LA NUIT : RÊVERIES POÉTIQUE^ ET PHILOSOPHIQUES
La nuit délicieuse dont je respire la fraîcheur ; ce silence universel, qui n’est troublé
REMARQUE
(a) On découvrira , sans doute beaucoup d’autres trésors de l’antiquité . ensevelis dans les cloîtres. Ces fraginens sont
3g8 liv. ii. la rénovation.
que par le bruit des vagues mourantes et brisées sur le rivage ; ce léger réseau de vapeurs transparentes , qui semble envelopper l’horizon mélancolique , ces clartés scintillantes sur la voûte céleste , comme ces diamans que Junon a semés sur le plumage de l’oiseau qui lui est consacré ; tandis que souveraine paisible des ombres, la sœur , l’amante et l’épouse du Soleil, verse sur toute la nature une lumière argentée , tout me rappelle, mon cher Xénophane, cette promenade philosophique que nous fîmes , par la plus belle nuit d’été , sur les bords romantiques de l’Ilyssus. Je vous faisais remarquer alors la disposition et F harmonie des corps célestes ; car vous ne vous
REMARQUE
tirés d’un vieux manuscrit de l’abbé Trithème , et trouvé dans l’abbaye de Tongres. Il paraît que l’abbé avait été possesseur de ces fragmens d’Apollonide , dont l’original ne se trouve plus au nombre des ouvrages que le grec nous a laissés.
Je ne ferai qu’une remarque sur le style de ces fragmens. On voit que le séjour de l’auteur en Egypte lui a fait abandonner la simplicité grecque , pour cette emphase que l’on retrouve dans tous les écrivains qui naquirent ou séjournèrent à Alexandrie, tels que Claudien, l auteur de l 'H/sf. éthiopique . etc.
bornez point à cultiver une éloquence frivole, vous ornez votre espritde connaissances utiles, et vous voulez qu’il porte des fruits avec des fleurs. Là, vous disais-je , sorti , en quelque sorte , des flancs du père de la lumière, un astre consolateur vient nous sourire , et continuer, en quelque sorte , le jour (i).
La flamme de cette lampe suspendue entre le ciel et la terre , croit et décroît alternativement , selon la mesure de l’aliment que lui dispensent les rayons du soleil : elle semble s’éteindre chaque matin devant lui.
On a observé , ajoulai-je , ces cliangemens ; et comme ils s’accomplissaient dans des retours précis, leur mesure a servi à déterminer celle du temps (a). On remarqua encore le cercle dans lequel cet astre , par un mouvement oblique et en sens inverse de son mouvement
REMARQUE
(a) Chaque phase de la lime donna la division septénaire de la semaine, et la révolution de ses quatre phases donna la division d'un mois de aS jours.
(i )Àra4us. Théon. Manilius , astron. passim.
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journalier, circule dans une route semée de signes (i).
A ces signes , aux génies qui les habitent , furent attribués les phénomènes des saisons auxquelles ils président , mais qui dépendent de ces révolutions , dans lesquelles le soleil semble s’approcher ou s’éloigner des points équinoxiaux. L’astre des nuits suivit les pas de l’astre du jour, dont il mesurait la course ; il partageait ses feux , son théâtre et son empire ; il fut associé , par la reconnaissance des hommes, à son culte et à sa puissance (a).
On confondit leurs emblèmes. Apollon fut coiffé de cornes , et le croissant fut placé sur
MYTHOLOGIE COMPARÉE
(a) Les Grecs appelaient le soleil Helios ; ils nommèrent îa lune Heléuè. Ainsi les Egyptiens adoraient Osiris et Isis. Chez les Romains , ces astres prirent le nom de Janus et de Jcina. On observe que, chez beaucoup de peuples, le nom de la lune est le même que celui du soleil, mais avec une terminaison féminine : irritée , irrita ; man , mana ; ies , in : ion , iouna , etc. (2).
AUTORITÉS
(1) Eratosth. Hygin. Lucian. deaslrol. Plut, de Isid. — ■y J Voyez Court de Cruel in.
la tête de Diane (i): tous deux empruntèrent cette parure au signe du printemps, au taureau^), qui ouvrait l’année (2).
Je me rappelle, mon cher Xenophane, votre long étonnement à cette dernière assertion. Vous n’aviez vu jusqu’alors , dans la religion populaire, qu’un tissu de fables absurdes que repoussait votre jugement éclairé. Je continuai de vous expliquer le sens de ces allégories peu connues, et votre raison s’affligea de nouveau , en trouvant des motifs pour respecter des autels contre lesquels elle s’élevait naguère.
Et qu’importe , répondiez-vous , de présenter à la multitude des vérités qu’elle repousse ? Malheureux humains, il vous faut des erreurs! Il faut un éternel aliment à vos passions ( b ). Y ous adorerez plutôt la pierre brute
REMARQUES
(a) Candidus auratis aperit cum cornibtis annum (3).
(b) Yarro de religionibus loquens , mulla esse varia dixit, quæ non modo vulgo scire non sit utile, sed etiain tainetsi falsa sint, aliter existimare populum expédiât (4).
AUTORITÉS
(i) Plut, de Isid. — (a) Diogen. Laërt. Proem. Suid. Ma crob. E'tsèb. prèpar. évang. — (3) August de civ. Dei , l. I v . Theologi passim. — (4) Virg. Georg.
et l’animal immonde , que de consentir à abjurer des préjugés puériles , et à faire usage de votre intelligence. Si la nature n’est plus pour vous que la nature , c’est-à-dire une mère bienfaisante, indulgente et facile, elle ne sera plus rien à vos yeux. Il faut, pour obtenir , pour forcer vos hommages , qu’elle se montre sous les traits de la terreur et du courroux, comme une puissance aveugle, sourde, inexorable, armée de menaces , et de supplices. Eh quoi ! verrai-je toujours la mort entourer les autels ? verrai-je toujours égorger , avec pompe et solennité, de timides animaux; leur sang, et même le sang des hommes (a) , ruisseler à longs flots dans le parvis; leurs entrailles déchirées et interrogées par le prêtre , pendant que les fleurs et l’encens parfument les airs , et que la foule fanatique chante des hymnes ? Ne viendra-t-il pas ce temps, où le dôme de l’éther formera la voûte du temple
REMARQUE
(a) Sur les sacrifices sanglans de l’antiquité (i). AUTORITÉS.
(1) Voyez Anti.q . grecq. I. vu . p. 128. Daniel Clazeniu s.
de la nature , où les montagnes et les vallées en seront le théâtre ; où, tantôt sur le bord des fleuves , tantôt sur le gazon des prairies et sous l’ombrage des forêts antiques , les peuplades des hameaux, rassemblées dans des fêtes fraternelles , offriront à la nature , en actions de reconnaissance et de grâces, leur joie et leur plaisir , épancheront le vin et le lait ; alors que les coupes circuleront à la ronde , alors qu’une piété mieux entendue placera des couronnes de feuillage , de roses et d’épis sur le front de l’amante ingénue, de l’épouse vertueuse , du père de famille respectable , du bon fils et du bon citoyen (i) ? Vaine chimère ! songes trop chéris qu’embrasse une imagination philantropique, et que la dépravation de nos sociétés semble empêcher de se réaliser jamais !
Vous savez, ô mon cher Xénophane, qu’en adoptant vos principes, je n’adopte point cette espèce de découragement où vous jette la dis-
AUTORITÉS
(1) Voyez les differentes utopies, depuis celle de Platon chez tes an iens , de Thomas Morus chez les modernes , jusqu à la nôtre.
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position particulière de votre tempérament; et qui est encore renforcée par la connaissance funeste que vous avez des hommes, de leurs vices et de leur bassesse : vous les avez trop aimés , pour n’en être pas souvent trompé.
Pour moi , voué par sentiment et par réflexion à la culture des sciences mathématiques , parce qu’elles satisfont ma raison , et parce qu’elles me donnent le moyen de répandre des vérités utiles et fécondes (a) , sans alarmer ceux qui gouvernent les peuples, et profitent de leur erreur ; moi qui, renfermé ici dans la plus riche bibliothèque de l’univers, y trouve les moyens d’ajouter à mes connaissances, en conservant ce tte obscurité qui m’est si chère, et que le philosophe doit toujours rechercher , j’ai achevé d’y puiser et d’y mettre en ordre les matériaux du système dont je vous entretenais. Vous le publierez après ma
(a) Doctrine secrète des philosophes. Tullius apud Lactantium monet non esse queedam vutgb disputanda , ne suseep/as publie è religiones disputatio la/is extinguat (i). AUTORITÉ.
(i) Lad. instit. div. I. Il, c. III
CULTE LUNAIRE. /f05
mort; car je veux, pendant ma vie , être en paix aArec les desservans d’Isis. Je le lègue au courage et à l’amitié.
De toutes les conquêtes , celle de la vérité me paraît à la fois la plus honorable , la plus utile , et la moins sujette aux remords et aux revers.
J’ai toujours pensé, d’ailleurs, que l’homme le plus heureux était l’homme vertueux , et que le plus vertueux étoit l’homme le plus éclairé («).
P. S. Dans ma première lettre , je continuerai de vous expliquer quelques uns des points de cette religion de la nature , et je poursuivrai ma dissertation sur l’astre des nuits , puisqu’on brillant sur ma tête , il vient de me rappeler mon cher Xenophane. Si j’avais mieux profité des leçons trop fugitives que vous m’avez données , je vous dirais poétiquement que , depuis qu’il m’a offert votre sou-
, REMARQUE
(a) Maxime développée dans les mystères d'Eleusis (i). AUTORITÉS.
(i) Eusèbe , prépar. êvang. De orphied doctr, eclecl. Julian, imp. serm, Cicer. dia/og. etc.
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venir , il s’est embelli d’une lumière douce comme la pensée qui me ramène à nos entretiens , et que ce demi-jour , semblable aux pâles clartés de l’Elysée , si favorable à la volupté des sens , ne l’est pas moins aux plaisirs innocens des âmes pures , qui s’entendent et se pénètrent, pour ainsi dire , malgré la distance qui les sépare.
Suite de la correspondance entre Apollonide et Xénophane.