LETTRE PREMIÈRE
( Hégésias, exilé de Mytilène , s’entretient de ses voyages avec Pythodème.)
HÉGÉSIAS A PÏTHODÈME.
De Larapsaque.
Vous l’exigez, mon cher Pythodème, je vous révélerai les mystères de Lampsaque. Le sévère et savant Oribaze , etl’ingénieux bibliomane Evhemerus accompagnaient votre ami.
La nuit qui précéda mon départ poürL ampsaque , j’eus une vision : je crus apercevoir Momus, il agitait en riant ses grelots , et me présentait un miroir où se multipliaient mille scènes bizarres; je vis des choses étranges. Il me dit : Regarde et écoute. Je regardai et j’écoutai. Je ne vis plus Momus et j’entendis la déesse de la sagesse elle-m ême , Minerve , qui disait : Ne vous arrêtez point aux apparences : une écorce grossière enveloppe quelquefois des fruits précieux , et souvent un vase, sous la forme d’un Silène hideux , renferme l’essence la plus rare. Je ne compris rien d’abord à ce songe. Tout ce que j’ai vu à Lampsaque paraît l’expliquer : vous ne le cojnprendrez vous-même qu’après avoir lu cette lettre.
J’admirai les fertiles coteaux de Lampsaque. La fable qui fait arrêter Bacchus sur ces coteaux est extrêmement ingénieuse. En effet, des vignes les tapissent de toutes parts (i).
C’est depuis la plus haute antiquité que la
AUTORITE
(i) V oyage dans la Troade , p. 36.
LTV. II. LA RENOVATION.
présence du père de l’ambroisie honore ces lieux. Ne lisons-nous pas qu’ils devaient fournir à Thémistocle le vin de sa table ?
Nous aperçûmes une statue singulière. Elle représentait un homme , avec des -ail es au dos , tenantun sceptre delamain droite, et appuyant la gauche sur l’organe viril, entièrement développé (a) (a). Le savant Orihaze pourrait-il m’expliquer le sens de cet emblème bizarre qui ne ressemble pas à ceux que j’ai vus dans
REMARQUE
(a) Il y a une figure pareille dans le monument de Mythras (i).
MYTHOLOGIE COMPARÉE
(a) Le Priape des Grecs, avec ses attributs, figurait, dans la mythologie indienne , sous divers noms. Le lingam était le phallus; X Abichegam était une cérémonie dans laquelle on versait du lait sur le lingam , et cette liqueur servait ensuite, comme X huile chez, les Catholiques , pour administrer l’extrême-onction aux malades. Le Frisco des Celles était représenté, comme le priape Fascinus , sous la forme d’un grand phallus.
AUTORITÉS
(i) Dupuis , origine des cultes , t. II, p. /|7Ô. Luc . , de Dcd syr. Clern. in protrept. p. 10.
LES PRIAPEES.
toute la Grèce? — Très- volontiers , mon cher Evhemerus ; ces attributs sont les emblèmes naïfs de la force qui vivifie la nature. On désigna par l’organe même de la génération , le créateur de ces générations innombrables et multiformes qui, dans leur succession éternelle, embellissent le théâtre de l’univers. La simplicité de ce type et de cette allégorie porte évidemmentTemprein te du caractère égyptien. Ce sceptre indique le maître puissant de la terre et des ondes ; l’organe viril, le père de la fécondité universelle ; et ses ailes, la rapidité avec laquelle il semble , dans sa course , se multiplier et être à la fois dans tous les lieux pour présider aux différens hymens , aux noces renaissantes et variées de tous les êtres (i).
En cet instant une jeune bile , aux regards de laquelle l’épaisseur des arbres nous dérobait , s’approche d’une fontaine qui sourcille d’un autre Priape dont la statue s’élève dans le fond d’un bocage sacré ; elle épanche sur l’autel du vin et du lait , offre au dieu de
AUTORITÉS
(i) Lucien. Greg. Gy raid.. Synlagm. 8. p. 281. Suidas.
Forge grillé, le couronne des fleurs de la saison ( a ) , et suspend enfin autre part que sur la tête de l’idole une guirlande qu’elle tenait à la main. Elle lui adresse ensuite un hymne que l’éloignement ne nous permit pas d’entendre.
Nous fûmes frappés de son innocence naïve, et nous remarquâmes un jeune Grec qui se glissait derrière le feuillage pour l’entendre ; il s’éloigna aussitôt qu’elle eut promis au dieu de lui renouveler chaque soir sa visite et sa prière.
Nous approchons à nbtre tour mous sommes frappés de la multitude et de la forme des offrandes suspendues aux arbres. On y attache des phallus en groupes, en faisceaux, en pyramides.
Un dévot de Lampsaque, qui survint, nous empêcha de nous expliquer en sa présence sur cette religion, et comme il nous reconnut à
REMARQUE
{«) On couronnait Je dieu de roses, au printemps; d’épis, en été: de pampre, en automne; et d’olivier, en hiver (i).
(i) f'irg. Tibull.
AUTORITES
nos vêtemens pour des voyageurs : « Nous honorons, dit-il, les types sacrés de la fécondité. Ces attributs divinisés sont tour à tour portés en pompe dans les cérémonies publiques , ou adorés en secret dans l’intérieur domestique. On imprime cette forme à des vases, et meme à des coupes d’or, d’ivoire ou de verre. Les femmes enveloppent ces instrumens sacrés dans des langes de lin et de soie. On prétend qu’ils servent alors de malheureux supplémens (1) aux faveurs enivrantes de la volupté. Le dieu a droit aux prémices de nos vierges. — Oui , dit Evhemerus, cet usage est consacré. Ravir des prémices est une peine parmi nous plutôt qu’un plaisir, et, à Rome comme en Grèce, soit piété, soil précaution, soit hypocrisie , les jeunes épousées ne manquent pas de s’asseoir douloureusement sur la statue perforante. >»
L’habitant de Lampsaque continua gravement : « Ce faisceau qui se balance aux branches de ce pin , et composé d’offrandes en nombre
(1) Greg. Gy raid, Phurnut. Schopo,
novennaire , a été déposé hier par la courtisane Cithéris. En général le nombre exprime celui des sacrifices offerts , et le volume de l’ex-voto peu t vous donner la proportion des espérances , des désirs , des jouissances , des regrets.
Il ne nous fit point grâce des inscriptions qui sontquelquefois despoëmes assez plaisans. Ils contiennent, tantôt la prière naïve d’une vierge ou d’un paysan; tantôt l’exclamation d’étonnement qui échappe au voyageur : le plus souvent le dieu parle, il menace ou conseille les adultères, se plaint des oiseaux, des voleurs , de la situation fatigante et de l’expression incommode que le sculpLeur lui a données, quelquefois des visites lascives et des caresses bizarres qu’il reçoit, etc. etc. etc.
Le flegme d’Oribaze avait de la peine à y tenir. Evhemerus, s’apercevant qu’il était fatigué de la loquacité de notre importun , se fit un malin plaisir de la provoquer par ces questions : « Pourriez- vous me dire , demanda-t-il à l’habitant de Lampsaque , pourquoi l’on fête particulièrement Priape dans vos murs ? — Vous l’ignorez! ah! pourquoi m’obligez-vous à redire ce qui fait à la fois noire honte et notre gloire ?
LES PRIAPEES. 25g
» On dit que Y énus enceinte s’arrêta un jour avec Bacchus à Lampsaque; Junon, la jalouse Junon ( a ) , se présenta lout à coup sous les traits de Lucine : la reine des dieux a recours aux enchantemens , et, par malice ou par vengeance , elle dote l’enfant de l’attribut gigantesque des plaisirs; il croît, se développe, la force lui tient lieu de grâce, et il ravit toutes les Lampsaciennes (i).
» Les époux, désolés et humiliés à la fois , condamnent, d’une voix unanime, le géant à l’exil. La désolation est au comble dans Lampsaque ; les femmes implorent les dieux et leur bonté , ou leur vengeance. Cette dernière éclate avec un caractère terrible ; ces maris , sans égards , sont affligés d’une maladie honteuse ( b ). On implore le redoutable Priape ;
REMARQUES
(a) Les differentes lunes des mois, des saisons, des années, sont présentées, par suite du même système, comme des rivales, tour a tour vierges ravies, épouses fécondées, et veuves solitaires.
( b ) Fuit autem morbus ille quem hodiè gallicum vocamns (2).
AUTORITÉS
(1) Slrab. Apoll. interp. Diodor. Pélron . Ovid. Apulce. — (2) Gasp. Sihopp. in P/ùrp.
il s’apaise, et il consent à rentrer dans les lieux d’où les ingrats l’avaient exilé. De là le culte solennel qu’il obtint à Lampsaque. »
« Ce culte est plus ancien, dit Oribaze ; ses attributs figurent sur les premiers monumens ; on en trouve la grossière ébauche sur la base des premiers hermès. — Je voudrais savoir , reprit Evhemerus en s’adressant au Lampsacien, pourquoi l’âne est immolé à votre divinité. — Je vais vous le raconter. » Oribaze fronça le sourcil.
« La Grèce en fête célébrait celle du dieu couronné de lierre ; elle a lieu tous les trois ans , à l’approche de l’automne brumeux. On vit paraître les dieux cultivateurs qui habitent les froids sommets du Lycée. Une foule joyeuse les suit ; les Faunes, lesEgypans, et la folâtre et licencieuse famille des Satyres , et les Nymphes des eaux et celles des prairies , et Silène chancelant sur sa monture indocile , et le dieu dont l’arme enflammée épouvante les oiseaux. Un bois offre , pour le repas champêtre , un délicieux théâtre , et des lits de mousse et de gazon. Bacchus épanche le vin ; un ruisseau qui coule auprès , offre une onde qu’on néglige. Tous les convives étaient cou-
ronnésde fleurs. Le chœur des Naïades a pris place ; les unes abandonnent aux vents les tresses flottantes d’une chevelure que d’autres ont relevée avec art. Celle-ci, au-dessous d’un robe dont elle rappelle les plis , fait briller une jambe élégante ; celle-là étale les trésors éblouissans d’une gorge d’albàtre. Ici , se montre une épaule accomplie ; plus loin , cette robe s’entr’ouvre et tombe. Leurs pieds charmans sont dégagés des nœuds du brodequin ; les Satyres sont mis à la plus douce des tortures. Silène lui-même sent quelques étincelles d’un feu qui se réveille ; une malice charmante ne lui permet pas d'ctre vieillard. L’honneur et l’appui des jardins , l’enflammé Priape ne voit au milieu des Nymphes que Lotis ; c’estelle qu’il désire, c’est elle qu’il recherche, c’est elle qui anime ses soupirs : il prodigue les signes d’intelligence ; il voudrait s’en faire entendre et l’attirer. Les belles sont dédaigneuses, et l’orgueil suit les charmes. Lotis le regarde avec un mépris superbe. Cependant lanuitapproche ; Baccbus sollicite au sommeil; on se sépare , et chacun s’abandonne au repos.
» Lotis, que les jeux ont fatiguée , cherche, sous un arbre hospitalier et sur l’herbe touffue,
un repos perfide. Son amant se lève mystérieusement , et, d’un pied furtif et suspendu , il s’avance en retenant son haleine ; il craint qu’un souffle ne le trahisse ; il touche au lit heureux et secret où repose la Nymphe charmante. Déjà il effleurait la pointe du gazon qui la touche , il la voit plongée dans un sommeil profond. Enivré d’espérance et de joie, il écarte une robe importune ; il est sur la route de ses vœux. Voilà que la monture (a) du vieux Silène fait retentir tout le bois d’une intempestive harmonie. La Nymphe effrayée se réveille en sursaut ; ses deux mains ont repoussé Priape ; elle fuit , et réveille toute la forêt. On accourt , et le rire éclate à la vue
MYTHOLOGIE COMPARÉE
(a) L’âne joue un rôle dans plusieurs mythologies : il fut révéré par les Rabbins comme monture de Balaam ; ils adorent même leur dieu Ancliialus sous la forme de cet animal. Les Chrétiens respectent en lui la monture de Jésus, les Musulmans celle de Mahomet ; ils attendent même leur Daggiad ou Antéchrist monté sur un âue. On reprocha aux premiers Chrétiens d’adorer un âne (i).
(i) Tertull.
du dieu surpris au clair de la lune dans sa nudité , et dans l’exagération de son transport. Le chanteur importun fut puni de mort ; et c’est depuis ce temps que l’on immole un âne au protecteur de Lampsaque (i). »
Alors Evhemerus : « J’avais entendu parler de cette aventure ; mais on supposait la scène entre Priape et Yesta. »
Oribaze haussa les épaules. Celui-ci qui s’en aperçut, ajouta : « Selon une autre tradition, que je n’oserai garantir, le dieu trouva un émule, et le tua par jalousie. Mais il est un moyen de résoudre ces difficultés , c’est de nous adresser au grand-prêtre , si vous daignez nous servir de guide et continuer une conversation aussi instructive. »
Dans cet instant , le bruit des instrumens, retentissant dans la profondeur du bocage, attira toute notre attention. On célébrait une Priapée selon le rite antique. La gravité des cérémonies me parut contraster singulièrement avec le caractère des objets.
AUTORITÉ, (i) Ovid. fasi. I. x, v. 3g3 ad 44°’
Nous n’aperçûmes que des femmes (a). La plus vénérable matrone de ce chœur religieux faisait l’office de prêtresse ; elle épancha sur la tète du dieu les flots d’un lait pur qui distillèrent le long de ses membres rembrunis. Un chœur de jeunes filles qui ressemblaient à autant d’Oréades, élevaient des vases remplis des présens de Bacchus, et des corbeilles où figuraient ceux de Pomone. D’autres , en attitude de Bacchantes, exécutaient des danses passionnées ; quelques unes jouaient de la double flûte , pinçaient la lyre , frappaient le sistre aigu. Un peintre aurait tiré de cette scène lesujet d’un tableau piquant. Ces groupes religieux et folâtres , cette pompe mêlée de désordre ; ici les accidens de la lumière se jouant dans la feliillée , et là les masses de l’ombre mystérieuse ; le contraste des attitudes, l’élégance des formes, ce mouvement dans la sois tude , ce mélange de religion et de volupté , l’abandon même de ces femmes qui ne se croyaient point observées , et dont les transports respiraient alors tous les feux du lieu.
REMARQUE, (a) Monument gravé par Boissart.
LES PE TAPEES.
de la divinité et de la saison ; tout , jusqu’aux objets bizarres qu’il me reste à vous montrer , aurait enflammé les pinceaux de l’artiste.
Bientôt défilèrent , dans une espèce de procession , toutes les représentations du dieu , telles que les a façonnées la science ou le caprice des premiers prêtres. D’aboi'd parut un Priape tenant une bourse de la main droite, une clochette de la gauche, et portant crêtes de coq sur la tête et sous le menton.
Vinrent ensuite des phallus consacrés , de toutes les dimensions et de toutes les formes. Les uns avaient des ailes , les autres des sonnettes ; quelques uns, plus bizarrement configurés, étaient entés et pyramidaient les uns sur les autres. On en voyait avec des pâtes et des griffes, avec des chaînes, des mors et des brides.
Des animaux ou des génies fantastiques les menaient en laisse ; partout des proportions gigantesques. Ainsi , des simulacres de nains supportaient un organe immense qui semblait fait aux dépens de tout leur corps.
Je remarquai une Bacchante qui portait un enfant ; elle venait sans doute remercier le dieu de sa naissance.
J’en vis quatre autres occupées à sacrifier un bel âne ; une large bande ceignait la victime par le milieu du corps, et l’attachait à l’autel (2). La prêtresse, chargée des fonctions de victimaire , saisit le couteau des sacrifices, et allait le plonger dans les flancs du malheureux animal...
« Cela n’était que ridicule , voilà qui devient barbare , » s’écria Orihaze d’une voix assez
forte pour être entendu A cette exclamation
les mystères sont troublés, la cérémonie et le sacrifice sont interrompus : tout fuit dans l’épaisseur du bois et se dérobe à nos regards. Le bon Oribaze détache alors la victime qui s’échappe en liberté, qui consomme le trouble du bocage en le faisant retentir de tous les éclats de sa voix reconnaissante.
« Partons, dit Evhemerus ; vous savez ce qu’il en coûta dans tous les temps aux profanateurs des mystères : craignez le sort d’Orphée. » Le Lampsacien qui nous servait de guide , frappé d’une religieuse indignation ,
(1) Voyez antiquités étrusques , les camées , les basreliefs , etc.
LES PRIAPEES. 267
nous a lui même abandonnés. Je souris de la peurd'Evhemerus , et m’adressant à Oribaze : « Je n’ai que trop souffert de la torture que l’on vient de donner à votre gravité : la malice de votre adversaire s’est assez long -temps égayée en prolongeant une conversation et la vue d’un spectacle qui vous déplaisait totalement : il en est puni dans cet instant par ses terreurs ; achevez votre vengeance en le forçant d’écouter une explication qu’il vous avait fait interrompre, et que je suis curieux de connaître. Pour moi, qui observe tous les objets philosophiquement , et qui , étranger aux plaisirs des sens , ne recherche que ceux de l’intelligence, je l’avouerai, je n’ai vu dans cette scène qu’une pieuse extravagance. » Evhemerus m’interrompant: « Eh quoi ! le plaisir n’est-il pas un présent du ciel ? n’est il pas la divinité même ? Si la reproduction est le grand moyen de la nature et la loi des êlres , pourquoi les organes de la reproduction ne seraient-ils pas quelque chose de sacré ? Le phallus n’est-il pas l’image du créateur même ? Il peuple l’immensité des mondes ; il est ce flambeau delà vie que lesgénérations reçoivent et se transmettent en traversant les siècles (H).
268 LIY. II. tA RÉNOVATION.
» Vous ne parlez que des plaisirs de l’intelligence , ingrat! Vous dormiriez encore dans le néant , si le dieu n’avait dardé dans le sein de votre mère une étincelle féconde. Mères, épouses , amantes , oui , vous avez dû diviniser le phallus. »
Oribaze sourit : Evhemerus, prenant ce sourire pour un signe d’attention , donna carrière à son érudilion , tandis qu’assis au pied d’un large platane , nous étions distraits à la fois et par le murmure des oiseaux qui gazouillaient sur nos têtes , et par celui d’une fontaine qui bouillonnait à nos pieds.
« Le père de l’histoire (i) ne nous a point laissé ignorer les détails des hommages plus caractérisés que les Babyloniens rendaient à la force expansive de la nature (a). Onn’apeut-
MYTHOLOGIE COMPARÉE
(a) Prostitutions orientales.
Aaïn-el-Ginum en Afrique, fêtes nocturnes où les femmes se livraient à des unions mystérieuses et fortuites. Bod , divinité indienne qui rend féconde. Les filles nées à
AUTORITÉ
(i) Hérodote , t. i , p. 1 5 1 .
être point fait assez ressortir cette observation , que la prostitution fut une loi religieuse de l’Orient, soit que cetle coutume remonte à la simplicité des temps antiques ; et en effet, partout où une civilisation perfectionnée n’a pas introduit l'exclusive propriété et l’ordre saint et factice des mariages, on retrouve, du moins à de certaines époques , la communauté des femmes ; soit que la superstition , ainsi qu’on l’a remarqué , allie tous les contraires, car les Orientaux sont jaloux ; soit enfin que, ne pouvant arrêter la dépravation des mœurs , les magistrats lui aient fait une part, et aient consenti que l’on réalisât une fois publiquement, dans l’année , ce qui, pendant le reste du temps, avait lieu particulièrement, et sous les voiles domestiques ; car ne faisons point la nature meilleure qu’elle n’est : descendons un
MYTHOLOGIE COMPARÉE
la suite de l’invocation étaient obligées de se prostituer dans le temple. Le prix appartenait aux prêlres.t
Pèlerinages des femmes catholiques à Saint Vitus , à Saint Guignolet, etc.
peu de la hauteur de ces chimères idéales de perfection morale , d’abnégation des sens , et surtout de fidélité conjugale de la part d’un sexe faible, mobile, né avec des passions vives et des désirs hrûlans que l’ardeur du climat enflamme de plus en plus.
» On se récrie à l’indécence , lorsqu’on apprend que les femmes se livraient religieusement à des étrangers dans le temple de Mylitla , tandis qu’on se plaît à recueillir chaque jour, avec une curiosité malicieuse , des anecdotes mille fois plus scandaleuses et plus fréquentes.
» Je vais plus loin : je soutiens que vouloir établir le contraire serait intervertir la nature ; et je prévois qu’un jour les Orientaux seront obligés de se résigner, ou d’enfermer leurs femmes. »
Nous sourîmes. «Eh quoi ! dans un temple, aux pieds des autels ! ajoutai-je. — Vous avez raison ; cela n’est réservé qu’aux prêtres. Au surplus , celte scène un peu profane se passait effectivement plus loin. Vous savez que l’enceinte sacrée renfermait des cours, des bocages, des pièces d’eau, des espaces de terre.
LES PKIAPÉES. 27 I
culLivée et destinée à la nourriture des ministres. C’est là que viennent s’asseoir les tendres et volontaires victimes : les unes étalent l’orgueil de la richesse et l’ambition de la parure. Elles arrivent sur des chars couverts ; une foule d’esclaves les suit ; mais cet appareil épouvante quelquefois l’Amour. Piiches d’attraits , et de condition simple, là triomphent quelquefois les plus humbles des mortelles. Un réseau de fils entrelacés ceint leur tète. On aperçoit , d’espace en espace , de mystérieuses allées, des réduits voluptueux, dont l’enceinte est marquée par des câbles tendus. La foule des voyageurs qu’attirent ces solennités erre dans ces lieux enchantés : leurs regards, leurs capricesse promènent d’objets en objets , et doivent enfin se fixer sur un seul. Alors l’étranger approche1, et jetant quelques pièces d’argent sur les genoux de celle qu’il a choisie, lui dit cette formule consacrée : J'invoque la deesse Mylitta. La femme se lève à ces mots, car une loi interdit le refus, quelque modique d’ailleurs que soit le prix dont on paie ses faveurs. Celles que la nature embellit de ses dons ne font pas un long séjour dans le temple ; mais celles pour qui elle a été avare
expient leur laideur par une longue attente ( a ). »
J’interrompis Evhemerus. « Vous connaissez parfaitement , mon cher bibliothécaire , toutes les coutumes et la raison de ces coutumes ; mais leurs conséquences , les connaissez-vous ? Savez-vous que l’Orient n’est esclave des despotes que pour l’avoir été des voluptés ? Et pour répondre à vos citations par une autre ce sont les voluptés , dit trèsbien Eschine (1) , et l’insatiable cupidité , qui poussent la jeunesse à servir les tyrans et à renverser la démocratie. C’est ainsi que les Lydiens, le peuple le plus brave de l’Asie, en devint le plus lâche (2). Lorsque Xercès (3) voulut faire rentrer irrévocablement sous le joug les Babyloniens révoltés , il ne se con-
REMARQUE
(a) Il y en a, dit le bon Hérodote, qui demeurent dans le temple jusqu’à trois ou quatre ans.
AUTORITÉS
(1) Eschin. in Timarch. p. 290. A. Orat. Kct. Steph. i5y5. in-f°. — (2) Poiyœn. I. vu, c, iv, v, vi, />. 6i3- Lugd. Bat. 1691. in-8°. — (3) Phtt.Apophth.p. l'j'S, c.
tenta point de leur défendre de porter les armes , il institua la culture des arts efféminés , et des lieux de débauche. Yous pincerez la lyre , dit-il , yous jouerez de la flûte : vous vous revêtirez de vos robes longues et traînantes ; vous passerez votre vie dans les festins et sur le sein des courtisanes. »
Alors Oribaze, d’un ton grave : « Dans l’antiquité, tout était pur ; aujourd'hui, tout est corrompu. La nature est sainte, mais nos vices sont profanes. Dans la simplicité des premiers âges, on consacra, par des signes naturels , et qui n’avaient rien alors d’obscène , les mystères de la fécondité.
» Une imagination ternie, un préjugé ridicule, les abus du libertinage et la débauche de l’esprit n’existaient point encore.
» Ces expressions de l’action créatrice se présentèrent d’elles-mêmes à l’époque où le printemps ramène les noces annuelles de la nature : tous les poètes célèbrent alors l’hymen du ciel et de la terre qui semblent s’unir dans de féconds embrassemens.
» L’union de la nature avec elle-même est un chaste mariage que tous les cultes ont voulu retracer ; l’union de l’homme avec la femme
en était l’image , et l’organe mâle en jdevint l’emblème expressif..... (i).
» Pour mieux symboliser ces rapports, on peignit, sous le signe de l’animal le plus lascif, l’astre qui se levait au retour du printemps ; et comme il semblait présider au céleste hyménée , on donna une partie de son caractère et de ses attributs à l’époque et aux cérémonies qui le célébraient. Ainsi le dieu Pan (a) , qui remplace souvent Priape, eut les pieds et la ceinture du bouc. Ce dernier reçut même les hommages des femmes à Mendès , comme la chèvre céleste reçut ceux des hom-
mes dans la Grèce. Ce culte n’était , dans le principe , qu’une allégorie ; la prostitution à laquelle ce principe mal' entendu donna lieu, outragea la nature et les dieux.
» Je me hâte d’arriver à d’autres détails. En considérant Priape comme le régénérateur de la nature à l’époque du printemps, ce qui
MYTHOLOGIE COMPARÉE
(a) Hanumat ou Hanumon (aux os des joues saillans), prince des Satyres, étoil le Pan des Indiens.
> AUTORITÉ
( i ) Dupuis , origine des cultes , t. i , p. 384*
LES PRIAPEES. 275
lui fit donner le nom de Dieu-Sauveur , de bon Génie (a) (1) , tout s’éclaircit.
» Ainsi s’explique l’épithète de premier créateur donné à Priape(2). On voit pourquoi on place souvent sur son sein , et entre ses bras , une corbeille remplie de fleurs et de fruits; pourquoi sa statue s’élève au milieu des jardins, qui semblent lui devoir leur parure ; pourquoi les blés et la vigne sont sous sa protection ; pourquoi il tient dans la main droite un sceptre ou une harpe, symbole de la puissance; pourquoi on teint ses statues ou ses attributs en rouge , qui est la couleur de la flamme et de la vie (3) ; pourquoi, dieu de l’agriculture , il reçoit tour à tour les traits , l’habillement et les hommages du laboureur (4) ; pourquoi enfin il est regardé comme
MYTHOLOGIE COMPARÉE
(a) Tel est, dans l’Inde, le culte du Lingarn (Phallus), consacré par les Indiens à Shioa , et de l’ Y ont (Cteis), consacré à Bhaçani ; le Fascinus (Priape) remis chez les Romains à la garde des vierges, etc.
AUTORITÉS
(i) Phurnut. — (a) Orph. hymn. Protôgonon. — (5) Suidas. Servius in Virg. Strabon. Phurnut. Hérodote. Diodore. Lucien. lamb! . de myst. c . II. C/em. in prntrept. Arnob. August. de ci u. Dei. Mytliol. passim. — (4) Greg. Gyraid. Tibull.
le fils d’Adonis et de Venus , c’est-à-dire du
Soleil et de la Nature.
» N’oubliez jamais que les Orientaux avaient des dogmes simples , une religion auguste ; qu’aux objets de leur culte étaient ’ liées de grandes idées ; que les phénomènes de la nature servaient de base à leurs allégories , dont le texte était sous la garantie de la religion et de la philosophie ; que chez les Grecs, les po’ëtes furent les théologiens ; que leur imagination joua avec ces idées religieuses, qui , en gagnant de la grâce , perdirent de la dignité. »
Cette explication fit briller à mes yeux un nouveau jour. Je vis qu’en perçant l’écorce souvent frivole de nos cérémonies , on trouvait une substance pure , un corps de doctrine qui doit les faire absoudre par le sage, des reproches que le vulgaire des observateurs est tenté de leur adresser ( a ).
REMARQUE
(a) Les Galile'ens n’ont point manqué de tomber dans ce piège j ils ont pris de vaines espérances pour la réalité ; ils ont combattu des voiles et des ombres. Généralisant une remarque superficielle et particulière , ils ont été trop prompts
LES PRIÀPÉES. 277
Cependant le soleil descendait sous l’horizon ; les pâles rayons d’un astre plus doux argentaient le feuillage. Le gazouillement des oiseaux s’affaiblissait par degrés ; Yesper ra- * menait la fraîcheur et le mystère. Un bruit
à conclure que les mœurs de quelques individus étaient celles de tous j que l’esprit de quelques cérémonies qui se sont altérées était l’esprit du culte général -, et, s’armant aussitôt de leur rigorisme outré, qui n’est qu’une méprisable caricature du stoïcisme, ils ont opposé à l’excès des jouissances que notre religion tolère, l’excès des privations que leur morale fabuleuse commande. Il faut, ce me semble, éviter egalement ces deux excès. La sagesse comme la vertu , selon Aristote , consiste dans les milieux.
Que diraient d’ailleurs ces imposans personnages, ces docteurs évangéliques qui prétendent rivaliser d’insensibilité avec les prêtres d’Atys , si on assurait que ces hommes pieux, en endossant cette robe grossière et longue avec un capuchon pointu, et ce cordon qui l’attache par le milieu , costume du vénérable Priape, ainsi que tous les monumens en déposent, ont, avec l’habit, revêtu les mœurs du dieu? On trouve un de ces monumens dans Cazalius. Voyez sa dissertation : il en résulte que les moines chrétiens portaient effectivement l’habit du dieu des jardins (I).
La continence des moines, leur chasteté sont trop bien connues , pour qu’on se permette d’insister sur ces rapprochemens.
Sans cela , on pourrait observer que le disque figuré sur
léger agita le bocage voisin : un fantôme tel que ceux de l’Elysée glissait à travers les ombres mobiles : curieux, je suis de l’œil cette apparition inattendue. A la clarté de l’astre de Vénus , je reconnais le jeune Grec qui, le matin , avait frappé nos regards. Il rit et se dépouille. C’est là qu’à l’entrée d’une grotte consacrée , s’élève une antique statue de Priape , construite avec un tel artifice , qu’à l’approche d’une coupe, le dieu s’ébranle, s’anime , et , par la détente d’un ressort secret, fait jaillir de son sceptre une eau vive. Le Grec, profitant de l’ombre, se guindeaudevant du Terme, et parvient à le représenter (1).
REMARQUE
leur tête, et qu’ils appellent tonsure, se trouve sur la tête Je Priape; que la triple croix qui brille dans la main de leur chef, 11’est autre chose que le bâton mystique traversé de trois phallus, lequel figure dans les cérémonies de Lampsaque.
Il faut donc ici que les Galile'ens se taisent, ou qu’ils se regardent comme les complices des Païens (2).
AUTORITÉS
(1) Àristenèt. t. 1 , p. g/j. — (2) Larcher , sur Hérodote , /. 11 . p. 25s à 260.
LES PRIAPEES. 27g
Yoici qu’au même instant , fidèle à son vœu , s’avance une timide canéphore ; elle approche , nous nous éloignons. Nous entendîmes , dans un lointain obscur , le frémissement de la surprise , les éclats mourans d’une vaine résistance, quelques soupirs ; un silence.
Que direz-vous, sage Pythodème ? Un critique , d’autant plus sévère qu’il serait plus corrompu , s’écrierait que l’air contagieux de Lampsaque a infecté toutes ces pages ; mais vous , dont le génie plane comme la lumière au-dessus de la fange impure, vous ne me jugerez ici que sous les rapports de narrateur et d’historien ; mes récits du moins sont exacts et fidèles ; mais je sens trop qu’il leur manque ce beau coloris que vous imprimez à tous vos ouvrages : je vais les relire.
SECTION VII