LETTRE DEUXIÈME
HÉGÉSIAS A PYTHODÈME.
D’Abydos.
Le génie milésien (a), en peuplant toute cette côte de colonies, semble y avoir laissé les traces brûlantes de la volupté. Ces scènes se reproduisent , mais varient à chaque pas ; ici du moins les couleurs du tableau seront chastes , et le tableau ne m’en paraît que plus dangereux. Je jette les pinceaux du cynisme, je vais emprunter ceux de la Muse pudique. Il faut vous conduire au berceau de la véritable et douce Volupté ; il faut vous peindre l’Amour céleste et ses jouissances épurées.
Je dois laisser ici parler, non pas le divin
REMARQUE
(a) Des Mildsiens fondèrent Abydos, l’an 655 avant 1ère vulgaire.
Musée , le chantre immortel de Léandre et de Héro , mais la jeune Aglaé, la fdle d’Anatolius , mon hôte. Il faut tracer son portrait.
Vous connaissez le groupe des Grâces par Euphranor , et que nous admirions souvent sous les portiques de Nicomédie. Elle ressemble à la plus brillante d’entre elles , à celle qui effeuille une rose. Sa taille cependant, un peu plus élevée , rivaliserait d’élégance avec celle de Diane ; mais une inexprimable langueur règne dans la mollesse de son attitude ; sa marche n’est point celle d’une mortelle, ni cependant d’une déesse. Occupée de je ne sais quelle douce méditation , on la prendrait ellemême pour la plus tendre des rêveries. La flamme de ses grands yeux noirs est humide , et l’expression de son sourire charmant semble l’envelopper d’amour et de bonheur. Son corps, dans tous scs mouvemens , semble suivre ceux de son âme , et il est presque impossible de résister à ce charme de je sais quel abandon voluptueux qu’elle communique au moindre de ses gestes. Ajoutez-y la voix d’une Sirène , celle d’une élocution vive et passionnée qui caractérise toutes les Ioniennes, soit qu’elle se livre à une coiwersation qui devient
toujours animée, soit que, prélantson organe céleste aux chants du poëte de Théos, elle interroge de ses mains d’albâtre une lyre d’or.
Vous savez, mon cher Pythodème, que je professai, même à vingt ans, le stoïcisme, mais la lecture enflammante d’Homère , l’étude de la poésie que vous m’avez appris à goûter, ont rempli mon esprit d’images enchanteresses : et combien leur type , leur original sacré ne doit-il pas me frapper , puisque leur froide copie, leur simple représentation suffit pour me transporter !
Aglaé aurait fourni au chantre de Yénus un charme de plus pour enrichir sa ceinture ; elle lui aurait donné l’idée d’une mélancolie tendre et rêveuse. Je vois toujours Aglaé avec intérêt , et cependant sans émotion, je le crois du moins; elle m’attire peut-être, mais elle neme retient point. J’ai du plaisir à converser avec elle , mais je ne lui parle que de nos grands poètes dont elle déclame parfaitement les meilleurs vers. Je me trouve presque toujours auprès d’elle , et cependant je ne la cherche pas. Certainement, je ne l’aime point , car je pars demain avant le lever de l’aurore.
Pourquoi donc vous en ai-je parlé si long-
FÊTES d’âBYDOS.
temps , et éprouvai-je le besoin de vous en parler encore?.... Allons, Hégésias, rappelletoi la belle allégorie sur Hercule. Un jour, tandis que jeune encore, retiré à l’écart, il méditait sur le genre de vie qu’il embrasserait (i), deux femmes (a), d’une haute stature , se présentèrent à ses regards. L’une était belle, mais sévère; c’était la Vertu. Son port était majestueux , son air plein de dignité ; la pudeur brillait dans ses chastes regards, et la modestie dans tous ses gestes : elle étoit voilée entièrement d’une robe éblouissante de blancheur. L’autre paraissait plus attrayante; c’était la Volupté. Sa démarche était languissante ; ses yeux humides , nageant dans une flamme mourante, étaient noyés de langueur. Un éclat artificiel rehaussait les couleurs de son visage ; sa parure était recherchée, et sa robe , ouverte et voltigeante , laissait entrevoir
REMARQUE
(a) On voit sur une me'daille Hercule assis entre Minerve et Vénus.
(1) Xenoph .
les trésors demi-nus d’un corps plein de mollesse.
Chacune, pour attirer Hercule , discourut longuement, et étala tous ses charmes ; chacune luipromitle bonheur: Hercule, après un moment de silence , se leva et suivit la Vertu.
Hercule , je t’imiterai. Demain , je pars de ces lieux ; leur atmosphère est brûlante : tout , jusqu’à l’histoire et aux monumens publics , ne parle ici que de volupté. L’aventure de Léandre est retracée partout, dans les chants, dans les tableaux , sur les statues et les médailles. La plus simple et la plus ingénieuse est celle qui îœprésente Cupidon , qui , le flambeau à la main , vole et guide l’amant sur les flots (1).
Les mœurs des Abydéniens ont contracté la double corruption qu’entretiennent le commerce et la licence. L’imposture et la charlataneriefont la base de leur caractère; les termes de menteur et d’Abydénien sont devenus synonymes. On prétend que cette disposition à altérer les faits rend leur commerce dangereux ; mais ces mœurs me paraissent celles de
AUTORITÉ
(1) Voyez Médaillés de Caraalla et d Alexandre Sévère-
FÊTES d’àBYDOS. 285
tous les commerçans , et particulièrement des Grecs, surtout des Grecs asiatiques.
On prétend même qu’ils vont jusqu’à susciter aux étrangers des querelles pour en tirer quelque avantage : de là le proverbe familier aux voyageurs : Gare Abydos ( a ).
Jusqu’ici je n’ai point eu l’occasion de vérifier cet adage , et je ne pense pas qu’Evhemerus et Oribaze, qui sont descendus chez leur ancien hôte Chrysophile , aient éprouvé quelque accident fâcheux.
On traite encore les Abyde'niens de lâches et d’efféminés : ils ont mérité le dernier reproche sans doute, mais ils se sont absous du premier, lorsqu’à l’exemple des habitans de Sagonte , ils aimèrent mieux s’ensevelir sous les ruines de leur ville , que de capituler honteusement avec un roi de Macédoine (b).
Je viens de monter sur le plus haut de l’éminence où la ville est située , et d’où elle domine à la fois sur le détroit d’Hellé, et sur
REMARQUES
(a) iNc temerè Abydum.
( b ) Philippe; l’an de Rome 55^.
l’embouchure de la Propontide. Un spectacle mouvant, et sans cesse renouvelé, occupe mes regards et ma méditation ; une forêt de mâts peuple le canal et circule dans son enceinte resserrée. Le vent, qui commence à s’élever, et qui annonce une prochaine tempête , vient de faire échouer dans le lointain deux bâtimens trop légers pour résister aux vagues amoncelées de la Propontide , qui , lorsque l’Aparctias («) vient de souffler, assiègent de montagnes d’écumes les gorges du canal. Malheur alors aux frêles bâti mens qu’elles rencontrent et qu’elles entraînent !
Le calme qui règne sur les collines entre lesquelles les ondes du détroit se développent comme un fleuve, contraste avec ce spectacle. Flore , Pomone , Cérès et Bacchus les habitent. Un poète dirait qu’on voit toujours les Nymphes conduire , en dansant , le Printemps sur leurs rives fortunées. Tandis qu’un tonnerre monotone et sourd mugit dans le lointain, le bêlement des troupeaux , les sons de la flûte ■du berger se mêlent au bruit des rames et des
{a) Le vent du Nord.
REMARQUE
ondes. Il résulte pour moi, de toutes ces impressions différentes, un mélange indéfinissable de sensations vagues , mélancoliques , remplies à la fois de tristesse et de plaisir. En face , sur l’autre rivage , s’élève le Cynosema , ou le tombeau d’Hécube. Son ombre , dit- on , erre pendant les nuits , accuse Polymnestor , et redemande à l’Hellespont les restes de Polidore.
Non loin du Cynosema s’élève Madytos, célèbre par le trophée d’Athènes sur Lacédémone {a). A ma gauche , dans la plaine , et presque sous mes pieds, roule l’impétueux torrent Pihodius , que Neptune reçoit dans son sein grondant, et dont ce dieu souleva, selon le récit d’Homère , les ondes conjurées , avec celles du Simoïs et du Scamandre , contre le retranchement des Grecs (1).
(a) Ce trophée fut élevé sur le Cynosema (2).
AUTORITÉS
(1) Voyez Homère. , liiad, — (2) Chevalier , Voyage dans la Troade , t. 1 ,p. 276.
288 LIV. Iï. LA. RÉNOVATION.
Le Rhodius coule entre Abydos et Dardanus, à jamais célèbre par le traité de paix que conclurent Mithridate et Sylla (i).
La mythologie et l’histoire ont peuplé tout l’Hellespont de souvenirs. Lafdle d’Alhamas , Hellé, fugitive avec son frère , donna son nom à ces ondes qui l’ engloutirent , tandis qu’un bélier à la toison dorée transporte Phryxus sur l’autre rive. Pourquoi ce bélier merveilleux n’est-il pas venu au secours de Léandre (2) ? Que n’a-t-il été du moins accueilli par un dauphin secourable? Non, ce ne fut point un orage, ce fut sans doute la jalousie des Néréides qui l’enlevèrent aux embrassemens de son amante. Je le sens trop , ces lieux, ces souvenirs pénètrent mon àme d’un attendrissement qu’elle n’avait pas encore éprouvé. Mon style et mes pensées s’amollissent.
Sortons de ces rêveries : que font d’ailleurs ces images légères, ces fantômes plus vains qu’un nuage, devant les grands intérêts dont l’Hellespont fut le théâtre, devant les tableaux
AUTORITÉS
(1) Slrab. Cass.p. 889. — (2) Ovid.
sublimes de la lutte , du despotisme et de la liberté, de l’Asie et de l’Europe ébranlées!
Xercès monta sur la colline où je suis assis dans cet instant, pour jouir du spectacle de cette armée innombrable qui desséchait les fleuves dans sa marche , et dont les traits obscurcissaient le soleil. Malgré l’orgueil qui enflait son cœur, il y pénétra un sentiment d’humanité. On dit que , venant à réfléchir sur la bi'ièveté delà vie, et sur le sort de tant de milliers d’hommes qui ne devaient pas voir luire un autre siècle , il pleura. Ah ! pourquoi ces larmes sont-elles restées stériles ? Elles sont inconnues à tous les conquérans : quel est celui d’entre eux qui n’a pas songé plutôt à imiter les folies de Xercès , que ce mouvement de sa vaine et trompeuse sensibilité ? Il est triste de penser que les malheureux humains accordent plus de gloire à ceux qui les massacrent , qu’à ceux qui les nourrissent et les éclairent.
Qui peut d’ailleurs se fier à la fortune ! Ici, quelle haute leçon de l’inconstance du sort ! quelle juste humiliation d’un fol orgueil ! Pourquoi, lorsque Alexandre, ivre d’ambition, traversa ees ondes , Callisthène ne s’est-il pas
290 LIY. II. LA RÉNOVATION, levé en lui (lisant : « Ici défila sur un double pont (u) plus d’un million d’hommes ; leur maître semblait verser alors l’Asie tout entière sur la Grèce; il aplanissait les flots, châtiait la mer, perçait l’Alhos. La hère liberté sourit à l’aspect de ces formidables apprêts ; elle dévora ses légions , et, de ses mille vaisseaux , il ne resta au monarque fugitif qu’une frêle barque sur l’Hellespont désert. Instruis-toi , fier Alexandre , du néant des choses humaines. »
Mais quel autre sujet de méditation pour les républiques elles-mêmes ! enorgueillis de leurs triomphes , les Grecs se divisent , et deux villes puissantes veulent s’imposer réciproquement le joug dont elles ont affranchi la Grèce. Ici , sur ces mêmes flots, Athènes triompha de Lacédémone ; ici , à son tour, Lacédémone triompha d’Athènes.
REMARQUE
(a) Chevalier est le premier qui ait expliqué, d’une manière satisfaisante, le texte d’Hérodote (i).
AUTORITÉS
(i) Voyage dans la Troade , t. i , p. 283. Hérodot . I. vil, §. xxxii , p . 525.
Tandis que je suis plongé dans ces réflexions, la nuit, dont je recherche le silence impératif, a jeté sur toutes les scènes de la nature un voile doux et argenté. Diane et sa cour semblent se mirer et descendre dans l’onde silencieuse.
Quel spectacle magique et imprévu ! un chœur de jeunes Abydéniennes , la chevelure flottante, le sein nu, s’avance mystérieusement au pied de la colline et sur le bord des eaux. Des torches enflammées circulent de distance en distance sur le rivage, et ressemblent à ces feux écrans ou à ces étoiles tombantes qui égarent les voyageurs près des marais humides. Mon oreille croit distinguer dans le lointain des chants mélancoliques et religieux; l’encens fume en nuages odorans ; la pompe approche et défde à la clarté de la lune mystérieuse. Un groupe de jeunes prêtresses, élevant des vases d’or remplis d’un vin parfumé , épanchent la liqueur sacrée dans les flots , invoquent, après ces libations, les Néréides; elles jettent dans les ondes les couronnes et les guirlandes dont elles étaient ornées.
On a appelé trois fois les ombres de Héro
et de Léandre ; on a répété trois fois : Paix à leurs mânes amoureux. L’hymne funèbre commence ; j’ai distingué la voix d’Aglaé.
CHŒUR
Jetez des fleurs en répandant des larmes Sur cette rive, o vous, Nymphes d’Hellé!
Cheveux épars, et meurtrissant vos charmes,
De longs regrets frappez l’air désolé.