RAPPORT DE M, BENJAMIN SULTE SUR LES LETTRES
« L'état actuel des lettres dans le Canada français peut se définir comme suil : des érivains amateurs publient des ouvrages que lisent un certain nombre d'amateurs.
» [l n’y a pas de public pour les livres canadiens. Les éléments dont se composerait ce public existent néanmoins ; quand une fois ils auront pris forme, nos auteurs verront s'ouvrir une carrière et leurs ouvrages entreront pour une bonne part dans les influences qui dirigent notre nationalité.
» Ce cadre tracé, voyons-en les détails.
» Les grandes choses se produisent le plus souvent sans avoir été prévues : témoin notre préservation après la conquête, notre rôle extraordinaire dans la revendication des libertés politiques, et maintenant, la mise au jour d’une littérature destinée, évidemment, à nous servir de levier contre les obstacles de l'avenir.
» Durant les luttes politiques, commencées avec le sièçle et qui ont abouti, vers 1850, au gouvernement responsable, plusieurs écrivains de mérite se sont formés. Ils défendaient une cause qui les a rendus chers à notre peuple. En même temps, ils ont su imprimer à nos lettres naissantes le caractère patriotique si remarquable que celles-ci ont conservé en se développant et qui fera leur force principale.
» Par suite de la quiétude qui s'établit après 1850, on vit poindre, avec la fantaisie d'écrire pour écrire, !e désir de faire connaître le pays, nos gloires nationales, etc. Ce qui frappe davantage dans ce mouvement des trente dernières années c'est, comme l’a dit M. Rameau, « la forme plus polie et le goût plus pur dont on reconnaît déjà l'influence chez l'écrivain canadien.…...Partout chez lui on sent plus ou moins l'ampleur de la conception, tendre instinctivement vers cette puissance des idées générales qui forme la sphère supérieure des opérations de l'esprit humain.
» Les Lettres s'étant manifestées parmi nous à la suite des combats qui nous avaient valu les libertés politiques, sont arrivées juste à point pour nous servir d'armes défensives sur un terrain où l'intelligence, l'étude, les beaux-arts complèteront notre ancienne physionomie et mettront à l'épreuve la trempe des races qui se disputent ce pays nouveau.
» Il est impossible que nous ne sentions pas dès à présent la
nécessité de prêter main-forte à ceux qui se dévouent aux progrès de la littérature, en vue des avantages énormes que notre nationalité pourrait relirer de leurs travaux.
» Ceci nous amène naturellement à examiner quels moyens il faut prendre pour ne pas laisser « : perdre tant de généreux efforts,
» Il faudrait parvenir à imprimer nos livres à bon marché, et
à inspirer au peuple le goût de les lire de préférence aux livres étrangers.
» Le prix que coûte la publication d’un ouvrage étant surbordonné à la vente, cette double question sera résolue le jour où l’on aura un assez grand nombre de lecteurs pour justifier des dépenses de l'éditeur. Ur, dans un pays où l'instruction est répandue partout, il n’est pas croyable qu'il ne se puisse rencontrer quelques milliers de lecteurs dignes de ce nom, c'est-à-dire payant leurs lectures, Si, jusqu’à présent, nous n'avons pu atteindre ces supports naturels de la littérature canadienne, c’est dû uniquement au fait que nous n'avons pas de librairie nalic’sale, pas d’éditeur qui se donne la peine de placer nos livres. Des agences existent par tout le pays pour l'écoulement d'une foule d'objets de commerce ; ce réseau couvre les deux bords du Saint-Laurent. Ne pourrait-on pas en faire autant pour les livres ? Cela paraît très-praticable. Ayous une librairie nationale bien organisée.
» Le gouvernement de Québec s’est décidé à offrir en prix dans les écoles un certain nombre de nos ouvrages. Qu'il grossisse ce chiffre. Il ne pourra jamais trop distribuer de ces livres. Chaque page ainsi lue par nos enfants les porte à se connaître et les incite à prendre part à la vie nationale sans laquelle nous ne saurions exister comme Canadiens, ni hériter des vertus et des devoirs de ceux qui ont fondé ce pays.
» 1 y a parmi nous de l'étoffe pour une bonne Revue. Malheureusement, chaque fois que des hommes courageux el bien inspirés ont voulu donner corps à cette idée, ils ont vu naître à côté de leur œuvre des publications de quatrième ordre qui leur ont fait concurrence et ont fini par les ruiner. A l'avenir, soyons assez sages et surtout assez bons patriotes pour ne pas encourager ces publications qui ne savent ce qu'elles veulent et qui font du {ort à d’autres entreprises plus louables.
» Les cabinets de lecture et les cercles littéraires qui se forment à tous moments dans nos paroisses ont l'habitude assez
ini
We AN ml |!
étrange de demander aux auteurs canadiens cadeau de leurs .
ouvrages. (Ces sociétés n'ont donc pas assez de patriotisme pour acheter quelques livres? Elles se réclament cependant toujours du sentiment national dans ces occasions. A ce compte, les écrivains pourraient se faire nourrir, loger, etc., par lout le mondd sous prétexte de nationalité. Cessons ces pratiques déplorables ; sachons être patriotes pour tout de bon. :
« En résumé: 1. Que les libraires entreprennent le commerce de nos livres; 2. Que le gouvernement en achète le plus possible ; 3. Que nos efforts se concentrent sur une revue digne du nom canadier ; 4. Que les cabinets de lecture et les bibliothèques publiq'es tiennent à honneur de posséder une collection d'ouvrages canadiens, acquis par achat.
«Si ces choses sont comprises et pratiquées, il en résultera un bien immense au point de vue des intérêts nationaux, car nos livres représentent un arsenal dans lequel chacun trouvera des armes appropriées à sa taille et à ses besoins—-et pour nous, Canadiens-Français, toute la question est là, »