QUATRIÈME LETTRE
J e reprends aujourd’hui le texte de nos entretiens.
Le symbole donné à Diane , le croissant , désigne les fonctions de cette déesse (1).
Comme on voit l’astre des nuits errer, pour ainsi dire, dans les plaines du ciel, ainsi la fdle de Latone parcourt sans cesse les campagnes. Elle fuit de meme les cités ; elle préfère à leur bruyant séjour, les bois , les montagnes , et leurs retraites inaccessibles. Des Nymphes , qu’elle a choisies (2) parmi les plus belles de l’Océan , forment sa cour ; elle les mène en chœur sur le Taygète , baigné par les eaux de l’Eurotas , ou dans les riantes vallées du Cynthus (a). Ses flèches redoutables ,
REMARQUE
(a) Qualis in Eurotæ ripis aut per juga Cynthi Exercet Diana choros, quam mille secutæ,
Hinc atque liinc glomerantur Oreades — (3).
AUTORITÉS
(i) Jablonski , panth. égypl . t. III. — (2) IJym. de Çallim, — . (3) Virg. Æneid. I. 1.
que les Cyclopes ont forgées de leurs mains divines dans les antres de Lipare , ne sont pas destinées seulement à percer les monstres des forets , elle les fait encore servir à sa vengeance. « Que de maux attendent ceux qu’elle a regardés dans sa colère ! Leurs champs seront dévastés, leurs troupeaux périront; ils ne verront pas croître leurs enfans autour d’eux ; ou s’il leur reste un fils pour être le soutien de leur vieillesse, avant de descendre eux-mêmes au tombeau , ils verseront des pleurs sur sa cendre. L’heureux mortel , au contraire , que Diane chérit, passe des jours paisibles, comblé de biens et de richesses. Aucun orage ne trouble le cours de sa longue carrière. Une famille nombreuse est assise tous les jours avec lui à la même table ; et ils bénissent ensemble la divinité bienfaisante , qui entretient parmi eux la paix et l’abondance (1).
» Ainsi l’on attribue à la lune l’influence la plus marquée , et elle est regardée comme la cause prochaine et immédiate de tout ce qui
AUTORITÉ
(1) Imitât, de CalUmaque.
arrive : c’est à la clarté de ses rayons que s’opèrent les enchantemens , les évocations , et tous les prodiges de la magie. L’opinion de son pouvoir sur les corps a toujours été universellement répandue , et subsiste même encore aujourd’hui , que toutes les influences devraient être proscrites, si ce n’est celles qui sont fondées sur les véritables lois de la nature , et qu’une philosophie éclairée n’admet l’action de la lune que pour balancer les eaux de l’Océan (i). »
Puisque j’ai prononcé le nom de Diane, et que les souvenirs de ses fêtes viennent s’offrir en foule à mon imagination, je vais , mon cher Xénophane , les évoquer.
J’abrégerai cette nomenclature , qui deviendrait fastidieuse si elle était prolongée ; car il n’y a point de divinité dont le culte soit plus universel que celui de la lune , sous le nom de Diane (a). Ses temples couvrent la Grèce ; vous les saluez à chaque pas.
MYTHOLOGIE COMPARÉE
(a) Telle fut la Nanée des Perses, la Zewana , la AUTORITÉ.
(1) Essai sur la religion des anciens Grecs , p. -6.
Parlerai-je de son culte chez les Lacédémoniens , des danses (a) des jeunes filles autour de sa statue (t) à Caryas , ou au pied du mont Issorien ( b ) , ou sur le bord de la mer, près du promontoire où s’élève le temple , sous le nom à' édifice sacré , à Diane Dictynne (c) ?
Parlerai-je des jeux et des combats qu’ils établirent en son honneur ( d ) ?
Indiquerai-je les cérémonies du culte de Diane chez les Phygalliens ( e ) , où je remarque
REMARQUES
(a) Caryas. Karua.
(b) Issoria (2).
( c ) Dictynnia (3).
(d) Kalaoidia (4).
(e) Eurunomeia. A Diane Eurynome (5). Eurynome est fille de l’Océan, selon la mythologie.
MYTHOLOGIE COMPARÉE
T riglova des Slavons ; la Géfione des Celtes ; la Clathra des Etrusques; la Bubastès des Egyptiens; la Baal-Tis des Phéniciens; 1 ' Àrduenna des Gaulois et des Sabins, V Anaïlis des Lydiens.
AUTORITÉS
(1) Pausan. Lacon. Diomed. grammat. I. III. Lutatius ad Thebaid. I. IV. — (2) Hesjch. — ( 5) Paus. Lacon. Jntonin. Liberal, melam . xl. — (4) Hesjch. — (5) Pausan. Arcad .
la singularité de fermer pendant toute l’année son temple , qui ne s’ouvrait qu’au jour de La fête ; à Orchomène et àMantinée («), où celte fête est annuelle ; à Trézène ( b ) , à Stymphale (c) , à Milet ( d ) , à Syracuse dans l’Attique ( e ) , où les danses sacrées s’exécutent au son des flûtes ; chez les Athmoniens (i), les Erythriens (2) , les Cérynlhiens (3) ; à Amarynthe dans l’Eubée, où on livre des combats dans des jeux solennels ( f ) ?
Rappellerai-je les solennités de Diane Lymnatide (g), et la cruelle flagellation des adolescens sur ses autels ( h ) ?
REMARQUES
(a) tJinnia. A Diane Hymnie (4).
(Z>) Sarônia. A Diane Saronienne (5).
( c ) Styniphalia. A Diane Stymphale.
(d) Nêlêis \6).
( e ) Chitonia. A Diane Chitonienne (7).
(f) Amarynthia (8).
(g) Lymnatis (9).
(//) Diamastigosis.
AUTORITÉS
(1 ) Pausan. Jtlic. — (2) Strab. de Cret. I. X. — (3) Livlus , /. XXXV. — (4) Pausan. Arcad. — (5) Id. Corint. — (6) Plut, de virt. mul. PoJyœn. I. VIII. — (7) Scol. Callim. hymn. in Dian. A/hen. I. xiv.— (8) Strab. Pausan. Scol. de Pind. od. xu, olymp. — (9) Pausan. A. haïe.
43o L1V. II. LA RÉNOVATION,
Chaque année ramène ces sanglantes solennités : on y accourt en foule (i).
Les jeunes gens se déchirent (2) sous des fouets en l’honneur de Diane Orthia. Ils sont étendus sur l’autel de la déesse ( a ).
Le sang coule , la chair tombe en lambeaux ; ils sourient : ils peuvent mourir, mais non se plaindre (3).
L’athlète qui expire plutôt que de céder, est honoré par des funérailles publiques (4) ; il est couronné dans le tombeau , il revit sur le marbre et sur l’airain (b).
Les pères , les mères , les amis , assistent à cette lutte affreuse : ils nourrissent , ils enflamment le courage des victimes par des
REMARQUES-
(a) De la l’expression bomoneikai (5).
(Z>) Dilecta genis morientis oberrant ,
Taygeta et pugnæ laudataque verbera matri (6).
AUTORITÉS
(i) Philostrate , vie d’ Apollonius , /. VI, c. X. — (2) Plutarq. Lycurg. — (3) Cicer. Tusc. 2 et 5. Lucian. de gymn. — (4) Interpret. vit. Lutatius. Lucian. loc. cil. — (5) Hyginus , fab. 261. — (6) Sial. Thcb. 1. VIII.
applaudissemens (i) , et même par des reproches («).
La prêtresse est présente ; elle soutient une petite statue de Diane. Si les bourreaux s’attendrissent , s’ils respectent la beauté , le courage ou le rang, la prêtresse sévère gourmande leur faiblesse , et se plaint de ce que leur lâcheté lui rend pesante la statue delà déesse (2). Ces épreuves barbares durent un jour entier(3). Le vainqueur était couronné et couvert de gloire (4). On n’admit d’abord à ces épreuves que l’élite de la jeunesse lacédémonienne(5); mais, le temps relâchant les institutions, le champ eu fut ouvert aux derniers citoyens et aux ilotes (6).
REMARQUE
( a ) Mortis honore ,
Dulce sacrum gaudent natorum in funere matres, Horlanturque mori ; deflet jamque omnis ephebum Turba; coronato contenta est funere mater (7).®
AUTORITÉS
(1) Lucien. Senec. de provid. c. IV. Martial , /. vil , épig. 79. Tcrtull. ad mart. c. IV. — (2) Pausan. Lacon. — (3) Plut. Lacon inst. — (4) Plularq. Lucien. — (5) Simplicius in Epict. — (6) Themislius , philos, or. — (7} Slat. Theb.
432 LIV. II. LA rénovation.
Cet usage , qui avait sa source dans ces rites cruels de la superstition , contre lesquel^ je viens d’élever ma voix , devint une institution politique sous le génie de Lycurgue.
Lycurgue (i) voulut ôtera la douleur sa pointe et sa prise sur le sage ; et plaçant son héros hors de l’homme (a), le retirant de ses sensations, et en quelque sorte de lui-même, il l’éleva , par la force de l’opinion , dans une sphère supérieure , doù il vit à ses pieds l’espérance et la crainte , ces mobiles du monde. Le législateur ne sembla laisser au citoyen qu’un sens moral sur les ruines des sentimens naturels. Un Lacédémonien n’eut plus d’existence que dans le devoir et la gloire de sa patrie : hors de là il ne dut pas vivre. Si Lycurgue (b) eût commandé la conquête à un tel peuple , il aurait étrangement influé sur
REMARQUES
(a) Voyez les moeurs des Scandinaves , la législation d’Odin (2).
(A) Lycurgue ne prescrivit que la guerre défensive. AUTORITÉS.
(1) Nicet. comment, in Nazicinz. or. — (2) Mail et ; Hist. de Dancm.
CULTE LUNAIBE.
les destinées de la Grèce, et par conséquent sur celles du monde. Qui aurait pu résister à des hommes qui plaçaient la sensualité dans les supplices , et la volupté dans la mort(i) ?
AUTORITÉ
( 1 ) Voyez Volney , hist. citation des Scandinaves . rapprochemens , etc.
Suite de la correspondance d'Apolionide, CINQUIÈME LETTRE.