M. LE PRÉSIDENT
Q]l se fait {ard : le 24 juin n’est plus, nous saluons l'aurore du 25 juin. Au nom de mes compatriotes émigrés je n’ai qu'une chose à constater, c’est leur opinion: la voici...
« Dans les circonstances difficiles que leur fait l’expatriation, dans le devoir que leur impose l’émigration considérable de ce printemps, vos frères émigrés ont dà s'abstenir, en très grand nombre, de venir affirmer leur patriotisme au berceau même de leur nationalité. Le sacrifice a été considérable. Revoir en un tel jour la patrie en fête, contempler cette foule de frères s’agenouillant, sous le regard de Dieu, pour demander à l'Arbitre des nations de protéger le petit peuple canadienfrançais dans l'avenir comme dans le passé; voir la joie et le patriotisme rayonner sur tous les fronts ; admirer ce que le dévouement et l'énergie du c"mité et des citoyens ont produit de si beau, de si touchant et de si pittoresque ; être le témoin de toutes les grandes et belles choses aujourd'hui offertes à notre admiration; certes, messieurs, la tentation était forte pour la masse de vos frères émigrés et cependant ils ne sont pas venus. Ils se sont abstenus par dévouement pour leurs familles ; ils se sont abstenus, afin de prouver, par leur absence, aux cultivateurs de cette province qu'ils ont tort de s’en laisser imposer par les embaucheurs et les faux mirages, que la posilion des émigrés dans la République n’est pas enviable, et ils 7 AAiRS pu entreprendre ce voyage sans s’endetter, pour a plupart,
«Celle abstention est une leçon de haute portée et une
preuve manifeste d’un patriotisme non équivoque, quoiqu'en ait dit certain écrivain mal inspiré.
« Et privés de participer à cette imposante démonstration, ils sont assemblés sur divers points des Etats-Unis, ils déploient au milieu des nationalités étrangères, nos couleurs nationales, nos devises patriotiques.
« Au milieu des villes, au sein des campagnes, toujours an contre mille, un contre cent, ils sont restés dignes du Canada Français. Que dis-je, messieurs, il y a plus que cela : loin du pays natal, leur patriotisme s’est épuré.....Venant des campagnes, où le vérilable patriotisme consiste dans F'attachement au sol, où les manifestations ne sont pas encore passées dans les habitudes, la plupart des émigrés ne connaissaient pas notre histoire si belle, notre passé si glorieux.
«Aux Etats-Unis, tout devait les porter, par le contraste d’une prospérité aux dehors pompeux, avec la modeste apparence de nos hameaux canadiens, à devenir américains, à oublier le Canada. Et c’est tout le contraire qui arrive... A la voix des chefs, à la voix de la presse, avec le concours du clergé, nos compatriotes des Etats-Unis se groupent, se comptent, et font un pacte patriotique etils deviennent plus attachés à leur nationalité.
« Ce n’est plus le seul attachement au patrimoine territorial, ce n’est plus ce patriotisme tout matériel et intéressé, qui est cependant si nécessaire à un pays, non. C’est un patriotisme raisonné, c’est un attachement sincère, plein de manifestations éclatantes, à ce patrimoine moral, à cette patrie du eœur ; la foi, la langue, les traditions et honneur du nom.
« Ah! Messieurs, ils sont nombreux les sacrifiecs que vos frères des Etats-Unis se sont imposés pour exprimer les trois sentiments du patriotisme qui les anime
« Comme autrefois Andromaque à la cour de son vainqueur, les Canadiens émigrés ont voulu posséder, partout où ils sont en nombre......une autre Troie, une autre patrie. Ils appellent « Petit Canada » tous les quartiers des villes où ils sont quelque peu agglomérés. Hs voudraient faire revivre partout des noms chers à leur enfance.
« A la voix du prêtre, ils ont élevé des églises canadiennes qui rivalisent en beauté et en richesse avec les temples des riches sectes protestantes. Ils se sont organisés en associations littéraires, eux pauvres artisans, en sociétés musicales,
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eux qui ne connaissaient que l'harmonie des lourds marteaux et des outils criards du charpentier. Ils ont fait encore plus, ils ont élevé en quelques endroits, des couvents, et le mouvement se propage encore. Etils ont fait tout cela, sans richesse, avec le sacrifice du dévouement. Aujourd'hui mème, les Canadiens de Worcester travaillent d’un commun accord, et le profit de leurs sueurs honorables ira grossir un fond destiné à l'érection d’un couvent que des servantes de Sainte Anne au Canada, viendront occuper dans quelques mois.
« Ne sont-ce pas là, Messieurs, des actes du plus pur patriotisme, du plus admirable dévouement ?
«Je parle de nos frères émigrés sans flatterie, vivant avec eux depuis 12 ans, comme journaliste, je suis de leur nombre ; mais je dois dire la vérité aux Canadiens des deux pays, avec une égale impartialité. Messieurs, respectez plus que par le passé, ces enfants de votre mère que les circonstances ont éloignés de vous. Presque chaque famille compte là-bas un frère, une sœur, un parent. Ils sont vos frères, et s’il n’ont pas réussi, s'ils n’ont pu vivre au pays, rappelez-vous que leurs défauts, leur manque de calcul, leur inconstance, sont des défauts inhérents à notre caractère, et que ce n’est pas le fait de leur émigration qui doit vous rendre indifférents à leur égard,
« On a discuté, depuis quelque mois, le nombre des Canadiens expatriés. Quelques journalistes sont d'opinion qu’il n’y a que 240,000 Canadiens aux Etats-Unis. Ce chiffre est fort élevé et cependant combien nous serions heureux sil était exact. Mais hélas! ne nous dissimulons pas la vérité.
«D'après des statistiques que j'ai obtenues, à l'occasion de celte fête, je puis vous assurer qu’il y a plus de 400,000 Canadiens-Français aux Etats-Unis.
« Quatre cent mille !! ! Compatrioles, en ce jour de réjouissances nationales, alors que nous glorifions tous ces braves aïeux, et ces contemporains illustres qui ont sacrifié leur vie el leurs talents, plusieurs leur liberté, pour conserver nos institutions, notre langue et nos lois, en ce jour solennel, où, réunis dans une même pensée, sous le même drapeau, dans le patriotisme et la concorde, nous comptons nos forces, n'est-il pas pénible de constater ce chiffre de 400,000 des nôtres, dont les forces, l'énergie, l’habileté font la richesse de l'étranger ?
«En faisant un retour sur les causes de l’émigration, sur
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ce départ des enfants du sol, n’allons pas dire, messieurs, c'est la routine, c’est l’esprit d'aventure, c'est la mauvaise culture qui les font partir,
«Non, que les classes dirigeantes de la province de Québec n'aillent pas ainsi se laver, les mains, comme autrefois Pilate. —Nous sommes tous coupables, avouons-le.
«Rendons hommage à Saint-Jean-Baptliste, le protecteur de uotre nationalité, à notre clergé missionnaire, à tous les laïques dévoués, qui ont su conserver les 400,000 Canadiens émigrés fidèles à nos traditions, à notre foi, à notre langue.
«Mais hélas! combien ils sont méconnus de leurs frères du Canada!
« Depuis deux jours, à Montréal et à Québec, j'ai eu l’occasion de converser avec des hommes instruils, des prêtres, des médecins, elc., etc. On ne connait pas les noms de nos paroisses, on ne pense pas à nous. La province de Québec oublie ses enfants en exil. Notre presse du Canada ne parle des Canadiens émigrés que pour constater leur départ du pays.
« Personne ne s'inquiète de nous, de nos œuvres, de nos efforts pour rester Canadiens.
«Messieurs, cet apathique oubli est cruel pour ceux qui dirigent le mouvement religieux et national sur la terre étrangèr }.
© « Canadiens des deux pays, formons donc une alliance de sentiment plus intime que. par le passé. Comme le disait, en 1874, un patriote apôtre, M. l'abbé Primeau, de Worcester, formons l'alliance sacrée de l'avenir.
« Aimons-nous davantage, connaissons-nous mieux, et des deux côtés de la ligne 45, portons bien haut l'étendard de notre nationalité, inscrivons-y la devise : Union et Respect.
« Et a'ors nous passerons à travers les obstacles qui s’accumuleni contre notre existence nationale, nous ferons respecter nos droits aux Etats-Unis comme au Canada.
“Fils dévoués d’une même Patrie, Par le destin, séparés, dispersés.
Aimons bien tous cette mère chérie,
Sa vieille gloire et ses beaux Jours passés,
‘“ Laissons l'envie attaquer la bannière Qui nous guida vers l’immortalité.
Pour la Patrie, ayons une prière,
Et parmi nous de la fraternité,”
Les quatre dernières santés: « Nos sociétés canadiennesfrançaises,» «Nos hôtes, » «Les sociétés Saint-Georges, Saint- André, Saint-Patrice,» « La Presse, » sont, vû l'heure avancée de la nuit, proposées et bues sans discours. |
Le banquet national a été le digne couronnement de la belle et grande démonstration du jour, et le comité d’organisation ne pouvait donner une fin plus agréable à cette première scène des fêtes de la patrie. D'ailleurs tont les goûts ont dû être satisfaits, Aprèsles émotions de la messe et l'enthousiasme de la procession, aux amateurs de discours, il offrait le programme du banquet ; les dilettanti n'avaient qu'à se diriger vers la salle Jacques-Cartier, pour entendre de la bonne et belle musique. Des pièces pyrotechniques lancées sur la Terrasse Frontenac, la Porte Saint-Jean et la Place Jacques Cartier ; l'illumination partielle de Lévis et Québec; la danse de guerre de la tribu Huronne, exécutée à la lueur des flambeaux et des feux d'artifices qui sillonnaient le ciel : tout cela n'était-il pas la réalisation des féeries des mille et une nuits ? Aussi, long” temps après que les dernières notes de cette fête mémorable
auront cessé de se faire entendre, l'on causera encore du 24 juin 1880.
AMÉDÉE RUBITAILLE.
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