‹ Fêtes et courtisanes de la Grèce (volume 2)Chapitre 45 sur 98 · DE L’ADONIS SYRIEN · texte numérisé non relu

DE L’ADONIS SYRIEN

déchirent la peau en mille endroits ; mais rien n’égale le spectacle hideux des atroces barbaries que les prêtres exercent sur euxmêmes.

SECTION III

PASSION D’ATYS OU d’àTTA.

Suite des éphémèrides de Ménéclidès voyageant en Syrie.

L’allégorie des amours et des malheurs d’Atys (i) (a) a un rapport marqué avec ceux d’Adonis.

MYTHOLOGIE COMPARÉE

(a) Cette fable phrygienne sur le soleil est le type de plusieurs : je ne citerai que l’Esinun des Phéniciens, et Arsinoë, Combabus et Stratonice, Phèdre et Hippolyte.

AUTORITÉS

(1) Dupuis p. iv, p- i3i, 226, 229 , 669 5 /. v, p. i83, 224? 2O2; t. VI, p. 90, 205. Polythéisme analysé , p. 26-28, Çj. 11. Court de Gche/in. Boulanger. Hérodote , 1. Il, c. II. Lucian. de Dca syrid. Mari. Capel. Nupl. Philol. Hygin, Lucain. Apulée. Hcrodian. Fulgentius. Plutarq. t. 1 . Pausanias. Ach. St ru b on , 1. X. Julian, irnp. 2, 6. Macroh. saturn. 1. 1 , c. XXI. D/odore de Sicile , l. III , c. LVYII. Servais in Æn. 1. IX. Catull. de Berecinlli. Ovid. fast. I. IV, rnetam,

PASSION D’ATYS OU d’ATTA. 2IQ

Il est adore' d’une déesse; il expire en perdant les formes males qui le faisaient chérir: il renaît à la vie et à l’amour.

Tel est le canevas de ce roman physique , dont, le fond est le même partout, mais dont les détails, singulièrement variés, ont revêtu la physionomie la plus bizarre.

Ces tableaux , dessinés dans les contrées qui furent le berceau de l’apologue ( a ) et la pati’ie des fables, ont été ensuite coloriés par l’imagination des poètes ou par l’artifice des

remarque.

( a ) La Phrygie.

AUTORITÉS

/. X. Lucrèce , /. II. Farron. Porphyre. August. de etc. Eusèb. prèp. êv. I. i, c I. Tertull. apol. c. xv. Minut. Félix, in Oct. Tatian. cont. gent. Damasc. vit. Isid. ap. Phot. p. io^- Theophyl. ad Aulol. Jul. Firmic. de prof. err. rel. Athanas. cont. gent. 27, 28. Arnoh. I. v. Prudence. Fin". Cartar. in lih. de iniag. deor. Laurent. Pignorius. Thés. ant. gr. I. VII. Gyrald. in Syntagrn. /. IV. Fossius. Mythol. Bannier , t. IV. Mémoires de V Acad, des inscr. t. Il , p. 448 , 458; t. v , p. 232 ; t. xii , p. i5 ; t. xvi , p. y 6. Sabatier , di t. verb. Atys , t. \ . p . 3.) [ . Roucher. Sainte- Croix . mém. sur l'hist. de la rel. pecr. des anc. art. IV,/?. 5^. Frcrct , Acad, des inscr. t. v, etc, Mirabeau , notes sur Tibulle , t. 1 , p. 258.

prêtres (a) , et enfin obscurcis par l’ignorance, et altérés par le temps.

Parcourons cette galerie de fictions.

Jupiter (i) fut agité d’un songe impur. La terre reçut la semence immortelle, et enfanta un hermaphrodite accompli : son nom est Agdistis. Les dieux ne lui laissent que le sexe féminin ; il perd le sceptre de la virilité.

L’organe , jeté sur la terre , y prend racine, se change en amandier (Æ), et se couronne de fruits.

Une des filles du fleuve Sangaris cueille de ces fruits , et devient grosse.

L’enfant est exposé (c) et nourri par une

REMARQUES

(a) J’ai appris, par mes observations en Arcadie, ditPausanias, que, chez les anciens Grecs, les prêtres n’exprimaient leur science que par énigme.

(b) Cette allégorie enveloppe une expression très-libertine.

(c) Rien de plus commun que ces expositions dans les contes orientaux: Jupiter, Persée, Moïse, Bacchus, etcont été exposés (2).

AUTORITÉS

(1) Tradition des Galates. — (2) Dupuis , t. I v , /> . 25o.

PASSION d’ATYS OU d’ATTA? 221 chèvre (a). On le nomme Atys (a). Sa beauté se développe et charme sa mère.

Cependant il va être uni à la fdle du roi de Pessinonte. Déjà l’air retentissait des chants d’hyménée ; on voit paraître Agdistis , semblable à un génie malfaisant : Atys , au désespoir, se dépouille des armes de la virilité. On dit que l’auteur de son infortune , revenant à la pitié , obtint l’immortalité pour l’objet de sa passion. Mais voici une autre tradition ( b ) (i).

Atys , prêtre de Cybèle , excita l’amour de la déesse et la jalousie de Jupiter. Un sanglier,

REMARQUES

(а) La chèvre céleste préside à la naissance de l’année et du soleil. Atys dictus , quia Phryges hircos , atagos nuncupant (2).

(б) L’ourse, ou plutôt le sanglier d’Erymanthe,' constellation, monte dans les cieux au moment où le soleil d’automne, passant dans les signes inférieurs, perd sa force et cesse de féconder la nature.

MYTHOLOGIE COMPARÉE

(a) Adagoüs , divinité des Phrygiens , était hermaphrodite.

AUTORITÉS

(1) Hermesianax. — (2) Greg. Gyr.

ministre de la fureur du dieu, s’élance dans la Lydie , et sur A lys qu'il déchire ; la source des plaisirs est tarie. L’analogie avec les aventures d’ Adonis est sensible (//).

On célèbre les mystères d’Atys à l’équinoxe (i) du printemps. Les prêtres bercent les initiés d’illusions et d’espérances : on leur promet un autre univers, une vie nouvelle (2).

Ces mystères furent, dans l’origine, marqués par les pratiques d’une abstinence et d’une chasteté superstitieuses.

Ce qui m’a le plus frappé, c’est la représentation de la passion d’Atys; on le pleure :

REMARQUE

(a) Selon d’autres écrivains, ici, c’est une reine dédaignée, c’est l’antique Cybèle , sacrifiée à une rivale, et qui exerce elle-même sur son amant celte horrible vengeance.

Là, ce bel adolescent est mutilé par un roi puissant dont il a séduit la fille, ou par un prince dont la passion effrénée ne peut réussir à violer sa pudeur.

Ce berger descend dans une grotte, où il a commerce avec lesNymphes. La jalousie de la mère des dieux l’y poursuit : le tragique ddnoûment est l’ouvrage d’Atys, égaré par son désespoir.

AUTORITÉS

(1) Macrob. sut. /. i. Vid. Greg. Gyr.p. i o j . — (2) August. de civ. /. vu, c. XXIV.

PASSION D’ATYS OU d’ATTÂ. 22.3 on le voit d’abord au fond d’un antre , ensuite crucifie' (F) au tronc d’un pin que l’on a coupé et consacré au pied de l’arbre qui figure le bélier céleste ou l’agneau (i) (a). Près du dieu les emblèmes de la puissance solaire et de l’harmonie des sphères , la verge et la flûte aux sept tuyaux.

Le premier jour est un jour de larmes.

Le second jour donne le signal du bruit. Les trompettes retentissent; leurs sons aigus se mêlent au roulement sourd des tambours : on agite les bruyantes crotales.

Atys sommeille , disent les Phrygiens; il doit se réveiller avec la nature.

Le troisième jour rappelle la mutilation.

Enfin la joie éclate, et se manifeste par des scènes de délire.

C’est alors que l’on voit errer les bandes

MYTHOLOGIE COMPARÉE

(a) L’époque de ces mystères répond à celle des Hilaries romaines , de la Pâque des Chrétiens , et de la fête d’Apollon, vainqueur du serpent Python.

AUTORITÉS

(l) Julian, imp. orat. V. C/em. Alex, in protrept

224 LIY. II. LA RÉNOVATION; frénétiques des prêtres de Cybèle (i). L’œil hagard , la tête échevelée , semblables à des troupeaux de Bacchantes ou à la Pythie écumanle , ils agitent d’une main le couteau sacré, et de l’autre les brandons d’un pin embrasé ; ils s’enfoncent dans la profondeur des bois et des vallées, gravissent les rochers elles montagnes en poussant des hurlemens féroces. Un breuvage ( a ) enivrant a porté le trouble dans

REMARQUE

(a) Mixtionné avec les eaux du fleuve Gallus.

Amnis it insand t nomine Gallus , aquâ ;

Qui bibit inde Jurit (2).

Les médecins ont donné à une espèce de frénésie le nom de Corybanthiasme (a).

MYTHOLOGIE COMPARÉE

(a) Les bellonaires , ou prêtres de Bellone, recevaient leur sacerdoce , et célébraient les fêtes de leur déesse , en se faisant à la cuisse ou au bras des incisions dont ils offraient le sang en sacrifice. Ces fanatiques prédisaient les victoires de leur patrie ou ses défaites ; ils étaient aussi considérés que les rois eux-mêmes.

Les calazophy laces observaient les grêles et les orages,

AUTORITÉS

(1) Macrob. I. v. Oeid. ib. Id .fast. /. iv. TibuU. eleg. 1. i . Catull. de Aly. — (2) Ovid.

PASSION d’ATYS OU d’ATTA. 225 tous leurs sens. Us tournent sur eux-mêmes leurs mains égarées; ils se frappent entre eux avec de pesantes chaînes : ils dansent et regardent avec joie le sang qui coule de leurs corps, et les aigrettes menaçantes qui s’agitent sur leurs têtes (i); ils se percent, se flagellent, se mutilent en l’honneur du Dieu qu’ils attendent. Ils l’appellent en lui offrant leurs horribles blessures , et les abominables dépouilles de leur virilité (ci).

REMARQUE

(a) L’Evangile a dit : Faites-vous eunuque pour mériter le royaume des deux. Un des pères de l’Eglise , Origène, prit ce conseil a la lettre (a).

MYTHOLOGIE COMPARÉE

pour les détourner par le sacrifice d’un agneau ou l’effusion de leur propre sang. On prétend que les Ethiopiens avaient de pareils charlatans ; — austérité des bonzes , des fakirs indiens , des irapistes catholiques.

(a) Ces mutilations se faisaient en honneur, en commémoration de celle d’Osiris, de Mithras, d’ Adonis , d’Atys, d’Esmun, de Bacchus sauveur, par lesquelles on

(i) Lucrèce , trad. de la Gr.

C’est au bruit des instrumens les plus sauvages, accordés sur le mode le plus aigu (a), au son des cymbales d’airain , des cornets , des buccines et des tambours , que s’exécutent ces scènes d’horreurs. Le peuple, muet de curiosité et d’épouvante , les contemple avec mépris. Ces prêtres eunuques sont revêtus d’habits de femme.

Souvent la contagion de ces fureurs se répand et gagne jusqu’aux spectateurs mêmes. On voit tout à coup des frénétiques sortir de la foule, se dépouiller, s’avancer dans le cercle en poussant des cris féroces, saisir un glaive ( car les prêtres en tiennent toujours de disposés à cet usage ), se mutiler dans leurs trans-

REMARQUE

(a) Le mode phrygien.

MYTHOLOGIE COMPARÉE

avait exprimé, dans le langage allégorique, la cessation de l’action féconde du soleil à l’équinoxe d’automne.

A ces mutilations que l’on retrouve encore dans l’Orient, ont succédé, dans l’Occident, les macérations , les flagellations , les jeunes , etc. etc. Toutes les religions, sans en excepter celle de la Nature , ont rendu l’homme stupide et cruel.

PASSION D ÀTYS OU D ATTA. 227 ports ; courir sanglans par la ville , en élevant d’une main forcenée leurs épouvantables trophées. Ils les jettent dans une des maisons de la ville , et les habitans de cette maison doivent en échange leur offrir des habits de femme (1).

J’ai remarqué que ce mal sacré est une véritable épilepsie où tombent enfin les fanatiques, à la suite des excès de la débauche , et qu’ils augmentent encore par l’ivresse, par des pantomimes convulsives, par tout le désordre des scènes de la plus effroyable terreur, et par l’influence si puissante de la musique , s’il est permis de donner ce nom à un mélange de hurlemens , de cris aigus , de dissonances aigres , et au bruit confus de mille instrumens rauques ou perçans.

AUTORITÉ

(1) Lucian. de Deâ syr. t. Il, p. 382.

SECTION IY.

aventures du malencontreux atys.

— tombeau d’hyacinthe.

Suite des éphémérides de Ménéclidès .

UN poëte , enrôlé parmi ces convulsionnaires, entonne, en vers dithyrambiques , les aventures du malencontreux Atys ( a ).

D’Atys impatient la rame vagabonde

Des blanchissantes mers fend la plaine profonde.

Bientôt de la Phrygie il voit le triste bord.

Dans la nuit des forêts son aveugle transport S’égare... 11 a frappé ! Victime volontaire ,

De l’homme qui n’est plus, l’organe roule à terre.

A peine, ô terreur!

L’offrande sanglante

REMARQUE

(a) Catulle nous a laissé, sur Atys, ce poème, qui respire l’énergie dont le principal acteur fut privé. J’ai imprimé à cette nouvelle traduction la marche dithyrambique , qui m’a paru celle du sujet même.

AVENTURES d’âTYS. 229

Frappe avec horreur La terre tremblante ,

Le monstre se relève , et sa fureur bruyante A fait frémir le fifre et tonner le tambour.

A son roulement sourd Se mêle , en cris aigus , sa voix retentissante :

« Vous dont le sexe informe aux voluptés est mort, Qui, comme Atys, vous abjurant, vous-mêmes, Respirez mes fureurs extrêmes ,

Compagnes (a) de mon sort ,

Vous avez su braver et l’exil et Neptune ;

Oue le bois s’ébranle à nos cris,

Et que notre ivresse importune Le sommeil de Cypris !

Volez et bondissez, troupeaux de Rindymène (6)!

Salut , auguste souveraine !

Bois antiques, noircis d’une sainte terreur,

Où vole échevelée La menade troublée D’une prophétique fureur.

Mêlons nos voix à cet horrible chœur.

REMARQUES

(а) C’est par ce changement de genre que Catulle exprime la dégradation des compagnons d’Atys.

(б) Surnom de Cybële.

23o XIV. II. LA RÉNOVATION.

Entendez-vous , de colline en colline , Rouler en longs mugissemens L’éclat de leurs clairons , le cri de la buccine Et leurs saints hurlemens ? »

Ainsi parla cette bacchante.

Par les plus horribles concerts,

Soudain la foule obéissante Epouvante les airs :

Les thyrses s’unissent ,

Les flûtes gémissent,

Et des cors Les accords Retentissent ;

Les roulemens Des grondantes tymbales Vont se mêler aux accens Frémissans

Des sinistres cymbales (u).

Mais Atys, balançant des thyrses effrénés. Franchit du mont Ida les sommets étonnés ;

REMARQUE

(a) On a essayé de peindre l'effet des différens instrùmens , non seulement par l'harmonie des sens , mais encore par les changemens du rhythme.

AVENTURES d’àTYS. a3ï

Furieuse (a) , éperdue , incertaine , tremblante ,

Elle presse, interrompt sa course haletante.

Telle au joug échappée Io vague , et sans lois ,

Dans ses mille détours , interroge les bois.

A pas impétueux la cohorte mystique Parcourt de ces forêts la solitude antique.

Ces thyrses , ces flambeaux qu’agite la terreur ,

Des arbres effrayés ont redoublé l’horreur.

Par l’excès des besoins leur marche est ralentie ,

• Ils tombent , et , charmant leur rage appesantie ,

Sur la troupe Morphée épanche le sommeil.

Cependant Apollon au sourire vermeil ,

Chasse la sombre nuit , et de clartés fécondes Illumine les cieux et la terre et les ondes.

Atys s’éveille , alors l’indulgente Vénus Semble encore apparaître à ses yeux éperdus ;

Il est calme , abaissant une faible paupière ,

Il se cherche , rougit... accuse la lumière...

Il se lève , et , les yeux égarés sur les Ilots ,

Laisse en sons convulsifs échapper ces sanglots :

« O ma douce patrie , ô terre idolâtrée !

Lieux sacrés qu’abjura ma jeunesse» égarée ,

REMARQUE

(a) Furibunda... (i).

(i) Cat.

AUTORITÉ

202 LIV. II. LA rénovation:

Je ne vous verrai plus !... Ces antres ténébreux ,

Et ces monts dont l’hiver ceint le front orageux ,

Voilà donc ma patrie !... aux monstres solitaires Je dispute aujourd’hui ces horribles repaires.

Je ne vous verrai plus !... Malheureux ! malheureux !

Moi , jadis couronné d’un laurier belliqueux ,

Moi , paré de la gloire et de la fleur de l’âge ,

De charmes, de succès , éclatant assemblage !

Moi , je vais donc traîner des jours pleins de mépris , Menade , et de moi-même exécrable débris !

Nouveau monstre d’Ida! servante de Cybèle !... »

Cybèle l’entendit ; et , d’un lion fidèle ,

Irritant, à ces mots, le docile courroux :

« Que ta rage s’égale à mon transport jaloux!

Terrible, hérissant ta crinière sanglante,

Ouvre l’abîme affreux de ta gueule écumante ;

Que ta queue, à longs flots, gronde autour de tes flancs', Epouvante les airs de tes rugissemens! »

Elle dit : aussitôt , ministre de .vengeance,

Le monstre impatient d’un bond léger s’élance ;

Rien n’arrête son choc , et des arbres brisés Il disperse en courant les rameaux fracassés, il voit la faible (a) Atys sur l’arène expirante ;

REMARQUE

(o) Teneramque vidit Atyn (Q.

AUTORITÉ

(i) Catul.

AVENTURES d’âTYS. 233

Il rugit dans sa joie horrible, dévorante !...

Soudain Atys se lève , et d'un pied léger fuit ;

Sur les monts, dans les bois, le monstre le poursuit.

De l’inconstance Atys fut le modèle.

Cybèle , mère auguste , ô déesse éternelle !

Cette victime vous suffit.

Epargnez à tout infidèle

L’état où vous l’avez réduit. •

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