle il se trouvait. Nous regrettans de ne pouvoir citer que quelques passages de ce beau discours :

«L'esprit militaire n’est pas entièrement éteint chez nous, Puisque noussommes les descendants des Celtes, et que l’histoire de l'Europe prouve que cet esprit est inhérent à notre organisation. 11 peut être, à la vérité, dans un état latent, engourdi, à deux courtes périodes près, par un siècle de paix et de repos, mais un mot de ma part saura le réveiller, et ce mot trouvera de l'écho dans la poitrine de tous ceux qui sont à portée de m'entendre. Il ne faut qu’entrevoir les jets de lumière qui scinlillent des yeux de la masse qui, en ce moment, fixe sur mol ses regards, pour me convaincre que le plus léger événement, un rien, feraient éclore ce genre belliqueux dont vous ignorez vraisemblablement vous mêmes l'existence au fond de vos cœurs, et qui, dans un instant, peut transformer chacun de vous en un soldat courageux et invincible. Et comment en serait-il autrement ? Il faudrait done que nous eussions dégénéré, mais la chose est impossible. Pensez-vous que nous puissions en honneur nous mettre la main sur la poitrine et

déclarer que nous sommes moins courageux, moins capables de dévouement envers la patrie que ne l’étaient nos ancêtres ? Mais si nous nous rendions coupables d'un aveu aussi humiliant, la nature entière se soulèverait contre nous pour nous accuser.

«Dans cet hémisphère, où la matière inanimée est si grande, où tout semble avoir été jeté dans un moule gigantesque, où la végétation est si luxuriante, l’homme seul n'a pu dégénérer : encore moins, la chose est impossible. Cependant s’il se trouvait quelqu'un dans cette assemblée qui senlit son cœur défaillir à l'idée d’un acte de dévouement envers la patrie, à l'idée d'un danger personnel, je luj dirais : « Ami, as-tu bien « vu ces ossements vénérables, à demi-pulverisés par le temps, « que nous venons transférer dans leur dernière demeure ® Ce «sont les restes de quelques-uns de nos frères, de quelques- «uns de ceux qui nous ont précédés au banquet de la vie. Un « jour la patrie réclama le secours de leurs bras, elle était en « danger, et à son premier appel, ils se rangèrent de suite « sous ses drapeaux. Le climat n'eut pas de rigueurs qu'ils «n’affrontèrent courageusement ; les campagnes qu'ils firent « r’offraient point de privations, de fatigues qu'ils ne surmon- «tèrent gaiement et sans se plaindre ; et, un jour, enfin, ils se «rencontrèrent fera à face avec l'ennemi... .…avec l'ennemi « formidable, confiant en lui-même, fier de son succès. Et sou- « dain le sang bouillonna dans les veines de nos preux devan- «ciers, et ils se dirent: «Le jour est arrivé où il nous faut «réparer l'effet d’une défaite; voici l’occasion de laver un «affront.» De l’autre côté, dans l’armée anglaise, les chefs rappellent à leurs soldats la brillante victoire remportée, le 13 septembre précédent, sur l'infortuné Montcalm, ils invoquent les mânes glorieuses de l'immortel Wolfe. L’enthousiasme est à son comble ; puis, un morne silence règne, un instant, dans les deux armées, en attendant le signal du combat. Mais voi'à que soudain, à l'écho des mâles accents des chefs, répé!* de rang en rang dans les deux armées, les colonnes s'ébranlent, se précipilent, se choquent ; un combat furieux et épouvantable s'engage sur loute la ligne, et bientôt la terre teinte de sang reste couverte des cadavres des vainqueurs et des vaincus. Maintenant, je le demande, est-il un homme parmi nous, quelque timide qu'il soit de sa nature, qui, au scuverir de tant d'héroïsme, ne soit prêt à s'écrier : « Non, je ne démen-

«lirai pas le sang qui coule dans mes veines ; ce sang, comme «celui de mes aïeux, est à la patrie, à la Souveraine dont je « suis le sujet, et pour elle il est prêt à couler, quand il eu sera «temps. » (Grands applaudissements).

La bataille du 28 avril 1760, est un de ces beaux faits d'armes, dont les Canadiens peuvent à juste titre s’enorgueillir, y avant pris une très-large part, non-seulement en leur qualité de milice canadienne, mais encore comme faisant partie des troupes françaises elles-mêmes, auxquelles un très-grand nombre fut incorporé, seul moyen qu'il y eut alors de recruter les régiments, et de remplacer les soldats tués en combattant, ou morts de misère et de maladie. Cette bataille, je le répète, est une de nos gloires canadiennes, et peut sans crainte être placée à côté de Carillon et de Châteauguay. Sur l’armée française de 6,910 hommes, les natifs de la Province se présentèrent en bataille au nombre de 3,021 hommes, près de la moilié du total. Le succès oblenu dans cette bataille west pas un de ces succès douteux, équivoques, que l'on attribue quelquefois à une méprise, à la protection d’une forte position, ou au hasard. Non, messieurs, les armées, à peu près d'égale force, se rencontrèrent face à face en rase compagne, les Français n'ayant que trois pièces d'artillerie à opposer aux vingt pièces de canen de leurs adversaires, et les uns et les autres n'ayant que leurs poitrines pour leur servir de remparts et de protection. La lutte dura trois heures ; lutte terrible et acharnée, durant laquelle un quart des combattants resta sur le carreau, proportion plus grande que n'ont offert plus tard, eu égard au nombre de troupes engagées dans la mêlée, les champs de batailles si célèbresde Marengo, d’Austerlitz et mème de Waterloo.

«Je viens de dire que les armées en face l'une de l’autre étaient à peu près d'égale force, et la chose parait très-vraisemblable, si l'on considère l'ensemble des documents officiels, L'effectif de l’armée française, comme nous venons de le voir, élait de 6,910 hommes ; mais de ce nombre, il avait fallu distraire des délachements pour la garde de lartillerie et des bateaux, qui n'étaient pas encore arrivés, et pour le pont Jacques-Cartier, ce qui dut à peine laisser 6,000 combattants pour le champ de bataille. D'un autre côté, l’armée du général Murray réduite de 490 hommes par la mortalité durar:: le cours de l'hiver, se montait encore à 7,714 hommes

effectifs, en sorte qu’en allouant 1,714 hommes pour les gardes Jaissées dans la ville, et ses malades, proportion vraisemblablement forte, ce général avait encore 6,000 hommes de disponibles, et dont il pouvait faire usage le jour de la bataille, ce dont il eut sans doute le soin de se prévaloir, puisque l'on trouve dans le manuscrit de Fraser, les lignes suivantes : «On the 28th of April, about 8 o’clock in the morning, the whole « garrison, exclusive of the guards, marched out of town with « 20 pieces of field artillery.» Maintenant, s’il est vrai que Murray ortit des murs de la ville n'ayant que 3,500 à 4,000 hommes, comme plusieurs écrivains le prétendent, il commit une grande faute et ne protita pas de l'expérience de Montcalm, qui en avait fait autant sept mois auparavant. Il y a néanmoins cette différence entre Murray et Montcalm : c’est que celui-ci en perdant ià bataille, perdit aussi la vie et la villetandis que celui-là, également défait, conserva la ville et survé, cut à sa défaite.

«L'armée assiégéc perdit dans cette journée tout son matériel et toute son artilierie; la gauche fut enfoncée et refoulée en désordre sur la droite qui, simultanément chargée elle-même par la gauche de l’armée française, fut, après une lutte acharnée corps à corps, les masses se foulant et se refoulant alternativement, s'établissant dans une position, l'avandonnant pour la reprendre de nouveau, la droite, dis-je, fut à son tour enfoncée et poursuivie vivement, l'épée dans les reins, Le succès de la journée fut le résultat des dispositions habiles de M. de Lévis. Cet homme supérieur, d'un coup d'œil, s'aperçut des fautes commises par Murray, et il en profita. La première faute de Murray fut d'abandonner la belle position militaire qu'il occupait sur les buttes à Neveu, le côteau où l'on a depuis érigé les tours, et sa seconde, de n’avoir pas suffisamment appuyé sagauchesur le chemin St.-Louis, afin d'empêcher que l’on ne vint à la tourner. Lévis plaça en conséquence une forte division sur son extrême droiïte, embusquée dans un petit bois dominant le foulon, avec les trois seules pièces de canon qu'il eût en sa possession; et, du moment que son centre et sa gauche commencèrent à faire impression sur l'ennemi, il fit marcher cette division en avant, et en exécutant un mouvement de conversion sur sa gauche, et prit Murray en flanc, le refoulant vivement en descendant la déclivité du terrain; et sans la petite distance séparant les combattants

des murs de la ville, et sans une méprise dans l’exéculion d’un ordre donné au commandant d’une brigade française, il l’eut vraisemblablement jeté en bas du côteau Ste-Geneviève, et de là sur la rivière St-Charles.

«Ce fut du moins dans cette intention que Lévis exécuta cette belle manœuvre; et tous les écrivains s'accordent à dire qu’elle fut à un cheveu près de réussir, ce qui lui eût ouvert les portes de Québec. Quoiqu'il en soit, comme les choses se passèrent, il ne resta, après cette affaire, aucun doute dans l'esprit de qui que ce fût dans la colonie, que Québec ne devint, en dernier ressort, la proie de celle des puissances belligérantes dont les secours arriveraient les premiers dans Île fleuve Saint- Laurent, et l'Angleterre ayant devancé sa rivale, la chûte définitive de Québec et la conquête du Canada furent dès lors consommées.

« En justice et en honneur pour l’armée anglaise, je dois dire qu’en cette occasion, elle se montra ce qu’elle a toujours été sur le champ de bataille, ferme, intrépide et toujours de sangfroid. L'effet de son feu fut terrible, et à en juger par les ravages qu'il fit dans les rangs français, il dut être dirigé avec L aucoup de précision, et lors même que l’armée fut, à la fin, obligée de lâcher pied, il est possible que, à part des fautes grossières de stratégie commises par Murray, l'impression sous laquelle elle était, de la supériorité numérique de l’armée française, ait été pour quelque chose dans sa retraite précipilée. A tout événement, il est de notoriété que cette impression étail générale dans l'armée anglaise, et que des écrivains de cette nation, en dépit des faits les mieux établis au contraire, ont persisté à soutenir que l’armée française était forte de 12 à 15 mille hommes. Quant aux Canadiens formant une si forte proportion de l'armée française, je ne saurais faire un plus bel éloge de leur conduite qu’en rapportant textuellement ce que l'on trouve dars l'ouvrage de M. Garneau, emprunté à la dépêche du gouverneur français : «L'on voyait les milices «Canadiennes charger leurs armes couchées, se relever après «les décharges d'artillerie ennemie, et se précipiter en «avant pour fusiller les canonniers sur leurs pièces. La «milice de Montréal combattait avec un courage admi- «rable, surtout le bataillon commandé par le brave «colonel Rhéaume, qui fut tué. M. de Repentigny, qui com- « mandait cette brigade, occupait le centre de la ligne fran-

« çaise ; il arrêta les ennemis qui la chargeaient et les força «à reprendre leur première position ; elle repoussa ensuite, à « deux reprises, deux corps qui se détachèrent de l’aile droite «de l'ennemi, pour la déposter, et ralentir, par sa fermeté et « la vivacité de son feu, leur poursuite contre les grenadiers de « Ja gauche, et ensuite, en les couvrant, facilita à ceux-ci les « moyens de marcher en avant. Cette brigade fut la seule qui « maintint toujours son terrain, pendant cette bataille achar- «née,» Quant à l'armée française, je n’en dirai rien, Le résultat de la bataille, la terre saturée de son sang, parlent plus fortement que tout ce que je pourrais rapporter en sa faveur. »

Le colonel Taché, après avoir développé son projet de former une milice canadienne sur un pied efficace, continue :

«Je suis déjà vieux, je le sens, vous le voyez, et cependant, je suis un des plus jeunes soldats de 1812, étant entré au service à l’âge de 17 ans. Il est possible que, lorsqu'il s'agira d'organiser une force provinciale, il ne se trouve pas un seul Canadien qui, par expérience, soit en élat de donner son avis sur ce qu'il y aurait de mieux à faire, pour mettre cette force en harmonie avec nos mœurs et nos habitudes, et pour qu'elle réponde au besoin du pays. J'ai donc cru que l'occasion était favorable, non de développer tout un système d'organisation militaire, la circonstance ne le permellant pas, mais de vous donner, en peu de mots, mon opinion relativement à la nécessité d'une organisation, à une époque peu éloignée, ainsi qu'un léger aperçu du principe sur lequel cette organisation devrait être appuyée.

«Maintenant, messieurs, il ne me reste qu'à féliciter la Société Saint-Jean-Baptiste sur l'iniliative qu’elle a prise dans cette pieuse, touchante el patriotique cérémonie. Aux citoyens composant celte société, résidant sur les lieux où se moissonna tant de gloire, foulant aux pieds, chaque jour, le sol sur lequel ont reposé, pendant si longtemps, les cendres de lant de victimes immolées sur l'autel de la patrie; à ces ciloyens, dis-je, appartenait la noble tâche de recueillir et de relever les restes des braves que le temps et les dégradations ont exposés à la surface de la terre. Grâce à vos soins, messieurs,

les oiseaux de proie, les animaux immondes ne troubleront plus leurs cendres ; grâce à votre piété filiale, ces restes sont main- {enant dans un lieu de repos, à l'abri de toute profanation.

«Je sais que c’est votre intention d'élever un monument convenable qui rappellera à la postérité l’action éclatante que nous célébrons en ce jour. Ce monument pourra aussi servir aux générations futures. si jamais elles ressentaient le besoin de ranimer leur ardeur guerrière, relâchée par une longue paix et par la mollesse; ce monument, dis-je, servira à les rappeler dans la voie de l'honneur et du devoir, et en s’apprcchant de ces vénérables reliques, elles se trouveront retrempées, et se séntiront renaître au sentiment de toutes les vertus guerrières.

« Mais ici qu'il me soit permis d'exprimer une opinion, et de former un vœu. Le monument que nous nous proposons d'élever devrait, ce me semble, être érigé non dans un esprit mesquin, étroit, égoïste, mais dans des vues larges et généreuses, à la mémoire des braves des deux armées qui ont consommé, le 28 avril 1760, envers leur patrie respective, le plus grand de tous les sacrifices, le sacrifice de la vie,

«Imitons donc le bel exemple qui nous a été donné par nos frères d'origine britannique, dans l’obélisque qu'ilsont élevé à la mémoire conjointe de Wolfe et de Montcalm, monument simple à la vérité, mais imposant, su lequel se trouve gravée l'inscription remarquable suivante : « Mortem virtus communem, «famamhistoria, monumentum posterilas dedit ; » c'est-à-dire : « le courage les ayant réunis dans une mort commune, l'his- «toire leur donnera une gloire égale et la postérité un même «tombeau.» Belles et admirables paroles, qui ne froissent la sensibilité, ni ne blessent l'orgueil de personne, mais qui remplissent le cœur d'admiration, de respect et d'attendrissement,

et qui font naître dans l’âme de nobles et patriotiques inspirations.

«Encore une fois, pourquoi serions-nous moins généreux que nos compatriotes d’origine anglaise ? Qu’avons-nous à craindre ? L'histoire n'est-elle pas là, »lus durable que l’airain et les monuments des hommes, et n'a-t-elle pas fait à nos aïeux la part de lauriers qui leur était dûe, et ceite part n'est-elle donc pas assez belle, n'est-elle donc pas suffisante ? Rappelons-nous que les citoyens de Québec et les habitants du Canada tout entier sont ou les descendants immédiats ou

au moins les compatriotes de ceux qui sont tombés des deux côtés sur le champ de bataille. N'oublions pas que la Providence veut que nous vivions en paix et en frères sur cette terre vierge et neutre de l'Amérique. Ainsi je me flatte que le monument sera élevé dans le but que j'ai indiqué, et qu'entre autres bons résultats, il aura l'effet de resserrer de plus en plus les liens qui nous unissent à nos concitoyens d’origine britannique. Jamais plus belle occasion que celle-là ne s’est présentée pour mettre dans l'oubli ces malheureuses dissensions et ces haines nationales qui nous ont fait tant de mal.

» L’Angleterre et la France, ennemies pendant des siècles, sont maintenant unies par une étroite alliance ; leur intérêt mutuel, la civilisation et le monde entier vont profiter de cette ère nouvelle: serions-nous les seuls, nous les descendants de ces deux grands peupies, qui demeurerions étrangers à ce beau mouvement! Non, nous oublierons nos anciennes querelles, que l’on a appelées guerres de races ; nous ne formerons plus désormais qu'un peuple sinon homogène, du moins uni par le cœur et par le sentiment : le peuple canadien. Car rappelons-nous que nous n’aurons jamais de prospérité réelle et permanente, à moins que tous les concitoyens, les vrais amis de leur pays, ne s'efforcent d’étouffer ces dissensions religieuses et nationales, toujours si fatales.

» Maintenant, messieurs, en nous découvrant, je vous prie de vous joindre à moi de cœur et d'esprit, pour exprimer la pensée qui a donné lieu à la célébration de ce jour. Et pour circonscrire cette pensée dans ses limites les plus étroites, terminons cette belle journée en prononçant tous, et comme d'une seule voix, ces paroles, interprètes de notre sentiment : «Respect, respect et honneur à la mémoire des braves qui «ont versé, sur ce champ de bataille, dans les rangs opposés « des deux armées, jusqu’à la dernière goutte de leur sang «dans l'accomplissement d'un devoir sacré envers leur patrie «respective. Gloire, honneur, respect éternels au courage et « à la valeur, chez quelque peuple et en quelque lieu qne ces «nobles vertus se rencontrent. Reposez donc en paix, ombres « glorieuses! soyezsalisfaites mânes héroïques ! car le cœur de «vos neveux a été ému, et a tressailli au souvenir de votre « vaillance et de votre sacrifice. »

Après ce chaleureux discours, souvent interrompu par des bravos frénétiques, trois immenses hourras furent donnés aux armées alliées de l'Angleterre et de la France ; puis le curé de Québec, le Rév. M. Joseph Auclair, bénit la fosse. Les dépouilles mortelles des braves de 1760 y étant déposées, à un signal donné, l'artillerie, servie pour la circonstance par les pompiers voltigeurs, sous le commandement du capitaine Marcotte, fit entendre sa grosse voix, repercutée d'écho en écho jusque dans les profondeurs des Laurentides. Vingt et un coups de canon furent tirés avec beaucoup d'ensemble et de précision. Le colonel Thorndick, qui avait pris une position favorable, près de l’angle sud-est de la remise de M. Chouinard, pour voir ‘effet du tir par des artilleurs volontaires, me dit: «C’est vrai- « ment admirable de voir avec quelle dextérité on manie le « canon, et cela après un si court exercice. » IL faut dire ici que le colonel Thorndick, de l'artillerie royale, vieux militaire ayant une grande expérience, m'avait manifesté ses craintes, et vintmême jusqu'à me proposer, l'avant-veille de la fête, de faire servir les pièces de canons par ses propres arlilleurs : il craignait que quelque accident n'arriva. Cette pensée n'était pas du goût de mes pompiers, et le vieux soldat français qui les avait exercés me dit: «N'ayez pas d'inquiétude, le tout sera «fait militairement et sans danger. » Le dernier coup de canon étant tiré, les soldats firent trois décharges de mousqueterie, au-dessus de la fosse qui contenait les restes mortels des braves de 1760, dernier et suprême adieu en l'honneur de ces héros qui, près d'un siècle écoulé, avaient lutté si vaillamment, les uns pour reconquérir, par un hardi coup de main,

leur position perdue huit mois auparavant, le 13 septembre 1759, les autres pour conserver, par une lutte acharnée et sanglante, le terrain conquis par le général Wolfe. Trois autres décharges de mousqueterie furent tirées par les volontaires pompiers qui, eux aussi, désiraient saluer d'un suprême adieu ces dépouilles mortelles, froides cendres il est vrai, mais qui durent tressaillir au fond de leur tombeau, à cet hommage qui leur était adressé.

La journée avait été des plus favorables sous tous les rapports ; la chaleur était tempérée par une brise vivifiante. Tout le monde paraissait pleinement satisfait du beau résultat de cette grande cérémonie encore vivace dans la mémoire des citoyens de Québec. La grande distance que nous avions eu à franchir avait naturellement réveillé l'estomac. La soif surtout se faisait vivement sentir. Feu M. Julien Chouinard fit entrer chez lui tous ceux qui avaient pris une part active dans la démonstration, ainsi que les officiers de Fétat-major et les invités, et tous surent apprécier son hospitalité.

Le soleil déclinait rapidement vers l'occident, quand lordre du départ fut donné. La procession se remit en marche: au son d'une musique joyeuse et à pas accélérés. Tous disaient dans ce mouvement d'enthousiasme :

Dulce et decorum est pro patriä mori.

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