‹ Fêtes et courtisanes de la Grèce (volume 3)Chapitre 47 sur 101 · LETTRE DEUXIÈME · texte numérisé non relu

LETTRE DEUXIÈME

HBeéêlAS A rYTpODÈHB.

'D*Abydo8.

Le génie miWsien (a), en peuplant toute cette côte de colonies, semble y avoir laissé les traces brûlantes de la volupté. Ces scènes se reproduisent , mais varient à chaque pa^ ; ici du moins les couleurs du tableau seront chastes , et le tableau ne m'en paraît que plus dangereux. Je jette les pinceaux du cynisme, je vais emprunter ceux de la Muse pudique. Il faut vous conduire au berceau de la véritable et douce Volupté ; il faut vous peindre l'Amour céleste et ses jouissances épurées.

Je dois laisser ici parler , non pas le divin

REMARQUE

(a) Des Milësiens fondèrent Abydos , Tan 655 ayant l'èrt yulgaire.

FÊTES D'ABYDOS. 2S l

Musée , le chantre immortel de Léandre et de Héro , mais la jeune Aglaé, la fille d'Anatolius, mon hôte* Il faqt tracer sqn portrait.

Vous connaissez le groiipe des Grâces par Ëuphranor, et que qous adfnirions souvent sous les portiques ^e Nicomédie. ^SUe ressemble à la plus brillante d^ef^tre elles , à celle qui effeuille upe rose. Sa tailje cependant, un peu plus élevée, rivaliserait d^élégance avec celle de Diane ; mais une inexprimable langueur règne dans la mollesse de son attitude ; sa marche n^est point celle d'une mortelle , ni cependant dVne déesse. Occupéç de je ne sais quelle douce méditation , on la prendrait ellemême pour la plus tendre des ^rêveries. La flamme de ses grands yeux nqirs est humide , et Texpression de son sourire charmant semble l'envelopper d'amour et de bonheur. Son corps, dans tous ses mouvemeiis , semble suivre ceux de son âme , et il est presque impossible de résister à ce charme de je sais quel abandon volqptueux qu'elle communique au moindre de ses gestes. Ajoutez-y la voix d'une Sirène , celle d'une élocutiôn vive et passionnée qui caractérise toutes les Ioniennes , soit qu'elle se livre à une conversation qui devient

toujours animée , soit que, prêtant son organe céleste aux chants du poète de Théos, elle interroge de ses mains d'albâtre une lyre d'or.

Vous savez, moucher Pythodème, que je professai, même à vingt ans, le stoïcisme, mais la lecture enflammante d'Homère, Tëtude de la poésie que vous m'avez appris à goûter, ont rempli mon esprit d'images enchanteresses : et combien leur type , leur original sacré ne doit-il pas me frapper , puisque leur froide copie , leur simple représentation suffit pour me transporter !

. Aglaé aurait fourni au chantre de Vénus un charme de plus pour enrichir sa ceinture ; elle lui aurait donné l'idée d'une mélancolie tendre et rêveuse. Je vois toujours Aglaé avec intérêt, et cependant sans émotion , je le crois du moins; elle m'attire peut-être, mais elle neme retient point. J'ai du plaisir à cotiverser avec elle , mais je ne lui parle que de nos grands poètes dont elle déclame parfaitement les meilleurs vers. Je me trouve presque toujours auprès d'elle , et cepe^dant je ne la cherche pas. Certainement, je ne l'aime point, car je pars demain avant le lever de l'aurore.

Pourquoi donc vous en ai-je parlé si long-

temps, et éprouvai-je le besoin de vous en parler encore ?. ... Allons, Hëgésias , rappelletoi la belle allégorie sur Hercule. Un Jour, tandis que jeune encore, retiré à Pécart, il méditait sur le genre de vie qu'il embrasserait (i), deux femmes (a), d'une haute stature, se présentèrent à ses regards. L'une était belle, mais sévère ; c'était la Vertu. Son port était majestueux , son air plein de dignité ; la pudeur brillait dans ses chastes regards , et la modestie dans tous ses gestes : elle étoit voilée entièrement d'une robe éblouissante de blancheur. L'autre paraissait plus attrayante ; c'était la Volupté. Sa démarche était languissante ; ses yeux humides , nageant dans une flamme mourante, étaient noyés de langueur. Un éclat artificiel rehaussait les couleurs de son visage ; sa parure était recherchée , et sa robe, ouverte et voltigeante , laissait entrevoir

{a) On Yoit sur une médaille Hercule assis entre Minerre et Vénus.

AUTORITÉ

(i) Xenopk,

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les trésors demi-nus d'un corps plein de mollesse.

Chacune j pour attirer Hercule , discourut longuement, et étala tous se$ charmes ; chacune lui promit le bonheur: Hercule , après un moment de silence , se leva et suivjt la Vertu:

Hercule , je t'imiterai. Pemain , je pars de ces lieux ; leur atmosphère est brûlante : tout , jusqu'à rhistoi^e et aux monumens publics , ne parle ici que de yqlupté. L'aventure de Léandre est retracée partout, dans le$ chants, dans les tablestuî, sur les statues et les médailles. La plus simple et la plus ingénieuse est celle qui représente Cupidon , qui ^ le flambeau à la main , voie et guide l'amant sur les flots (i).

Les mœurs des -^bydéniens ont contracté la double co.rruptiqn qu'entretiennent le cominerce çt la licence. L'imposture et la charlat^neriefout la base de leur caractère; les termes de menteur et d'Abydénien sont devenus synonymes. On prétend que cette disposition à altérer les faits rend leur commerce dangereux ; mais ces mœurs me paraissent celles de

AUTORITÉ

(i) Voyez Médailles de CaraccJla et d'jitexemdrc Séçère-

tous les commerçans , et particulièrement des Grecs, suif'tout des Grecs asiatiques.

On prétend rtiême qu'ils tx)nt jusqu'à susciter aux étrangers des querelles pour en tirer quelque avantage : de là le proverbe familier aux voyageurs : Gare Abydûs (a).

Jusqu'ici je n'ai point eu l'occasion de vérifier cet adage , et je ne pense pas qil'Evhémènis et Oribaze , qui sont descëndiis chez leur ancien hôte Chrysophile , aient éptouvé quelque accident fâcheux.

On traite encore les Abydénietts de lâches et d'efféminés : ils ont mérite le dernier reproche sans douté , mais ils se sont absous du premier, lorsqu'à l'exemple des habitans de Sagonte , ils âimèi-ent mieux s'ensevelir sous les ruines de leur ville , que de capituler honteusement avec un roi de Macédoine (ô).

Je viens de monter sur le plus haut de l'éminence où la ville est située , et d'où elle domine à la fois sur le détroit d'Hellé, et sur

REttARQUÉS.

(«) Ne temerè Abyduifa.

(&) Philippe; Fan de Rome 552.

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286 LIV. II. Mk RÉNOVATION.

Fembouchure de la Propontidé. Un spectacle mouvant, et sans cesse renouvelé, occupe mes regards et ma méditation ; une foret de mâts peuple le canal et circule dans son enceinte resserrée. Le vent, qui commence à s'élever, et qui annonce une prochaine tempête , vient de faire échouer dans le lointain deux bâtimens trop légers pour résister aux vagues amoncelées de la Propontidé, qui, lorsque TAparctias (a) vient de souffler, assiègent de montagnes d'écumes les gorges du canal. Malheur alors aux frêles bâtimens qu'elles rencontrent et qu'elles entraînent !

Le calme qui règne sur les collines entre lesquelles les ondes du détroit se développent comùie un fleuve, contraste avec ce spectacle. Flore , Pomone , Cérès et Bàcchus les habitent. Un poète dirait qu'on voit toujours les Nymphes conduire , en dansant , le Printemps sur leurs rives fortunées. Tandis qu'un tonnerre monotone et sourd mugit dans le lointain, le bêlement des troupeaux , les sons de la flûte du berger se mêlent au bruit des rames et des

REUARQUE.

(fl) Le vent du Nord.

ondes. Il résulte pour moi , de toutes ces impressions différentes, un mélange indéfinissable de sensations vagues, mélancoliques, remplies à la fois de tristesse et de plaisir. En face , sur l'autre rivage , s'élève le Gynosema , ou le tombeau d'Hécube. Son ombre , dit-on , erre pendant les nuits , accuse Polymnestor , et redemande à FHellespont les restes de Polidore. ^

Non loin du Gynosema s'élève Madytos; célèbre par le trophée d'Athènes sur Lacédémone (a). A ma gauche , dans la plaine , et presque sous mes pieds, roule l'impétueui^ torrent Rhodius , que Neptune reçoit dans son sein grondant, et dont ce dieu souleva, selon le récit d'Homère , les ondes conjurées , avec celles du Simo'is et du Scamandre , contre le retranchement des Grecs (i).

BEMÀRQUE.

' (a) Ce trophée fut élevé sur le Gynosema (2).'

AUTORITÉS

(i) Voyez Homère , Iliiid» — (a) Cfievalier^ Voyage dans: ^ Troade^ i» i,p. 276.

lS8 UV. II. LA BÉNOVATION.

Le Rhodius coule entre Aby dos et Dardanus , à jamais célèbre par le traite de paix que conclurent Mithridate et Sylla (i).

La mytholùgî'e et l'histoire ont peuplé tout FHelleàpont de souvenirs. La fille d'Âthamas^ Hellé, fugitive avec ^on frèfe , donna son nom à ces ondes qui l'engloutirent , tandis qu'un bélier à la toison dorée transporte Phryxus sur l'autre rive. Pourquoi ce bélier merveilleux n'est-il pas venu au secours de Léandre (2) ? Que n*a-t-il été du moins accueilli par un dauphin sécourâblè? Non, ce ne fut point un orage, ce ïut sans doute la jalousie des Néréides qui l'enlevèrent atix embrassemens de son àïnàhte. Je le sens trop , ces lieux, ces souvenirs pénètrent ihon àme d'un attendrissement qu'elle n'avait pas encore éprouvé. Mon style et mes pensées s'athoUissëiit.

Sortons de ces rêveries : que font d'ailleurs ces images légères , ces fantômes plus vains qu'un nuage , devant les grands intérêts donl l'Hellespont fut le théâtre, devant }es tableaux

AUTORITÉS

(i) Stràb. Càss.p. 889. — (a) Ot^id.

IfOBUCUBRà*»

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MUSIQUE DE Mf:irUL .

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FÊTES B'ABYDOS. iSû

sublimes de la lutte , du despotisme et de la liberté, de TAisie et de l'Europe ébranlées!

Xercès moiita sur la colline où je suis assis dans cet instant, pour jouir du spectacle de cette armée .mriômbrable qui desséchait les fleuves dans sa marche , et dont les traits obscurcissaient le soleil. Malgré Torgucil qui enflait son cœur, il y pénétra un sentiment d'humanité. On dit que , venant à réfléchir sur la brièveté delà vie, et sur le sort de tant de milliers d'hommes qui ne devaient pas voir' hiire un autre siècle , il pleura. Ah ! pourquoi ctTs larmes sont -elles restées stériles ? Elles sont inconnues à tous lesconquérans : quel est celui d'entre eux qui n'a pas songé plutôt à imiter les folies de Xercès , que ce mouvement de sa vaine et trompeuse sensibilité ? Il . est triste de penser que les malheureux humains accordent plus de gloire à ceux qui les mas^ sacrent , qu'à ceux qui les nourrissent et les éclairenti

Qui peut d'ailleurs se fier à la fortune ! Ici, quelle haute leçon de l'inconstance du sort ! quelle juste humiliation d'un fol orgueil ! Pourquoi^ lorsque Alexandre, ivre d'ambition, traversa ces ondes , Callisthène ne s'est«il pas I. 19

âgo LIV. U. LA RENOVATION.

levé ea hû dîâant : « Ici défila sur im double poat (a) pkis d'un millioa d^hommes ; leur maître aemUak irerser alosa TAsie toul entière 9W la Grèce; il aplanissml: les fiots, châtiait la mer, perçait rAilios. La fière liberté sourit i Uaspèet de ces fonmdables aj^ prêts ; eUe dévora ses légions , et, de ses mille vaisseaux., il ne resta a« mooanjue fugitif qu'uœ frêle barque sur rHellespoat désert. Instruis-toi , fier Alexandre , du néant des choses humaines. »

Mais, quel autre sujet de méditation pour les républiques elles-Tnêmes ! enorgueillis de leurs triomphes, les Grecs se divisent, et deux villes puissantes veulent s'imposer réciproquement le joug dont elles ont affranchi la Grèce. Ici , sur ces mêmes flots , Athènes triompha de Lacédémone ; ici , à son tour, Lacédémone triompha d'Athènes.

REMARQUE

(a) Chevalier est le premier qui ait explique, d'une manière satisfaisante, le texte d'Hérodote (i).

AUTORITÉS

(i) Fojreige dans la IHade^ /. i , p. aSS. Hérodoû U vii,

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F£T£« Ii'abydos. agi

Tandis que je sois plongé dans^ ces réfiexions, la noil , dont je recherche le ^knce inorpérratif V a jeté sur iorules tes àcènes de la nature un voile doux et- argenté. Diane et sa cour semblent se mirer et ééscendre dans Tonde silencieuse>

Quel speelacle magique et imprévu! un chœuF de jeunes Abyëéniennes ^ la chevelure flottante , le seiti nul , s'avance mystérieusement au pied de la colline et sur le bord dés eaux. Des torches enflammées circulent de distance en dî^idnee sur le rîVafgè , et cessemUenl s ces feux- errafrs ou k eés étoiles tombantes qtiî égarent les* voyageurs ptèîs des marais humides* Mon oreilïe croit distinguer dans le lointain des chants mélancoliques et religieux ; Tencens fume en nuages odorans ; la pompe approché et ^éfife àr fa cldWé de la lune mystérieuse. Ûri groupe de jeunes prêtresses, élevant des vases d'or remplis d'un vin parfumé , épanchent la liqueur sacrée dans les flots , invoquent,^ après ces libations, les Néréides ; elles jettent dans les ondes les couronnes et les guirlandes dont elles étaient ornées.

On a appelé trois fois' ley^ ombres de Héro

2ga LIV. II- LA RENOVATION.

et de Léandre ; on a. répété trois fois : Paix 'j à leurs mânes amoureuap. L'hymne funèbre commence ; f ai distingué la voix d'Aglaé.

CHŒUR

Jetez des fleurs en répandant des larmes Sur cette rive, 6 vous, Njmphes d'Hellë^ Cheveux ëpars, et meurtrissant vos charmes^ De longs regrets frappez Fair dësolë.

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