‹ Fête nationale des Canadiens-Français célébrée à Québec en 1880 [microforme]Chapitre 97 sur 212 · BENJAMIN SULTE · texte numérisé non relu

BENJAMIN SULTE

Québec, 24 juin 1880.

8 3.—RAPPORT DE M. L’ABBÉ LAFLAMME SUR L'ÉTAT ACTUEL DES SCIENCES EN CANADA ET SUR LES MOYENS DE LES FAIRE PROGRESSER.

«Dans ce vaste ensemble des connaissances humaines, qui composent ce qu'on appelle les sciences, nous pouvons distinguer comme trois parties, occupée chacune par une ou plusieurs sciences. Nous désignerons ces trois groupes sous les noms respectifs de sciences philosophiques, mathématiques et d'observation. Nous examinerons chacune de celles-ci dans son importance, dans la manière dont elle est enseignée en notre pays; enfin, nous verrons ce qu’il y aurait à faire pour atteindre un plus grand développement.

» Raisonner juste: voilà le but que nous devons toujours avoir en vue, et cela sur n'importe quel sujet; or, le seul moyen d'atteindre ce but, c’est l'étude approfondie de la philosophie, de celte science immense, qui embrasse l’homme tout entier, son corps, son âme et ses relations sur le monde extérieur, soit divin, soit humain, soit spirituel, soit matériel.

» Quelest en effet l'objet de la philosophie ?——Le voici en quelques mols; c’estM. le Professeur de philosophie à l'Université- Laval qui parle.——« Descendre dans le mystérieux labyrinthe » de l'âme immortelle, en sonder tous les abîmes, en dissiper » tous les nuages, en interroger tous les replis pour essayer d'en » deviner l’origine, d'en fixer la place parmi les êtres créés et » d’en définir les lois ; de cette analyse de l’homme remonter à » l'étude générale de l'humanité toute entière, des sociétés qu’elle » embrasse, des évolutions qu'elle accomplit, des divers mobiles » qui la poussent, des principes qui font naître et mourir les peu- » ples ; après le monde moral s'adresser au monde matériel, et » cela, non pas seulement pour se renfermer dans une aride in- » vesligalion de son mécanisme, ou se restreindre à un froid » enthousiasme pour ses magnificences, mais afin de trouver » dans les empreintes dont il est marqué quelques secrets sur » son histoire, et, dans l'éclat de ses merveilles comme un re- » flet visible de son invisible auteur ; enfin, s’enfoncer autant » que le permettent les forces de l'esprit humain dans la con- » templation du Très-Haut, en déterminer les attributs, en me- » surer les gloires, en signaler les relations avec les autres » êtres relégués au-dessous de sa grandeur et compris dans » son immensilé : tels sont les éléments que la philosophie » mel en œuvre, telles sont les dimensions de la sphère où » elle déploie son activité ; sphère non moins étendue que ra- » dieuse, élémeuts aussi importants que sublimes.

» Aussi l'empire de la philosophie embrasse-t-il la plus » noble portion des connaissances purement humaines. Elle » touche à notre raison pour en découvrir les principes, à notre » cœur pour en tracer les obligations, à l'histoire, à la nature, » pour en coordonner les faits et en tirer des leçons ; à la poli » tique, pour enélablir les bases et en guider les calculs, en un » mot à toutes les sciences humaines, non-seulement pour les » régulariser, mais encore pour en éclaircir les problèmes les » plus importants et s'en approprier toutes les vérités.

» Sans la philosophie, la médecine est imparfaite. Aristote » appelle la philosophie et la médecine : «deux sciences sœurs, » » parcequ’elles se prêtent un mutuel secours. Le même phi- » losophe appelle la philosophie «un rempart, un retranchement » pour les lois. » Cicéron disait qu’elle est « la directrice des lois, » la maîtresse des mœurs et de la science, un excitant àla vertu, » une barrière contre le vice. Li

» La philosophie qui chasse la barbarie ou la transforme est » encore nécessaire à l'art militaire. L'armée en effet est à l’au- » lorité politique d’une nation ce que les mains sont au corps » humain; la philosophie en est comme l'œil. Et de même que » les yeux sont nécessaires pour diriger le travail de la main, » de même la philosophie est nécessaire pour diriger, dans le » sens le plus général du mot, les opérations militaires. Sans » sa direction, la bravoure militaire ne serait plus qu'une féro- » cité dangereuse. C'est ce qui se voit chez les nations barbares » du moyen âge qui n'avaient que la force militaire, et qui, » ignorant les principes salulaires de la philosophie, ont été » comme des troupeaux féroces détruisant tout et n’édifiant » rien.

» Elle est le soutien de la religion. Ecoutez Saint-Jérôme : » Tout ce qu’il ÿ a dans le sièdle d'opinion perverse, tout ce » qui appartient à la sagesse de la terre et qui prétend à une s0- » lidité à toute épreuve: tout cela est renversé par la dialec- » lique et se dissipe en vent ei en fumée, comme la paille sous » l’action du feu. »

» En deux mots, c’est la philosophie qui nous apprend’à dépouiller un sophisme du manteau éclatant dont l'avait couvert un écrivain plus habile que judicieux ; c’est elle encore qui, d’un coup d’épingle, dégonfle ces ballons de la réclame que le vent transporte de tous côtés, pour faire l'admiration des naïfs et des badauds. Sans elle, vous vous laisseriez éblouir par de faux dehors ; avec son secours vous découvrez la vérité là où elle se trouve et l'erreur dans ces retraites profondes où elle est si habile à se cacher. Enfin, nous ne saurions mieux terminer ces quelques remarques qu’en signalant le zèle que notre très-glorieux pontife, Léon XII, a déployé depuis le commencement de son pontificat pour le développement des études philosophiques, persuadé que si jamais la société actuelle peut être sauvée, elle le sera par un retour franc et sincère aux études philosophiques sérieuses. Nous voudrions pouvoir citer ici l'admirable encyclique Aeterni Patris écrite par le Saint-Père pour la restauration de l'étude de la philosophie chrétienne dans les écoles catholiques ; mais cette citation dépasserait le cadre que nous nous sommes tracé.

» La philosophie est donc une science dont l'étude est extrémement importante. Cependant elle n’est pas enclusive, et plusieurs autres sciences, qui occupent dans l'échelle des connais-

sances humaines un degré inférieur à la science de Platon, sont aussi bien nécessaires à tout homme instruit. Telles sont en premier lieu les mathématiques.

» Plac‘es sur la limite qui sépare la philosophie des sciences d'observation, les mathématiques tiennent à la fois de l'une et de l’autre. A la première, cette science emprunte ses raisons nements clairs et précis, ses conclusions rigoureuses, ses abstractions intéressantes et instructives ; aux autres, elle permet l'usage de ses formules pour les faire servir à la pratique, elle leur prête ses déductions et les conduit souvent comme par la main dans des champs inconnus. Aux conclusions du savant observateur, elle apporte la force de ses calculs, elle l'avertit s’il sort des limites du possible et le maintien dans les bornes de la vérité tant qu'il est fidèle à suivre ses lumières.

» Pour un esprit droit, profond, passionné pour la vérité, il n’y a vraiment pas d’élude aussi attrayante que celle des maithémathiques. Il ne $'agit pas ici de vagues hypothèses, de théories, d’échafaudages plus ou moins solides que les décou vertes du lendemain changeront en fumée; non, les vérités mathémathiques tiennent à l'essence des choses : elles sont éternelles comme Dieu, immuables comme lui. Aussi le mathématicien n’admet-il rien qui ne lui soit évidemment démontré ; pas de probabilité dans sa manière de voir. Un fuit est ou n'est pas: pas de milieu.

» Le mathématicien d'un autre coté, ne recule jamais devant les conclusions que ses calculs lui ont permis de prévoir. Fresnel soumet au calcul sa théorie ondulatoire de la lumière. Non seulement les phénomènes connus sont retrouvés, mais encore les formules lui en indiquent d’autres qui n'avaient jamais été observés. Les expériences sont faites quelque temps après, et le calcul de Fresnel est vérifié. Leverrier annonce, toujours appuyé sur ses formules, l'existence d’un monde placé à des centaines de millions de lieues de nous. On regarde là où Leverrier demandait qu'on dirigeât la lunette et l’astre se trouvait dans le champ de vision.

» Sans doute, nous ne pouvons pas songer à nous rendre tellement maîtres de cette science que nous espérions alleindre de si sublimes résultats. Ce serait dépasser leslimites de nos forces. Mais en nous livrant à cette étude nous aurons au moins la satisfaction d'acquérir une grande rectitude de jugement et des idées plus exactes sur la propriété des termes.

» Au sortirde la rhétorique, l'imagination estcomme entourée de {ous côtés par des guirlandes de fleurs. Le langage manque généralement de précision. Le vague dans les idées et l’expression rentre souvent pour beaucoup dans ce qu'on appelle la poésie d'une composition littéraire. Mais viennent les ma- {hématiques avec leur aridité apparente, leurs raisonnements serrés et toujours justes, et peu à peu la lumière se fait dans l'intelligence. Ne craignons pas de voir s’effeuiller quelquesunes de ces fleurs littéraires que nous avions cueillies dans la route. Notre esprit y gagnera en profondeur,

» Telle est l'utilité générale des mathématiques. Mais elle devient encore plus grande si on considère les mathématiques dans leurs rapports avec les sciences d'observation. Comment étudier l'astronomie, la physique, la mécanique, etc., sans mathématiques ? La nécessité des mathématiques considérées en elles-mêmes se double ainsi de celles qu'elles tirent de la nécessité des sciences dont nous venons de parler.

» Mais ces sciences d'observations sont-elles si nécessaires ? «Du temps de Rollin, dit un écrivain du Correspondant, l'en- » seignement pouvait être presqu'exclusivement littéraire ; le » latin surtout en faisait le fond, et cet enseignement suffisait » alors à peu près à tous les besoins. Beaucoup de sciences » étaient alors comme dans l'enfance : mais depuis elles ont » grandi, elles se sont développées ; la physique, la chimie sont » toutes récentes ; car ce qu’on appelait de ce nom, ne ressem- » blait guère à ce merveilleux ensemble de découvertes et de » connaissances que nous possédons aujourd’hui et qui s’accroîl » encore tous les jours. Mais les sciences ne sont pas restées à » l'état de pures théories ; elles ont reçu de nombreuses appli- » cations, et sont passées dans le domaine de la pratique ; elles » ont ainsi renouvelé la face du payset contribué autant que les » révolutions politiques à modifier la vie de tous. Leur impor-

» tance est tellement considérable, elle est tellement ressentie » partout, qu'il n’est plus permis à personne de les ignorer. » Aussi a-t-on dû leur faire une large place dans l’enseignement. » Sans parler des professions (elles sont assez nombreuses et » quelques-unes même fort élevées) qui exigent surtout des »connaissances mathématiques, physiques, chimiques, ceux qui » recherchent plus spécialement l'instruction littéraire sont » encore tenus de posséder au moins les éléments essentiels des » sciences. »

ce:

un pai de:

zèl ont phi file vor aux l'Ur dév n) les d’éc mai vale Cou ces gra app inor!

niqu par »

scie Cito tiqu n'es {ant pas »

que tem « Pd nalt sixit l'ap me

» Voyons maintenant ce qu'est l’enseignement an Canada sur ces différentes branches des connaissances humaines.

» A la philosophie, dans la plupart de nos colléges on consacre une annee, quelque fois un peu plus, et encore le temps est-il partagé avec les mathématiques. Dans certaines institutions, des concours philosophiques spéciaux viennent stimuler le zèle des élèves et les médailles que l’on décerne au plus capable, ont sans doute contribué pour beaucoup à donner aux études philosophiques comme un premier élan dont il s'agit de profiler et qu'il est de l'intérêt de tous de favoriser. Nous pouvons ajduter que la prépandérance donnée à la ph” ‘phie aux épreuves du baccalauréat, dans les colléges «ès à l'Université-Laval contribue encore à donner un plus grand développement aux études philosophiques.

» Quant aux mathématiques et aux autres sciences naturelles, les cours d’études en vigueur dans les différentes maisons d'éducation leur consacre un temps qui varie un peu d’une maison à l'autre ; mais, en moyenne, il ne dépasse jamais la valeur d'une année et demie. Dans un espace de temps aussi court, il est bien difficile que l'élève puisse se familiariser avec ces différentes sciences au point d'en tirer plus tard une grande utilité vratique. Comment, dans ces quelques mois, apprendre suffisamment la mécanique, la physique, la chimie inorganique et organique, la minéralogie, la géologie, la botanique, lastroromie, quelquefois même un peu de zoologie et par dessus tout les mathématiques ?

» Dans certaines institutions, l'étude de quelques-unes de ces sciences se fait en même temps que les études littéraires, Citons entre autres la botanique et une partie des mathématiques qui se voient avant la rhétorique. Ce système est-il ou n'est-il pas avantageux ?—On a diseuté celte question avec {ant d'ardeur de chaque côté que nous croyons prudent de ne pas prononcer de jugement. Nous laissons la tâche à d’autres.

» Malgré tout nous ne voyons pas d’objections sérieuses à ce que l'élève commence l'étude de quelques sciences en mème lemps qu'il poursuit celle de la grammaire ou de la littérature. «Pendant longtemps, dans les colléges de France, l'histoire naturelle a eu sa place dans les cours de cinquième et de sixième. Des enfants, même plus jeunes, pouvaient fort bien l'apprendre : c'est une science qui n’exige pas de raisonnement, et où la mémoire et les yeux jouent le principal rôle.

| | 4; y: 1:48 Lait pee | a HBCEN Ÿ LL fr 4! F LA M4 , h are be CCI #3 4E | 1 (E + ‘ Né h 4} | avt ñ 4 a dE Fe | | ; Ce LL ‘1 1 A l #n. il A te 1 h A 1 Hal lé | h } 44 LÉ | af filon | 1 f À HI + | | À pe. Ÿ| * «.

Le MUEMRAE À Fe 1 a |

Aussi convient-elle parfaitement à cet âge : elle ne peut manquer de l'intéresser, Cette étude le poursuivra souvent comme un amusement jusque dans les récréalions et les promenades.

On pourrait peut-être trouver encore moyen de faire voir toute l'arithmétique et l'algèbre avant la rhétorique, afin qu'on puisse dans les dernières années consacrer plus de temps à l'étude de la philosophie et des sciences d'observation.

Voilà en deux mots l'état général de l'enseignement des sciences chez la population canadienne-française de notre province.

Quels seraient les moyens les plus propres à encourager davantage les études ? Il est bien délicat de répondre à cette question, Notre population se trouve dans des circonstances spéciales qui rendent très-difficile la solution de ce problème. Nous résumerons, en quelques mots, les opinions des professeurs que nous avons consultés. Puisse t-il sortir de l’ensemble de ces r'flex'ons q'ielque enseignement, quelque suggestion propre à amener des résultats pratiques.

Mais avant d'aller plus loin, nous ne pouvons nous empêcher de déplorer amèrement eet empressement intempestif qui pousse lant d'élèves à abandonner leurs études après la rhélorique pour arriver p'us vite à une position sociale. Les connaissances dont on se prive ainsi créent dans l'intelligence une lacune qu'il est pour “inst dire impossible de combler. Sans y réfléchir, de gaieté de cœur, l'élève se prive des deux années d’études qui lui seraient des plus utiles, qui contribueraient le plus à mûrir son intelligence et à former son jugement, sans parler de l'agrément que présente à tous l'étude des sciences, |

Quel est la cause de ce vertige ?—Elle est pent-être multiple.

Un élève commence ses euides un peu âgé. Arrivé en rhétorique, il aura peut-être 22 ou 23 ans. S'il finissait son cours classique, il ne pourrait guère êlre reçu avocat avant la trentaine ; &’est bien tard pour aborder une carrière, pour essayer de f:ire san chemin. Celle raison peut, dans certains cas. avoir une grande force.

Cet autre est dégoûlé, Après avoir passé huit ans sur les bancs, après avoir baillé sur les auteurs grecs el latins, il lui vient comme des nausées de cele vie monotone : d'un seul coup :l aspire à varier el ses éludes et sa mauière de vivre. D'a lleurs, quand on a fait sa rhétorique, ei qu'il pousse un

D DS 7 Re PE Ce On de ET

= ns fn dt ut Pr Pen nd bn te,

Page 1