‹ Fêtes et courtisanes de la GrèceChapitre 2 sur 68 · D’APOLLON ET DE DIANE · texte numérisé non relu

D’APOLLON ET DE DIANE

SECTION PREMIERE

CULTE ET FÊTES DE DIANE ET D’APOLLON (a) A DÉLOS.

Amours de Charillus et de Myrtho ; Histoire Grecque.

Charillus était sculpteur à Athènes. Paré de toutes les grâces de la jeunesse et du charme des talens , il attirait sur lui seul , dans toutes

MYTHOLOGIE COMPARÉE

(a) Apollon, dont le culte fut universel comme la presence de l’astre qui en est l’objet , se retrouve dans le ileimdall; le Balder du Nord; le Bélaturadrus , 15c'-.

les fêtes , les regards des jeunes canéphores , qui oubliaient, en le contemplant, les dieux mêmes , l’ouvrage de son ciseau. Charillus n’était ni ému , ni flatté. Ces regards chargés de langueur ou de désir, ce sourire malin ou tendre , les agaceries piquantes, ou la volupté plus touchante encore de la pudeur qui soupire et rougit, la douce palpitation d’un sein demi nu , ces bras charmans , chaînes des voluptés , sa propre jeunesse , et le souffle amoureux du printemps , rien ne put rendre Charillus infidèle.

Il adorait Myrtho , fille de Polymnestor,

MYT1IOI.OGIE COMPARÉE.

latuacada , ou Bèlertucad'es des peuples de la Grande- Bretagne; le Bèlénùs des Gaulois et des lllyriens; le Grannus des Celtes ; Y Harpocrate des Egyptiens ; le Bellinus des Auvergnats; Y Âglibotus des Syriens ; le Su’rya des Indiens; le Kissen des Gentoux ; le Swetowid , Smutoivid et Siviaiowitsch des Slavons, etc. etc.

Il se retrouve encore dans la Sunna , déesse-soleil des Celtes , dans l’Edda (le nom du soleil est féminin dans les langues du Nord).

Les Indiens célébraient leur Onam ou leur Pongol , fêtes dont l’objet était la victoire du soleil ou du prirçr cipe de la végétation nouvelle sur l'hiver.

grand -prêtre du temple d’Apollon à Délos.

Polymnestor se plaisait à parer sa fdle des attributs de Diane ; on l’eût prise alors pour la déesse elle-même. Un vêtement léger accusait sa taille plus légère encore , et dont l’élégance formait sa plus riche parure. Ce vêtement était retenu autour de ses reins qu’il caressait, comme l’onde qui baise en serpentant les contours d’un beau rivage. Il s’arrêtait à ses genoux, dont la forme parfaite commandait d’y tomber. Sa jambe fine, son pied délicat, l’auraient fait distinguer au milieu du chœur des plus belles Oréades. Sa blonde chevelure était relevée sur sa tête , et rassemblée en nœud à la manière des vierges. La moitié de son sein est voilée , l’autre est nue : trésor pur et virginal , c’est ce bouton de rose que la perle du matin et le baiser du zéphyre n’ont point encore effleuré.

Un carquois d’or est sa seule richesse. Il brille sur des épaules dont la blancheur efface son éclat. Un trait est dans sa main : celui de l’Amour n’est pas plus perçant.

Ce fut dans cet appareil qu’elle s’offrit, pour la première fois , aux regards de Charillus. Depuis ce temps il brûle ; une fièvre dévo-

6 Liv; II. LA RÉNOVATION,

rante l’agite ; c’est en vain qu’il cherche à rappeler son génie : la gloire même n’est plus rien à ses yeux. Ses travaux les plus chers , ceux qui lui promettaient la palme du concours , languissent , demeurent imparfaits ; son ciseau tombe à ses pieds. Tantôt il demeure pensif, plongé dans une longue rêverie ; il ressemble alors à ces statues inanimées , aussi froides que les tombeaux qu’elles entourent ; et tantôt égaré, il se lève agité , tel que la Bacchante , et remplit de soupirs embrasés, ou d’une plainte délirante, son atelier désert.

Les fêtes de Délos approchaient. Polymnestor voul ut en relever la pompe par de nouveaux prodiges de l’art. Il écrivit de tous côtés aux artistes les plus célèbres. Charillus fut du nombre. Un esclave entre dans son atelier , et ne lui dit que ces mots, en déposant entre ses mains des présens et une lettre; Polymnestor et Myrtho vous attendent.

Soyons aussi rapides dans notre récit que Charillus dans son voyage. Emporté comme la passion , et prompt comme le désir, il louche déjà aux rivages de Délos ; il vole chez Polymnestor.

Le prêtre l’attendait dans le temple. Il faut s’y rendre sans voirMyrtho, qui n’a point paru à ses regards. Charillus arrive , l’air morne et préoccupé. Le prêtre descend les degrés du temple, et vient à sa rencontre. Il le félicite sur sa piété.

Ils se prosternèrent devant un autel formé de cornes d’animaux (a)(i), qui se soutiennent par leur seul entrelacement. Les poètes prétendent que ces cornes sont les trophées de la chasse divine (2).

L’homme crédule ou superstitieux adore ces reliques , et croit au prodige : l’observateur n’y trouve que l’emblème des signes qui président au printemps (b) , de la coiffure d’Apollon , ou du croissant de Diane (c).

Le prêtre fit remarquer à Charillus que deux philosophes s’étaient prosternés devant cet au-

REM ARQUES

(«) Miror et innumeris stmclain de cornibus aram (3). (b) Le taureau céleste. Le bélier.

(r) De la les cornes d’Apis et de Jupiter Ammon. AUTORITÉS.

(1) Plutarvh.de Solerl. Ânim. in Thés. Callim.hymn. in Apoll. o. 58. Ch’id. Epist. — (2) Callim. in Del. Home r, — (3) Mart.

tel : Platon , qui le rendit une fois plus grand, en appliquant à sa construction les conséquences de la découverte du carré de l’hypothénuse ; et Pythagore, que l’on vit souvent déposer près de là, sur une simple pierre , les prémices des fleurs et des fruits.

Ils se levèrent ensuite , et passèrent dans l’intérieur du temple.

Les yeux de Charillus étaient distraits, et cherchaient Myrtho.

Polymnestor continua :

« Je m’aperçois que vous êtes surpris de voir ici un Apollon à quatre oreilles (a), et plus loin sa triple statue environnée de trois attributs différens , la lyre , le griffon , et des flèches (i). Le premier est le soleil des quatre saisons grecques ; l’autre , celui des trois saisons orientales : c’est à celui-ci que le trépied fut consacré ; c’est lui que suivent les

MYTHOLOGIE COMPARÉE

(a) Telle l'idole indienne à quatre bras et à quatre têtes , allusion aux quatre saisons.

AUTORITÉS

(i) Homère. Orp. hymn. Cicer. de Nnf. Deor. liv. III. Porph. Buccatius. Grrgor. Gyrald. Winkelmann. Dup.

neuf Muses , ou plutôt les neuf génies , les lunes de chaque mois. Cette lyre est ‘,1e symbole de l’harmonie des sphères, etc. (i). Là , cette image du dieu est placée entre un cygne et un corbeau (2), dont l’un, par sa blancheur éclatante, est l’emblème de la lumière, comme l’autre devient celui des ténèbres par la noirceur de son plumage.

» Vous ne m’écoutez pas, et je vous le pardonne. — Charillus sourit. — Le goût d’un Athénien doit s’offenser de cesallégories égyptiennes , qui négligent de plaire aux sens, en cherchant à captiver l’esprit. Vous préférez , sans doute , cette autre image du dieu. Il est debout, et brillant de la fleur de la première jeunesse. Il tient de sa main droite élevée un fouet semblable à celui des conducteurs de char , et de l’autre il rapproche un foudre et des épis (3). Vous préférez encore ce monument colossal ; la chevelure d’Apollon est longue, flottante, et descend en ondes sur ses belles épaules. Un souffle impétueux enfle

AUTORITÉS

(1) Phurnutus . — (a) Elien , Hisl. desanim. Ovid. flygin. — (3) Macrob.

les plis de son manteau , qui retombe sur son bras gauche (i). Plus loin, il tient les Grâces de la main droite , et de la gauche un arc et des flèches. On a indiqué ainsi , qu’il était plus lent dans sa vengeance, et plus prompt dans ses bienfaits ; ou bien , que tour à tour ses rayons développaient une chaleur vivifiante, ou une fermentation pestilentielle (2). Du moins, ces statues annoncent un choix de formes plus épurées , et semblent rendre à la fois la divinité et l’art plus respectables.

» Mais ce n’est pas assez. Je me forme une idée plus haute , et , pour ainsi dire , plus céleste d’Apollon (A). Pour la rendre, j’ai invoqué le dieu et votre ciseau : vous êtes déjà plein de sa divinité , vous le serez bientôt de son génie.

» Il ne suffit pas de considérer la puissance du dieu : ce n’est pas seulement le père de la nature et le génie de la fécondité ; sous cet aspect , il prend le nom d’ Osin's ou de Bacclins. Apollon est , pour ainsi dire , un astre

AUTORITÉS

(1) Spon. Barthel. — (a) Pausan. Attic. Fcstus. Euripid. Archiloc. apud Macrob. Arian.L vin.

vierge (i) : c'est ce premier rayon qui réjouit et caresse la nature sans réchauffer encore; c’est le premier des beaux jours , ou plutôt c’est le jour lui-même , mais séparé de sa chaleur, mais illuminant l’espace des sphères supérieures, mais présidant à leur éternelle harmonie , sans participer encore , dans un globç inférieur, à l’agitation de la matière , à laquelle le soleil suivant , plus fort , sans doute , mais moins pur , marie ses rayons créateurs.

>» Le dieu doit être alors représenté comme un bel et chaste adolescent, idéal et pur comme la pensée. La paix de ses désirs , le calme de son cœur, s’exprimeront par la majesté de son front tempéré de grâces, par la sérénité de son regard , et par la naïveté de son sourire. Nul choc, nul besoin, nulle impression n’aura laissé de traces sur ce beau corps, dont les contours sont ondoyans comme la flamme.

Cette statue sort du bloc , comme une fleur qui entr’ouvre son enveloppe ; sa grâce res-

AUtORITÈS.

(i) Macrob. Salurn. I. i. Jul. oral . IV,

semble au premier sourire d’une jeune vierge ; sa force ou sa noblesse seront tirées de sa nature : c’est un dieu, c’est un triomphateur. Python expire sous ses flèches (a) (i). »

A mesure que Polymnestor parlait , la tête et les yeux de Charillus s’enflammaient. — « Un seul de ses regards , et j’enfante un chefd’œuvre. — Le dieu se manifestera à vous. Je vous laisse dans son sanctuaire. Nui profane n’y troublera votre génie. Cette porte conduit dans une partie du bois sacré qui entoure le temple, elle est réservée à moi seul. J’ai fait porter dans cette solitude tous les instrumens et toutes les matières dont vous pouvez avoir besoin : une main invisible vous servira. Récompensé à prix d’or.... — Ah! il est un autre prix.... > — Je vous entends, la gloire; la gloire seule suffit pour vous enflammer : vous allez vous immortaliser dans la Grèce entière.

» Les députés de toutes ses villes, qui vont

(a) Python est le serpent du pôle, constellation d'hiver. Les flèches d’Apollon sont les rayons du soleil printanier

AUTORITÉS

(i) Ovid. Métam. Hygin.

FETES DE DÉLOS. l3

bientôt arriver à Délos, rediront de tous côtés votre éloge, et s’écrieront, après s’être prosternés devant le dieu : Celle merveille est F ouvrage de Charillus. »

A ces mots, le prêtre entraîne l’artiste étonné dans son nouveau séjour , ferme sur lui la porte, et se retire.

Charillus demeure en proie àtoutes les passions. L’espoir et le désir de revoir Myrtho, la crainte de la perdre , le dépit de se voir joué dans ses espérances , l’envie secrète de s’immortaliser et de mériter l’amour par la gloire, tout agite et bouleverse son âme. Le flux et le reflux de l’Euripe n’égale pas celui de ses pensées. Plongé dans ses réflexions , il s’avance et s’égare dans le bois sacré. Il erre pendant longtemps : le jour baisse; personne ne paraît ; la lune seule éclaire sa marche. Il voit briller, au fond d’un bosquet , une clarté ; il la suit , reconnaît la demeure qu’il a quittée ; elle a été illuminée pendant son absence par trente flambeaux. Des essences précieuses fument sur quatre trépieds, Un repas délicat est servi sur une table de cèdre. Au fond est disposé un lit avec un tapis de pourpre. Plus loin , est un atelier , ou plutôt une galerie , avec cette ins-

4 Lt Y. II. LA RÉNOVATION,

cription : Le génie est fils de la solitude * « Vous vous trompez , dit Charillus ; il est ne d’un regard de la beauté. C’est l’amour , ou le désir de plaire , qui créa les grands poètes et les grands artistes. »

Après avoir pris quelques alimens , il saisit un des flambeaux, et rentra dans le temple. Toutes les issues étaient exactement fermées. Cette torche , en projetant une lumière lugubre sur tous les objets, semblait ajouter à leur teinte mystérieuse. Il considéra à cette lueur quelques unes des inscriptions; il lut:

Ici le temple de Delphes a été bâti sur le tombeau d’Apollon (a) ( i ) , trois femmes ont pleuré sur sa mort (a) (2) Et là : Apollon est le chef de T harmonie céleste , le soleil des signes supérieurs. Plus loin : Apollon le fort

REMARQUE

(a) Tombeaux d'Osiris, de Bacchus, d’Adonis, etc. Allusion a la mort du dieu du jour pendant l’hiver.

MYTHOLOGIE COMPARÉE

(a) Ainsi trois femmes ont pleuré le Christ. Emblème des trois saisons.

AUTORITÉS

(1) Cjrrfll. contr. J ut. — (3) Porph. vit. Pylhag.

FÊTES DE DÉLOS. î5

est fils du dieu du soleil , et soleil lui-même ( i ). Et là : De l'usage des sept voyelles consacrées (2) aux sept sphères , dont Ies (a) est le conducteur. D’un autre côté : Apollon est un dieu doux et terrible , réparateur et vengeur , sauveur et punisseur (a) (3). Et sur un fragment de basalte : O est la lu~ mière qui réjouit tout homme qui vient au monde ( b ).

Charillus revint sur ses pas , il se jeta sur un tapis de pourpre ; mais il ne put goûter le repos.

REMARQUES

(a) Condito mitis placidusque telo (4).

(b) Dé/ios, sic nominatus quod cuncta ta dé/a, id est clara et manifesta , faciat (5).

MYTHOLOGIE COMPARÉE

(a) Ies se retrouve sur la croix ; autre signe de l’antiquité, et qui exprimait ies quatre points cardinaux.

AUTORITÉS

(î) Inscript. Hiérogl. traduite par Hermapion Ammian . Marcell. I. XVII. — (2) P! ut. Deiph. Maerob. Epiphan. ad vers, hceres. Irènée. Porph. Eusèb. préparât, éoang. — (5) Homer. Orph. Hyrrin. Strab. I. xiv. Pausan. Attic. — (4) Horat. — (5) Maerob. Greg. Gy raid .

l6 LIV. II. LA RÉNOVATION.

Il s’éveille avec l’aurore , il retourne sous les ombrages ; il mêlait son hymne à celui des oiseaux. Une colombe s’abat à ses pieds , il la caresse. Sous son aile est un billet qui ne contient que ce mot : Espérez.

Plein de joie et d’amour, il voit à regret s’échapper le tendre messager ; il entre dans son atelier, et se met à l’ouvrage en invoquant Myrtho.

Sa seule image est devant ses yeux , dans son cœur et dans son génie. Dans tous les contours de l’Apollon qu’il ébauche, se retrouve quelque chose de ceux d’une femme. C’est la molle élégance de sa taille ; c’est la richesse, mais adoucie , de ses formes arrondies. Leur expression est enveloppée comme le germe dans ses premiers élémens , comme la fleur dans son bouton. Ce caractère est plutôt indécis que prononcé , et semble participer des deux natures. Tel dut être le premier chef-d’œuvre de la création , avant que les dieux, mécontens de leur ouvrage , en eussent brisé le moule et divisé les parties.

L’artiste est prêt d’éprouver le même mécontentement : cette esquisse ne le satisfait point encore. L’expression ne répond point

à sa pensée. Il manque à cette statue de la flamme. Les yeux de Myrtho peuvent seuls la lui verser.

Son père paraît en cet instant. — « Courage , jeune homme, n’effacez point ce premiertrait , c’est celui de l’inspiration. Le dieu même, le dieu s’y manifeste. Il ne vous reste plus qu’à vous pénétrer de ses différens caractères , et je vais vous les révéler.

» L’univers l’adore sous mille noms divers (a) : Sérapis, sur les bords du Nil ; Osiris , à Memphis ; Mithras, en Perse ; Typhon , dans le Nord; Atys, en Phrygie ; Ammon ou le dieu

MYTHOLOGIE COMPARÉE

(a) Te Serapim Nilus, Memphis veneratur Osirim , Dissona sacra Mithram , ditemque ferumque Typhonem, Atys pulcher item, curvi et puer alinus aratri ,

Ainmon arentis Libyæ, ac Biblus Adonis.

Sic vario cunctus te nornine convocat orbis (1).

Les Scandinaves adoraient ainsi Alfader, dieu qui avait douze noms. Ainsi , d’après le grand nombre des noms d’Apollon, les Chrétiens ont composé leurs Litanies de Jésus et de la Vierge (B).

AUTORITÉ

(1) Mari. -Capc.il. Hymn.

l8 LIV. II. LA BÉNOYATION.

Bélier, en Libye ; Adonis , à Biblos ; Apollon , en Grèce : il est le dieu de tous les lieux et de tous les temps.

» Il est le phancs ou le premier né ( a ) , le premier rayon de la lumière éternelle , qui pénètre, éclaire, organise et féconde la matière (i).

» Il est l’ame , l’intelligence et l’œil de l’univers (£).

» Il est le principe du feu qui circule dans les sphères ; c’est de lui qu’il vient , c’est dans lui qu’il retourne.

» Il se contemple lui-même, il renaît comme un père en son fds , dans le soleil qui lui succède, tandis que son esprit de feu plane sur la nature.

j> Lien du monde, allumé au milieu de l’espace, placé entre les sphères supérieures et

REMARQUES

(a) Prblôgonos ('i).

[b) Mens mundi. (3) De la le logos des Chrétiens. Voyez Justin.

AUTORITÉS

(i) Macrob. — (a) Theog. d'Orph. — (3) Cicer. somn. Scip. Macrob. Orph. Mart.-Capell.

FETES DE DÉLOS. ig

inférieures , il a mérité le nom de médiateur (a).

» Douze rayons brillent sur sa tête : tantôt il vole sur un char, tantôt il monte sur un vaisseau ; il repose , ou plutôt il semble naître au commencement de l’année sur le sein de la vierge des constellations, dont le pied foule le serpent du pôle , ou le mauvais génie qui , dans l’automne, plonge le régénérateur de la nature au tombeau , et ramène le deuil et les frimas (i).

» On le nomme encore 1 e dieu sauveur (b), celui qui s’est manifesté aux hommes (c) , le dispensateur de la vie et de la lumière ( d ) , le créateur qui s’engendrede lui-même (e), qui re-

REMARQUES

(a) Mesilés (2).

(b) Atexikakos (3).

(c) Détins (4) .

(d) Plwibos. Radie. Phôs , bios.

( e ) Archigenélés , monogenés (5).

(1) Dupuis , t. v. — (2) Prnct. in Tim. I. 1. Joanrles , c. XXI. Salust. philosoph. c. vu. — (3) O/ pli. Horn. Cal/im. Hymn. — (4) Macrob. Tibull. Greg. Gyra/d. — (5) Thucyd. /■vi. Autor. citati super.

LIV. II. LA RÉNOVATION, naît de sa cendre (a) ; le dieu des mystères (è) ; l’homme qui descend pour s’élever, qui monte et quitte tour à tour le vaisseau (c) ; le dieu triple ( d ) , qui s’égare , ou l’oblique (e) ; le bon pasteur (f) , qui chasse devant lui les astres comme un troupeau paissant les plaines du ciel; celui dont l’autel est sans tache (i) ; le jeune enfant (#-), à la belle chevelure ( [h ) blonde (z) , à l’épée d’or ( k ), à l’arc d’ar-

REMARQUES

(a) Spodios{p).

(b) Mystès (3).

(e) Imbasios , ecbasios (4).

(d) Triopius (5).

(e) Loxos (6).

( f) Nomios (7).

(g) Horns (8).

(h) Akeirocomés (9).

( i) Chrysocomês (10).

(À) Chrysaor (i 1).

(1) Cloat. I. II. Consorin. de Die natal. La'ért. Cato de Liber, educ. — (2) Pans. Bœot. — (3) Arlemid. Ephes. I. 11. Onirocrit. — (4) Appoll. — (5) Diod. Sic. Stepli. — (6) Cleant. Pliurnut. — (7) Macrob. Callim. Virg. Ci'er. de Nat. Deor. 1. iii. — (8) Plut de ls. Macrob. Cens. Diod. Sic. — (9) Poil. 1. 11. de Tonsor. Phi/ost. heroic. Hesych.Homer.Orph. Callim. Pindar. Phurnut. Propert. Dorât, etc. — (10) Ibid. — (i 1 ) Ib. Hésiode.

gent (a) ; le vainqueur du serpent (b) ; le roi (c) ; celui qui atteint de loin ( d ).

» C’est le héros du passage , et auquel on immole l’agneau ( ’e ) ; le secoureur (f) ; l’artiste (g) ; enfin le dieu caressant , ou celui du baiser ( [h ) ; l’amant du beau Branchus , etc.

» La nuit nous surprendrait avant de terminer la liste des noms , des caractères et des bienfaits d’Apollon. Il me reste à vous indiquer quelques uns des traits d’histoire que ces fêtes rappellent. La piété les a consacrés , et

REMARQUES

(a) Agyrotoxos (i).

(b) Pylhios (2).

(c) Anax , basileus (5).

( d ) Ekaergos , ekabolos (4).

(e) Def radiâtes (5).

{J) Boédromiôs (6).

(g) Telchinês (7).

[h) P/iilesios (8).

AUTORITÉS

(1) Pindar Pollux. — (2) Ovid. Hygin. — (3) Ibid. Solon apud Stob. — (4) Poetœ passim. Proc/a. in Catil. S' téton . Heraclid. ponticus. — (5) Val. Harp. Pausan. — (6) Plut. Thés. Cal/im. (7) Diod. de Sic. Pausan. Bœotic. — (8) Lact. comm. I. VIII. Macrob. P/in. Hist. Nat. I. XXXIV. Varron . Ubr. divin. Terent. Strabon. Buccat . , etc.

un pinceau sublime , rival de votre ciseau ; les a exposés en tableaux dans cette galerie. »

11 dit; et ouvrant la dernière porte du temple, il conduit l’artiste sous un portique immense.

« Ici Apollon descend à la prière de Chrysès, et lance ses traits et la peste sur le camp des Grecs. Tout l’éther est embrasé d’une chaleur suffocante. L’éclat que le peintre a donné à scs couleurs blesse et fatigue les yeux. Une vapeur brûlante semble s’exhaler de son tableau. L'artiste a représenté le Tartare entr’ ouvert , mélantses exhalaisonsetses foudres à ceux d’un ciel irrité. Il a assis les Maladies et les Fièvres sur des nuages de pourpre, et la la pâleur des spectres contraste avec cette couleur de sang (i).

» Là, Python expirant sous ses traits, couvre de ses anneaux immenses une plaine étendue. Son dernier soupir fait expirer la verdure et noircit le feuillage d’alentour. Apollon apparaît sur une montagne élevée ; la nature se réjouit et se colore sous scs premiers pas; les

(i) Hom. Iliad.

AUTORITÉ

FÊTES DE DÉLOS. 2a

arbres frémissent et inclinent leur ombrage ; une lumière pure s’étend devant lui comme les flots d’un torrent; le chœur des Muses le suit en chantant des hymnes; les Heures et les Grâces dansent en balançant des guirlandes (i).

« Plus loin, il est représenté comme le pilote d’un vaisseau superbe qui sillonne des onde$ lumineuses. Douze ministres l’entourent , et cinquante héros volent sur ses pas (a).

» Et là , tour à tour précipité de son char, ou roi détrôné, il paraît dépouillé de sa majesté suprême, errant sur la terre , sans suite, sans honneurs ; ce n’est plus qu’un misérable pâtre : mais , au milieu de son humiliation , on lit, sur son noble front, le projet de la vengeance et de l’espoir du retour.

« Il se relève , ressaisit les rênes de son char, et recommence sa course dans l’Olympe. Il part du sein des régions hyperborées, et s’u-

REMARQUE

(a) Argonautica.

AUTORITÉS

(i) Oçid. Nonnus .

nit à Coronis , l’une des Pléiades, dont l’astre

annonce sa résurrection ( a ).

» On voyait , dans un coin du tableau , Pasiphaé éprise d’un taureau ; le peintre avait étendu sur cette scène le voile pudique d’un ombrage impénétrable et mystérieux ( b ).

» On admirait plus loin les douze chambres du labyrinthe (c).

» On offrait au monstre le tribut imposé aux Athéniens , sept adolescens et sept vierges. L’effroi était peint dans leurs yeux ; ils tendaient les bras vers le ciel inexorable ; ils appelaient en vain leurs parens et leurs amis ; la patrie même qu’ils invoquaient , repré-

REMARQUES

(а) Au moment où le cycle solaire, parti du point équinoxial, était censé revenir à son origine au bout de dixneufans, on célébrait des fêtes en l’honneur d’Apollon chez les Hyperboréens , qui croyaient ce dieu de retour dans leur île, où ils le supposaient né (i).

(б) Hymen allégorique du soleil et de la lune du printemps dans le signe du taureau. Les noms mêmes sont emblématiques. Mino-taure signifie le taureau du soleil. Pasiphane signifie flambeau de tous (2).

(r) Lu-byr-inthe ; mot a mot, palais du soleil (3).

AUTORITÉS

(1) Dupuis. — • (2) Court de Cébelin. — (3) Ibid.

sentée sous la figure d’une matrone majestueuse, les repoussait et les dévouait en détournant la tête. Le monstre s’élançait et les entraînait avec lui dans l’antre inaccessible , obscur, où il les dévorait , et dont nul ne revient (a).

» On aperçoit aussi la belle Ariane éplorée, veuve d’un amant infidèle ; il ne l’abandonne un instant sur la terre (è) que pour la replacer et la retrouver dans les cieux.

« Phèdre paraissait à l’ombre des forêts ; son, œil étincelant de désirs et chargé de passion , suivait le char d’Hippolyte fuyant dans la carrière : il se dérobe dans des flots de poussière à l’œil du spectateur ; Phèdre seul l’aperçoit encore. Est-ce l’amour d’Hippolyte pour Diane : est-ce sa haine pour Phèdre qui l’éloigne (c) ?

» Ailleurs, le dieu vole et se précipite sur

REMARQUES

(а) Allusion à la révolution septénaire , qui mesure le temps qu’elle dévore.

(б) Ariane abandonnée est la lune des signes inférieurs.

(c) Nous avons indiqué plus haut l’explication de la fable de Phèdre. Mystères d’Atys.

les pas de Daphné: il l’arrête déjà par sa chevelure flottante , mais il n’embrasse qu’un vain laurier («) , dont la pâleur semble conserver l’effroi de la Nymphe.

» Enfin on remarque le vaisseau noir ou de l’expiation (i) : pour exprimer sa rapidité, le peintre lui a attaché des ailes, et pour rappeler que ce vaisseau , malgré ses divers changemens , restait toujours le même , il l’avait supposé de bois de cèdre ; c’est le bois le plus indestructible , et celui dont on fait des flambeaux. Le malheureux Egée , dont les regards cherchaient en vain une voile blanche , se précipitait dans la mer, à la vue de cet appareil lugubre qui semblait lui annoncer la mort de son fils (2).

» Ce vaisseau mystérieux , tour à tour lumineux et obscur (ô), est un emblème facile à expliquer. La guerre allégorique que sou-

REMARQUES

(fl) Vicl. Daphné plu tries , t. 1.

' [b) Telle était la nuée de Moïse dans le désert.

AUTORITÉS

(s) Iliad. c. 1, p. i/ji — (a) Plut, in Thés. Fable solaire.

tient Thésée , a consacré la commémoration de cet événement , et le rendez-vous de tous les vaisseaux de la Grèce à Délos. »

Ainsi parla Polymnestor.

Charillus avait beaucoup plus observé qu’écouté : il crut l’instant favorable ; et, se jetant aux genoux du grand-prêtre : « O mon père î souffrez que je vous donne ce nom ; l’intérêt que vous m’avez marqué, l’accueil honorable, quoique extraordinaire, que je reçois de vous, la noblesse de votre caractère que semble annoncer celle de vos traits , un sentiment irrésistible qui maîtrise toutes mes pensées, toutes mes démarches, qui m’a fait consentir à devenir ici votre ouvrier, ou plutôt votre captif, qui me précipite en eet instant à vos pieds, et qui imprime à tous mes discours autant d’égarement qu’à mes actions, l’amour m’enhardit et m’excuse. J’adore Myrtho : que son père mette un prix à sa main , je saurai la mériter. Faut-il traîner ici mes jours en esclave ? j’y consens. Faut-il m’abjurer moi-même ? faut-il vous sacrifier ma propre gloire, vous reconnaître pour l’auteur de mes plus chers ouvrages , et donner à votre nom l’immortalité

que j’attendais pour le mien ? faut-il effacer, par un seul chef-d’œuvre , l’éclat de tous ceux des Lysippe et des Praxitèle , et faire oublier le Jupiter même de Phidias? parlez : il n’est rien d’inaccessible à une grande passion. Ce n’est pas moi , c’est le regard de Myrtho qui saura créer ces prodiges. »

Polymnestor le releva avec une douceur mêlée de sévérité. — « Qu’entends -je ? ma fille aurait-elle fait concevoir un espoir insensé ? aurait- elle nourri une flamme qu’il faut éteindre ? Jeune homme que j’estime , que j’aime et que je plains , ne savez-vous pas que ma fille est destinée au culte de Diane ? Prêtre de Diane et d’Apollon , je ne puis rompre mon vœu : je n’irai point attirer sur ma famille les malheurs de celle de Niobé. »

Il dit , et sort , sans que Charillus , plongé dans un muet et long saisissement , ait remarqué son départ.

Il demeure immobile comme un homme frappé de la foudre.

Le douteux crépuscule annonçait l’approche delà nuit. C’est dans ce moment où la lumière expire, où la nature languit, que notre âme s’ouvre avec plus de douceur aux pensées mé-

lancoliques ; et croit voir les fantômes dont elle aime à s’entourer.

Il en parut un aux regards de Charillus. Myrtho , brillante comme le jour où il la vit pour la première fois, se présente à lui. Cependant ses yeux ont moins d’éclat ; mais , languissans et voluptueux , ils semblent se pénétrer de la tristesse de Charillus , et lui dire : « Toutes vos peines sont senties. »

Il n’ose croire à ce prestige : une voix touchante et céleste lui confirme son bonheur. Il a osé presser cette main sur son cœur ; son cœur palpite, et la main tremble. Il l’enlace d’un bras , et il sent le sien retomber sur son épaule. Il l’attire en silence vers le dernier réduit ; cette marche délicieuse est lente , embarrassée : ils n’osent ni parler ni se regarder ; mais ils s’appuient l’un sur l’autre ; leurs cœurs

soupirent, et leurs genoux chancellent

Des flambeaux illuminent toute la chambre d’une clarté subite. Une table chargée de fruits et de mets délicieux sort de terre , et une voix puissante fait entendre ces mots : « Méritez la volupté par la vertu, et soyez digne d’être aimé de l’innocence en la respectant. »

Charillus pâlit , et Myrtho rougit. Son

3o LIV. II. LA RÉNOVATION,

amante parut encore plus belle. D’un côté, la confiance et la douce sécurité ; de l’autre, l’estime de soi-même, l’abandon d’un sentiment d’autant plus aimable qu’il devenait plus pur, tout répandit sur ce moment l’enchanlement de ce bonheur ineffable et épuré que les dieux goûtent dans l’Olympe.

Charillus effleurait de ses genoux ceux de Myrtho ; il crut sentir l’impression légère et continuelle de son pied délicat ; il approchait de ses lèvres la coupe remplie de nectar, et imprimait à son tour ses lèvres sur cette coupe qu’il semblait baiser. Il saisissait avidement le fruit qu’elle avait mordu, et qu’elle avait l’air de jeter par négligence. Jl ne lui adressait point ces mots caressans et flatteurs que l’esprit prodigue quand le cœur ne sent rien ; mais ses longs regards attachés sur les siens , et enivrés d’amour, mais sa joie douce qui étincelait dans son sourire , mais la tendresse de ses soins et la naïveté de ses transports, allumaient ou plutôt redoublaient dans le cœur de Myrtho la passion qu’elle éprouvait elle-même, et que sa voluptueuse langueur trahissait.

Charillus était prêt d’oublier et lui-même et l’oracle : il se lève ; et, pour se distraire d’une

FÊTES DE DÉLOS. 3l

pensée coupable , il propose à Myrtho de visiter son atelier et d’examiner son ouvrage.

Elle le suit en riant.

Rendue aux sentimens de la confiance et de la liberté , tantôt elle jette autour des blonds cheveux de Chai'iüus la guirlande dont elle était parée ; tantôt elle disperse , en folâtrant, tous les inslrumens de son art , et rit en le voyant frémir du coup qu'elle va porter à son chef-d’œuvre, en maniant pour la première fois son ciseau d’une main inexpérimentée; mais elle anime plus l’artiste qu’elle ne l’alarme, et un baiser le venge sans la punir.

Cependant elle admire l’Apollon, ses formes rivales , sa grâce ingénue ; elle a cru surprendre la pensée de l’artiste ; et l’activité de l’imagination qui lui révéla tant de charmes, l’épouvante.

Elle rêve , et pendant ce moment , Charillus achève, d’après sa pose, d’après l’inimitable perfection de quelques contours qu’il ne copie point, mais qui l’inspirent, d imprimer à son modèle une expression virginale. « Sa grâce , dit-il, sera celle de Myrtho. C’est au dieu maintenant qu’il appartient d’achever son ouvrage , et de combiner avec ces traits la force

32 LIV. II. la rénovation:

et la majesté. ■ — Flatter à la fois l’amour-propre et l’amour , c’est devenir trop dangereux. >» Elle dit ; et poussant une porte peu remarquée , et dont l’entrée était masquée par deux griffons, elle disparut à ses yeux.

Charillus fut d’abord surpris et affligé de cette retraite précipitée ; mais, bientôt ranimé, et comme enflammé d’un sentiment supérieur et céleste , il sent qu’une puissance inconnue agite son âme ; il ressaisit , pour ainsi dire , sur les traces de Myrtho , tous ses sentiipens; celui du bonheur lui donne du génie ; l’Amour, en partant, alaisséàses côtés l’Enthousiasme.

L’Enthousiasme lui apparaît sous les traits d’Homère , pose la main sur sa tête , et la remplit de poésie. Il l’entraîne avec lui au-dessus des sphères ; c’est là qu’il contemple le dieu dont le sourire charme la nature ; ses yeux étincellent comme les rayons qui partent de sa tête ; sa marche est légère comme celle des nuages qu’il chasse devant lui; il ne presse point, il plane sur l’espace. Tous les charmes d’un printemps éternel sont répandus sur ce corps divin , en quelque sorte aussi souple , aussi volatil que la pensée. Il est élevé autant au-dessus des dieux, que les dieux eux-mêmes

le sont au-dessus des faibles mortels. La puissance s’allie sur son front à la sérénité ; l’amour brille dans ses yeux , et la volupté sur sa bouche ; son calme est aussi imposant que celui de l’immensité des mers lorsqu’elles reposent.

A peine a-t-il achevé son ouvrage, que de tous côtés il entend retentir les instrumens sacrés qui annoncent les fêtes de Délos.

Polymnestor entre dans l’atelier de Charillus. Il admire et se prosterne aux pieds de l’Apollon. <' C’est la première fois que j’ai vu le dieu, dit-il en se relevant. Venez, artiste sublime , venez recevoir ces hommages que votre talent partagera avec la divinité. »

Vingt prêtres se montrent aussitôt ; ils tombent aux genoux de la statue , et , la soulevant avec effort sur leurs épaules courbées , la placent religieusement sur une base d’or au centre du sanctuaire.

Cent flambeaux allumés projettent leurs rayons vacillans sur ce beau corps qu’ils caressent, et dont les contours ondoyans comme leur flamme, semblent en recevoir un nouvel éclat ; ou plutôt on croirait que cette splqndeur est répandue par le dieu

lui-même , qui fouie du pied les ténèbres , et dont le sourire dispense la lumière.

Les portes s’ouvrent aussitôt. Une foule religieuse est introduite avec ordre ; l’encens fume , des guirlandes sont suspendues autour des colonnes ; leur fraîcheur semble en ranimer l’albâLre , et leurs festons voluptueux égaient la sombre et sévère majesté du temple. Ces fleurs , les palmes et les rameaux verdoyans , agités dans les airs , reproduisent le charme du printemps avec ses images. On voit s’avancer deux chœurs séparés de jeunes adolescens et de vierges ingénues. Les uns sont couronnés de lauriers, les autres de roses et de violettes : leur tunique est blanche. Les uns portent leur chevelure flottante; celle des autres est relevée en tresses.

Myrtho brille , ainsi que Diane, au milieu de ces chœurs, et Charillus, qui se cache dans la foule , ne peut dérober sa beauté aux regai'ds ; la vivacité des siens , l’élégance de sa taille , la noblesse de ses traits où respirent l’orgueil satisfait et l’amour inquiet, tout le distingue de la foule des jeunes gens accourus à ces solennités : sa rare beauté n’est effacée que par celle du dieu qui est son ouvrage.

Les hymnes retentissent (a).

Le sacrifice s’achève , le cri de l’ivresse et le tumulte de la joie , le bruit des instrumens couvrent les mugissemens de l’hécatombe (b) que les prêtres immolent , et dont le sang ruisselle à longs flots sur le marbre sacré. Des nuages de vapeurs odoriférantes dérobent les impressions de cette horrible boucherie. Polymnestor conduit Charillus sur la terrasse supérieure du temple. « Ces tentes qui s’élèvent dans la plaine , sont celles des étrangers. La pourpre annonce les enfans de la superbe Asie. Ces portiques élégans ont été dessinés par ceux de la Grèce (i). Sur ces chariots sont assis les farouches habitans de la Scythie. Ainsi la religion est le lien commun des peuples. — Ne seraient-ils pas plutôt attirés , reprit Charillus, par le commerce ? Les îles en sont le berceau. J’aperçois d’ici les riches fabriques des vases de Délos (2). Les ouvriers ont extrait

REMARQUES

(«) Voyez l’élégante traduction de Callimaque par Dutheil, hymnes d’Apollon et de Diane.

(6) Cent taureaux blancs (3).

AUTORITÉS

(1) Thucydid. — (2) PI in, I. xxxiv. — (3) Homer.

des mines fécondes le cuivre dont se compose leur matière ; les artistes leur ont imprimé les formes les plus séduisantes , et les manufacturiers viennent étaler en foule ces monumens de l’industrie. Je vois les bandes rustiques remplir vos marchés , y conduire en foule les troupeaux qu’ils nourrissent , et distribuer sur de longues tables les produits de leur pêche ou de leur chasse , leurs fromages , leurs gâteaux, etc. (i). Yoilà les Athéniens qui vous apportent le tribut de leurs arts, en échange de ceux de Cérès et de Bacchus. Yoilà ceux qui ont le secret précieux de donner à vos tuniques de lin les couleurs éblouissantes de la pourpre de Tyr (2). Yoilà enfin le groupe de ces joyeux nautonniers , de ces pilotes hardis , dont l’art établit, entre les fils de la Grèce et les barbares , de si utiles communications, et dont les courses nous instruisent en les enrichissant , ceux qui multiplient et nos besoins et nos jouissances. — Goûtons la beauté de ce spectacle sans l’analyser ,

AUTORITÉS

(1) Athen. I. iv. — (2) Plin. I xxxv.

FÊTES DE DÉLOS. 3j

reprend Polymnestor. Quelle que soitlasource de ce bonheur , il est senti , il est universel : cela suffit.

» La joie est le principe de ces fêles. Réunir les hommes, polir les mœurs, développer les progrès de la civilisation, tel en est le but ; il est sacré.

» Contemplez la pompe de ces théories ( a ) brillantes, elles disputent de luxe. — Et celte rivalité tourne au profit des arts. — Opposez àleur développement majestueux, à leur ordre symétrique , le tumulte folâtre des groupes désordonnés, qui se pressent autour de leur rang , et les interrompentdans leurs jeux. — C’est au milieu de ces groupes que le véritable intérêt du spectacle existe. Dès que les hommes sont rassemblés , si la joie est au milieu d’eux , une fêtecommence. Le peuple estl’acteur desfêles; et quand vous le réduisez au simple rôle de spectateur , vous n’avez plus qu’une représen-

REMARQUE

( a ) Députations (i).

AUTORITÉS

(i) Plut. Meursius.

talion glacée ; vous dressez un théâtre , et vous substituez les plaisirs de l’art à ceux de ja nature. — Yoilà pourquoi nos cérémonies, nos jeux s’adressent à tous les âges, à toutes les conditions , à toutes les passions qu’elles savent employer et faire valoir. L’ambitieux aspire à l’honneur d’être nommé théore par ses Concitoyens ; l’orgueilleux marche à ses çôtés en habits de pourpre. Le guerrier se pare de ses armes , et prélude à ses exploits dans des combats simulés. L’athlète vient disputer le prix de la force et de l’agilité. Les rivaux de l’art d’Àutomédon font voler les chars ; chaque victoire a sa palme ; cette palme est distribuée en présence de toute la Grèce rassemblée. La carrière est ouverte à tous , et dans chaque exercice du corps ou de. l’esprit. Chacun y prétend en raison de sa constitution, de son éducation ou de ses goûts. Les uns frappent comme Hercule , luttent comme Ajax (i) , on courent comme Achille. Un théâtre encore plus brillant est réservé à ces hommes divins

AUTORITÉS, (i) Plu! . Hom. F abri Agnlisticon .

FÊTES DE DÉLOS. 3g

que les Muses comblent de leurs faveurs , aux Linus , aux Orphée , aux Homère , aux Pindare. C’est dans nos fêtes que les jeunes filles viennent exercer le pouvoir de leurs charmes, et que les adolescens cherchent ou choisissent une épouse. On a vu plusieurs fois nos cérémonies se terminer par celles de nombreux hyménées. »

Charillus soupira ; Polymnestor s’en aperçut; et continuant : — « C’estpar le merveilleux que nous satisfaisons la curiosité du peuple , et cet attrait sert de soutien et d’aiguillon à sa piété.

« Delà les cérémonies dont vous avez été le témoin, cette pompe des beaux-arts qui vous doivent l’un de leurs plus brillans prestiges , et nos danses allégoriques et sacrées.

» Ici , le chœurimite , dans ses mouvemens circulaires etobliques, dans ses retours sur luimême, lamarchc etl’harmonie dessphères ; là, une pantomime animée rappelle les combats de Thésée contre le Minotaure.

» Ariane a marché devant le héros ; elle tient dans ses mains le fil tutélaire , elle s’égare dans mille détours ; le monstre ne peut échapper à son bras redoutable , il est frappé dans son

antre. Aussitôt des beautés innocentes, de tendres enfans embrassent les genoux de leur libérateur.; leurs familles éplorées accourent, et serrent dans leurs bras ces pâles victimes.

» Plus loin , on représente dans un ballet animé , les courses de l’île de Délos et celles de Latone (i).

» C’est ainsi que notre planète inhabitée , chaos aride et informe , roulait dans une mer de ténèbres, avant que le premier rayon du soleil eût réjoui et fertilisé sa surface (2).

» Ces magnifiques offrandes des Hyperboréens , envoyées , des extrémités de la terre , au temple d’Apollon , sont une allusion au voyage céleste d’un dieu , qui s’avance des contrées du nord sur nos têtes.

>» Là , au centre d’une multitude élégante de colonnes, s’élève le palmier consacré à Latone. C’est ainsi que son fils lève sa tète radieuse sur le peuple des astres : mais il est un prodige qui efface tous ceux dont je viens de vous parler, et qui n’est dû qu’au caractère des prêtres

(1) CaîHm . hymn.

AUTORITÉS

(2) Dupuis. Court de Gébe/in.

d’Apollon. Délos est une terre pacifique ; l’inimitié s’éteint dès qu’on la touche; la discorde et la guerre portent ailleurs leurs fureurs. Celles des ennemis s’assoupissent , et celles des rivaux s’oublient dans les mutuels embrassemens que demande la célébration des Panégyris (i). »

Il parlait encore ; le vent s’élève tout à coup avec violence , il roule dans les plaines de vastes tourbillons , et leurs mugissemens se mêlent à celui des ondes. On voit des groupes épars se heurter, se précipiter en désordre sous les tentes et sous les portiques qui ne peuvent les contenir. L’orage brise et disperse la pompe et les instrumens de la cérémonie sacrée. Les vaisseaux égarés sur les ondes sont fracassés dans leur choc , ou jetés sur le rivage. Des malheureux, qui embrassent des débris, paraissent suspendus pendant quelques instans sur les abîmes qui les dévorent ; d’autres trouvent la mort sur la pointe des rochers, ou périssent en embrassant le rivage.

La nuit de la désolation succède à l’éclat des

(i) De Paw.

fêles; les cris du désespoir, le bruit de l’ouragan se font seuls entendre. Partout règne le désordre et l’effroi.

» Dieux ! est-ce ainsi que vous récompensez la piété ? seriez- vous donc des êtres impuissans ou méchans ? » Ainsi blasphémait Polymnestôr.

Cependant l’astre des Dioscures brille dans les cieux qu’il rassérène ; le calme renaît, et la nature sort plus belle de ses ruines.

Polymnestor rentre dans le temple ; l’obscurité cachait sa marche ; il croit entendre et reconnaître la voix de Charillus, de Charillus parlant en ces termes à Myrlho :

« Pourquoi refuser de me suivre ? J’en jure par la divinité que j’adore en ces lieux , vous serez pour moi le plus riche , mais le plus sacré des ^dépôts, jusqu’au moment où Junon bénira notre hyménée. Abandonnez un père barbare dont le fanatisme veut enchaîner et sacrifier votre beauté aux autels de Diane. Le vaisseau du négociant Naucratès mon ami, a échappé aux horreurs de la tempête; venez, il nous recevra sur son bord avec le respect que l’on doit à la divinité. »

— « Vous ne fuirez pas, » s’écria Polym-

nestor, cnse faisantconnaître. Ildonnc aussitôt un signal. Les ministres du temple accourent et renferment , par ses ordres , Cliarillus dans la partie de l’édifice qu’il avait déjà habitée.

Il y passe le reste de la nuit dans le désespoir et dans les larmes. Il s’étonne d’y retrouver les memes dispositions qu’à son arrivée. L’intérieur est décoré avec la même magnificence ; la même délicatesse d’attention y prodigue encore l’éclat des flambeaux, les parfums et les mets les plus exquis.

Ce contraste des procédés de Polymnestor et de sa sévérité l’étonne et l’afflige. lise rappelle l’apparition inespérée de Myrtho , les instans délicieux d’un bonheur trop fugitif : chaque pas est un sou\renir et un regret. Il retrouAre et il relit ce billet qu’il reçut de l’Amour, il le presse sur son cœur désespéré, il le mouille de larmes inutiles, il pousse des soupirs qui ne sont point entendus.

L’aurore renaît, et le surprend encore dans l’accablement. Les portes s’ouvrent ; Polymnestor paraît avec Myrtho.

Que devint Cliarillus à cette vue ? « Ma fille vous était destinée depuis long-temps , dit Polymnestor en souriant; votre alliance m’est

44 LÏV. II. LA RÉNOVATION, etc.

utile et chère. Aviez-vous donc cru pouvoir tromper unprêlre ? Depuis long-temps j’avais lu dans vos âmes : mais j’avais besoin de votre talent ; il se serait peut-être éteint dans le bonheur. Une situation tranquille n’est pas propre à développer la fièvre du génie. J’ai irrité et animé le vôtre par la difficulté ; la difficulté est la dixième des Muses.

» Je vous dois le plus rare chef-d’œuvre de l’art, recevez celui de la nature. »

Il dit; et, les embrassant l’un et l’autre , il unit les mains de Charillus et de Myrlho,

SECTION II

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