TROISIÈME PARTIE
ALMANACH GREC
ALMANACH (a) GREC.
L’astronomie , ou la physique du ciel , fut un des grands objets de la science des anciens. Je ne m’arrête point à prouver ce dont on ne doute pas. Elle dut sa naissance , et surtout ses progrès , à l’agriculture. On ne pouvaitperfectionner l’art de cultiver la terre, sans étudier le ciel : aussi tout atteste la liaison indissoluble de ces deux arts chez les anciens.
Leurs calendriers sont à la fois astronomiques et ruraux; et quand ils parlent des travaux de la campagne , ils les rapportent aux constellations.
REMARQUE
(a) Ce mot était connu des anciens Grecs. On le trouve dans Eusèbe, qui l’écrit Almenikiaka. Saumaise y voyait un mot persan : il est oriental (i).
AUTORITÉ
(i) Court de Gébelin.
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D’un autre côté, la religion elle-même était astronomique ; les dieux étaient les planètes ; les douze grands dieux furent tirés des douze emblèmes des signes du zodiaque ; les demidieux furent copiés d’après les constellations; les décans, d’après les subdivisions du zodiaque: leurs aventures sont sur le planisphère , et l’on y voit même T autel sur lequel leurs divinités firent plusieurs fois leurs sermens redoutables. Mais cette religion astronomique fut en même temps rurale. Les calendriers et les fêtes religieuses des anciens portent à la fois ces deux caractères. La divinité est dans les astres ; les cérémonies ont rapport aux travaux des champs ; le rituel est relatif à ces deux objets inséparables.
Lorsque les hommes eurent fait certains progrès dans l’astronomie , et qu’ils en furent venus au point de former des cercles réels pour représenter les cercles imaginaires qu’ils traçaient dans le ciel , on eut des instrumens : ce fut un supplément à l’imagination. On peignit à l’œil la marche des astres ; on forma des divisions exactes sur les cercles de la sphère fictive : elle fut la naissance de l’art.
Cependant les •anciens observateurs, en
OBSERVATIONS PRELIMINAIRES. i/jû étudiant les astres , avaient eu l’idée de les grouper. Cette idée était naturelle et nécessaire. Plusieurs constellations semblent avoir été groupées par la nature. Qui voudrait séparer quelqu’un des astres de la pléiade, ou de la grande ourse , ou du triangle , ou de la couronne ? Dessinées par la main de la Nature , elles ont présenté à tousles hommes une figure déterminée qui leur défendait de les séparer.
Les peuples pasteurs ont observé ees figures toutes formées, celles du moins dont ils avaient besoin pour s’orienter, et pour distinguer les heures de la nuit. Les sauvages du Canada ont donné des noms à quelques constellations, et notre ourse est une ourse aussi pour eux. Nos bergers ont un langage astronomique qui leur est propre ; et les étoiles qui servent à leur faire connaître le milieu précis de la nuit et l’approche du jour, ont parmi eux des noms particuliers. Observa Leurs paisibles, les peuples pasteurs ont dû porter les yeux vers le ciel , et y chercher des signes qui servissent à les diriger.
Il y eut donc quelques autres raisons pour placer dans le ciel telles figures plutôt que telles autres. On laissa en groupe celles qui
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étaient naturellement groupées, et celles-ci donnèrent l’idée d’en grouper d’autres ; et le besoin enfin, plus pressant, plus impétueux que la curiosité , obligea les hommes à dessiner tout le reste. Ce ne sont pas ici des conjectures : les figures sont là; elles y sont dès la plus haute antiquité ; ons’en est servi pour s’orienter, pour se diriger, pour indiquer les travaux. Le long cours des observations prouve qu’on eut le dessein d’observer ; et le rapport des figures avec les noms qu’on leur donna , prouve que ces noms leur furent donnés à dessein.
Sous le règne de l’agriculture, on mit plus d’exactitude, et, si je puis le dire, plusdephilosophie dans le choix des figures qui avaient du rapport avec cet art nécessaire, le plus estimé de tous , dans le temps où les besoins factices n’existaient pas.
Ce n’est point par hasard que la balance , à deux bassins égaux , se trouve dans le point de l’année où les jours sont égaux aux nuits; Y écrevisse , dans celui où le soleil semble marcher comme elle et retourner sur ses pas ; et le capricorne , cet animal grimpant, au moment où ,1e soleil remonte le long de
l'écliptique. Le verseau épanche son urne dans le ciel, au mois où les pluies inondent les campagnes; et le scorpion lance son venin dans la saison des maladies. Le centaure, qui était peintautrefois moitiéhommeet moitié laureau, était l’annonce du labourage. Il y a lieu de croire que les autres constellations avaient également, dans leurs figures et dans leurs noms, des rapports avec l’agriculture, puisque c’était pour elle qu’on les observait, etque les agriculteurs étaient les observateurs et les peintres.
A la fin , tout devint motif d’observation , et tout le ciel fut par conséquent chargé de figures.
La Grèce , qui avait reçu ses lumières de l’Orient, fut astronomique comme lui. Les hymnes, attribués à Homère et à Orphée, ont rapport aux constellations, et surtout aux planètes. Tousles premiers po'émes sonLpurement astronomiques : c’cstle navire Argo qui voyage dans le ciel, monté de cinquante-deux personnages; c’est Hercule qui part de l’orient pour aller au couchant, qui plante les deux colonnes du tropique, et remporte des victoires sur les monstres du ciel. C’est Bacchus , ouïe Soleil d'automne •, qyi court à l’-orient , et le subjugue
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avec une armée de vendangeuses , qui n’ont pour armes que des échalas; c’est Thèbes aux sept portes, ou le vaisseau céleste, qui porte les deux planètes , et qui est assiégée par des constellations ; c’est la ville de Troie , assiégée par cinquante-deux chefs, qui est embrasée au solstice d' clé , et qui ne peut être prise que lorsqu’un cheval a vomi des guerriers. Les poêles les moins fabuleux ne peuvent se passer de l’astronomie. Hésiode , dans les travaux et les jours , tous les poètes tragiques grecs , Aratus , Apollonius, Ovide , Virgile , Manilius , Claudien, tous ont parlé astronomie. Mais certes, si leur religion était astronomique, si toutes les traditions l’étaient, est-il étonnant qu’ils n’aient pu se passer de fondre ces notions dans leurs ouvrages ?
La lecture des anciens poètes grecs fait naître une réflexion; c’est qu’en parlant des constellations, ils le font presque toujours d’après les figures animées qui les représentent. Ils donnent à ces figures de l’action, de la vie , une marche, un but; ils représentent leurs effets et leurs rapports comme des événements.
Instruits du génie des anciens temps , nous
OBSERVATIONS PRELIMINAIRES. 1 49 ne serons pas surpris que ces peuples antérieurs aient placé les planètes errantes sur des chars. Elles devaient parcourir diverses routes dans le zodiaque ; mais les constellations , composées d’étoiles fixes , et marchant en groupe avec toute l’armée des cieux, n’avaient nul besoin de cet appareil.
Cependant les constellations voyagent aussi : le bélier qui marche à la tète des signes du zodiaque, ou du troupeau du soleil, comme le bélier à la tête de nos troupeaux, est conduit par ce Mercure qui se fit autrefois berger avec Apollon : il lui est consacré. On le nomme dux .gregis , princeps ar menti. , le chef du troupeau. Ils le représentent comme vainqueur de la mer où il se plonge quand il disparaît, et d’où il sort victorieux quand il reparaît, six mois après, à l’orient. Us chantent ce bélier triomphant, qui a vaincu la mer et traversé l’Hellespont; ils envient le bonheur de Phryxus , que la brebis à la toison dorée a transporté heureusement sur les mers ; ils déplorent les malheurs de la vierge , qui s’est noyée quand il s’est élevé sur l’horizon.
Le taureau le suit ; sa course astronomique est aussi un voyage ; et, comme il disparaît au
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sein de l’onde, ses voyages sont, maritimes. S.a croupe est enveloppée d’un nuage ; il n’est peint qu’avec la moitié antérieure du corps ; ils ignorent quel est son sexe ; mais , sous ces deux rapports , il est, disent- ils, ou le taureau ravisseur d’Europe, ou la génisse /o, qui, traverse les mers pour arriver en Europe aussi ; objets l’un et l’autre de la haine de Junon.
Les étoiles des gémeaux sont disposées de manière que , lorsqu’une se lève , l’autre se couche ; et les gémeaux se nomment Castor et Pollux ; ils ont obtenu de Jupiter qu’ils seraient tour à tour çn enfer et dans le ciel.
Comme les constellations, en se levant ,qt en se couchant, semblaient sortir delà merqt y entrer, il était dans le style figuré dont j’ai donné tant d’exemples , de parler du lever et du coucher des constellations dans l’onde , comme d’un voyage ou comme d’un accident qui les y précipitait : aussi n’y en a-t-il presqu’aucune de laquelle on n’ait dit l’une ou l’autre de ces choses. On en exceptait néanmoins les étoiles voisines du pôle , et qui , tournant, autour de l’axe, ne se plongent ,jaynais dans le sein de Thétis.
Sous une autre figure, on disait des cons-
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tellations qui se cachent dans la mer et passent à un autre hémisphère, qu’elles descendaient dans le Tartare, demeure du noir Pluton , ou du soleil d’hiver.
Combien ce langage figuré ne donnait-il pas de grâces aux véri tés astronomiques, lorsqu’on n’en avait pas encore abusé , et que personne ne s’y méprenait ! Callisto , ou la très-belle , n’entre jamais dans la mer, et son char brille toujours sur l’horizon ; c’est que Thétis le lui avait défendu : ou bien c’èst Junon qui, jalouse de ce que Jupiter l’avait aimée, avait obtenu cette grâce de Neptune. D’autres disaient que Diane , ou la lune , s’étant baignée avec ses compagnes , Callisto ne voulut pas entrer dans le bain , ce qui la fit chasser par la déesse.
Par une suite de ce style, généralement appliqué à tout, l’instant où une figure soriait de la mer pour monter sur l’horizon, était marqué comme une naissance , et l’instant où elle disparaissait était désigné comme une mort.
Le héros gigantesque, dont les courses et les aventures ont enchanté votre imagination , ce héros doit périr à son tour; telle est la loi de l’humanité : il descendra comme les autres dans
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lenoirTartare; mais il sortira de ccs demeures hideuses, et, en mémoire de sa valeur, il sera place parmi les astres. Les animaux du ciel étaient soumis à la même loi. Lorsque Phryxus eut emmené le bélier en Colchide, il l'immola à Jupiter ; le taureau disparaissant est tué par Hercule ; le lion subit le même sort ; l’hydre effroyable est percée de flèches, et le centaure est immolé à la juste vengeance d’Alcide.
La figure qui disparaissait à la naissance d’un autre, était quelquefois tuée par celle-ci. Orion (a) se plonge dans le Tartare, au moment où la queue du scorpion se lève ; il est piqué au talon par ce dangereux animal , et il meurt de sa blessure.
Plus souvent le voisinage des constellations, et les rapports qu’elles ont entre elles , fournissent matière à une histoire physique , où l’imagination se donnait carrière ; mais elle embellissait la vérité sans l’altérer jamais. Le groupe des constellations qui naissent successivement, qui vivent ensemble, et ont entre elles
MYTHOLOGIE COMPARÉE, (a) Kuaser , i’Orion des Celtes.
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divers aspects, et quipérissent enfin tourà tour, ces figures ont entre elles des liaisons de parente' ou d’aventures. Leur naissance est toujours céleste, leurs actions sont toujours héroïques et sanguinaires , leur fin tragique et cruelle; toutesleurs histoires sontdcs prodiges.
Enfin, comme ces constellations , sous leur aspect naturel , n’étaient que des amas d'étoiles, et que, sous leur aspect figuré , elles étaient des personnages , le génie ancien connaissait parfaitement ces rapports ; il aimait mieux parler des personnages que des astres , mais il parlait de leurs rapports comme d’une métamorphose. Cycnus avait été changé en cygne , Périclymène en aigle , Areas , et Callisto sa mère , en ourse.
Par une autre métamorphose, les êtres que l’on voit dans le ciel avaient déjà vécu sur la terre : en mémoire de quelque glorieuse aventure, Jupiter les avait transportés parmi les astres. Le cheval Pégase , fils de Méduse, l’une des baleines, avait été la monture de Bellérophon, lorsqu’il allait combattre la Chimère que l’on voit maintenant parmi les astres sous le nom de la chèvre. Le lait de cette chèvre ruiselle encore dans le ciel ; c’est de lui que
1 54 almanach grec, observ. prélim.
fat nourri- Jupiter. Arion, ou le petit cheval , précédé de la constellation du dauphin, avait été un musicien sauvé des eaux par un dauphin : vous le voyez avec sa lyre dans les astres. L’hydre avait infecté le marais de Lerne; le sanglier avait dévasté le pays d’Erymanthe ; la biche avait couru jadis sur le mont Ménale.
Tel fut le langage des peuples primitifs, des premiers peuples qui mirent toute leur physique en images (i).
AUTORITÉ
(i) Rabaut Saint-Etienne , Lettres à Bailly.