SECT.YIII. D’HOMÈRE ET DE SON INFLUENCE SUR LA MYTHOLOGIE DES ANCIENS
SECTION PREMIERE
Quelques pages des éphémérides de Ménéclidcs.
Avant de partir pour l’Assyrie, où il devait étudier les rapports des fêtes de l’Adonis oriental avec celles de l’Adonis grec , Ménéclidès, pour les mieux saisir, traça sur ses éphémérides la description suivante :
La Grèce entière célèbre le culte d’Adonis (1) (a); il rappelle celui d’Osiris (b).
MYTHOLOGIE COMPARÉE
(a) Cunteoen , l’Adonis, l’Atys, le Christ des Indiens.
(b) Ixora , un des dieux principaux de l’Inde, appelé aussi Ishuren , Esivara , Rutrern , Ruddirén.
AUTORITÉS
(1) Fable phénicienne sur le soleil. Voyez Dupuis , origine des cultes , t. i, p. i4 ; t. n, p. go; t. ni , p. 471-492, 788 ; f.i\,p. 1 65 - 1 S 1 , 4i5 , 582-588, 760-760; t. v, p. i5o, 206-219, 548. Id. 161 , 253; t. VI,/?. 54, 90, 175. Polythéisme analysé , préf p. 67 ; dise. p. 26 , 28 , 87. Sabatier , dict. t. 1 , p. 2o3. — Montfaucon , l. 1 , p. 171 ; t. U, p. 207-
198 LÏV. II. LA RENOVATION.
Chaque printemps (i) ramène ces solennités pompeuses, ces jours de joie et de douleur pour la belle Venus (2).
La nature semble se couvrir du crêpe de l’hiver. Les champs attristés , les cités gémissantes, tout présente l’image d’une désolation profonde.
On entend rouler un char lugubre : il promène en pompe les simulacres de Vénus et d’Adonis, d’Adonis(3) brillant encore sous les ombres du trépas, et qui, vainqueur, sait charmer l’enfer même.
Mornes , éplorées , sanglantes , les prêtresses de Vénus, les femmes éperdues, se frappent le sein , s’arrachent les cheveux, déchirent leurs ornemens (4). A leurs cris
AUTORITÉS
$65. Mémoires de V À: ad. des inser. t. III , p. 98; t. xvi , p. 5o; t. XVII , p. 5i. Myth. Bannier , t. III , p. 12-21. Auteurs anciens. — Pausanias , p. 121. Macrob. saturn. 1. 1 , e. XXI. Lucien , de Deâ syriâ. . . Musœus. Aristopli. inpac. Cratinus Hesychius.
(1) Corsini .fast. ail. En Chypre, on les célèbre au mois de juin. Hieron. ad Ezech , c. VIII. — (2 ) Ovid. met. I. x. Aug. deciv. I. VI. — (5) Théoc. idyl. i5. — (4) Plular/. in Ale. in Nie.
FÊTES DE L’ADONIS GREC. ïgg
aigus se mclent les accens sauvages des sistres et des buccines (i).
Les gémissemens des hymnes funèbres sont suivis d’un silence affreux : bientôt une voix lamentable , immense , universelle , perce les airs ; les échos émus soupirent ces mots consacrés : Hélas ! hélas ! Adonis (2} !
Cependant on dépose ces symboles inanimés sur une estrade (3) brillante du luxe de la piété et des guirlandes du printemps. A l’entour, des vases disposés avec art (4) recèlent une végétation artificielle et précoce. Ils présentent à l’œil enchanté les hâtives richesses de Flore , et ses premiers présens , des grappes odorantes, des arbustes vcrdoyans, dont les tiges amoureuses s’enlacent, se quittent, së reprennent, et semblent recomposer, par une
AUTORITÉS
(1) Hcsycli. fest. Athénée. Gingriai . Jlehile et lucluosum obst repentes. Die traver , Schalmeyen PoUux. (2) Âristoph. Dion. — (3) Dion. Theoc. idyü. — (4) Hcsycli. Theophrast. hist. ps. I. VI , c. XXVII. P/ut. de ser. num. vi.nd. Diogenianus , cent. 1 , proc. i!\. Suidas. Aristote. Plus. 1. v. Platon in Phœdr.
magie secrète , ces bosquets témoins de tendresse et de bonheur (a).
On étale, dans des corbeilles, les germes ou les dons de la fécondité , des graines et des fruits (i).
La laitue, le fenouil, les gazons figurent parmi ces offrandes. Adonis foula les uns dans son bonheur : il fut étendu sur l’autre après sa mort. Les uns sont le symbole de la vie, et l’autre , celui de la froide insensibilité (2).
Ces symboles de la jeunesse vivent peu de jours et semblent expirer avec Adonis. La main du désespoir les arrache et les précipite dans les ondes (3).
Au fond de cette enceinte mystérieuse, sous une voûte de fleurs, sur l’or, l’argent, l’ivoire et la poupre, reposent, séparés (4), la plus
(a) On les appelle jardins d' Adonis. On donnait aussi ce nomades champs semés de blé et d’orge, dans les faubourgs de la ville (5).
AUTORITÉS
(i) Macr. I. i. sa/, c. xxi. Scol. de Théocr. v. ira, idyl. i5. — (2) Jtesychius. CaiUmaqne. Athénée. Eubufe. Théocrite. Suidas. Euslh. (3) Zenob. cent. prou. /J C). Euslhat. ad iliad. •?— (4) Théocr. Bion. — (5) Scol. Théocr .
belle des déesses , le plus beau des enfans des hommes. Il sourit endormi ; hélas ! ce sommeil est éternel.
Au retour du tombeau , les prétresses de Y énus , dépouillées de leur longue chevelure ( a ) , et meurtrissant leur sein d’albâtre, pâles, veillent et pleurent ( b ).
L’hymne funèbre commence.
Tu n’es plus, Adonis! les Amours éperdus Soupirent Adonis! Adonis, tu n’es plus!...
De ta couche abjurant la pourpre solitaire ,
Frappe ton sein voilé d’un atour funéraire.
REMARQUES
(a) Celles qui veulent conserver leur chevelure, sont obligées , en Syrie , de se prostituer pendant un jour aux étrangers. Elles consacrent à Vénus l’argent qu’elles en ont reçu (i).
[b) Le poète Bion, qui hérita de la flûte de Théocrite , et qui , en donnant plus d’élégance à la poésie idylliaque , lui ota peut-être de sa naïveté, nous a laissé, sur la mort d Adonis , cette élégie funèbre, brillante de poésie et de sensibilité.
Il a tracé ce tableau avec deux couleurs : il a senti que rien n’était plus déchirant que le contraste d’une scène de
AUTORITÉ
(1) Lucian. de deâ syr.
Vénus inconsolable, aux Amours éperdus,
Fais redire : Adonis, Adonis, tu n’es plus!...
Pâle, foulant encor la sanglante bruyère,
Son flanc accuse , hélas ! une dent meurtrière ;
Ses yeux appesantis sont noyés dans la mort.
Pour revoir son amante il tente un long effort; Son amante , pressant cette bouche livide ,
À sa lèvre mourante unit sa lèvre avide Il tombe, et de Vénus le transport égaré Lui redemande encor le baiser expiré.
Mais la déesse en vain lui verse, avec son âme,
D’ un stérile baiser la solitaire flamme.
O Vénus! Adonis! les Amours éperdus Soupirent Adonis! Adonis, tu n’es plus!...
Le sang de ce héros s’épanche en noires ondes : Tes blessures, Vénus, sont encor plus profondes! De sa meute fidèle on voit couler les pleurs,
Et les Nymphes des bois lamentent ses malheurs.
REMARQUE
deuil et cette scène de volupté : ces deux images se reproduisent et s’appellent dans cette élégie; il a senti encore que la douleur variait peu ses tours , et que la répétition était le langage de la plainte. Il a donc employé les répétitions, mais avec beaucoup de grâce , et il a , en quelque sorte , fondu , dans son style, et l'élégance qui convient aux personnages, et le sentiment qui convient a la situation.
fêtes de l’adonis grec.
L’œil éteint , le pied nu , la tête échevelée ,
Cypris vole aux forêts , dans leur nuit désolée Se plonge ; en vain la ronce offre de toutes parts A ses pas offensés la pointe de ses dards.
De vallons en vallons sa plainte au loin errante , L’appelle. . . . Echo s’atlrisle à sa voix gémissante , Adonis! Adonis! et le bois attendri Prolonge , en soupirant , ce lamentable cri.
Des attraits cependant que Vénus idolâtre Le sang , à ilôts pressés , couvre et noircit l’albâtre. Ilélas! hélas! Vénus! soupirent les Amours.
Alors que le bonheur a couronné ses jours , Adonis t’embellit d'une grâce nouvelle.
11 expire... et Vénus a cessé d’être belle !
Hélas! Vénus! les monts et les chênes émus Murmurent tristement, hélas! hélas! Vénus!
Le rocher est voilé d’une horreur taciturne :
De l’obscure Naïade on entend gémir l’urne.
La tristesse a noirci l’émail brillant des fleurs ,
Et toute la nature a répandu des pleurs.
Aux rochers, aux forêts , à leur ombre fidèle, Cette amante redit sa douleur étemelle.
Tu n’es plus, Adonis! aux antres éperdus L’écho va réciter : Adonis, tu n’es plus !
Vénus! qui ne ressent ton indicible peine !
O Vénus ! quand tes yeux , interrogeant la plaine, Revirent Adonis sanglant, inanimé,
Tendant soudain les bras à cet objet aimé...
« O mon cher Adonis ! entends ma voix plaintive ; Laisse-moi retenir ton âme fugitive !...
Adonis, attends-moi! qu’un long embrassement Unisse dans la mort et 1 amante et l’amant.
Confondons nos baisers ! que ta bouche charmante S’éveille au sentiment sous ma bouche brûlante. . . Rends-moi, cruel, rends-moi ce baiser et ses feux !
Le baiser vit encor dans ton souffle amoureux. . .
Ah ! donne-moi ce souffle , et qu’errant dans mon âme , A mon âme mêlé, m’ enivrant de ta flamme , ïl devienne ma vie, et, charme de mes jours,
Qu’il me soit Adonis qui me fuit pour toujours...
Tu me fuis! et déjà sur les rivages sombres,
Tu cherches, loin de moi , le froid palais des ombres ! Et je ne te suis pas !... Triste divinité ,
Je suis donc asservie à l’immortalité !
De l’avare Achéron souveraine terrible ,
Ouvre à' mon Adonis un bocage paisible.
Proserpine ! astre affreux , je t’implore et te hais !
La beauté, dans sa fleur, expire sous tes traits!... Malheureuse ! où porter mon amour et mes larmes !... Songe trop fugitif et trop rempli de charmes!...
Veuf de tous ses plaisirs, mon cœur désenchanté Dans la nuit du néant retombe épouvanté!
Adonis! Adonis! j’ai perdu ma parure ,
Mon pouvoir, mon orgueil, ma grâce, ma ceinture... Je te perds! Ah! pourquoi ton courage indompté Aux monstres du désert livrait-il ta beaute! »>
Vénus en longs regrets traîne une voix éteinte ,
Les Amours vont mêlant leurs plaintes à sa plainte.
La terre , avec douleur , boit les flots réunis Des larmes de Vénus et du sang d’Adonis :
D’une rose soudain la terre se couronne ;
Et près d’elle s’élève une pâle anémone.
Hélas! Vénus, hélas! les Amours éperdus Soupirent Adonis! Adonis, tu n’es plus!
Abandonne des bois la ténébreuse enceinte ,
Vénus! ton Adonis, sous une voûte sainte,
Dans la pourpre étendu, repose mollement.
Sa beauté lui survit , et sur ce front charmant Luit un pâle rayon de sa grâce première ;
Un doux sommeil enchaîne à regret sa paupière;
Viens, approche, Vénus, reconnais Adonis;
Viens, d’une main pieuse, étendre ces tapis.
Cette mousse, témoin de plus doux sacrifices,
Et de tous vos baisers ces longs voiles complices... Apporte une couronne, effeuille aussi des fleurs!
Mais la fleur attristée a perdu ses couleurs!...
Epanche le nectar, et dans l’onde embaumée,
Plonge de ce beau corps la pâleur ranimée...
Périssent les parfums quand Adonis n’est plus ,
Adonis, le nectar, le parfum de Yénus!
Cependant , sous un dais de pourpre orientale , S’élève d’Adonis la pompe sépulcrale :
Le peuple des Amours soupire son malheur.
Tous de leurs blonds cheveux ont dépouillé l'honneur : Ils brisent leurs carquois , leurs mains désespérées
2o6 LIY. II, LA RÉNOVATION.
Dispersent les débris de leurs flèches dorées.
L’un enlève au héros son costume sanglant ;
L’autre épanche dans l’or le cristal écumant ,
Et cet autre , étendant ses caressantes ailes ,
Eveille des zéphirs les haleines fidèles.
Rejetant ses flambeaux expirés sur le seuil ,
J'entends gémir l’Hymen en longs habits de deuil.
Il n’est plus d’hyménée!... Au lieu de ses cantiques.
Une plainte importune attriste les portiques.
Il n’est plus d’hyménée!... hélas! Hymen, héîasi
Adieu! je te salue , ô fils de Cyniras !
Au plus beau des mortels donnant aussi des larmes ,
Les trois Grâces ont dit : Nous perdons tous nos charmes. La Parque a ressenti ses communes douleurs :
Ses inflexibles yeux laissent tomber des pleurs.
C’en est fait : des enfers le gouffre inexorable Ne rend point à nos champs ce héros trop aimable !... C’est assez : l’œil du monde, en son cours éternel, Ramènera l’année et ce deuil solennel.
Trois jours s’écoulent ainsi dans les larmes (i); l’allégresse succède. Adonis a brisé les portes du trépas («); il s’échappe des embrassemens de la froide déesse des ombres.
REMARQUE
(a) Il ressuscite sous le signe du belier (de l’agneau), qui AUTORITÉS.
(i) Plutarque. Thèocrite.
On dépose alors, auprès de sa statue qui semble se ranimer , tous les présens , tous les symboles de la jeunesse et de la fécondité de la nature, des fleurs, des fruits (î), des gâteaux pétris de farine , d’huile et de miel , des oiseaux , des animaux consacrés.
On place à ses côtés, sur un lit voluptueux , son amante embellie par le bonheur.
Le signal est donné par le plaisir; on se baigne dans des essences parfumées : on se couronne de fleurs ; on remplit les coupes d’un vin délicieux : la beauté saisit la lyre, et chante son triomphe.
« Les cheveux épars, le sein découvert, la robe flottante , le choeur entonne l’hymne du Pietour (a).
« Cher Adonis , tu quittes les bords du pâle
REMARQUE
renouvelle la nature au printemps. Il expire avec la nature en automne , lorsque le sanglier des constellations s’élève-
MYTHOLOGIE COMPARÉE
(a) L 'Alléluia des Chrétiens.
AUTORITÉS
(1) Hesychius. Suidas. Théoph. hist. ps. s ol. TJiéocr. idyll. l5, V. 1 12. Macrob. saturn. I. 1, c. XXI.
Achéron, lu revois la lumière; nul des demi-
dieux n’obtint cet avantage Cher Adonis ,
sois-nous propice
» Lorsque tu reviendras, jette sur nous un
regard favorable Adonis, je te salue,
reviens, fais briller encore la joie parmi nous (i). »
Les Grâcesforment des chœurs voluptueux , et dansent à demi nues sous la feuillée, aux rayons pâles de la lune ; le désir enflammé s’élance et s’égare sur leurs pas : il les atteint : il lutte ; il les entraîne sous des ombrages voluptueux. C’est là que Vénus elle-même a répandu un secret enchantement. Attiré par un charme invincible , tout soupire , se rapproche , s’enlace , les zéphirs , les oiseaux , les fleurs, les dieux et les nymphes, la beauté et la jeunesse.
AUTORITÉ
(i) Théocr. idjll . i5.
SECTION II