MESSEIGNEURS, MESDAMES, MESSIEURS
«L’'orateur qui vient de vous adresser la parole, M. Mallet, vous à parlé de l’émigration des Canadiens-Français aux Etats- Unis. Il vous a parlé de cette plaie terrible de notre pays ; il en a sondé la profondeur avec toute l'habileté d'un médecin expert ! Ila dit avec des paroles touchantes le sort de nos pauvres compatriotes. Le sort des Canadiens-Français aux Etats-Unis, c'est celui de l’exilé. Ils éprouvent là les pénibles, les tristes et douloureux sentiments de l’exilé. Involontairement on se rappelle cette parole du roi prophète: Super flumina Babylonis illic sedimus et flevimus quum recordaremur Sion. Nous nous sommes assis sur les bords des fleuves de Babylone
(1) M. Mallet, quoique Canadien-Français d’origine, a reçu une éducation complètement anglaise. Son discours, prononcé en français, était écrit en angiais. L'’excellente traduction que nous publions est dûe à M. Siméon Lesage qui, à notre demande, a bien voulu se charger de ce travail.
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et nous avons répandu des larmes.» Combien de Canadiens se sont assis sur le bord des fleuves, non pas de la Babylone antique, mais de la grande république américaine, et là ont répandu des larmes amères au souvenir des joies de la patrie. Je me rappelle que quand j'étais dans l'Ouest, je chantais un jour un chant patriotique, composé par l'un de nos poëtes ; c'était :
Un Canadien errant,
Banni de ses foyers
Parcourait en pleurant Des pays étrangers.
Un soir triste et pensif, Assis au bord des flots, Au courant fugitif
Il adressait ces mots :
Si tu vois mon pays,
Mon pays malheureux, Vas dire à mes amis
Que je me souviens d’eux.
«Et les quelques Canadiens à qui j'avais chanté ce chant de la patrie me prièrent, les yeux pleins de larmes, de leur répéter ce chant, qui, disaient-ils, leur faisait tant de bien. C’est donc un fait constaté, le sort des Canadiens des Etats-Unis, c'est le sort si triste et si douloureux de l’exilé. Nous ne pouvons pas être insensibles à leur sort. Ils sont nos frères. Mais comme le mal se continue, comme la plaie de notre cher pays ne fait qu'augmenter, notre attention doit se porter sur les causes véritables de ce mal. Car ce mal doit avoir des causes, et ces causes ne doivent pasètre autres que la violation de quelques grandes lois que Dieu a données aux nations pour les faires prospérer.
«On a parlé ailleurs de l’économie politique, an en a dit des choses fort utiles et intéressantes. Eh bien, n'est-ce pas dans quelques-unes de ces grandes lois de l’économie politique, tracées par Dieu, que se trouve la véritable cause, la source de ce mal si terrible dont souffre notre pays ? Je le crois. J'ai éludié cetle question depuis plusieurs années. Et la eouse \érilable de Pémigration, je l'ai trouvée dans la violation de ces. trois lois, que l’on trouve formulées en quelques mots dans l'Evangile. Car, messieurs, l'Evangile renferme tout ce qu’il faut à l'homme pour lui procurer nonseulement le bonheur éternel, mais même le bonheur temporel. Or, dans les premières pages de l'Evangile, Notre-Seigneur
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expose en quelques mots le moyen d'arriver à ce double but. Il dit « Beati pauperes » bienheureux les hommes qui savent se contenter de peu, car ils ont la véritable richesse, la richesse qui donne le bonheur véritable. Et après avoir posé ces principes pour arriver au bonheur, il pose les règles qui doivent servir de guide à l’homme pour le conduire au eiel. Mais comme l’homme n’est pas seulement composé d’une âme, mais aussi d’un corps, il s'occupe de ce qui est nécessaire à son bonheur temporel, et alors que dit-il? Ne vous inquiétez pas de ce que vous aurez à manger ni de ce que vous boirez demain. Votre père céleste sait mieux que vous ce qu’il vous faut, et il ne manquera pas de vousle donner, lui qui ne néglige rien de ce qu'il a fait. Voyezles petits oiseaux, is ne ramassent pas, ils ne sèment pas, et cependant rien ne leur manque. Et vous, vous valez mieux que les petits oiseaux. Eh bien, ne vous inquiétez donc pas de ces biens de la terre, seulement cherchez avant tout le royaume de Dieu et de la justice, et vous trouverez après cela tout ce dont vous avez besoin. Vous comprenez, mes frères, qu’en disant cela, Dieu n’a pas voulu
dispenser l'homme du travail, au contraire, il a dit que la
paresse était la mère de tous les vices. Eh bien, qu'est-ce done que Notre-Seigneur a voulu dire par cela? Qu'est-ce donc qui doit procurer à l’homme le bonheur et l’aisance temporels ? Il y a trois lois qui doivent donner à l’homme l'abondance ;. la première, e’est la loi du travail, la seconde, c’est la loi de l'économie, la troisième, c'est la loi de F'honnèteté. Ces trois lois rerferment le secret de l'économie politique, le secret de la richesse des peuples.
«Eh bien, s’est-on soumis, comme le Créateur Fa demandé, à celle loi du travail? Car, il ne faut pas l'oublier, l’homme doit travailler, Dieu ne l’a pas créé pour rien faire. Mais dans l’état de l'innocence, ee travail élait agréable. La terre avan été comblée de bénédictions par Dieu, et elle produisait en abondance tout ce qui élait nécessaire à la vie et au bonheur de l'homme. Mais l'homme se révolte contre Dieu, il abuse de ces biens. Dieu maudit la terre, mais itne maudit pas l'homme, car l'homme est créé à son image ; mais il maudit la terre qui a été la cause de la chute de l’homme. II dit : « Maudite soit la terre! » Elle ne produira désormais que des ronces et des épines, et l’homme mangera son pain à la sueur de son front. L'homme est donc condamné à un travail dur et pénible. Chacun de nous,
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DES CANADIENS-FRANCÇAIS. 329
quelque soit la position qu’il occupe, est condamné à travailler et doit se soumettre à cette loi dutravail. Cette loi du travail, l’accomplissons-nous bien? Quel est le travail pour un Canadien-Francçais ? Nos pères nous ont légué le grand pays qu’arrose le Saint-Laurent. Autrefois ce pays était couvert de forêts immenses et habité par les tribus sauvages. On a essayé de les accoutumer au travail, mais on n’a pas réussi. Jamais ils n'ont voulu se soumettre à cette loi dutravail. J'ai longtemps cru que la paresse était un vice facile à corriger, mais mon expérience m'a bientôt convaineu que le vice le plus difficile à déraciner dans le cœur de l'homme, c’est la paresse. Donc la première loi imposée par Dieuà l’homme, c’est celle du travail, et si l'homme s’y soumet, Dieu bénira ses efforts et la terre produira en abondance le froment. Nos chers compatriotes des Etats-Unis, ils ont ici un sol magnifique dont la fertilité attire de tous côtés des colons étrangers. Et pendant que, des pays étrangers, nous arrivent des milliers de colons, les enfants de ce sol, si beau, si fertile, de notre cher Canada, s’en vont demander à l'étranger ce qu’un peu de travail leur donnerait ici. Pourquoi cela ? Parce qu'ils ne veulent pas se soumettre à lobligation de défricher. Cette loi qui nous est faite de travailler, comment l'observons-nous? Je ne veux pas faire ici l'examen de conscience de chacun. Je laisse à chacun à le faire pour lui-même,
QI y a une quarantaine d ‘années, commença, comme l’a dit M. Mallet, la première grande émigration. Les paroisses de nos seigneuries commençaient à déborder, On se trouvait à l'étroil. Alors on jeta les yeux au loin, et l’on aperçut deux grandes voies, l’une qui conduisait vers les Etats-Unis, qui tendaient les bras à nos pauvres enfants et les attirait par des promesses aussi éclatantes que peu réalisables. L'autre s'enfonçait dans les bois et montrait au pauvre colon un travail conslant et difficile, mais aussi après cela le bonheur et l'aisance : e’était la vie de la colonisation qui demandait du courage, mais qui aussi devait récompenser les efforts de ce courage si patriotique.
Un grand nombre de jeunes Canadiens, à l'âme courageuse, se sont dit : «Nous demeurerons dans notre cher et beau pays, nous demande ons à ce sol qui nous a vu naitre ce dont nous avons besoin, » Jls se sont enfoncés dans la forêt, ils ont travaillé pendant de longues années, préférant se nourrir de
l'herbe des champs de la patrie, que du pain de l'étranger. Et Dieu a récompensé leur courage. Toutes les années qui passent voient leurs champs se couvrir de riches moissons. Ils ont de jolies petites maisons, de belles églises en pierre, dont la croix, à l'ombre de laquelle ils vivent dans le bonheur el l'aisance, rappelle toujours cette parole de Dieu « in hoc signo vinces. » Maintenant ils sont la force de notre nation.
« Mais voyons ce que sont devenus ceux qui ont préféré entrer dans la voie de l'émigration. Quel a été et quel sera leur sort ? Leur sort dans l'avenir sera ce qu'il a été dans le passé. Ils nous ont quittés, nos chers amis, dans l'espérance de trouver aux Etats-Unis une vie plus facile et du pain qu’il ne leur serait pas nécessaire de gagner à la sueur de leur front. Tristes illusions, messieurs, comme vous allez le voir. Arrivés là, il leur a fallu se soumettre à la loi du travail, car, messieurs, c'est là une loi nécessaire, obligatoire ; non-seulement ici mais, en quelqu’endroit de la terre que nous allions nous la retrouvons et il faut s’y soumettre. Il n’y a que les voleurs qui vivent sans se soumettre à cette loi. Et ceux là, messieurs, la justice sait bientôt leur faire expier leurs crimes.
. CNotre brave colon travaille, oui ; tous les jours il arrose de ses sueurs la terre qu'il cultive. Mais le soir, en arrivant dans sa maison, il reçoit le sourire et le .aiser de sa femme. Il voit se grouper autour de lui sa nombreuse famille, il est heureux et la bénédiction du ciel est sur lui, sur sa famille, sur ses champs.
« Mais, aux Etats-Unis, tant que lecommerce aété florissant on a eu de l'argent en quantité. L'on s'’amusa. Mais un jour l'on a dit à ces Canadiens : «Nous n'avons plus detravail à vous donner, el alors dans leur stupeur ils se sont regardés, ils se sont dit que faire, nous n'avons pas un sou ?» «il vous reste, leur a-t-on dit alors, une ressource. Faites-vous soldats, allez cambattre des combats qui ne sont pas les vôtres. Ces fortunes que nous avons faites avec les sueurs de vos fronts, allez maintenant les défendre avec votresang.» Etsi, messieurs, les renseignements que j'ai eus sont exacts, le nombre de nos pauvres Canadiens qui se sont fait égorger dans celle guerre fratricide du Sud et du Nord pour une cause qui n'était pas la leur est de 45,000. Je comprends le noble métier du soldat. Qu'un jeune homme plein de force se lève pour défendre le toit paternel, pour protéger son vieux père el sa vieille mère,
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sa femme et ses enfants, je comprends cela. C'est un sacrifice héroïque, et ce jeune homme combat pour le devoir, et en tombant iltombe martyr du devoir. Mais quel nom donner à celui qui combat pour une cause qui n’est pas la sienne, contre des hommes qui ne sont pas ses ennemis ?
« Deux courants se sont donc établis : l’un vers la colonisation, l'autre vers l’émigration. Ceux qui se sont laissés emporter par le premier, jouissent maintenant d’une aisance qui suffit à leur bonheur. Ceux que le second courant a entraînés aux Etats-Unis, éprouvent un sort digne de lamentations. Et en songeant à eux, l’on ne peut s’emyêcher de répéter cette parole du roi prophète : « Super flumina Babylonis iltic sedimus el flevimus quum recordaremur Sion. »
« Si j'avais le temps de m'étendre plus longtemps, Je vous ferais encore mieux comprendre combien triste est le sort de nos pauvres compatriotes volontairement exilés pour n'avoir pas voulu se soumettre à la loi du travail, qui est la première cause de l'émigration.
« Mais ne l'oublions pas, il n’y a pas que l'homme qui soit condamné au travail, il faut dire la vérité à tout le monde. Ecoutez bien, mesdames. La femme, aussi bien que l’homme, est condamnée au travail. Et nous trouvons cet enseignement dans le Livre de la Sagesse. A la fin de ce livre, Salomon fait l'éloge de la femme forte. Et comme les paroles que je vais dire sont du Saint-Esprit, j'espère que vous les admettrez. IT dit donc de la femme: «Qui trouvera une femme forte?» Il ajoute : «Cette femme forte est plus rare que les pierresles plus précieuses. » Ainsi donc, mesdames, dans les desseins de la Providence et d’après elle, vous êtes des trésors. Vous valez mieux que l'or, que les picrreries, que lon va chercher aux extrémités des deux-mondes. Eh bien, cette femme forte, que fait-elle donc? Eh bien, écoutez: le premier souci qu'elle a, c’est de «ramasser de la laine et du lait.» Elle prend la quenouille et file le lin. El elle fait des habillements propres et chauds pour tout le monde. Ainsi on ne dépense pas un seul sou dans la maison de Ja femme forte pour les vêtements de la famille, de même que dans la maison de l'homme laborieux, on ne dépense pas un seul sou pour le pain. Quand une famille a tout ce qu'il lui faut pour se nourrir et se vêlir, que lui manque-t-1? La femme forte fait aussi des rideaux et bien d’autres choses qui servent à orner une maison et que
vous connaissez mieux que moi, vous, mesdames. Elle en fait plus que pour le besoin de la famille et les livre au commerce. Comme l'homme, la femme forte doit se soumettre à la loi du travail. Maintenant je me permettrai de demander à nos Canadiennes : avez-vous été des femmes fortes? Je laisse à vous Je soin de répondre. Mais je n’exige pas une réponse publique.
«Je connais un pays qui vous est bien cher, auquel vous avez donné bien des protestations patriotiques et qui est bien riche : Ja France, notre ancienne mère-patrie. Pourquoi la France est-elle si riche ? C’est parce que là tout le monde se soumet à la loi du travail. Le peuple français est peut-être le peuple le plus laborieux du monde entier. Sachons nous soumettre nous aussi à cette grande loi imposée par Dieu, et nous verrons bientôt la richesse, la prospérité régner dans notre beau pays, et nous verrons ceux qui ont pu être tentés de suivre nos malheureux compatriotes aux Etats-Unis, bénir Dieu, qui, pour récompense de leur travail, leur donnera la prospérité et le bonheur.
« La seconde loi qui doit donner à l’homme l'abondance, c'est l’économie. Nous devons faire de nos biens trois ports, l'une pour Dieu, Pautre pour les bonnes œuvres et les pauvres, et la troisième pour nos propres besoins. Avez-vous jamais réfléchi à cela, vous, braves cullivateurs? Sachons faire un bon usage des biens que Dieu nous donne et il nous bénira. Nous verrons la prospérité, le bonheur régner dans nos familles, nos enfants s'élever dans la crainte de Dieu, et se soumettre à celte grande loi du travail. La loi de l’économie estelle pratiquée parmi nous? Ce que je vois, c’est que notre pays ne produit pas les vêtements dont vous vous couvrez ! Tous les ans le pays consacre des sommes fabuleuses à faire venir de l'étranger des choses inutiles. IE y a un abus étrange. Et ce qui frappe le plus c’est la quantité de boissons enivrantes que tous les ans l’on importe de l'étranger. C'est dans la famille que devraient se faire les vêtements et non pas à l'étranger. Je ne crois pas qu'il soit un pays où l’on observe aussi mal qu'ici celte grande loi si nécessaire à la prospérité et au bonheur d'un peuple, l'économie.
« La troisième loi c'est celle de l'honnêteté.
«C'est dans la violation de ces trois grandes lois que se trouve la cause principale de l’émigration. J'ai déjà parlé
bien longtemps, je vous en demande pardon. Mais, avant de termirer, laissez-moi vous indiquer quels remèdes l’on doit appliquer à ce grand mal qui fait tant souffir notre cher pays. (ue nos Canadiens sachent se contenter de peu comme autrefois. Que dans nos familles l'on fabrique les vêtements nécessaires, que l’on ne rougisse pas de se vêtir des tissus du pays. C'est à vous, qui êtes placés au premier rang de la société, à donner l'exemple de savoir se contenter de peu, et, soyez-en sûrs, le peuple vous imitera. Le luxe dans notre pays a pris des proportions effrayantes. Et jusque dans nos paroisses les plus pauvres, on trouve des demoiselles magnifiquement vêtues et des jeunes gens qui ont de belles voitures. Un premier remède, c'est donc de montrer de la modération dans le vêtement. Que l'on soit proprement mis, convenablement à sa position, et autant que possible que ce soil avec des étoffes fabriquées dans notre pays. Et si l’on fait cela, soyons-en sûrs, avant longtemps ce malaise qui nous gêne disparaîtra et la prospérité reparaitra. Sile bon Dieu nous a condamnés à travailler, il nous a aussi condamnés à ménager. Que defemmes coûtent cher à leurs maris, et les forçent, pour satisfaire leur amour de la parure, à se jeter dans les dettes.
Mesdames, voulez-vous faire un marché avec moi? On vous permettra de porter de beaux chapeaux, de beaux rubans, de belles dentelles, à la condition que vous les fabriquiez vousmêmes. Mais qu'on ne donne pas un sou dans Ja famille pour aller chercher cela dans les magasins. Que l'on se contente de ce que l’on a. Et si l’on n’a pas assez, que l’on sache souffrir, la souffrance a son mérile. Ainsi donc, je propose comme second remède que l’onne s’endettejamais pour les vêtements ; le besoin sera un puissant aiguillon pour faire faire les choses nécessaires au vêtement. Sachons nous soumettre à ces trois lois du travail, de l’économie et de l'honnètelé. Que chacune de vos maisons renferme une femme forte comme celle dont parle l'Evangile et, soyons-en sûrs, avant longtemps le bonheur, la prospérité reparaîtront au foyer de nos familles et celle grande plaie de l'émigration disparaîtra de notre cher Canada, que nous aimons tant. »
M. le Président annonce que le Bureau de la Convention propose l'ajournement, pour faire une troisième séance, à deux heures de l’après-midi. La séance est levée.