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CHAPITRE IV

TROISIÈME SÉANCE SOLENNELLE DE LA CONVENTION.—PROCÈS-VERBAL, DISCOURS. —=RAPPORTS,——RÉSOLUTIONS.

Présidence de l’hon. P.-J.-0, Chauveau, Président-général.

La troisième séance so'ennelle de la Convention s'ouvre le 26 juin, à deux heures, dans la grande salle de l’Université Laval.

L'honorable Wilfrid Laurier, député fédéral de Québec-Est, commence un discours dont nous avons recueilli les fragments que voici :

« Lorsque, après les sanglantes batailles qui furent livrées autour de ce lieu où nous sommes maintenant réunis, après la fatale défaite de Montcalm, après l’inutile victoire de Lévis, l'arrêt de séparation d'avec notre ancienne mère-patrie fut devenu irrévocable, lorsque le drapeau aux fleurs de lys dut descendre du château Saint-Louis, pour faire place à la croix de Saint-George, lorsque ce qui restait dans le pays de braves, épargnés par la mort, les marchands, les hommes de loi, les anciens fonctionnaires, enfin la plupart des notables qui se trouvaient encore dans notre pays eurent quitté le pays, i'histoire ajoute que la raison de cette conduite de la part de ceux qui formaient l'élite de notre société, et qui les déterminait ce jour-là à abandonner non-seulement la terre natale mais à abandonner même sans compensation tout ce qu'ils avaient de biens, c’élait qu'ils ne voulaient pas se séparer de l’antique mère-patrie, de la France. Ils croyaient sans doute, et dans les circonstances où ils se trouvaient placés, ils avaient raison de croire que c'en était fait à jamais de la race française en Amérique, et qu'après un siècle et moins peut-être, le

nom de la France n’existerait plus dans notre pays que comme un souvenir, et que de la langue française il ne resterait plus rien que quelques expressions vieillies.

« J'imagine, et vous devez le faire comme moi, que lorsque Lévis, Bourlamarque, Bougainville, tous ces héros de:tant de batailles, du haut des navires qui les emportaient, jetèrent un dernier regard sur cette terre que leur énergie et leur courage auraient sauvée, si le courage et l'énergie avaient pu la sauver, et que ce dernier regard leur montra Québec en ruines, la côte Beaupré en cendres, ils durent croire que cette population, — aue toute leur énergie et leur courage n'avaient pu sauver, — maintenant qu'elle était livrée sans défense à la merci du vainqueur, était condamnée à un fatal et inévitable anéantissement.

«Ils durent croire qu'avant longtemps tout ce que cetle petite population avait de plus cher, sa religion, ses lois, sa langue, ne serait plus qu'un souvenir indifférent. Ces prévisions étaient dans l’ordre humain, ces prévisions étaient naturelles, c'était une des conséquences inévitables des lois de la guerre telles qu’elles existaient alors. Si telles étaient les prévisions humaines, tels n'étaient pas les décrets de la Providence. Aujourd'hui, après cent vingt années écoulées depuis cette époque, un million de Français, fils de ceux que l’on croyait à cette époque condamnés à un fatal anéantissement, ont résolu d'affirmer leur existence nationale, et l'endroit qu'ils ont choisi, c'est le champ de bataille même où succomba la cause dont ils ont aujourd’hui la personnification.

«Lorsque, avant hier, le sacrifice divin montait vers le ciel de ces plaines d'Abraham, montait de ce champ de bataille qui a bu le sang de nos braves, lorsque dix mille hommes et plus agenouillés dans l'endroit même où moururent nospères, adressèrent au ciel leur ardente prière, quel est celui qui ne s’est pas senti pénétré de l’idée qu’il y a au-dessus de nous une Providence éternelle dont la divine sagesse sait mieux que nous tirer notre salut de ce que nous croyons être notre perte inévitable.

Si, du sein de la tombe où ils dorment maintenant, Montcalm et Lévis peuvent voir ce qui se passe parmi nous, ils peuvent constater que si leurs épées n’ont pu nous sauver, le Dieu des combats lui-même a pris notre cause en main, il a combattu nos combats, et qu'après cent vingt ans, la race française vit encore ; non-seulement elle vit, mais le grain de sénevé est

devenu un grand arbre, non-seulement elle vit, mais toutes les institutions qui existaient en dix-sept cent soixante existent encore. Oui la race française, la langue française vivent parmi nous et elle est tellement vivante parmi nous qu’un poële canadien-français, fils de notre cher Canada, vient d’être acclamé par l'Académie française. Souvenir plus touchant encore, une université française, une éminente école, vient de décerner à un de nos compatriotes le titre le plus cher qu’elle peut décerner, celui de professeur de l'Université de Paris, »

L’hon. M. Laurier parle pendant environ dix minutes. Puis visiblement affecté par la chaleur étouffante qui règne dans la salle il est obligé de s’interrompre pour prendre quelques instants de repos. Il reprer : son discours au milieu des applaudissements de l'auditoire qui veut le soutenir et l’encourager, mais il est encore forcé de s'arrêler épuisé, s'excuse de re pouvoir parler davontage et se retire.

La Convention entend ensuite le Rév. Père Bourgeois « Sur la situation présente et l'avenir des Acadiens. »

MoxstEUR LE PRÉSIDENT, MESSEIGNEURS ET MESSIEURS,

« L'honneur qui nous est décerné aux séances solennelles de cette imposante Convention, prend pour moi, acadien, la forme d’une tâche difficile, délicate et nouvelle, Jeune zélateur d'une œuvre encore à ses débuts mais relativement vieillie par les mécomptes de tout genre, mon devoir comme juste appréciateur des faits présents et de leur portée future, est devenu une question très-grave, un calcul sérieux comme le cercle instruit qui m'écoute, une étude lente comme le progrès qu’il nous a fallu suivre en remontant les trois siècles de notre existence nationale. Oui, messieurs, le peuple acadien a vécu près de trois siècles, —si toutefois il a toujours vécu. C’est le plus vieux groupe européen de l'Amérique du Nord ; ajoutons qu'il n’a pas été le moins éprouvé. Cependant un jour son étoile brilla, c'était au jour de la naissance coloniale. Ce lustre, il est vrai, ne dura pas : on vit l'étoile pâlir et s'obscurcir, reparaître et s’effacer : mais elle avait brillé, Car les plans de notre existence au Nouveau-Monde furent

sur

grands, et nos fondateurs premiers, barons, gentilhommes et chevaliers qui venaient se partager au milieu de la forêt des fiefs supérieurs et féodaux, entretenaient un projet digne de leur rang et de leurs efforts . leurs vues élaient de fournir à la mère-patrie un territoire convenable à Pétablissement de ses hiérarchies au dix-septième siècle. Quelle est la main qui a entravé dans ses ramifications premières le travail d'expansion rêvé par Poutrincourt, d'Aulnay et Razilly ? Notre histoire l’a redit, nul de vous ne l'ignore ; nous ne le répéterons pas. Car notre histoire n’est pas le livre d’un orateur : elle renferme des scènes et des actes, des tortures et des lyrannies qui répugnent à la tribune d'aujourd'hui, à la modération du 19ème siècle. Vue à travers le mirage de l'éloquence, elle révolterait souverainement : soustrayons la à ces influences trop dangereuses. C’est le livre mystérieux d'Ezéchiel in quo scriplæ sunt lamentaliones et carmen et væ, où sont inscrits des plaintes lugubres, des cantiques et des malédictions : qu’il soit réservé à la froide réflexion du lecteur à domicile, tout au plus pour le paisible entretien du foyer. Est-ce à dire que nous craignions l'opprobre pour nous-mêmes ? que nous devions passer l'éponge sur les taches de nos annales pour établir notre honneur et sauvegarder notre intégrité ? Point du tout, Nos fronts ne rougiront jamais de la conduite de nos pères ; ah! certes, au contraire, leur valeur d’autrefois sera la table de pierre livrée à nos études et à notre profit pour l'avenir, Les générations qui s'écoulent et celles qui vont suivre y puiseront toujours des leçons instructives au triple point de vue de la force morale, du devoir et de la foi. Si nous sommes encore voués à l’adversité, ces modèles seront nos guides ; si un jour nous devons jouir d'une ère de prospérité, ils nous enseigneront, par leurs mesures de pa:x et de ferme conciliation, à revendiquer la place et le respect qui nous sont dûs en vertu de notre première occupation du sol et de la loyauté qui nous caractérisa dans la suite. L'épreuve de l’Acadie a été trois fois séculaire ;. l’époque qui a précédé la nôtre a été une époque de luttes sans trève, mais nous laissons l'histoire de ces épreuves et le narré de ces luttes aux archéologues de notre nation. Quant à nous, sans ouvrir les pages du passé, nous allons aborder la grande étude proposée à nos considérations, «la situation présente des Acadiens dans les provinces maritimes et l'avenir qui leur est réservé

au cours du progrès et de l'avancement des peuples sous l'in“ fluence d'une extension libre parmi des races hétérogènes et sous l'élan d’une répartition judicieuse à l'endroit des charges et des emplois publics dans nos provinces respectives, »

«Quand on étudie la situation générale d’un peuple, il faut passer eu revue toutes les marques essentielles que la civilisa= tion chrétienne imprime à la société moderne ; il faut envisager les trois développements qui composent l'intégrité d'une halion—le mouvement intellectuel, matériel et moral. Chaque peuple de la terre, qu’il soit mogol, épirote ou turc a son culte ses coutumes et ses aptitudes privées ; c’est 1 historien qui les esquisse à la lumière des faits, et qui burine sur le blason du temps les traits caractéristiques de ces dynasties et de ces sectes qui se succèdent sur la surface du globe. Quelle est donc la propriété distinctive que nous pouvons appliquer aujourd’hui au petit peuple acadien et qui peut le discerner des autres par la spécialité de ses attributs? Parcourons ce triple état intellectuel, matériel et moral, chaque sphère nous fournira des renseignements plus que suffisants pour traiter notre sujet autant à la hauteur des exigences qu’à la faveur de la vérilé.

«De nos jours, messieurs, on a beaucoup ridiculisé la langue des Acadiens, mais on l'a fait sans malice; quelquesuns ont attribué à l'inaptitude leurs retards dans le progrès, d’autres ont consigné leur simplicité à la page des proverbes ; plusieurs ont poussé leurs remarques à ce point qu'il est urgent de nous réhabiliter dans l'opinion générale en exposant, dans un vrai centre de lumière, notre position relative qui, à part quelques nobles exceptions, entr'autres M. Rameau, nous semble être demeurée incomprise.

« Issus par ligne nobiliaire et directe de la nation franque, la plus intelligente des races de la terre, nos pères imbus, voire même obstinés, dans leur principes d’antique gloire nationale et gauloise, visèrent, dans toutes les circonstances, à conserver leur langue. Placés par la cession à l’Anlgeterre sous le contrôle direct de leurs vainqueurs, tant dans le commerce que dans les relations communes de la vie, il n’est pas étonnant, qu'au contact habituel d’un idiôme étranger, ils aient adoplé un tour, une expression qui, dans la langue française, faisaient défaut à leur mémoire ou manquaient à leurs connaissances. Isolés sur une terre étrangère, à la

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merci de leurs seigneurs et de leurs maîtres, privés des secours de l'instruction et des leçons du foyer, ils n’en ont pas moins gardé jusqu'aujourd'hui, comme un legs précieux, la langue de Henri IV, introduite sur notre sol. Jetez un regard, messieurs, sur ces portions de peuples qui, détachées du visux monde, sont venues s'implanter sur le sol du nouveau continent et dites-moi quelles sont celles qui, après trois siècles d'abandon et de servage, pour ainsi dire, aient conservé leur langue plus intacte que la nôtre. Pour nous l'instruction ne compta pour rien, car pendant deux siècles nous n’eûmes pas d'écoles, mais le peuple acadien comme tous les peuples sortis du sein de la France avait des convictions que l'étranger ne pouvait pas élouffer, que le temps ne pouvait ébranler et que l’isolement même ne pût jamais affaiblir. Voilà ce qui a sauvé notre langue. Aujourd’hui l'époque du danger est passée, voilà nos maisons d'éducation qui s'élèvent comme des phares lumineux pour éclairer notre horizon; animées de l'esprit de leur mission, elles ne cessent de diriger leurs efforts là où les besoins domestiques, nationaux et religieux requièrent leurs services avec le plus d'empressement,

«Pour notre langage, il est vrai, comme pour les autres ressorts distinclifs que nous avons à faire mouvoir, nous avons fait peu d'améliorations, messieurs, depuis un quart de siècle. Par contre, nous avons prèché l’encouragement, car c'était une mesure nécessaire pour établir la confiance dans nos rangs, pour faire croire à la mission de notre peuple et à son avenir providentiel. Aujourd'hui l’œuvre est faite, il ne reste plus qu'à élaguer ces fausses tradilions reçues, acceptées par la bonne foi, qu’à éliminer ces productions de tout genre patentées à l’étranger: nous les renverrons à leur source. Nous avons un journal «le Moniteur Acadien» de Shédiac ; c’est l'ami dévoué de notre peuple: il a les profondes sympathies de tous les Acadiens bien pensants. Avec la conscience de son devoir et de son titre, il se fait notre Aristarque ; espèrons qu'il nous continuera ses bons services à l'avenir : fiet Aristarchus. Comme par le passé, il retracera avec fermeté devant les yeux de ses lecteurs, les défauts de notre administration domestique, agricole et commerciale, nous indiquera, en même temps, les moyens que l'expérience a consacrés à ces diverses industries pour assurer leur développement particulier.

«Mais ce journal, à légal de nos maisons d'éducation, de notre agriculture et de notre commerce, rencontre, chez nous, certains obstacles qui paralysent les efforts les plus constants, et qu, faute d'émulation intéressée, et par défaut d'encouragement nécessaire, paralysent l'ensemble de nos travaux comme Acadiens-français. La première pierre d’achoppement c'est notre situation matérielle, Dans un état de séquestration tel que celui dans lequel les circonstances nous reléguèrent forcément, il fallut jadis nous humilier, nous taire et nous résigner. Jusqu'à ces dernières années, quoique des travaux immenses aient été faits pour le dessèchement de nos marais, pour l'amélioration de nos champs, cependant nous n'avons pu, par manque de connaissances, baser nos procédés agricoles sur l'expérience et l'emploi simullanés des procédés contemporains. Les terres que l'administration provinciale nous a octroyées après l'exode de 1755, ont été mises à profit seulement selon les lois de l'ancien système d'agriculture légué par nos ancètres. Des iniliateurs généreux, autant p'rmi le elergé que parmi les autres professions de la province, ont encouragé, il est vrai, la colonisation et l'agriculture depuis plusieurs années et ont oblenu des succès marquants, mais cela sans un corps d'organisation régulier. Bien d'autres agrieulteurs, flagellés sous le moindre prétexte de dettes par nos tribunaux qui ne sont pas ceux de Rhadamante, voient leurs terres enlevées à leurs droits et vont chercher dans les carrières et dans les mines leur avenir ainsi que le soutien de leurs familles.

Un autre obstacle qui enraye notre avancement national, c'est cette langue étrangère qu'il faut apprendre parfaitement à tous nos hommes de profession, spécialement à tous nos jeunes gens qui débutent où se destinent pour la carrière commerciale, Quoiqu'il en soit, nous nous soumellons à ce laborieux sacrifice. Nous ne demanderons jamais ces efforts aux populations qui nous entourent ; elles en sont incapables. Seule, l'intell gence de la race française peut suffire à ces tâches multipliées ; elle accroît ses labeurs, gagne les mêmes succès et conserve en même temps les traditions tout intègres de la mère-patrie. En dépit de tout cela, notre commerce, grâce à l'Intercolonial,est en voie de réussite. Quand cette dépression commerciale qui, dans l’espace de cinq ans à presque ruiné l'Amérique du Nord toute entière, aura fait cesser son influence délétère, l’Acadien, comme les autres,

pourra mettre la main à l'œuvre dans l'espoir de voir lair de meilleurs jours.

« Quoiqu'il puisse advenir le peuple Acadien est un peuple résigné et chrétien. Placé dans l'alternative de la richesse et de la conscience, il ne transigera jamais avec son devoir, il ne faiblira jamais dans la fidélité qu’il doit à son Dieu. Pendant trois siècles, il a été pauvre, prolétaire ; jusqu'à ces derniers temps, il a été privé de tout, même des sympathies à l'exté-

‘rieur à défaut de secours : il n’a eu pour guide que l'étoile

de sa foi, pour consolations que les douceurs du ciel. Lucerna pedibus meis verbum tuum et lumen semitis meis. Voilà le témoignage que peut s’altribuer le noyau de notre pelite race acadienne., Comme l’armée de Judas Machabée, il sembla meilleur à nos pères de mourir dans le combat que de voir les maux de leur na'ion et la destruction des choses saintes : Quoniam meliüs est nos mort in bello quäm videre mala gentis nostræ el sanctorum. S'il plut à Dieu de les éprouver dans leurs biens, Il a su, dans ses desseins de miséricorde, fortifier par la voix de ses missionnaires ces cœurs que l'abattement et les déboires poussaient vers la démoralisation, s’ilsn'eussent élé ainsi soutenus. Quand le clergé de la vieille France ne put offrir à notre cause le zèle de ses apôtres et de ses prêtres, uotre allié le Canada se chargea de la desserte de nos missions abandonnées. Au sein de cette ville de Québec, la première en date après la fondation de Port-Royal, du sein de cette insuitution qui, pour la première fois peut-être, retentit publiquement de la voix d’un enfant de l'Acadie, des murs de celle maison d'éducation, la plus ancienne de l'Amérique, sortirent les ouvriers du Christ qui se dirigèrent dans les provinees maritimes pour porter à nos populations délaissées le pain du chrétien, la consolation de l'orphelin et de l’opprimé. Assurément, aujourd’hui, Canadiens-Fraucçais, les Acadiens qui se sont rendus à votre appel sont heureux de visiter ces lieux où se forma leur clergé depuis un siècle. Oui, bien aimés compatrioles, c’est {ei qu'on confia à nos Couture, à nos Gagnon, à nos Gauvreau et à nos Lafrance la mission de veiller à notre foi et je vous prends à témoin de notre fidélité aux enseignements qu'ils nous ont si généreusement prodigués.

« Notre salut temporel et national même fut toujours l'œuvre entière de notre religion. Souvent le spectre glacé du désespoir a pu conseiller à nos ancêtres le crime et la vengeance,

mais la foi surgissait devant eux et s’inclinant, cle murmurait à leurs oreilles : Testis in cœlo jelis. Quand notre force fut abattue par le fardeau de l'infortune, quand nos pieds furent déchirés à toutes les pierres du sentier, à toutes les ronces du chemin, et quand notre œil désolé fut las de ne rencontrer jamais cet horizon perdu de notre enfance, lespéranee et la foi, comme la Samaritaine au puits de Jacob, s’effrirent pour nous présenter l’urne qui désaltère, et s’inclinant devant nous, elles firent entendre à notre oreille ces mots consolateurs : Testis in cœælo fidelis. Cette foi vivace de nos pères n'a pas péri avec eux ; ils l'ont transmise à leur postérité comme un don d'en haut, le seul qui leur était resté intact dans l'épreuve. Les Acadiens l'ont conservée eetlte foi de leurs devanciers : ils l'ont entretenue par une conviction iniée que Dieu accorde aux nations providentielles. Aucun peuple sur la terre ne témoigne au clergé de PEglise Romaine plus de confiance, d’attachement et de respect que ces fils de Poutr'.eourt, car ils savent que les envoyés du Christ sont les dépositaires de la foi, celte rosée bienfaisante qui féconde les œuvres de l'humanité. Aujourd'hui comme autrefois, ils ne sauraient oublier que c’est Lui qui à fait naître d'un seul homme {oute la race des hommes, comme le dit Saint-Paul aux Athéniens ; qui leur à donné comme demeure toute l'étendue de la terre. ayant marqué les bornes de l'habitation de chaque peuple. Is ont cherché Dieu, ils ont tâché de le trouver au milieu de leurs {ribulations. sachant que c’est Lui qui donne aux nations comme aux indiviuus l'être, le zsouvement et la vie. (1)

« Nous allons maintenaut reporter nos regards, Messieurs, sur ces générations qui s'avancent et nous essayeron ‘à crayonner avec le pastel de la conjecture l'avenir qui seme réservé à l’Acadie au cours favorable des faits. Quand Dieu fait surnager des fragments de peuple à des naufrages aussi mullipliés que les nôtres, quand Il fait survivre cette même race aux proscriplions, aux combats et aux exactions de route suite, il n'est pas illusoire de juger qu'H lui réserve tôt ou tard un rôle important dans le concert des nations. Aujourd'hui pour les Acadiens, le fleuve a franchi sa catar”ete, selon l'expression d’un poëte, le floi s'apaise, le bruit s'éloigne, la confiance publique coule dans un lit plus large ; l'avenir s'anrence el il s'annonce libre et fort. Fussions-nous accusés de

(1) Actes des Apôtres.

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grossir les objets, d’exagérer les aspérances et d'embellir la situalion sur Ja toile de l'idéal, nous ne cesserons d'affirmer que nous entrevoyons à courte distance un avenir relalivement brillant pour la famille acadienne. Ce n’est pas que nous croyions à la corne d'Amalthée, là-dessus, nos espérances sont on ne peut plus rétrécies ; mais étant données certaines conditions dont l'existence est très probable, l'Acadie aura ses gloires par indemnité pour ses opprobres. Aujourd'hui une jeunesse intelligente, active et studieuse s’avance avec gravité, avec prudence mais avec fermeté ; les nécessités de la patrie lui révèleront sa mission, les grands besoins qu'elle rencontrera sur sa route la mûriront avant l'âge. Est-ce à croire que ce réseau tout formé, tout préparé pour la lutte, aille rester inactif en face du rôle qu'il doit accomplir. Non, certes, assurément non. Assurés du palronage canadien, ces jeunes gens en profiteront pour relever et encourager le commerce, l’industrie, l'agriculture, les lettres et les sciences, les études du génie civil, enfin toutes les branches d'amélioration qui composent le progrès des peuples. Au fur et à mesure que l'éducalion se répandra parmi leurs rangs, la langue sera épurée des anglicismes qui la couvrent, et quand les cercles français auront été définitivement établis en divers points de ja province, la population acadienne fera reconnaitre son existence, voire même son influence, au-delà des limites qu: nous sont fixées.

QI y a un décret divin qui, cent ans après l'exode de 1755, permit à un zélé missionnaire de celte ville, le Révérend Messire Lafrance, de jeter, en 1855, les bases d’une institution qu'on appelle aujourd'hui lecollége de Saint-Joseph de Memramcook. C'est lui qui en avait concu l’idée, ilen prépara les voies, il en chercha les éléments, mais ce fut tout: comme Moïse sur le versant du Nébo, ilne devait pas mettre le pied surle sol de promission ; Dieu ne le destinail pas à l'exécution de ce projet. Dans le temps, il lui fut suscité un digne et g inéreux remplaçant, et cet homme, le père des Acadiens, c’est le Révérend Père Lefebvre, présent aujourd'hui à cette auguste convention. D'autres maisons ont pris naissance depuis cette époque, toutes elles portent un même emblème: Religion, justice et patrie. Messieurs, est-il possible que la même Providence qui à créé ces œuvres pour le bien ne veille pas à leur conservation, n'accorde pas aux descendants de Razilly les moyens maté-

riels pour subvenir à leur entretien et à la progression de leur marche? Ce serait une anomalie, or il n'y a rien de tel dans les conseils d'en haut. La marche de la Providence n’est pas assujettie à des conséquences décevantes. D2main, à l'heure marquée, elle saura tirer la conclusion d’un principe qu'elle a déjà posé hier. Elle a ses droits et ses priviléges dans le temps comme dans l'éternité. Bien mieux que les dieux d'Homère, elle marche à l'aise dans l’espace, et d'un jour, elle peut combler de la richesse de ses faveurs la nation que jadis elle auroil éprouvée par des revers.

«Aux vues de la Providence qui se manifestent à notre égard, au zèle de la jeunesse éclairée qui débute, joignons aussi les sentiments élevés et patriotiques de notre population toute entière. Parcourez nos paroisses, demandez au mineur, au laboureur, au pêcheur, au marchand, à ous ces hommes qui dépenseni les années de leur vie aux travaux les plus pénibles, demandez-leur s'ils eroient au réveil et à la prospérité futurs des Acadiens, et tous aujourd’hui, avec l'accent d'une conviction inexplicable, d'une assurance intime, vous répondront : Oui, la France reviendra, la France reviendra. Si quinze ans d'instruction et d'enseignement éclairés ont déjà infiltré dans les masses populaires des éléments d'espérance aussi profondes et aussi vifs, il n’est pas improbable que l'horizon qui va paraître soit un horizon € vie. Depuis dix ans seulement, nous nous sommes acheminés peu à peu vers les degrés du pouvoir : pour les Acadiens, c'était la décade des grands risques, car précédemment on avait méconnu nos aptitudes. De nos jours, lorsqu'au barreau, à la chambre comme parmi tous les autres corps professionnels, les preuves de l'intelligence et de Ja probité acadienne se sont fait manifestement apprécier par le public impartial, il ne nous reste qu'à revendiquer énergiquement la quote-part qui nous appartient en justice dans la distribution des charges publiques, Quand nous aurons organisé d’une manière plus régulière des centres d'action, des comités exécutifs qui s’empareront de nos intérêts et qui les favoriseront par combinaison de travaux, par l'influence de leur nombre et de leur position sociale, alors nous saurons bien faire sentier à la justice. Une entente très prochaine nous conduira, je l'espère, à ces résultats impor- tants, car tous länt que nous sommes, nous voulons de meilleurs jours pour la patrie de Poaltrincourt. Or, cette déter-

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mination nationale deviendra par le fait un acheminement non équivoque vers des succès relativement grands, car comme l’a fort bien dit Sénèque : Pars sanitatis, velle sanari fuit. Vouloir guérir est un pas fait dans les voies de la guérison.

« Maintenant, après vous avoir exposé la situation présente et mes idées problématiques sur l'avenir des Acadiens, il me reste encore, au nom de la députation acadienne, un dernier mot à vous communiquer, c'est le mot de remerciement. C'est l'expression de gratitude que nous avons à formuler envers le bienveillant comité de Québec qui, de loin, nous a si chaleureusement tendu les bras. Canadiens-français, cette courtoise invitation aux Acadiens pour votre grande réunion nationale fera époque dans notre histoire. Aussi nombreux que nous pûmes l'être, autant qu'il nous a été possible de le faire, nous nous sommes rendus à cette fête solennelle. Sans doute, des quatre vents de la Puissance, des quatre coins de PAmérique, il vous est arrivé des amis tout sincères, des cœurs sympathiques, frères par le sang et le sol : aucuns ne remporteront d'ici de meilleurs sonvenirs, des sentiments plus profonds de reconnaissance et d'attachement à votre égard que le petit groupe qui représente ici notre peuple acadien. Demain nous partirons, nous retournerons à nos foyers, mais nous laisserons dans votre capitale l'acte authentique de notre union scellée aux destinées de votre patrie. Nos coutumes, pos traditions, notre histoire et notre nom, telle sera l’Acadie ; mais notre commerce et nos industries, notre littérature et notre langue s’inspireront à vos sources et se modèleront sur vos travaux. Acadiens et Canadiens, nous sommes issus d'une souche commune, la France aux œuvres de Dieu: Gesta Dei per Francos. Nos DeMonts et Poutrincourt, vos Champlain et lontgravé, ces gentilshommes pionniers d'un siècle tout chevaleresqu', se pressèrent la main en signe d'union avant d'entrer dans nos forêts vierges. A travers les vagues de l'océan, ils mesurèrent leur grande mission et jurérent, par leur hommage pour le Béarnais, de se rester fidèles aux épreuves de l'avenir. Messieurs, le fondateur de votre ville compta parmi nos fondateurs de Port-Royal, c'est là qu’il concut l'idée d'aller fixer ses travaux à la caritale actuelle de votre province. Toujours les intérêts de l'Acadie et du Canada ont été appréciés et ressentis d’une manière réciproque par

an | !

les populations de nos deux colonies respectives. IL y a près de deux cents ans, M. de Grand Fontaine, les sieurs de Chambly et de la Vallière prirent le chemin de l'Acadie pour braver le feu des Bostonnais et pour défendre nos droits de pêcheries violés par l'Angleterre. Que ne fit pas M. de Meulles lorsque les incursions du colonel Dongan écrasaient nos populations décimées ? Quelle sympathie n’excita-t-il pas en notre faveur aux yeux de vos compatriotes et de la France! EUM. de Saint-Valier, en 1686, et M, Petit, en 1690, et plus tard Mgr Plessis ! Ah ! quelle sollicitude toute fraternelle ne {rouve-t-on pas dans nos rapports, pourtant si distancés, à ces jours de combats. Qu'il nous soit donc permis, dans cette

“belle occasion, de renouveler au nom de nos compatriotes

cette alliance des autres siècles. Car, côte à côte, au nord d'un même continent, tous deux, peuples survivanciers à des changements désastreux, à des infortunes répétées, la Providence nous veut unis sous le même égide de la foi, de la Jangue et du progrès matériel, intellectuel et moral. Nous sommes lès faibles, vous êtes les plus puissants : il ne vous en coûtera rien sinon un intérêt plus spécial envers nos groupes acadiens, un coup de main prêté dans l'accasion pour le redressement de nos griefs et l'acquisition de nos droits aux termes de la constitution qui nous régit. Ce ralliement, nous l'espérons, rencontrera l'adhésion universelle de deux peuples qui se soutiennent même depuis longtemps ; la Convention mettra le sceau à celte alliance, cette dernière sera un fait accompli. Alors sera donné le vrai réveil des Acadiens : appuyé sur votre bras, guidé par vos sentiers, notre jeune peuple grandira autant à l'ombre de votre protection que sous l'élan de son énergie particulière, de sa vaillance et de sa foi.»

L'hon. F. G. Marchand, président de la cinquième commission, présente le rapport de la commission et en donne lecture.

« La cinquième commission, chargée de faire rapport sur état actuel des sciences, des lettres et des beaux-arts en Canada, et sur les moyens de les faire progresser, a l'honneur de faire rapport :

« Qu'elle a tenu deux séances, l’une le 25 et l’autre le 26 juin.

«Qu'à la première séance, elle a élu unanimement l'hon. F. G. Marchand, M. P. P., président, el M. A. Gélinas, rédacteur de l'Opinion Publique, secrétaire.

« Que les rapports suivants ont été lus :

}° Un rapport de M. Benjamin Saulte sur les lettres.

I Un rapport de M. l'abbé Laflamme sur les sciences.

IT Un rapport de M. C. Baillargé sur l'architecture.

«Qu'à la dernière séance, la cinquième commission a adopté, relativement aux différents sujets qui lui avaient été soumis, les résolutions suivantes :

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