DIXIÈME LETTRE
APOLLONIDE A XENOPHANE.
Cérès est, comme Isis , l’emblème de la nature fécondée. Si vous êtes initié à ses mystères (a), vous serez convaincu de l’exactitude et de la simplicité de ces rapprochemens.
(a) Voyez les Eleusinies et les Thesmophories , fêtes d’automne.
MYTHOLOGIE COMPARÉE
(a) Megalésies , fêtes romaines en l’honneur de Cybèle Cérès, etc.
Maturne , déesse que l’on invoquait lors de la maturité des blés.
Siba , Siva ou Seva , Cérès des Slayons. Ici. Martzana. Luki , Cérès des Gentoux.
Lacshmi , celle des Indiens.
Nia , celle des Sarmates,
Dès que le printemps renaît , on promène la vache sacrée, en invoquant la terrestre Cérès (a).
Une foule religieuse suit la pompe : elle est précédée par de jeunes enfans, revêtus des couleurs de l’innocence et de la joie, doux symboles de la jeunesse de l’année.
Les mystèresse célèbrent au fond du temple, et sont couverts d’un voile impénétrable.
Des matrones sont chargées du sacerdoce : elles tiennent le glaive sur lequel la vache doit se précipiter (i).
Plus loin , on sacrifie à Cérès verdoyante (6) ; à la Terre couronnée de l’herbe naissante.
On immole un bélier (c).
(a) Ktonia, ; fête argienne (2).
(b) Cette fête répond à celle que les Piomains célébraient en l'honneur de Cérès, le 19 avril.
(c) Kloiea (3).
AUTORITÉS
(1) Voyez 1 hymne dans EU en , Histoire des animaux , /. XI, c. IV. — (2) Pausan. Allie. — (3) Phurnutus. Et/polidc. Pausan. Allie. Euslhal. lliad. Soph. OEd. Colon.
Accourez donc , innocentes bergères !
Venez, amans; venez, jeunes pasteurs !
Le beau printemps passe couvert de fleurs,
Environné des jeux et des mystères (1).
Ici s’élève le temple de la Terre nourrice ( a ). On célèbre des jeux (2) en son honneur.
De là cet usage de se prosterner au retour d’un long voyage, et d’embrasser le sol hospitalier.
De là ce nom de mère , donné à Cérès (6).
Je ne vous parlerai point de ses autres fêtes (c) ; tout la Grèce les célèbre.
REMARQUES
(a) Dans la citadelle d’Athènes (3).
(b) Demélér pour Gemêlér. Mouth , mère , lang égypt. Man-tho , it. chez les Cophtes. Isi, en cophte, signifie la fécondité de la terre (4).
(c) Pa/aia; fête a Pylos , dans la Thessalie. Là, Cérès a un temple, et reçoit des sacrifices (5). Euruthiônion(6). Epic/eidia ; fête à Athènes. Epikrênia ; fête à Lacédémone Erkénia {']). Voyez les fêtes d’automne.
AUTORITÉS
(i) Léonard. — (2) Pindar. Pjth. IX. Ibid, sco/iast. Didym (5) Thucyd. I. il. — (4) Jab/onski , panth. égypt. Sainte-Croix, myst. — (5) Stéph. Strab. — (6) Hésych. — (7) Id.
Le temple de la Terre (a) fut d’abord séparé de celui de Cérès ; mais on réunit par la suite ces deux divinités, qui furent tellement confondues, qu’on employait indistinctement leurs noms, pour désigner la déesse de la nature, celle qui donne les richesses , la mère de toutes les plantes et de tous les animaux ( a ) (i), etc.
De là celte belle allégorie. Cérès accorde ses faveurs à Jasion, sur un champ labouré trois fois. Plutus naquit de cet hymen (b) (2).
On a remarqué que tout ce qui regarde l’agriculture , fut appelé des mêmes noms que tout ce qui concerne le mariage (3) , et que les
REMARQUE
(a) La nature tient lieu de l’cpouse : c’est elle qui reçoit l’action du principe générateur ; c’est le récipient universel , la déesse aux mille noms, parce qu’elle reçoit toutes les formes , et revêt tous les caractères (4) : Panaiolos phusis pan/on mêler.
(a) Les Germains adoraient la terre sous le nom d 'Hertha.
(b) Bensaïten , Fortune , déesse des Japonais.
AUTORITÉS
(i) Sainte- Croix. Eurip. Orph. Pseud.- Orph. Philon. — (a) Hésiod. théog. v. 969 et 970. — (3) Court de Gébelin. — (4) Plut, de Isid.
épis , les pavots et les grenades que l’on place dans sa main, exprimaient, par la multitude de leurs grains , celle de la population , qui s’accroît toujours en raison des moyens de subsistance.
On a remarqué encore que le culte des dieux s’établit lorsque les habitans commencèrent à être civilisés, et surtout lorsqu’ils eurent connu l’usage du fer.
De la culture des terres s’ensuivit nécessairement leur partage ; et de la propriété une fois reconnue, les premières règles de justice (1). Aussi disait-on que Cérès avait posé les limites des champs , et qu’elle avait institué les lois (2).
Les Athéniens conservaient avec vénération celles qu’elle-même avait dictées. Ces lois simples, au nombre de trois seulement, consistaient : « la première , à honorer ses parens ; la seconde , à honorer les dieux en leur offrant les fruits de la terre ; et la troisième , à ne faire aucun mal aux animaux (3). »
Je me suis borné a vous rappeler les usages
(1) J. -J. Rouss. Inégalité des condit. part. II. — (2) Ocid. Métam. I. V, t>. 54i. — (3) Sainte-Croix.
4gO LIV. II. LA RÉNOVATION, etC.
pleins de fraîcheur que le printemps ramène ; ces fêtes sont alors brillantes comme les premiers rayons du soleil : elles semblent emprunter les couleurs dont il revêt la nature, qui sourit comme une jeune vierge au moment où elle se pare pour l’hyménée.
Les solennités de la saison des moissons sont graves et religieuses. Cette vierge est devenue mère , et ce nouvel état donne aux cérémonies un caractère sacré , et je ne sais quoi de matronal.
La nourrice du genre humain s’épuise , se flétrit , devient inféconde, et semble , condui te par la vieillesse , descendre au tombeau. Le deuil succède , et la nature veuve se couvre d’un crêpe.
NOTES
(A), page lxiv. DÉVOTION ENVERS LES IMAGES, STATUES, RELIQUES, etc.
A la dévotion des autels les idolâtres joignaient celle (i) d’embrasser les portes des temples et les statues des dieux ; de pleurer, de gémir à leurs pieds, de s’arracher les cheveux , de leur promettre de mieux vivre ; de caresser ensuite les dieux en leur prenant les genoux , de leur mettre de petites couronnes sur la tête , de leur présenter des fleurs et des fruits. Coutumes qu’une partie du christianisme a consacrées à Dieu et aux saints (n) , mais principalement
(a) Voyez dans la vie de sainte Gertrude , Louvain, 1607, des exemples mémorables de plusieurs guérisons miraculeuses que cette sainte a faites en faveur des dévots qui l’ont honorée par ces pratiques.
AUTORITÉS
(1) Tit-Lw. Decad. 1. I. 11. Virg. /En. I. 11. P/aul. in n/d. Siat. Sylvar. /. v. Luc. 1. III.
NOTES
à la Vierge, que l'on couronne en plusieurs lieux de l’Europe , à qui l’on offre des fleurs et des fruits pour se la rendre favorable , et que l’on honore des titres les plus magnifiques et des prières les plus flatteuses.
Les Grecs ajoutaient à ces pratiques celle de prendre des rameaux qu’ils entortillaient avec de la laine, et dont ils touchaient les genoux des dieux qu’ils imploraient dans leurs besoins. S’il y avait quelque apparence d’être exaucé , le suppliant se familiarisait davantage , et touchait de son rameau la main droite , le menton, et même les joues du dieu qu’il priait. Cet usage s’est conservé parmi les Chrétiens en l’honneur des saints, et l’on n’ignore pas avec quel fruit plusieurs ont fait toucher des mouchoirs, des linges aux images des bienheureux , et combien de bénédictions se sont répandues sur les familles, pour avoir baisé ces images dans la ferveur de la dévotion (i).
(B) , page cij. SUR LE SYSTÈME ALLÉGORIQUE.
« On a remarqué de tout temps , dans les histoires primitives, un certain langage métaphorique et animé qui leur est commun; mais ce que l’on avait trop négligé jusqu’à nos jours, c’était d’en rechercher la cause.
(i) Cérém. et Çout. relig. t. 1 , p. 29.
NOTES
» Ce langage brille particulièrement dans les origines grecques. Tout y est personnifié; tout y a de la vie et de l’action.
» Le soleil qui éclaire le monde est un dieu plein de jeunesse et de vigueur : porté sur un char, et traîné par des chevaux qui soufflent la flamme , il répand des flots de lumière dans l’univers ; ses rayons sont des flèches dont il perce ses ennemis; un arc est dans ses mains, et son carquois retenlit sur ses épaules. Quand ce dieu parait le matin pour éclairer la terre , il sort de son palais, les portes s’ouvrent, une jeune déesse le précède, dont les doigts de rose sèment des fleurs , et dont les beaux yeux versent des larmes. Douze jeunes filles qu’on reconnaît aisément pour être des sœurs, accompagnent sa marche. Ce sont les heures qui , courant avec lui , mesureront ses pas et diviseront la journée.
» Arrivé à la fin de sa course , le palais d’une autre déesse s’ouvre à lui , et Thétis le reçoit dans son sein. Alors deux autres déités prennent sa place dans le ciel : la Nuit aux ailes noires, au char lugubre parsemé de saphirs , et Phébé , sœur aimable du blond Phébus , armée comme lui d’un arc et de flèches , et qui , poursuivie par les astres, ses amans, leur échappe toujours dans sa course incertaine.
« Ce langage métaphorique dont les peuples anciens se servirent pour parler des grands phénomènes de la nature , ils r employèrent aussi pour exprimer de moindres phénomènes. Chaque peuple employa même une métaphore différente pour exprimer les mêmes objets. Ici, le soleil fut frère de la lune; là, il fut son époux qui la fécondait
4g4 NOTES.
de ses rayons. Sa course journalière était décrite d’une manière un peu différente chez les Perses. On le voyait traîné sur un char, précédé d’un jeune homme portant un (lambeau allumé, et suivi d’un autre portant un flambeau éteint; on l’appelait Mithras , comme Vénus était nommée Mithra.
» On commence à soupçonner que ce langage métaphorique dut être celui d’une époque où on le parla, mais on en sera entièrement convaincu , quand on verra que ce style avait été appliqué à tous les objets.
» On ne s’était point borné, en effet, à dépeindre ainsi la course journalière du soleil, tous ses pas, toutes ses apparences , tous ses changemens , son arrivée au nord , ses pas rétrogrades vers le midi; tout fut noté sous des figures différentes.
» Les changemens mêmes qu’il éprouvait d’heure en heure , offrant une apparence nouvelle , se dépeignaient, sous d’autres traits.
» On peignait , on racontait , on chaniail les voyages du roi céleste d’orient en occident , ceux du nord au midi , sa descente chez Pluton et son retour sur la terre. Navigateur aérien, il s’embarquait en orient, et soumettant tous les peuples dans sa course , il arrivait en occident qui en était le terme. Là , il plantait des colonnes , bornes qu’il était impossible de passer.
» H éros invincible , il parcourait le zodiaque , route pénible où douze travaux l’arrêtaient successivement , et qu’il achevait en conquérant victorieux.
» Tour à tour enfant, jeune homme, homme fait et
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vieillard, on voyait les peintures qui le désignaient porter la forme et les attributs de ces différens âges.
» A chaque saison , il changeait de nom et d’attributs.
« Annonce , disait un oracle ancien , que le plus grand des dieux est lao, que l'on nomme Ad'es en hiver, Jupiter au printemps, Helios en été, et dans l’automne Iao. » Par où nous voyons , pour le dire en passant, que, dans des temps postérieurs, l’on fit quatre dieux d’un seul et même personnage ; que Pluton , Jupiter, Hélios etBacchus sont les quatre soleils des quatre saisons.
» Cette manière de parler et d’écrire appartient visiblement à une époque où les astres avaient été observés. Chacun sait que les planètes furent également dépeintes ou écrites avec le pinceau , et qu’elles avaient chacune sa figure, son char et ses altributs.
» Le reste de l 'armée des deux fut également personnifié , et ce firmament , où nous ne voyons que des étoiles , fut rempli , dans l’antiquité , de personnages et d’animaux , d’où il faut nécessairement conclure que l’on mettait des animaux et des personnages partout , et que c’était la manière d’écrire de ces temps.
)> Ou’on jette les yeux sur la sphère, on y verra tous les êtres dont je parle : le zodiaque partagé en douze maisons, dont chacune est habitée par un animal ; deux ourses au pôle; un bouvier qui paît le troupeau du ciel ; un chien qui le garde; un char au nord, et son charretier qui le conduit, cet impie Salmonèe qui tourne sous le pôle, et se croit l’égal de Jupiter.
» D’une autre part , on y voit des guerriers, des géans, des rois et des princesses, par lesquels on figura des cons-
NOTES
fellations différentes. Et, ce qui n’a pas été assez observé, les simples étoiles furent représentées par des figures. Les sept étoiles qui composent la pléiade, étaient peintes sous la forme de sept sœurs, dont. Pléione était la mère, et dont Atlas , qui porte le ciel , était père. Les hyades ou pluvieuses étaient représentées versant des larmes , pour désigner leur influence. Elle déploraient la perte du malheureux cocher Phaéton. Ce fils infortuné du Soleil, qui aurait dû se contenter du char septentrional dont il était le guide , voulut conduire celui de Phébus ; il s'égara dans sa route. La voie lactée qu’il traversa , et qui se termine dans la constellation de ÏEridan , est encore brillante de son passage ; mais Jupiter le foudroya , et il tomba dans le fleuve , destinée pareille à celle de cet autre charretier, de ce Salmonée qui fut aussi foudroyé par Jupiter.
» Les peuples qui dépeignirent ainsi , sous des figures animées, les astres et les constellations, employèrent la même écriture et le même langage pour désigner leur aspect, leurs conjonctions, leurs oppositions et tous les phénomènes journaliers qu’ils présentent. Ils ne pouvaient s’écarter de l’analogie , et parlant des astres comme de personnages , ils durent parler de leurs rapports comme d’aventures.
» Le lever de ces astres, qui était attendu pour régler les travaux de la campagne , leur départ de dessus l’hémisphère , étaient annoncés comme une naissance et comme une mort. Celui qui , en se levant , en faisait disparaître un autre, le tuait. Ce personnage disparaissant, descendait dans les enfers, tandis que ceux qui régnaient en son
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absence sur l’hémisphère , y éprouvaient autant d’aventures qu’il leur arrivait de changemens ; et ces changemens étaient appelés des métamorphoses , mot qui, en grec, a précisément ce sens.
» Par une suite du même langage, les rapports que les constellations avaient entre elles par leur position, les attributs significatifs qu’on leur donnait, étaient récités en forme d'histoires, que les Grecs prirent ensuite à la lettre. Persée avec son glaive et son égide , Céphée avec son sceptre, la brune Cassiopée assise sur son trône, et la malheureuse Andromède attachée à un roc près de la haleine qui va la dévorer, ce groupe de constellations voisines fournit aux Grecs la fameuse histoire connue de tout le monde.
» Le planisphère céleste est rempli de ces rapports, ou physiques , ou qui naissent, simplement de la liaison des constellations à l’œil, et qui ont servi à charger la mythologie, et même l’histoire des Grecs.
» Nous ne serons donc pas surpris de leur voir désigner des choses abstraites par des êtres physiques : le pôle , par des gonds sur lesquels tourne le monde ; les points solsticiaux où s’arrête le soleil, par les colonnes que plantèrent Hercule, Bacchus, Sésostris; l’écliptique, par deux serpens et ses nœuds , par leur étranglement entre les mains du petit Hercule; l’horizon qui voit les deux hémisphères, par Anubis qui regarde les deux côtés du ciel; le ciel étoilé, qui a toujours les yeux ouverts sur la lune, par Argus aux cent yeux qui garde la vache Io; l’équinoxe, par une balance ; le zodiaque qui ceint le ciel, par une ceinture; les autres cercles du ciel, par des cein- I. 32
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1 ures aussi ou des zones, terme dont nous nous servons d’après les anciens.
» Il n’y eut pas jusqu’aux cycles qui ne devinssent des personnages dans cette écriture et ce langage animé.. Le cycle hebdomadaire était figuré par Saturne , planète du sabbat ou du jour du repos, et qui fut depuis une divinité dont la statue était liée de cordes de laine qu’on lui ôtait aux saturnales. Le cycle annuel fut figuré, entre autres manières, par Janus au double visage, qui voyait devant et derrière lui , et dont la clef ouvrait l’année. Le cycle de ï4-6i ans était désigné parle bel oiseau qui renaissait de ses cendres, comme l’a expliqué M. de Gébelin.
» En un mot, tout ce qui se passe dans le ciel fut écrit et peint en image.
» Les Grecs auxquels ces connaissances étaient étrangères, les avaient reçues du dehors, sous ces élémens.
» Eusèbe nous apprend que c’était l’usage des Egyptiens, usage qui, conservé par leurs prêtres, dans la langue sacrée ou primitive, se perpétua long-temps dans les temples. Cet auteur cite un passage de ce Iamhlique , qui , pour justifier la théologie du paganisme contre les reproches des Chrétiens, l’expliquait parle langage figuré usité dans l’antiquité. »
« Chérémon , dit-il , et plusieurs autres , ne reconnaissent d’autres dieux chez les Egyptiens, que le monde visible, |es planètes, les signes du zodiaque, les étoiles et leurs aspects, les sections des décans et les horoscopes. Ils les nomment les chefs et les vaillans; leurs noms et leurs fonctions, leur lever et leur coucher sont contenus dans leurs almanachs. Chérémon s’ était bien aperçu que ceux
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qui disaient que le soleil est le grand architecte de l’uni- -vers , avaient rapporté à cet astre , non seulement tout ce Ttu’ils contaient d’Osiris et d’Isis, mais encore tout ce que renfermaient leurs fables religieuses. Une partie avait rapport aux étoiles, à leur aspect, à leur retraite, à leurs courses; d’autres , à la lune, tantôt jeune et tantôt vieille ; d'autres , au soleil et à son cours ; aux hémisphères diurnes et nocturnes, ou au fleuve du Nil. Toutes étaient relatives aux phénomènes de la nature, et aucune à des êtres réels et animés. ...»
« Or ces images, peintes sur les murs des temples et des édifices publics, étaient les livres de la nation. C’était là que l’on venait apprendre à régler les travaux de la campagne, et s’instruire des époques des fêtes; et comme ces travaux et ces fêtes étaient fixés au retour de certaines étoiles, en Egypte, l’on annonçait le retour des étoiles au peuple par des signes hiéroglyphiques....
» On peignit ainsi toute la nature sous des emblèmes allégoriques.
» Les vents étaient des personnages ailés, qui, sortant de la caverne où leur roi se tenait enfermé, se répandaient sur la terre et les mers. L’arc-en-ciel, signe du calme qui doit succéder à la tempête, était la messagère ailée de Junon, sa robe était peinte de mille couleurs. Les vents pestilentiels étaient des Harpyies sales et infectes. L’aurore et le crépuscule, le matin et le soir, le levant et le couchant, étaient figurés par des personnages, et leurs rapports physiques donnèrent lieu à ces récits d’aventures amoureuses dont la mythologie est pleine , et que nous représentons encore sur nos théâtres. Les fleuves
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étaient des personnages aussi, dont le front était couronné de roseaux, et qui, appuyés d’une main sur leur urne penchante (i), répandaient leurs ondes dans les campagnes» Les fontaines étaient des Nymphes, dont l’union mystérieuse avec les fleuves donna lieu de parler de leurs amours allégoriques, et dont les rois postérieurs se firent une gloire de descendre.
» C’est par une suite de ce langage nécessaire et universel, que les villes, les provinces, les royaumes, les îles , les montagnes , les volcans , les gouffres , les rochers , les écueils devinrent, ou des personnages, ou des monstres, ou des géans , selon leurs qualités physiques.
» La mer , peinte comme une femme avec ses attributs, devint , avec le temps , la déesse Thélis ou la belle Amphitrite ; mais , figurée comme un homme , ce fut le vieil Océan , père des fleuves, ou. Nérée , le Dieu sincère, et qui laisse pénétrer tout ce qu’il a dans le sein, ou Neptune , qui heurte la terre et l’ébranle, ou le vénérable Pontus.
» La terre , figurée comme une mère féconde , fut Rhéa •, et quand, le front orné de tours, elle représentait cette terre couverte de villes, ce fut la vénérable Cybèle.
» Les villes , les provinces , les royaumes , les îles étaient peints sous la figure d’une femme ou d’un homme , selon que leur nom était masculin ou féminin, usage prouvé par les médailles anciennes , et conservé dans les nôtres.
» Les fleuves étaient figurés par un homme ou par
(i) Boileau.
AUTORITÉ
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un serpent, à cause de leur tortuosité ; ou par un taureau, à cause de leurs cornes qui furent les premiers vases à boire qui précédèrent les urnes; les promontoires ou caps , par des têtes de géans ou par des monstres; les montagnes, par des géans; les volcans, par des monstres gigantesques qui vomissaient des flammes , par des Cyclopes qui n’avaient qu’un œil au milieu du front, pour désigner le cratère , et qui forgeaient la foudre , emblème trèssignificatif de la foudre qu’ils lançaient eux-mèmes; par des géans énormes qui jetaient des montagnes contre le ciel, dans le dessein impie de l’escalader et de détrôner les dieux.
» C’en est assez, je pense, pour prouver que l’écriture dont je parle fut l’écriture universelle des peuples primitifs , et que tout ce qu’ils écrivirent fut représenté sous des images,
» Mais il en résultera cette conséquence : c’est que les élémens du discours étant des figures, la contexlure du discours dut être en figures aussi.
» Ainsi le peuple qui, dans son langage, représenta le soleil comme un jeune héros armé d’un arc et de flèches, et l’hiver comme un monstre gigantesque dont la tête était hérissée de serpens , ou les marais pestilentiels comme un serpent venimeux, ce peuple dut dire que le héros avait percé le monstre de ses dards. Et quand il voulut écrire ces mêmes choses, il fit un de ces tableaux qui nous ont été transmis d’âge en âge , et dont nous avons encore un fragment dans le superbe Apollon du Vatican. De cet usage naquirent les histoires sans nombre de combats , de sièges, de chasses, de voyages, de courses, dont est
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remplie l’histoire primitive des Grecs et des autres peuples. De même , si le peuple primitif figura l’ agriculture par une femme chargée d’épis, et les semailles , par une fille qu’enlève le soleil d’hiver, qui resle une partie de l’année avec lui, et ne parait au jour qu’au retour du printemps, il fallut absolument que toute celte histoire fût écrite du même style ; et c’est encore ici la clef de tant de mariages, d’amours, d’adultères, d’incestes et de meurtres dont le bizarre récit est inadmissible dans l’histoire.
» Non seulement donc les idées des hommes furent écrites en figures , mais encore , et par une conséquence naturelle, leurs discours furent peints en tableaux. Telle fut l’écriture universelle de cet âge. Les pierres ou les briques servaient de livres; les êtres de la nature, de caractères; et le pinceau ou le ciseau, de plume. Tous les édifices publics furent chargés de sculptures et de peintures. On trouve encore aujourd’hui, dans les cantons reculés de l’Egypte , de ces tableaux primitifs qui ont conservé toute leur fraîcheur.
» Les temples sans nombre , dont la Grèce était remplie, étaient peints depuis le pavé jusqu’au dôme; et les explications que l’on donnait de ces peintures étaient presque toutes relatives à l’agriculture, à l’astronomie et à la physique ; elles étaient les monumens visibles du savoir des âges antérieurs. 11 est évident, en effet, que les monumens hiéroglyphiques et pittoresques doivent être rapportés à l’époque où l’écriture pittoresque était en usage. Si on les trouve dans les siècles subséquens, ils n’v ont pas été inventés , mais ils leur ont été transmis.
NÔTES.
» Cet âge brillant et étendu, qui remplit tout l’Orient de sa lumière, depuis le Gange jusqu’au Danube, fut donc l’âge de l’ allégorie. . . ;
»> On croyait que les anciens n’avaient fait des allégories que par plaisir, et nous voyons qu’ils les firent par besoin; qu’ils écrivaient avec des figures , par la même raison pour laquelle nous écrivons avec des lettrés : c'est que cet usage leur était familier , et que c’était leur manière d’écrire. On attribuait enfin l’allégorie aux Grecs modernes, on la regardait comme le long et puéril badinage d’un peuple oisif; et alors, sans contredit, elle était ridicule ; mais nous voyons qu’elle fut le langage nécessaire d’un peuple antérieur , et alors elle devient digne de notre examem
» Je me représente donc les hommes primitifs comme des sauvages fortement organisés et sortant du néant pour ouvrir les yeux à la nature. Ils n’ont rien appris de leurs aïeux, puisqu’ils sont primitifs, et ils sont livrés à leürs propres observations. Ils sentent fortement, et son! vivement frappés des objets , comme nous pouvons l’observer dans les enfans et les muets que nos instructions n’ont pu dévolopper, et qui sentent et éprouvent autrement que nous. Ils voient et jugent par leurs organes; car celte faculté précieuse , par laquelle nous rectifions les rapports des sens , n’est pas encore née chez eux ; elle est le fruit de l’expérience, et l’on ne songe à corriger ses erreurs qu’après qu’on les a reconnués. Leurs idées ne sont donc pas des jugemens, elles né sont que des images. Etres passifs, ils reçoivent des impressions, mais ils ne les comparent pasv Ce ne sont, comme on l’a dit ingénieusement,
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que des enfans robustes; ils eu ont la mobilité, la docilité, la crédulité, l’imagination; et cette époque de la nature humaine peut être comparée, à tous égards, à l’âge de l’enfance. Environnés de la nature , de ses effets el de ses phénomènes qu’ils voient, qu’ils sentent et qu’ils n’observent, pas , ils reçoivent toutes les impressions qu’elle leur communique , avec l’étonnement de l’ignorance.
» De tels hommes doivent nécessairement parler par images, car ils n’ont que des images dans l’esprit, et la parole n’est jamais que l’expression de nos sensations et de nos idées. Il est même dans la nature de l’homme de se faire des images de tout; et nous-mêmes, entourés de l’art comme d’un précepteur qui nous forme , nous pétrit et nous moule sur les idées et les conventions reçues , nous ne sommes jamais plus forts et plus éloquens que lorsque nous avons réduit en images nos idées les plus abstraites.
» Ce sont les figures qui touchent , qui émeuvent , qui attendrissent, qui entraînent; et la dialectique la plus exacte ne produira jamais ces grands effets et ces révolutions étonnant es qui modifient les hommes , et qui changent les nations. Ce langage naturel nous est si familier, que nous l’employons tous les jours. C’est celui de l’amant enivré, de l’amante. passionnée, de la mère désolée qui a perdu son fils unique , et qui , par des figures animées et des images vives, fait passer ses sentimens dans l’âme de ceux qui l’écoutent. Le poëte qui veut exprimer les diverses passions, sort du discours artificiel et compassé que nous avons mis à la place de celui que parle la na-
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lure; il emprunte la langue des dieux, expression que nous avons retenue des anciens peuples chez lesquels le langage primitif avait conservé cette sublime dénomination,
» Enfin la plus légère attention suffit pour nous convaincre que, dans nos discours ordinaires, nous parlons presque toujours par métaphore , tant ce langage nous est naturel. Et si l’allégorie n’est autre chose que l'art de peindre ses pensées sous des images correspondantes , nous serons obligés de convenir que nous mettons de l’allégorie partout.
» Tout le monde connaît le langage pittoresque et animé des sauvages de l’Amérique , lesquels néanmoins sont éloignés des premiers temps , et de l’influence primitive de la nature. Moins un peuple est civilisé, et plus il parle par images; et, chez les nations civilisées même , c’est dans la classe des citoyens la moins éloignée de la nature , que l’on retrouve le plus souvent ce langage. Le solitaire le parle , parce que la société ne lui a point appris à soumettre ses sentimens à la discussion.
» Qu’un homme accoutumé au ton des sociétés les plus polies , soit réduit par les circonstances à habiter un pays sauvage, où, seul avec la nature, il en voit les grands et superbes effets , il prendra une autre manière de sentir, et par conséquent de s’exprimer. Si les peuples de l'Orient, quoique civilisés, ont encore l’habitude des expressions figurées, c’est que, placés sous un soleil plus vif, et doués par conséquent d’organes plus délicats, ils sont plus vivement affectés que nous; que les images des objets font chez eux des impressions plus profondes, et que, lorsqu’ils ont à parler, ils mettent dans leurs.
NOTES
discours ce qu’ils ont dans l’esprit, et ils peignent ce qu’ils sentent. Il n’est point rare de trouver dans nos provinces méridionales de ces hommes à imagination vive , auxquels le langage vulgaire ne suffit pas, qui ne s’expriment que par des images brillantes , et qui , mécontens encore de leurs expressions, s’efforcent de parler, et parles mains, et par les jeux.
» Mais si , après avoir observé les hommes neufs qui peuplèrent les premiers notre globe, nous considérons la nature neuve , au milieu de laquelle ils furent placés , nous verrons qu’elle a dû leur inspirer un langage puissant, énergique et animé.
» Essayons donc de nous transporter dans ces temps où tout était nature , où elle n’était point ce que nous la voyons aujourd’hui, altérée par l’art, et soumise à notre compas et à notre cordeau. Les montagnes s’offrent avec toute leur aspérité , les forêts avec toute leur horreur. Les fleuves mugissans inondent, submergent, ravagent avec un fracas proportionné aux obstacles accumulés qu’ils rencontrent. Les vents ailés , qui parcourent des forêts immenses, soufflent avec une impétuosité bruyante , et semblent prêts à tout détruire; et quand les orages, les ouragans et les tempêtes se montrent au milieu de cette scène sauvage, l’homme presque nu est épouvanté de ces horreurs; il fuit, il se cache dans des cavernes , il se réfugie dans le sein de sa mère , pour échapper aux fureurs de ses ennemis : sur ce théâtre , tout est grand , sublime ; et cette grandeur qui nous parait gigantesque , n’est dans le style primilif que l’expression, même imparfaite, des sensations que l’homme éprouve.
NOTES
» Nous ne voyons la nature qu’en miniature, si je puis m’exprimer ainsi. Nos torrens sont encaissés; nos fleuves sont des canaux paisibles; nos campagnes sont des jardins; nos montagnes mêmes sont accessibles, et l’industrieuse main de l’homme les cultive jusqu’au sommet : des millions de citoyens sont emprisonnés dans nos villes, ne connaissent la nature que par leurs tapisseries , par les arbres des promenades et les fleurs de leurs jardins.
» Mais il n’en est pas ainsi dans l’époque où je me transporte : la nature y peint ses tableaux a grands traits; elle n’y frappe que de grands coups. Errant dans ces déserts immenses, l’homme est obligé de gravir les rocs escarpés, de franchir les torrens qu’embarrassent les arbres, les plantes aquatiques et d’énormes quartiers de roches. 11 est arrêté par de profonds marécages , qu’habite une multitude de serpens et d’animaux venimeux. Les forêts, les arbres énormes, ces en fans gigantesques de la terre , les broussailles dont le sol est hérissé, les bêles féroces contre lesquelles il est obligé de combattre sans cesse, la difficulté de se procurer une nourriture grossière, tout lui présente de grands efforts à faire, et de grands obstacles à surmonter. Or, je demande si de tels hommes ne doivent pas avoir un langage à eux , et créé d’après les fortes impressions qu’ils éprouvent.
» Mais, quand ces hommes voudront écrire, n’ayant, comme je l’ai prouvé, que des images dans l’esprit, ils traceront des images; et l’énergie de la peinture sera toute pareille à celle du discours qu’elle représente : comme toutes les imagesqu’ils se sont formées sont grandes, les signes leur seront proportionnés. Ils peindront les
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volcans, les monts escarpés comme des géans terribles, le soleil comme un libérateur glorieux , l’hiver comme un monstre acharné à poursuivre l'homme, les marais comme des dragons venimeux qui empestent tout de leur souffle; en un mot, ils traceront toutes ces peintures, dont j’ai donné une esquisse, et qui ne sont que le tableau frappant de l’imagination des premiers hommes.
» Le langage figuré fut donc un langage naturel dans cette époque primitive; et si la terre était détruite, et que le cours du monde recommençât , c’est encore ainsi que commenceraient à parler ses nouveaux habitans.
» Je suppose qu’il vienne un temps plus perfectionné encore que le nôtre ( et les progrès rapides que font aujourd'hui les sciences nous autorisent à le prédire); je suppose que les sciences soient beaucoup plus approfondies, les rapports qui en unissent les parties, mieux connus, les grandes notions qui en embrassent une multitude de petites, généralisées d’une manière très-exacte, et, par conséquent , les définitions infiniment justes et précises; que la métaphysique des sciences, ou l’art de les réduire en abstractions, soit porté à un haut point de lumière ; que les hommes sachent ramener à un petit nombre de principes un très- grand nombre de conséquences, de manière qu’un mot, une définition renferme une multitude de choses : en admettant, dis-je, cette supposition, qui n’a rien de chimérique, il arrivera nécessairement que la langue , et surtout l’écriture actuelles , seront insuffisantes, pauvres, obscures, pleines d’amphibologies ; que les mots auront sans cesse besoin d’être expliqués; que la lenteur avec laquelle se traîne aujour-
NOTES. 5og
d’hui notre discours, sera pénible à des hommes trèsexercés, qui franchiront toutes les idées intermédiaires.
» On cherchera donc une écriture plus philosophique, qui dise beaucoup de choses en peu de signes. Les signes primitifs prendront les idées-principes, et leurs combinaisons , les idées-résultats. Un mot sera une de nos phrases, une page sera un traité. C’est une époque future dans l’histoire de l’homme , que le génie de Leibnitz avait pressentie , mais pour laquelle son siècle n’était pas inûr.
» En continuant cette supposition, il arrivera encore que l’écriture , plus parfaite , sera préférée à l’ancienne ; que celle-ci tombera insensiblement en décadence, au moins dans l’étude des sciences; et que nos livres auront besoin d’être traduits, ou plutôt réduits à une mesure plus philosophique.
» Sous le règne de cette écriture nouvelle , les hommes feront beaucoup plus de progrès dans les sciences , parce que les instrumens seront beaucoup plus fins, plus exacts et plus sûrs; et que les signes étant eux-inêmes des définitions, porteront avec eux un sens juste et complet. On aura moins d’idées fausses, parce que qui dira signe , dira vérité , et que l’alphabet sera, en quelque manière, une collection d'axiomes.
» De la combinaison de ces caractères premiers naîtront des vérités certaines ; car il y aura nécessairement dans le tout ce qu’il y aura dans les parties, comme tous les signes qui entrent dans un calcul algébrique donnent un résultat sûr. Et quoique cette plus grande perfection ne puisse que se ressentir des bornes de l’intelligence hu-
5io
NOTES
maine, on ne peut nier au moins qu’il y aura dans eeffe méthode une supériorité frappante sur la nôtre. Mais cela n’empêcherait point que nos livres ne méritassent d’être lus, nos méthodes étudiées, et que, lorsque le temps aura fait disparaître et évanouir le souvenir de notre existence, les monumens qui auraient échappé à ses ravages ne méritassent l’attention des siècles à venir.
» Or, ce pas que fera l’esprit humain dans les âges futurs, c’est celui qu’il fit dans les siècles passés, lorsque l’écriture alphabétique fut inventée. On avait commencé par peindre le petit nombre d’idées qu’on avait, sous des figures sensibles ; et c’en était assez pour des peuples naissants qui ne prévoyaient pas tous les besoins futurs, dont les sens étaient neufs, dont la réflexion était peu exercée, et qui pensaient, si je puis m’exprimer ainsi, par leurs organes. Mais on s’aperçut , avec le temps , que cette écriture était insuffisante , incommode , et surtout inexacte. Les idées et leurs rapports, en se multipliant, demandaient , pour les peindre , une infinité de caract ères ; la nature qui les donnait, s’épuisa pour y fournir, et l’on fut obligé de se servir des mêmes signes pour peindre des idées différentes.
» Alors on sentit le besoin d’écrire d’une manière plus exacte. Quelques écrivains ont conjecturé que les peuples marchands firent cette révolution , à cause de l’exactitude que demandent les opérations du commerce : et cette conjecture s’accorderait avec la tradition , qui attribue aux Phéniciens le don des lettres fait aux Grecs.
» Quoi qu’il en soit, cette grande révolution eut lieu. Oa peignait ci-devant, les idées , et les caractères étaient
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infinis comme elles : on imagina de peindre les sons , et de là naquit l’alphabet, dont les élémens renferment précisément les sons de la voix , et dont le nombre devait être borné comme eux. L’on était sûr alors que , puisque les mots sont composés de sons , il n’y avait point de mots que les signes représentatifs des sons ne pussent exprimer.
» A celte époque, l’esprit humain fit des progrès rapides; la voix fut notée; les mots qui peignent les pensées à l’oreille, furent peints eux-mêmes aux yeux, et l’on renferma beaucoup plus de choses dans un plus petit espace. Les transitions fines du discours , les nuances des pensées , les signes des passions , leurs cris , ou éclatans , ou concentrés, les grâces de l’éloquence, toutes ces ressources ingénieuses ou subtiles de la parole, qui existent chez les peuples perfectionnés, loute cela fut écrit, et le papier insensible excita la haine, la colère, la vengeance, l’admiration et l’amour.
» L’influence de cette écriture nouvelle dut être prodigieuse ; car , en changeant la manière de représenter les objets, elle changea celle de les voir. Une carrière différente s’ouvrit aux écrivains et aux observateurs. Si la première écriture avait été plus animée , la seconde fut plus simple, mais plus précise. Une étoile ne fut qu’une étoile ; une ville ne fut qu’un amas de maisons ; un empire ne fut qu’un amas de villes. Le soleil en se levant ne fut qu’un globe lumineux qui éclairait un autre globe, et la lune un astre qui le remplaçait.
» Ainsi disparut l’enchantement, ainsi finit le règne des prodiges; mais la mémoire en resta long-temps gravée
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chez les hommes. Lié avec la religion et avec ses féteS, oui étaient à la fois religieuses et civiles, le style primitif fut conservé par les hiérophantes, p/ir les vatès, par les brachmanes, par les bardes ou poètes. Il y eut deux langages à la fois; le langage figuré, que ses images et sa beauté rendaient cher à des hommes encore neufs et d’une imagination ardente ; et le langage simple , que son exactitude rendait nécessaire dans les affaires communes de la vie. Et tel est le charme attaché à la langue et à l’écriture figurées, qu’elles font encore nos délices. Les tableaux allégoriques de nos peintres exercent et satisfont agréablement l’imagination. Les inscriptions en caractères vulgaires nous plaisent infiniment moins qqe les figures allégoriques, gravées sur les tnédailles et les édifices publicsi On aime à voir sur une fontaine la Naïade paisible , qui incline son urne et épanche les eaux ; et jamais , peut-être, nos poètes ne sont plus brillans que lorsqu’ils empruntent ce langage animé, qui fut celui des premiers humains.
» ..... Dans cette époque de l’esprit humain qui n’a jamais été observée, dans cet instant où les hommes, changeant en quelque manière et de génie et de langage , s’assujétirent à l’exactitude de l’écriture alphabétique, le règne brillant de l’imagination disparut : à cet âge naïf, à ce siècle de l’allégorie, succéda l'âge de la raison.
» On peignait ci-devant les idées ; et ces pensées fugitives, en se c or pori fiant. , prenaient, sous les yeux des lecteurs , une forme , une figure qui en fixaient le sou venir dans leur mémoire. Mais, quand on en fut venu à peindre les sons, comme ce qui est du ressort de l’oreille ne peut être jugé par les yeux, et que des syllabes, en
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se dissipant dans les airs, ne laissent après elles aucune image , ce ne fut pas sous des images qu’on représenta les sons qui devaient être fixés sous les yeux.
» Ajoutons que les mots étant composés de plusieurs lettres et de plusieurs syllabes, et chaque mot ne représentant cependant qu’une idée , ce ne pouvait plus être sous une seule figure que chaque pensée devait être représentée. Ci-devant un seul caractère servait à désigner un mot ; maintenant il faut autant de caractères qu’il y a de lettres dans ce mot. Ainsi morcelé, si je puis le dire, et subdivisé en plusieurs signes, dont chacun est insensible et inanimé , un mot n’est plus une image , il n’est qu’un amas de sons réunis.
» Ce fut ainsi que les hommes prirent insensiblement un autre génie. L’écriture fut toujours consacrée à fixer le discours; mais ce que je crois nécessaire de répéter d’une autre manière , parce que c’est ici le principe d’après lequel tout doit être expliqué, l’écriture rappela les sons , elle ne rappela pas les idées : l’homme qui écrivait n’avait donc plus d’images dans l’esprit ; sa tâche était de copier fidèlement son alphabet de sons, et de tracer, non pas ce que le mot disait à l’imagination, mais ce qu’il disait à l’oreille. Les figures animées , ces signes uniques d’un mot et d’une phrase , furent donc insensiblement bannies d’une écriture où chaque mot devait être représenté par plusieurs figures d’une nature absolument différente.
» Dès lors on cessa d’écrire en images ; destinée à représenter au lecteur les sons variés de la voix , qui , réunis , forment le discours , l’écriture fut , en quelque
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Si/* *
manière, un livre de musique, dont l’alphabet était les notes. Dès lors on cessa de personnifier les êtres divers de la nature; le narcisse ne fut plus qu’une fleur, la marjolaine qu’une planfe , et le règne des métamorphoses prit fin («). >*
( Lettres à Bailly , sur l’histoire primitive de la Grèce , par Rabaut-Saint-Etienne.)
(C), page 127.
PLUTARQUE a repoussé avec éloquence le blasphème de quelques écrivains qui ont refusé des autels à l’Amour. J’emprunterai la traduction d’Amyot, dont le vieux style a des grâces nouvelles (1).
« El quelle différence y a-t-il de révoquer en doute et rendre incertaine la puissance de Jupiter ou celle de l’Amour ? car il ne commence pas de cette heure à demander des autels et des sacrifices, et n’est point un dieu étranger
REMARQUE
(a) L’intérêt et la rareté de l’ouvrage d’où cette n#te est extraite, m’ont engagé à l’étendre.
• AUTORITÉ
(1) Plut, de V Amour , t. n ,p. 63o, in-fol
N-OTKS.
«Hésiode, naturellement, à mon avis, fait l’Amour ie plus ancien des dieux , afin que fout le demeurant prenne naissance par lui.
» Quoi donc ! la partie militaire et guerrière aura une déité pour la régir, et celle qui est aimable sociable et pacifique, sera sans aucune divinité ! -Et il y aura un dieu belliqueux et guerrier, qui aura la surintendance et présidence des hommes tuans et tués, des armes, dès traits, des assauts, des villes, des pillages ;-et il n’y aura dieu quelconque qui soit témoin , guide , ni conducteur de l’affection qui se termine en union et concorde ! il y aura quelque dieu sauvage qui aidera aux veneurs à courir et crier après les chevreuils, les cerfs et les lièvres, et ceux qui attrapent les loups et les ours avec fosses et pièges ; et de celui qui étudie à la plus belle chasse du monde pour prendre une amitié, il n’y aura ni dieu ni ange qui adresse, ni qui favorise son intention....! Il y;a des Nymphes Dryades qui ont La durée de leur vie égale à celle de l’arbre , et disent que Bacchus est celui qui fait croître les arbres et la sainte beauté des fruits , ainsi que parle Pindare ; et la nourriture et la croissance des jeunes enfans qui se forment et se dressent en leur fleur et beauté, n’appartiendra et ne conviendra à pas un des dieux ni demi-dieux.... ! Et toutefois il y a en ces autres administrations-là plusieurs choses fâcheuses et hideuses; ici , au contraire , on ne saurait dire entremise plus sainte, ni vacation, ni sollicitude plus favorable à un dieu , qüe d’avoir l’œil à ordonner et régir les désirs et poursuites des jeunes amoureux qui sont en fleur et en vigueur d’àge et de beauté.... 11 n’est autre dieu pour guide, maître et
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conducteur , que l’Amour , qui est le compagnon des Muses, des Grâces et de Vénus.
» Le ravissement d’amour est le plus chaud et le plus véhément transport d’entendement qui soit entre tous.
» Depuis que la fureur d’amour a atteint l’homme au vif, à bon escient, il n’y a plus musique, ni charme, ni changement de lieu, ni chant lénitif («) qui puisse l’arrêter, parce que les amoureux aiment les présens et regrettent les absens : de jour, ils pourchassent; de nuit, ils veillent; sobres et à jeun, ils réclament et invoquent leurs amours ; après boire , ils les chantent.... parlent et devisent à leurs objets absens comme s’ils étaient présens, les caressent et se complaignent à eux , encore qu’ils ne les voyent point, pour ce qu’il semble que la vue peigne en l’entendement les autres appréhensions et imaginations avec des couleurs liquides, lesquelles s’effacent incontinent , et s’écoulent hors de l’âme ; mais les imaginations des amoureux étant imprimées et peintes à huile avec brûlure de feu , laissent en leur mémoire ces images vives
REMARQUE
(a) Quid juvenis, magnum cui versât in ossibus ignem Durus amor ? Nempe abruptis turbata procellis ,
ISocte natat cæcâ serus fréta : quem super ingens Porta tonat cœli , et scopulis illisa réclamant Æquora; nec miseri possunt revocare parentes ,
Nec moritura super crudeli funere virgo (i).
AUTORITÉ
(i) Virgile.
NOTES
et engravées , lesquelles se meuvent , vivent et parlent et y demeurent toujours.... Non, ce ravissement et enthousiasme des amans n’est point sans divinité; et il n’y a autre dieu qui le guide et gouverne , que celui dont nous solennisons aujourd’hui la fête....
» Voyez-vous en fait d’armes combien l'Amour y a de pouvoir ! car l’honneur rempli d’amour n’a que faire de l’assistance de Mars pour combattre les ennemis ; mais ayant son dieu quant et soi , qui lui assiste , il est prêt de passer à travers le feu , à travers les mers et les tempêtes de l’air pour son ami , quoi que ce soit qu’il lui commande : de tous les enfans , tant fils que filles de Niobé, qui, en la tragédie de Sophocle , sont tués et tirés à coups de flèches , il n’y en a pas un qui appelle à son secours , en mourant , autre défenseur ni protecteur que son amoureux.... Les hommes quelquefois abandonnent bien au péril ceux de leurs lignées, leurs parens et alliés, voire leurs propres pères et leurs enfans; mais il n’y eut jamais ennemi qui échappât ni qui passât à travers un aimant (i) et un aimé.... Aussi le voyons-nous chez les nations et peuples qui ont été les plus belliqueux , comme les Béotiens , les Lacédémoniens et les Candiots ; et aussi chez les anciens princes et capitaines , comme Méléager , Achille , Aristomène , Cimon et Epaminondas, lequel avait deux jeunes hommes qu’il aimait , Asopicus et
AUTORITÉS
(i) A ici . Plut. /oc. cit. Id. Vie de Pé/opidas. Montagne , t. i , p- 1 jô. Montesquieu , Esp. des Lois , t. i.
NOTES
Zéphiodorus , qui mourut quant et lui àMantinée, et est enterré tout auprès de lui.... (<2).
» ... Plut on même n’obéit à autre dieu et ne fait ce qui lui est commandé par autre que par Amour.... 11 porte respect aux amoureux, et envers ceux-là seuls se montre gracieux et non pas rigoureux et inflexible....
» Après avoir discouru de la force et puissance de l’Amour qui est si grande , je viens maintenant à examiner sa largesse et libéralité envers les hommes, non pas s’il fait beaucoup de biens à ceux qui sont aimés, parce qu’ils sont cognus à tout le monde •, mais s’il porte encore plus de profit à ceux même qui aiment... On peut dire qu’il rend habile celui qui fut lourdaut auparavant; qu’il le fait hardi et vaillant , encore qu’il fut auparavant lâche
(a) Il faut rappeler à ceux qui ont calomnie' cette amitié sublime el épurée, le mot de Philippe , rapporté par Plutarque.
« Le bataillon sacré jamais n "avait été rompu ni défait jusqu’à la bataille de Chéronée, après laquelle Philippe , rçgardant la défaite des morts , s’arrêta a l'endroit où étaient les quatre cents hommes de cette compagnie, gisSns en terre, serrés près les uns des autres, tous percés de grands coups de piques a travers l’estomac, dont il s’émerveilla grandement; et entendant que c’était la bande des amans , il s'en prit à larmoyer de pitié, en disant que mal puisset-il prendre à ceux qui soupçonnent que telles gens -fissent ou souffrissent rien de doshonnête. »
NOTES. 5 fg
et couard, comme ceux qui brûlent et mettent au feu le bois , le rendent ferme et dur , au lieu qu’il était mol auparavant. Aussi tout amoureux devient libéral et magnifique.... L’amour rend les personnes qui, autrement, étaient mélancoliques , sévères et chagrines plus gentilles , plus douces et gracieuses à ceux qui les fréquentent.... Mais , par toutes les Grâceà , n’est-ce pas un effet de cause divine que celui qui est épris d’amour méprise presque toutes autres choses, je ne dis pas seulement ses familiers, ses amis et domestiques, mais aussi les lois et magistrats, les princes et les rois? Il ne craint, n’estime, ni n’admire rien; mais est si hardi, qu’il se présenterait devant la foudre même pénétrante, guerrière; et toutefois sitôt qu’il voit ses amours, son audace lui tombe , la gaieté de son àme, auparavant si élevée , se ravale.... Je te prie , remets-nous en mémoire les vers de la belle Sapho, où elle dit que quand son amie se présentait devant elle , elle perdait la voix et la parole ; son corps fondait en sueur froide; elle devenait pâle, et un éblouissement et évanouissement la surprenait...
» N’est-ce donc pas, je vous prie, un saisissement et ravissement divin tout manifeste? n’est-ce pas là une céleste émotion de l’âme? quelle passion si grande saisit jamais la Pythie sur le trépied?
» Les trois ligues des opinions sur les dieux donnant leur voix , les uns d’un côté , les autres de l’autre , s’accordent en un , et unanimement reçoivent et admettent Amour en la liste des dieux. Les plus excellens poètes , les meilleurs législateurs et les plus excellens philosophes le louent hautement par leurs écrits : et
NOTES
comme Alcéus dit que tous les Mytiléniens, d’un accord et consentement, élurent Pittacus pour leur prince , aussi Hésiode , Platon et Solon , amènent et conduisent Amour de la ville d’Hélicon en l’Académie , pour notre Roi , noire prince et gouverneur , couronné de chapeaux de fleurs, honoré et accompagné de plusieurs couples d’amitié et de société, non pas les attachant d’une pesante et froide chaîne , qui est le besoin et la nécessité, mais d’une autre liaison qui, avec des ailes , les ravit et emporte aux plus belles et divines choses qui soient au monde.... »
(D), page i54. SUR LES PYRAMIDES.
« Toute pyramide dont la base est un carré parfait , et dont les quatre faces sont des triangles équilatéraux , peut être inscrite dans une demi-sphère , ou peut être regardée comme une moitié de globe taillée en pyramide , de manière que sa base se prenne dans le quadrilatère inscrit dans le cercle qui forme la base de l’hémisphère , ou dans l’équateur d’une sphère coupée en deux, et que les faces se prennent dans la masse même de la demisphère taillée à facettes, de façon à faire aboutir le sommet des quatre faces triangulaires au sommet d’un axe élevé perpendiculairement au centre de la base , et qui devient l’axe de la pyramide.
» Par exemple , prenons l’hémisphère visible , ou cette calotte céleste qui nous couvre , et qui s’appuie sur tous
NOTÇS. 521
les points du cercle de notre horizon. Supposons que l’on tire deux lignes en croix, qui aient leur direction, l’une du midi au nord , et l’autre de l’orient au couchant , telle enfin qu’une méridienne coupée à angles droits par une ligne qui va du levant au couchant , les quatre extrémités de ces deux lignes marqueront exactement les quatre points cardinaux du monde. Joignons ces extrémités par d’autres lignes droites , nous aurons un carré inscrit dans le cercle de l’horizon, et les quatre lignes qui le formeront seront des cordes qui soutiendront chacune 90 degrés : voilà donc la base de la pyramide.
» Du centre de la base , et sur la croisée des lignes , supposons qu’il s’élève une ligne perpendiculaire ou axe de l’horizon , qui nécessairement aboutit au zénith , cet axe est un rayon de la sphère , égal à celui de chacune des branches de la croix. Donc tous les cercles que nous décrirons du centre de cette base , et qui passeront par le sommet de cet axe , seront parfaitement égaux à ceux qui passent par les extrémités de la croix. Donc les cordes qui soutendent des arcs égaux à ceux du cercle de la base, sont égales. Donc les lignes menées du sommet de cet axe aux extrémités de la croix , sont égales à celles qui unissent ces extrémités entre elles ; car elles soutendent toutes des arcs de 90 degrés, ou des angles droits, puisque l’axe fait , avec les deux lignes qui se croisent , et auxquelles il est perpendiculaire , un angle droit, comme les deux lignes forment des angles droits en se coupant.
» Mais les lignes menées du sommet de l’axe élevé au centre , et conduites aux extrémités des quatre branches de la croix , sont les côtés des faces triangulaires ; donc ,
NOTES
puisqu’elles sont égales entre elles , et égales aux côtés du quadrilatère, ou aux lignes qui unissent les extrémités de la croix , et qui , soutendant des arcs de 90 degrés ou des angles droits , forment un carré qui est la base de la pyramide, il résulte que les faces de ces triangles sont terminées par des lignes égales , et que les triangles sont conséquemment équilatéraux , comme les faces de la pyramide égyptienne. Donc la grande pyramide d’Egypte a toutes les proportions d’une pyramide inscrite dans une demi-sphère; elle peut être regardée comme l’hémisphère supérieur et visible taillé en pyramide , ou représenté par la pyramide taillée dans la masse d’un hémisphère, dont le zénith forme le sommet, et les quatre points cardinaux les angles d’un quadrilatère qui en seroit la base.
» En faisant tourner sur son axe une telle pyramide , de manière à lui faire faire un mouvement de 45 degrés , alors ce ne sont plus ses angles, mais ses faces qui regarderont les points cardinaux de l’horizon , comme celle d’Egypte , et elle lui sera en tout semblable , et dans ses proportions , et dans sa position. Donc c’est là ce qu’ont voulu représenter les Egyptiens, en réduisant à la pyramide taillée dans une demi-sphère, toute la circonférence concave des deux qui couvre notre horizon , et qui forme la partie du monde dans laquelle se montrent à nous le soleil , la lune et les astres.
>> Cela supposé, examinons les propriétés d’une telle pyramide, indépendamment de la longueur de ses côtés et de sa hauteur ; car toutes les pyramides quadrangulaires , qui ont des côtés équilatéraux, sont semblables, quelle
NOTES. 523
que soit la longueur des côtés , puisque la ressemblance naît de l’identité des proportions.
» Nous remarquons que l’inclinaison du plan, des faces triangulaires sur l'horizon , ou sur le plan du quadrilatère de, la base, est de 54 degrés 45 minutes environ. Donc ce plan prolongé coupe le ciel à 54 degrés 45 minutes de hauteur, et conséquemment il se trouverait dans le plan même de l’équateur , si la pyramide était bâtie dans un lieu où la latitude serait de 35 degrés i5 minutes, autrement où l’équateur s’élèverait de 54 degrés 45 minutes sur le plan de l’horizon. Dans ce cas, le plan de l’équateur et celui des faces inclinées de la pyramide seraient les mêmes , et le soleil, arrivant dans l’équateur, se trouverait aussi dans le plan prolongé de la pyramide à midi , de manière que cette face, ce jour-là, cesserait à midi d’être couverte d’ombre ; car alors elle se présenterait au soleil arrivé au méridien, comme l’horizon lui-même s’y présente le matin au lever précis de cet astre, et avant qu’il se soit élevé jusqu'à 54 degrés 45 minutes de hauteur , où il monte à midi le jour de l’équinoxe, dans un pays où l’on suppose que l’équateur passe à 54 degrés 45 minutes de hauteur sur l’horizon. Donc, si la pyramide est bâtie dans un pays où l’équateur ait une plus grande élévation, comme à Memphis, où il passe à 6o degrés de hauteur, le soleil, à midi, se trouvera dans le plan de la pyramide qui se prolonge vers 54 degrés 45 minutes de hauteur, plusieurs jours avant d’arriver à l’équateur qui coupe le ciel vers 6o degrés. La différence qui se trouve entre le point où le plan des faces de la pyramide coupe le ciel , et celui où passe le plan de l’équateur à Memphis, est
524 NOTES, > '
de 5 degrés i5 minutes. Donc le plan prolongé des faces coupe le ciel dans un parallèle situé au midi de l’équateur, et qui est à 5 degrés i5 minutes de l’équateur. Ce parai- , lèle est le cercle de déclinaison dans lequel se trouve le soleil, lorsqu’il a 5 degrés i5 minutes de déclinaison australe : ce qui arrive deux fois l’an, c’est-à-dire environ quatorze jours avant l’équinoxe du printemps , et quatorze jours après l’équinoxe d’automne, car il faut à peu près ce temps au soleil pour acquérir ou pour perdre 5 degrés i5 minutes de déclinaison. Donc une pyramide ainsi construite, et placée à cette latitude, doit, à midi , cesser de rendre des ombres quatorze jours avant l’équinoxe du printemps, et commencer de nouveau à en projeter à midi, quatorze jours après celui d’automne. Donc le jour où le soleil se trouvait dans le parallèle ou cercle de déclinaison australe, qui répond à 5 degrés i5 minutes de déclinaison , ce qui arrivait deux fois l’an aux environs des équinoxes, il passait exactement à midi sur le sommet de la pyramide, et son disque , pendant quelques instans, placé comme sur un piédestal, paraissait s’y reposer aux yeux de l’observateur ou de l’adorateur d’Osiris , agenouillé au bas de la pyramide , et qui prolongeait sa vue le long de la face boréale , pour y voir son dieu. J’en dirai autant de la pleine lune des équinoxes, lorsqu'elle arrivait dans ce même parallèle. »
Dupuis, Relig. univ.
En réduisant en tableau le système mythologique, j’ai cru rendre service à tous ceux qu’il intéresse , aux historiens, aux poêles, aux artistes, aux antiquaires, aux jeunes gens.