MONSIEUR LE PRÉSIDENT
« Ce soir, la grande famille française, implantée sur le sol du Nouveau-Monde, fraternise dans ce banquet solennel.
« De tous les points de l'horizon, les enfants de la France sont faccourus sur ce rocher glorieux, berceau de la Nouvelle-France, sur lequel reposent les os de Champlain, audessus duquel plane l'ombre sainte de Laval, et qui garde, avec une piété jalouse, les cendres de l'immortel héros de Carillon.
« Ils sont ici, avec nous, dans cette enceinte, nos frères de la Louisiane, du Missouri, des Illinois, les représentants de Lasalle, de Joliet, de Nicolet et de tous ces hardis pionniers de l'Ouest, dont le génie aventureux a jeté, sur le sol de la jeune Amérique, les germes de ‘ant de cités écloses au soleil de la civilisation.
«On dirait que les ondes du grand Meschacébé et de la Belle Rivière ont franchi leurs barrières naturelles, qu'elles
sont venues se marier aux flots limpides de notre Saint- Laurent, et baiser avec amour les pieds du vieux Québec, assis tout rayonnant sur son promontoire historique.
«Et vous aussi, vous à qui la dure nécessité a fait dire adieu au village natal, sur les bords enchantés de notre grand fleuve, ou à l'ombre de nos forêts, pleines des harmonies du ciel ; vous qui nous avez quilfés, comme l'oiseau quitte son bocage, pour aller dans le bocage voisin, donner la pâture à ses pelits, les emportant sous son aile ; vous, les exilés du travail, qui vivez sous le cie} hospitalier des Etats-Unis, — vous aussi, vous êtes accourus au milieu de nous, pour vous agenouiller au pied du drapeau national, —pour vous souvenir, pour espérer, pour prier.
«Qu'il est beau ! qu'il est grand ! ee culte de l'âme, cet épanouissement du cœur de deux millions d'hommes, réunis sous le drapeau de la Société Saint-Jean-Baptiste, pour glorifier les vertus et l’héroïisme des ancêtres, pour affirmer l'énergie, Ja vitalité, le merveilleux progrès de notre gloricuse nationalité !
« Eh bien ! M. le président, c’est quand tous les enfants se réunissent au foyer de l'aîné de la famille, quand les mains s’étreignent dans un serrement sympathique, quand, de tous les cœurs, s'épanche la joie de se revoir ; c'est alors qu'il est doux de se rappeler la mère bien-aimée et de lui offrir Phommage de notre affection et de notre vénération. C’est pourquoi je suis heureux d’avoir été choisi pour répéter après vous, M. le président, et avec vous tous, frères de l'Amérique du Nord : «A la France, patrie de nos aïeux ! »
«Oh! c'est qu'elle est grande parmi les nations, cette auguste mère, la France ! Au-dessus de son front brille l’auréole de tant de gloires! si merveilleuse est cette mosaïque de grands évènements, dont est faite son histoire! Et son génie a jeté dans la balance des destinées humaines une influence si prépondérante !
« Depuis son enfance jusqu’à nos jours elle a promené sur le monde le rayonnement de sa puissante individualité, s'il est permis d'appliquer ee terme à une nation.
« Sur les champs de bataille de l'Europe, dans les plaines ensanglantées de la Palestine, sous le soleil brûlant de l'Inde, de même qu’au pied des Pyramides ;—des champs glacés du Nord aux plaines riantes de l'Italie, elle a porté son drapeau,
D RE OT pre
sinon toujours victorieux, du moins toujours respecté, même dans les jours où la victoire lui a été infidèle.
« Pour ceux-là que séduit cette gloire, hélas ! toujours trop stérile, et qui s’achète au prix du bonheur des peuples, l'his- {oire de la France est remplie de souvenirs qui font battre le cœur. L’imagination aime à voir flamboyer la francisque de Clovis, ou à entendre les clameurs des légions de Charles Martel sauvant l’Europe à Poitiers et refoulant le croissant au-delà des Pyrénées. Ecoutez ces fanfares guerrières qui retentissent autour des murailles de Jérusalem ; ces clameurs c’est Godefroi de Bouillon, ce sont les paladins de France, franchissant les derniers obstacles ani les séparent du tombeau de l'Homme- Dieu.
«Puis, brillent la lance de Duguesclin, l’oriflamme de Jeanne D'Arc et l'épée de Bayard.
« À leur suite, combien de noms rendus fameux parles évènements mililaires des deux derniers siècles ? Je ne parle pas du dernier, du plus grand guerrier des temps modernes. La France a payé trop cher toutes ces gloires qui se sont éleintes dans le deuil.
« Bétournons nos yeux des spectacles qu'évoquent ces souvenirs, et dans lesquels le chant de triomphe du vainqueur n'étouffe pas le bruit des larmes que l'humanité répand sur les victimes, ;
« Portons plutôt nos regards sur les champs paisibles, dans le sillon desquels le cultivateur français récolte l'abondance : car la France est la terre bénie du ciel. Les vignobles de ses côteaux désaltèrent l'univers, et des entrailles de ses vallons et de ses plaines naissent les abondantes moissons qui portent fé bien-être dans tout hameau, sur lequel brille le beau ciel de
rance,
« Que dire des produits si variés de l’insdustrie française ? L'univers est son tributañe. Le riche et le pauvre vont puiser à cette source toujours féconde, toujours renouvelée. Et s’il n’était permis de demander aux dames, dont nous regrettons l'absence, ce soir, d’où proviennent ces soieries, ces velours, ces dentelles, ce: bijoux, toute cette arniure offensive, dirigée contre nos cœurs désarmés, combien me répondraient: «Mais vous le savez bien, monsieur, tout cela vient de la France ! »
« Entrons maintenant dans le domaine des arts, des sciences el des lettres, ces trois leviers qui, appliqués aux bases de la
sociélé, l'ont élevée progressivement de l'ignorance à Ja lumière, de la misère à la prospérité, des jouissances matérielles à la vic intellectuelle.
«Oh! c’est bien là, dans ees résultats féconds, que nous reconnaissons l'œuvre de notre mère, l’œuvre de la Franee,
«L'archileelure à couvert son sol de monuments incomparables. La statuaire et la peinture ornent de leurs trésors les salles de musées cosmorpolites, et les murs des vénérables basiliques.
« Plongeons nos regards dans le eiel étoilé, ou dirigeons-les vers les entrailles de la terre, où bien encore contemplons les beautés éeloses à la surface du sol, et proelamons avec orgueil que l'œil de la France a pénétré tous ces abîmes, étudié toutes ces splendeurs, qu'il en a analysé les éléments, les forces, qu’elle en a démontré au monde la puissance et Faction eonstante dans Porganisme matériel de l'univers.
« À Pastronomie, à la géologie, à la chimie, à la botanique, la France a payé le large tribut de son travail et de ses découvertes.
« Dans les lettres, depuis Montaigne jusqu'à Thiers, depuis Ronsard jusqu’à Hugo, la philesophie, l'histoire, la poésie ont atteint leur apogée, et ont porté le nom et l'influence de la France sur tous les points du globe.
«À tous ces titres, la France commande l'admiration des peuples. Ajoutons-en deux autres, à raison desquels l'humanité lui estet lui sera toujours reconnaissanle : la promulgation de son admirable code des lois civiles, modèle et source des jurisprudences futures. et surtout et avant tout, la reconnaissance et la dissémination de la liberté politique vers laquelle tendent lous les peuples.
«M. le président, j'ai peut-être abusé de l'indulgence de cette assemblée; mais c'est qu'il y a si peu loin du cœur aux lèvres, que mes souvenirs, mes impressions ont débordé de source.
« Pour terminer, M. le président, du fond du cœur un souhait pour notre mère ; ce malin, sur la grande famille française d'Amérique, agenouillée au pied de l'autel, sur ce sol empourpré du sang de Montcalm et de Wolfe, le Dieu des armées a repandu ses bienfaisantes bénédictions.
«Oh! que de ces bénédictions Dieu fasse une part, une large part à la France, la patrie de nos aïeux.»
M. Claudio Jannet et M. le comte de Foucault, appelés à répondre à celle santé, s'expriment (ous deux avec uüe noblesse de sentiment et une chaleur qui enlèvent l'auditoire. Emporté par l'enthousiasme, il nous a été impossible de recueillir leurs magnifiques improvisalions.
Monsieur Wasson, consul des Etats-Unis, répond au septième toast «Les Etats-Unis » dans les termes suivants :
«Appelé à répondre à la santé des Etats-Unis, il ne saurait exprimer combien il est flalté de l'honneur que vient de lui fairé l'honorable président du banquet, en termes si flatteurs pour son pays et pour lui personnellement. Il est heureux de constater que le président est le fidèle interprète des sentiments de bienveillance qui animent tous les Canadiens-Français envers les Etats-Unis. Au nom du peuple qu'il représente, il peut dire qu'aux Etats-Unis ses concitoyens sont dans les mêmes dispositions. Il en appelle au témoignage des nombreux Canadiens-Français, présents ici ce soir, qui se sont donné une patrie nouvelle à l'ombre du drapeau étoilé et qui ont passé la frontière pour venir célébrer leur fête nationale dans la capitale de la province qui les a vus naître.
« Dans la magnifique démonstration de ce jour, il admire l'esprit national qui se manifeste avec tant de force au milieu d'un peuple fier de sa race, et orgueilleux de son passé. L'amour du sol natal, l'attachement à ses institutions, sont des sentiments élevés de notre nature, et la fête de ce jour a démontré qu'ils sont profondément enracinés dans le cœur des Canadiens-Français.
«Les beautés de notre histoire expliquent et justifient pleinement à ses veux le culte que nous avons voué à notre pays et à son glorieux passé. Il y a un peu plus de deux siècles, moins de vingt-cinq mille émigrés français vinrent à diverses époques s'établir sur les rives alors inhospitalières du Saint- Laurent, Au milieu de cette nature sauvage, peuplée de races plus sauvages encore, ils fondèrent une colonie qui subsiste encore, éclatant témoignage du triomphe que ces géants remportèrent sur la barbarie et sur des obstacles en apparence insurmontables. Les 25,000 pionniers d'alors se sont épa-
nouis en une famille de 1,500,000 âmes 4 travers les vicissitudes du temps et des dominations, onservé inlacts leurs caractères distinctifs : leur religion, ieur langue et leurs lois. Par leur énergique vitalité et leur inébranlable fermeté dans l’accomplissement de leurs desseins, les Canadiens-Français ont prouvé qu'ils sont dignes de fonder et de soutenir une nation, el que, connaissant leurs droits, ils ont le courage, l’audace et la persévérance nécessaires pour les affirmer et Jes défendre.
« Tous, nous n'avons qu'à nous féliciter de l’harmonie qui n'a cessé de règner pendant toute Ja fête entre tous ceux qui yontpris part. C’est une preuve des bonnes dispositions qui animent les Canadiens à l'égard de leurs voisins des Etats-Unis. L'antagonisme du dernier siècle a disparu : l'habitant de Boston et le citoyen de Québec peuvent maintenant vivre en paix l'un à côté de l’autre, dans la même vigne et à l'ombre du même figuier.
«Il exprime l’espoir que les mêmes rapports d'amitiés continueront à exister entre eux et que rien ne viendra troubler l'entente et la paix : rien, si ce n’est une noble émulation dans Ja recherche du bien, une lutte pacifique pour la conquête du premier rang dans les arts de la paix.
Le huitième toast, «Le Canada, » nous procure l'heureuse fortune d’entendre les honorables M. Hector L. Langevin et M.
W. Laurier. Voici les paroles prononcées par l'honorable M. Langevin :
«Je dois remercier tout particulièrement la Société Saint- Jean-Baptiste de Québec, de m'avoir fait l'honneur de m'inviter à répondre à la santé qui vient d'être accueillie avee tant d'enthousiasme. C’est un bien grand honneur me faire que 2] de me demander de répondre à la santé portée à notre pays, n et je l’apprécie hautement. e «Je n’ai pas hésité un instant à laisser le conseil des mi- e nistres, où nous étions depuis plus de dix jours réunis, pour venir ici célébrer avec vous la grande fête de notre nationa- d lité. Je n'avais pas besoin de venir, messieurs, pour que ve vous sûssiez combien je prends toujours part à toutes les ré- s jouissances de la race canadienne-française et spécialement à
celles qui ont lieu dans les murs de notre ville de Québec. Mais je tenais tout spécialement à venir aujourd'hui, afin de vous exprimer, de la part de mes collègues, combien le cabinet fédéral tout entier porte intérêt à la grande démonstration qui a eu lieu aujourd'hui. Comme représentants du peuple dans le gouvernement du pays, nous ne pouvons faire autrement que de voir toujours avec le plus grand intérêt possible tout ce qui tend à donner de la force et de la vitalité à une partie aussi grande et aussi importante de la nation, que celle que nous formons, nous Canadiens-Français.
« Messieurs, vous avez dû voir, par la présence de Son Excellence le gouverneur-général, que l'intérêt porté à notre nationalité n’est pas limité seulement aux hommes de notre race, mais que cel intérêt est partagé par les représentants mêmes de notre Souveraine. Son Excellence devait s’absenter ; ses arrangements étaient pris avec Son Altesse Royale, sa digne épouse ; mais dès qu'il a reçu l'invitation de la Société Saint-Jean- Baptiste, il s'est dit : «Je vais rester au milieu des Canadiens- Français, je vais leur montrer que le représentant de leur Souveraine n’est pas plus indifférent à leur bien-être et à leur avenir qu'un Canadien-Français lui-même.» Et voilà pourquoi le gouverneur-général est venu au milieu de nous, honorer notre fê'e de sa présence et nous adresser les paroles remarquables que nous venons d'entendre. Il est bon, messieurs, de voir ainsi régner l'union entre les gouvernants et les gouvernés; c’est une union qu'il faut toujours maintenir parmi nous.
« Si cette assemblée n’était pas une assemblée mixte, moi, homme politique, je commencerais à vous parler de la politique comme autrefois, mais dans un grand jour comme celui-ci, où tous les membres de notre nationalité sont unis, tout sujet politique doit être mis de côté. Une fois au moins, dans l’année, restons unis. Discutons ensemble l'avenir de notre nationalité, et travaillons tous ensemble à assurer le bonheur el la prospérité de notre beau pays, de la province de Québec en particulier.
«MM. je serai court, car vous avez déjà entendu plusieurs discours et plusieurs autres doivent vous être faits. Néanmoins vous me pardonnerez, j'en suis sûr, si pour répondre à la santé du Canada, je fais un léger retour sur notre passé. Pour cela, permettez-moi de remonter à celle époque où, malheu-
reux sur le champ de bataille, nous avons pu dire comme un grand roi de France «tout est perdu fors l'honneur.» A cette époque notre nalionalité était bien menacée. L'avenir de notre race semblait perdu. Et Montcalm et tous les braves qui tombèrent sur les plaines d'Abraham n’eussent pas ajouté foi à celui qui leur eût dit : « Ces 60,000 Canadiens-Français laissés sans défense à la merci du vainqueur, dans un siècle et quart, ils seront un million et demi. Bien plus. ils auront leur religion, leurs instilutions, leur langue, leurs lois comme ils les ont aujourd'hui. Bien plus encore, ils verront les représentants de leur Souveraine venir célébrer avec eux la fête de leur nationalité ; ces 60,000 Canadiens-Français deviendront un grand peuple, dont la domination s’étendra de l'Orient à l'Occident, et depuis le pôle nord jusqu'aux domain?s de nos voisins les Américains.» Et cependant cela est,
« Si on eût dit à tous ces braves, si on eût dit en 1836 et 1837, à tous ces patriotes d’une époque plus récente encore, aux Papineau, aux Viger, aux Nelson, aux Girouard, aux Lafontaine, aux Morin et aux Cartier, que dans une quarantaine d'années nous aurions non-seulement nos libertés constitutionnelles, mais que notre religion, nos institutions, notre langue ct nos lois, nous seraient conservées, que nous aurions toutes les libertés qu'il est possible à un peuple d'avoir, que même nous aurions notre indépendance si nous l'avions voulu, ils ne l’auraient pas cru, Et cependant tout cela existe aujourd'hui. Nous avons toutes les libertés qu'un peuple peut désirer. Il ne nous manque que d'être une nation indépendante, et pour l'être, il ne nous faut que trancher le lien qui nous unit à l'Angleterre. Mais, messieurs, ce lien, notre intérêt, notre reconnaissance, nous ont toujours dit que nous devions le maintenir, que nous devions aimer ce drapeau qui protège nos inslilulions, notre langue et nos lois, et le plus précieux de tous nos biens, notre religion. Nous serionsbien insensés, si ayant pour nous défendre les armes et les flottes anglaises, si ayant toutes les libertés que nous possédons, nous voulions nous séparer de l'Angleterre pour former un peuple indépendant, Et l’histoire dirait un jour que le Canada, s’oubliant lui-même, a volontairement compromis ses intérêts les plus chers, en rejetant la protection du drapeau britannique, qui abrite toutes nos libertés et assure notre paix et notre prospérité,
«Messieurs, le Canada de 1759, de 1837 et celui de nos jours sont bien différents. Le Canada de 1759 élait dejà très-étendu si l'on considère le territoire, maïs sa population bien petite, décimée par les combats, se trouvait sans défense, livrée à la merci de ses vainqueurs. £n 1837, les malheurs sont venus fondre sur nous. Et si nous n'avions pas eu foi dans notre avenir, si nous n'avions pas défendu vaillamment notre religion, nos institutions, notre langue et nos lois, nous ne serions pas ce que nous sommes aujourd'hui, et nous n’aurions pas nos institutions libres, ce territoire immense, ces richesses innombrables. Si les hommes de 1759, et de 1836 et 1837, revenaient au milieu de nous et voyaient ce que nous avons vu aujourd’hui, la belle et pieuse démonstration des plaines d'Abraham, faite par tout un peuple, la magnifique procession qui a parcouru les rues de notre ville toute pavoisée el joyeuse d'entendre nos airs nationaux, et si ce soir ils voyaient réunis autour de ces tables les enfants de la France et du Canada, recevant un lieutenant-gouverneur Canadien- Français et au milieu d'eux les délégués de cette vieille France, qu'ils aimaient {ant, ils s'écrieraient : « Nos gens sont donc revenus ! » Oui, messieurs, ils sont revenus, non pas pour faire ce que nous faisions quand nous soutenions nos luttes gigantesques contre l'Angleterre. Ils ne sont pas venus ici pour nous prêter main-forte. Ils sont venus célébrer la fête de notre nationalité. Ils sont venus nous donner des paroles d'encouragement et en recevoir de notre part. Et si plus tard, comme on l'a dit, il doit nous venir de France des capitaux et des hommes qui seront appelés à exploiter nosressources, nous n'aurons plus que des combats pacifiques : ce seront les combats du travail, de l'industrie. Etces combats-là nous devons les encourager de toutes nos forces. C’est là, en effet, notre intérêt à tous. Notre intérêt, c'est de travailler de concert au bonheur de notre pays. Que l'on soit Irlandais, Anglais, Ecossais, Canadien-Français, notre intérêt est le même. Nous devons tous être unis et travailler tous ensemb'e au bonheur de notre chère patrie. Restons donc unis. Je ne puis m'enpêcher de regreller que nous ne le soyions pas toujours. Si cependant les luttes de la politique doivent nous séparer, espérons du moins que, comme par le passé, nous serons unis toules les fois qu'il s'agira des grands intérêts de la patrie. Notre intérêt comme race, n’est pas de nous diviser, de nous dénigrer,
de nous détruire les uns les autres. Notre intérêt, comme race, est de marcher ensemble en bataillons serrés. Je m'arrêle : je ne veux pas mêler la politique aux réjouissances de ce jour. J'espère que je n'ai pas dépassé les limites que je m'éfais assignées. En remerciant de nouveau M. le président de la Société Saint-Jean-Baptiste de l'honneur qu’il m'a fait, lorsqu’il m'a prié de répondre à la santé du Canada, je termine en répétant encore une fois les souhaits que je viens de faire : que toujours l'union la plus intime règne entre nous, et si nous devons encore nous séparer sur des questions politiques, du moins que l'union existe entre nous, chaque fois qu'il s'agira des intérêls vitaux de notre nationalité. Soyons unis comme une seule familles On saura ainsi et on comprendra que, si nous ne sommes pas une menace pour les autres races, nous sommes assez unis, assez nombreux pour nous faire respecter toujours et partout, pour défendre nos institutions, notre langue, nos lois, et ce qui doit être le plus cher à nos cœurs, notre sainte religion.»
Voici quelques fragments du discours prononcé par l'honorable M VW. Laurier, au banquet:
« En m'appelant à répondre à cette santé, votre président me fait un honneur tout à fait inattendu par moi jusqu'à il y a quelques moments. Cependant, dans un jour comme celui-ci, on ne doit pas avoir de fausse modestie et j'accepte de grand cœur l'honneur que l'on veut bien me faire. Je suis particulièrement heureux de pouvoir m'associer aux paroles et aux sentiments si plein de patriotisme exprimés par l'honorable M. Langevin; sentiments avec lesquels je suis heureux de m'associer au moins une fois l’année. Aujourd'hui nous sommes {ous frères : nous sommes Canadiens. Pour ma part, j'ai souvent pensé que s’il m'avait été donné de choisir l’époque et le lieu où j'aurais voulu naître et vivre, je n'aurais pas choisi d'autre époque que l’époque actuelle, d'autre lieu que le sol de mon cher Can°da. Je n'aurais pas voulu vivre dans l’antiquité, où l’individu était absorbé par l'Etat, ni dans le moyenage, où la société naissante n'offrait à l'individu qu’une protection insuffisante, ni à l’époque si terrible des gucrres de religion, ni au dix-septième ou au dix-huitième siècles, où la société était déjà ébranlée par les révolutions. Non: l’époque à laquelle j'aurais voulu naître est l'époque actuelle, et le lieu
ou j'aurais aimé à vivre est le lieu cher où-je vis, où je suis né, le sol libre de ma patrie.
«LL. est peu de pays qui jouissent de plus grandes libertés que le nôtre ; on pour mieux dire il n’en est pas. Soyons fiers de cela. Et soyons reconnaissants à l'Angleterre, dont le drapeau est le plus sûr garant de toutes nos libertés.
« Soyons heureux et réjouissons-nous de ce que Son Excellence, le gouverneur-général, descendant de la vieille Ecosse, a bien voulu honorer de sa présence notre fête nationale, de ce qu'il a voulu mêler sa voix à la nôtre pour chanter, acelamer notre passé, nos gloires, nos souvenirs. Soyons surtout heureux des paroles qu’il nous a adressées, paroles qui prouvent la loyauté de l'Angleterre. Les nobles sentiments qu'elles expriment ne feront que rendre plus forts les liens de reconnaissance et d'estime qui ont fait de nous ses plus fidèles sujets.»
L'orateur rappelle, ici les souvenirs les plus chers aux cœurs des Canadiens-Français et parle de tous nos braves tombés sur le champ de bataille pour défendre notre cher Canada, il espère qu’aussi longtemps qu’un Canadien-Français vivra, ces souvenirs ne s'effaceront pas de sa mémoire, que toujours ils l’encourageront à marcher dans la voie qu'ils ont tracée et à n'avoir rien de plus cher à son cœur que le bonheur de sa patrie. Il termine en disant :
«Sile grand patriote qui un jour s’écriait dans sa jeunesse : «0 Canada, mon pays, mes #mours ! » pouvait revenir sur là terre aujourd'hui, pour voir la manifestation de ce soir, il s’écrierait encore avec plus d'enthousiasme avec nous tous ce soir : « O Canada, mon pays, mes amours ! »
Les honorables MM. J. A. Chapleau et F. Langelier sont appelés à répondre au toast: «La Province de Québec. » Voici le discours de M. Chapleau.
«M. Le PRÉSIDENT, EXCELLENCE, « MESSEIGNEURS, ET MESSIEUUS,
« Merci de la bienveillance avec laquelle vous avez porté le toast à la province de Québec, dont j'ai l'honneur, en ce
moment, d’être le représentant officiel.
dois un des plus grands honneurs de ma vie :
au nom de mes amis, de parler au nom de mes adversaires, de parler au nom de men pays.
circonstance où je suis cerlain d'être un écho fidèle, puisque je n’ai ni à discuter, ni à parler de politique, mais simplement a ouvrir mon cœur et à dire bien hautement que je suis catholique et que je suis Canadien-Français.
« Les hommes distingués qui sont venus de l'étranger pour participer à cette fête, trouveraient, s'ils re connaissaient pas notre histoire, bien étranges les paroles que je viens de prononcer et que vous venez de couvrir d’applaudissements. Moi, premier-ministre, c’est-à-dire le premier conseiller de Sa Majesté dans la Province, «le premier ami du Souverain,» suivant Ja définition des auteurs, je proclame que je suis catholique et que je suis Canadien-Français.
« Est-ce que je commets là une inconvenance ? Non. ne fais que profiter d’un droit dont l’exercice légitime fait notre bonheur, et que l'Angleterre nous a accordé avec une franchise el un bon sens pratique qui lui font plus d'honneur que bien des batailles et bien des victoires,
« Nous sommes libres ! et dans ce seul mot nous trouvons la solution des problêmes les plus difficiles.
« Nous sommes libres !
«C'est-à-dire, nous avons les mêmes droits que ceux qui nous entourent ; c’est-à-dire, nous avons les mêmes devoirs
que nos concitoyens.
À celte qualité je celui de parler
Et cela, je le fais dans une
« Nous sommes libres !
«C'est-à-dire : nous avons, comme tous nos concitoyens, le respect de la liberté, de la liberté dans l'ordre.
« Nous sommes libres !
«G'est-à-dire, nous avons le droit de laisser parader les Zouaves pontificaux dans les rues de Québec ; nous avons le droit d'affirmer notre affection pour le chef de l Eglise romaine ; nous avons le droit d'orner nos autels ; et aujourd’ hui même, sans blesser les susceptibilités de nos concitoyens, pu assister à la messe, dite par le chef de l’ épiscopat français, sur le terrain même où, l'Angleterre voyaient mourir Montcalm et Wolfe, après une bataille dont l'écho retentira encore longtemps dans l’histoire de ce continent. Cette messe a été un spectacie sublime ;
il y a cent-vingt ans, la £'rance el
sublime pour les spectateurs, plus sublime encore pour le penseur. L'homme qui a lu l'histoire, et celui qui suit les évènements comtemporains, ont dû voir, dans ce spectacle, la solution des problèmes qui agitent le plus l'esprit humain, Car, Mess'eurs, quel est le fond de toute politique, sinon le respect ? et qu'était celle messe, sinon un grand acte de respect de no're part ? respect de Dieu, respect de l'Eglise, respect de l'autorité, respect des traditions : c'est-à-dire respect des ancêtres, respect de soi-même. De la part de nos concitoyens qui ne partagent pas nos opinions, c'était le respect du voisin, c'est-à-dire le consentement librement donné au pacte social, la reconnaissance des obligations muluelles qui lient les membres d'une même société, N'est-ce pas là l'admission d'un fait bien simple, mais qui ne cesse de bouleverser le monde ? savoir : que l'humaine nature est faillible et que les idées sont aussi nombreuses que les hommes.
«Je dis ces choses-'à, messieurs, je l'avoue, avec orgueil, L'état social que je vous décris d’un trait, nous avons contribué, nous, Canadiens-Français, à le créer. Nous avons entendu tout à l'heure, le chef de l'Etat proclamer que les institutions publiques de ce pays sont dues en grande partie à notre travail. Je suis fier de le constater, en présence des hommes distingués qui ont pris la peine de traverser les mers, pour assister à cette démonstration ; je suis fier, dis-je, de constater devant eux, que la France, qui sème par le monde entier les grandes idées, n’a pas trouvé au Canada une terre indigne d'elle. Nous avons fait bonne récolte, passez-moi le mot ; et si la France se reconnaît comme notre mère, nous avons le droit de lui dire que nous avons su rester ses enfants, Je voudrais que ma voix portât ces paroles jusqu'au fond des provinces françaises ; qu'elle fit assavorr au paysan de France qu'il y a sur un autre continent, un homme qui a le même nom que lui, qui pense comme lui, qui parle comme lui, qui prie comme lui: c’est l'habitantcanadien-français, Personne en France, en Alsace, en Lorraine, ne s’est montré plus fier que le Canadien-Français des victoires de la France. Alors, ses chants d’allégresse étaient les siens. Puis, quand les jours de deuil firent pleurer Ja patrie française, n'a-t-elle pas, elle aussi, pleuré amèrement, avec sa mère, la vieille France ?
«En 1867, lorsque s’est ouvert la législature de Québec, la
seule assemblée délibérante française qui existe sur ce conlinent, j'ai eu l'honneur de proposer la réponse au discours du trône ; et la première pensée que j'ai exprimée a élé une pensée d'union et de fraternité entre la France et l’Angleterre. Ces deux grandes nations, disais-je alors, n'ont qu'à secouer leurs drapeaux pour couvrir de gloire l'univers entier.
« Dien à voulu que ce fût à l'ombre de ces deux drapeaux que vint à grandir notre nationalité, véritable chêne, arbre vivace, suivant la pensée de M. Rameau. Pendant des années et des années, il a semblé rester stationnaire. C’est qu'alors ses racines se fortifiaient sous terre ; et dès qu'elles sont devenues en état de supporter le roi des bois, celui-ci s'est élancé majestueusement. En quelques temps, il n’a pas tardé à dépasser lous ses voisins de sa cime altière, et bientôt il a dominé toute la forêt qui l’a vu naître. Cette forêt fut jadis le patrimoine de nos pères. C'est là qu'ils sont venus créer le Canada français. C’est là qu'ils apprirent à être des découvreurs, des apôtres, des travailleurs, des soldats : Ense, cruce, aralro.
« Ense : avec l'épée, ils ont buriné notre histoire.
«Cruce : la croix est restée le gage de leur immortalité et de notre espérance.
« Aratro : la charrue nous à sauvés, nous sauve encore tous les jours.
« L'épée, la croix, la charrue, ont fait du peuple canadienfrançais, isolé et abandonné à ses propres forces, le plus grand phénomène historique de notre siècle.
«Ce phénomène n'a pu se produire qu'à la faveur des libertés que nous a octroyées l'Angleterre.
« Pour ces libertés, je rends grâce en particulier à notre Souveraine, glorieusement règnante, dont l'avènement au trône à coïncidé avec l'avènement de ces libertés dans notre pays. Je lui rends cet hommage, non pas seulement pour accomplir un simple acte de courtoisie, en ma qualité de prepremie”- ministre de la province de Québec, mais encore pour lui payer une dette de justice et de reconnaissance en ma qualité de canadien-français et de catholique.»