‹ Fêtes et courtisanes de la GrèceChapitre 3 sur 68 · HISTOIRE UES CÉANS · texte numérisé non relu

HISTOIRE UES CÉANS

Voyage dC Alcimédon , de Nysa et du poêle Aristée. — Récit des passagers. Les Pirates.

Déjà on retirait de toutes parts les vaisseaux et les barques de dessus le rivage ( a ) pour les lancer sur les flots. Déjà la mer, légèrement agitée par les vents du printemps , semblait appeler les navigateurs ; ils reprenaient leurs travaux , leurs projets et leurs espérances. Ainsi le premier rayon de Phébus ranime un essaim d’abeilles qui se répand en groupes

REMARQUES

(«) Pandusia. On retirait les vaisseaux à terre, lorsque la mer devenait innavigable (i). Kubernésia. Fête commémorative du voyage de Thésée en Crète. Nausithée tenait le gouvernail dans la navigation (2).

AUTORITÉS

(1) Hesiod. oper. t. u. Procl. ibid. Æn. tact. Poliorc. C. IX. — (2) Plut.

dans les airs et sur les prairies ; on les voyait s’élancer en foule du sein des îles sur leurs légers bâtimens; les femmes, les enfans les suivaient des yeux, et faisaient des vœux pour leur retour. Us sacrifiaient à Borée.

« Dieu puissant et terrible, cède l’empire des mers au Nolhus (i) : nous embrassons tes autels (2) , nous jurons par ton nom (3). O Borée ! lu dois protéger les Athéniens, puisqu’allié à la famille de leurs rois, tu choisis au milieu d’eux l’objet de tes amours * la belle Orithyie (4) , la fille de l’Erechthée , que tu enlevas près de l’ilissus*

» Tes autels s’élèvent au milieu de nous ; ton culte n’est pas moins solennel dans ces lieux qu’à Mégalopolis , où les Arcadiens ont bâti , en ton honneur, un édifice superbe où ils t’immolent chaque année de nombreuses victimes (5).

» Et vous , qu’adore et invoque la brillante

AUTORITÉS

(1) Hésych. — (a) Plat, in Phedr. — (5) Libanius , de* clam. XX. — (4) Pausari. Atlic. Plat. loc. cit. Apollonius Pihod. a> gonàul.l. I. Nonnus Dionys. XXXIX. — (5) Pausan.

Arc ad>

Athènes (i) , la sombre Lacédémone (2), la reconnaissante Cyrène (3) ; vous en l’honneur de qui on célèbre des jeux magnifiques ; vous dont le temple s’élève auprès de celui des Grâces (4) , et auxquels sont consacrées trente pierres ( a ) dans les bois de Y Achaïe (5), fils de Tyndare et de Léda (A) ! gardiens, protecteurs , dieux sauveurs , génies tutélaires ,

REMARQUES

(a) Ce nombre est égal a celui des degrés du signe des gémeaux (6).

(b) Court de Gébelin explique la fable des Dioscures, en supposant que l’un est le soleil d'été , brillant et plein de force, et l’autre le soleil d'hiver , faible et éteint.

L’explication du savant Dupuis est encore plus simple; elle est tirée de l’aspect et de la figure des constellations.

Lorsque le soleil est dans les gémeaux , la constellation du cygne monte avec la nuit, et semble poursuivie par celle de l'aigle.

Les gémeaux, a leur coucher, descendent droits et en se tenant embrassés ; ils sont, au contraire, inclinés et couchés en se levant. C’est sur leur position respective que la fiction a été établie.

AUTORITÉS

(1) Plut, in Thés. Citer, de Nat. Deor. I. III. Eusthat. ad Odyss. Pindar. Pyth. II. epod. u/l. Tzelzès ad Lycoph. Théo dor.I. vin de Gr. aff. — (2) Pausan. Nussenias. Sidonius , carm. IX. — (3) Scol. Pind. Pyth. od. y. — (4) Pausan. Eicon. — (5) ld. Attic. — (fi) Dupuis.

daignez vous manifester aux pieux navigateurs Que votre astre les conduise; qu’il

brille pour eux au milieu des tempêtes, dissipe les nuages et calme les flots («) ; qu’ils sentent votre présence ; que vos rayons consolateurs , augures de la sérénité , Aroltigent quelquefois autour des mâts enflammés. Votre culte est uni à celui des divinités redoutables de la Samothrace. Ce ne fut pas en vain , alors que les Argonautes étaient battus de la tempête, qu’Orphée , le religieux Orphée ( b ) vous invoqua ; vous daignâtes sourire à sa piété. La

REMARQUES

[a) . . . Quorum si mut alba nautis

Stella refulsit,

Defluit saxis agitatus humor ,

Concidunt venli, fugiuntque nubes ,

Et minax ( quod sic voluere ) ponto Unda recumbit (i).

(6) Dixit, et ingenti flammantein nubila sulco Direxit per inane facem , quœ puppe propiuquà In bifidum discessit iter , fratresque petivit Tyndareos, placida et mediis in frontibus hæsit Protinùs amborum, lumenque innoxia ludit Purpurcum, miseris olim implorabile nautis (2).

AUTORITÉS

(1) Horace , — (2.) Haï. Flac.

vague, prête à les engloutir , s’apaisa (i). Vos images sont sculptées sur la poupe de nos vaisseaux. Le xénisme (2) , ce sacrifice en votre honneur , est le plus grand et le plus complet, il est triple (3) ; nous vous immolons un porc, un bouc et un bélier (a). »

C’est ainsi qu’Alcimédon , près de monter un vaisseau avec la tendre Nisa , pour se rendre dans la Chersonèse , auprès de son vieux père, invoquait, sur le promontoire Sunium tous les dieux qui président à la navigation ( b ) , et dont le printemps ramène les fêtes.

REMARQUES

(a) Selon Suidas et Callimaque, un bélier, un taureau et un porc. Selon quelques lexiques , un bœuf, un porc et une chèvre.

( b ) Sic te diva potens Cypri ,

Sic fratres Helenæ, lucida sidéra ,

Ventorumque regat pater ,

Obstrictis aliis, præter Iapyga,

Navis, quæ tibi creditum Debes Virgiliuin : finibus Atticis Reddas incolumem, precor.

Et serves animas dimidium meæ (4)- AUTORITÉS.

(1) Apoll. arg. h 1. Val .-Flac. 1 II. — (2) S. oh Pind. ad Olymp. III. str. 3. — (5) Pausan. — (4) Hor.

5o 1.1V. II. I.A RÉNOVATION.

C’est moins la piété que l’Amour qui les invoque. Il craint pour une amante une traversée longue et dangereuse ; il craint de ne pas arriver assez tôt pour fermer les yeux d’un père respectable et chéri («).

Le prêtre s’avança , immola des victimes et distribua ainsi les parts du sacrifice (b) ( i ).

La première pour la dépense des jeux ; la seconde pour le prêtre ; la troisième pour les parasites (c).

On célèbre des jeux avec pompe. Cependant les cris joyeux des matelots retentissent et donnent le signal du départ. On lève l’an-

REMARQUES

(o) Proferte benigna

Sidéra, et antennæ gemino considite cornu ,

OEbalii fratres , longe nimbosa sororis

Astra fugate, precor , totoque excludite cœlo (a).

[b) Le règlement est gravé sur une colonne.

(e) Ce dernier nom n’est ni ridicule, ni odieux; il signifie les hôtes, les convives. L’hospitalité, cette vertu de l’Orient, fut particulièrement honorée chez les Grecs.

AUTORITÉS

(i) Ex inscr. vet. Athen. (a) Staf.

FETES bE LA NAVIGATION. 5l

cre , la voile se déploie : la mère de Nisa accourt sur le rivage, l’embrasse en pleurant ; et, s’adressant àAlcimédon: «Veillez surmafille, sur votre épouse. Puissent les dieux vous accorder une navigation heureuse et un prompt retour ! Puissé-je vous serrer encore une fois dans mes bras l’un ét l’autre , avant que de mourir ! Puissent les dieux exaucer les prières que Je leur adresserai tous les jours en votre absence ! Songez que vous êtes dépositaire de tout mon bonheur , de ma joie , de mon orgueil , de mes espérances , de mon trésor. »

Alcimédon la baigne à son tour de pieuses larmes , la tient long-temps pressée sur son coeur dans une étreinte silencieuse , et iui répond d’une voix altérée : « Le ciel , après avoir conduit un fils près de son père , rendra à la mère deux enfans. Les génies de la tendresse filiale et conjugale veilleront sans doute autour de nous. »

Il passe alors dans le vaisseau qui les attend, ensoutenant entre ses bras INisa qui chancelle, et qui se sépare avec effort d’une mère qu’elle adore , pour suivre un époux qui lui est encore plus cher.

Le vent souffle, et le vaisseau glisse sur les

ondes ; il fuit comme un char emporté dans la carrière olympique.

Nisa, debout sur le pont, salue pour la dernière fois sa mère qui lui tend les bras , et qui , immobile , reste long- temps à regarder le vaisseau qu’elle ne voit plus.

Les zéphyrs et les divinités des ondes semblent favoriser la course du vaisseau. 11 double le promontoire de Capharée , dépasse Scyros et les côtes de Lesbos.

Sur le même bâtiment , se trouvait, parmi les passagers, le poète Aristée, Il charmait par sa conversation animée les ennuis du voyage. Ses hymnes , en l’honneur des dieux , étaient chantés dans les temples de l’Archipel. 11 achevait en ce moment un hymne sur la défaite des géans , que toute la Grèce célèbre au printemps par des solennités (a).

Le poète n’attendit pas qu’on lui demandât ses vers : il détacha sa lyre, et se mit à chanter.

« Au sein d’une nuit orageuse , au milieu

REMARQUE

(a) Titania (i).

(j) Maschopoi . Coil.Dict. Att. Ilesiod. Apollod. Diod. Si .

des convulsions de la nature expirante, le peuple des géans leva tout à coup la multitude de ses tètes et c'tenditses cent bras sur l’univers (C). La terre fre'mit, et le ciel se trouble.

» C’est le fils de Saturne, le grand Jupiter, que les géans entreprennent de détrôner (i). Neuf ans s’étaient écoulés depuis qu’établis sur le sommet de l’Othrys, ils tenaient assiégé le palais des immortels. Le dieu appelle à haute voix les puissances du ciel , les anime de son courage ; et il oppose à ses fiers ennemis les redoutables Cyclopes («). A peine le signal est-il donné qu’un bruit effroyable se fait entendre, d’immenses tourbillons de poussière dérobent la clarté du jour. Les dieux sortent de leurs demeures , et l’Olympe tremble sous leurs pas. Les Titans (b) (a) s’avancent à leur

REMARQUES

(a) Us se nommaient B ro niés , Slèropqs , Argès ■ ce qui signifie tonnerre .foudre , éclair.

(b) Les noms de ces géans sont tous significatifs. Bria-

MYTHOLOC.IE COMPARÉE.

(a) Bergelmer , Y me . géans de la Grèce dans l’Edda AUTORITÉ.

(i) TIesiod. Theog.

rencontre ; leurs nombreuses cohortes répandent l’horreur et la consternation. Le combat s’engage, les airs retentissent du choc des deux partis , de leurs cris tumultueux , du bruit des énormes rochers qu’ils soulèvent, et qui retombent avec fracas. Long-temps la victoire est incertaine. Enfin Jupiter lance le tonnerre. Les éclats de la foudre portent de tous côtés l’incendie. La terre est en feu , les forêts embrasées s’affaissent, l’onde bouillonne au sein des mers , et les Titans sont précipités dans le Tartare, séjour des plus épaisses ténèbres (i).

REMARQUE

reus (a) exprime la perte de la sérénité 5 Othus , la diversité des saisons ; Epliialles , les grands amas de nuées; Encelade , les ravages des grandes eaux débordées \Porphyrion, la fracture des terres ; Mimas , les grandes pluies; et Rhetus , le vent. — Pluche, Hist. du ciel.

MYTHOLOGIE COMPARÉE

desCeltes. — Bolée, Bély, Emaguinguilliers , géans indiens, Bouders , id. Ils les partageaient en cinq tribus. Calégué jersi id. — IVoloty , géans des Slavons. — Joshim , ceux des Celtes.

(a) Semendoun , chez les Perses.

AUTORITÉ

( 1) Essai sur la religion des Grecs.

» O Bacchus ! on te vit, lion terrible, déchirer Rhétus de tes ongles (fl). Et toi , brillant Apollon , tu arrêtais les fiers Aloïdcs , Ephialtes et Othus, tandis qu’Hercule perçait de flèches l’immense Porphyrion , et que Mercure , coiffé du casque de Pluton , immolait le géant Hippolyte. On vit les déesses elles-mêmes se mêler parmi ces horribles combattans. Là , Junon lutte avec le frère redoutable d’Alcionée ; là, Diane frappe Gration ; ici , les Parques étendent à leurs pieds Agrius etThaon; et plus loin, Minerve, couverte de la dépouille du géant Pallas, poursuit Encelade , et l’oppresse du poids de la Sicile entière. C’est ainsi que Neptune ensevelit le superbe Polibôtès sous un débri de l’ile de Corse.

» La terre irritée entr’ouvre son sein, tombeau de ses enfans, et renvoie à Jupiter ses

REMARQUE

(«) Tu . cùin pirentis régna per arduum Cohors gigantum scanderet impia , Rhœtum retorsisti leonis Unguibus horribilique inalâ (i).

AUTORITÉ

(i) Horaf.

LIV. II. LA RÉNOVATION, foudres. Père de la Gorgone et de Cerbère , l’horrible Typhon semble réunir seul toutes les forces de ses frères vaincus.

» Le puissant Jupiter ressaisit ses traits , et, le replongeant dans l’abîme , précipite l’Etna sur sa tète. Sa tête rebelle s’agite encore; et sa bouche enflammée vomit ces laves dévorantes qui doivent ensevelir un jour les villes imprudentes dontles palais pèsent sur le front du géant («). »

Tel était le commencement de l’hymne d’Aristée. On applaudit peu, parce qu’il rappelait les vers énergiques d’Hésiode dont il n’offrait qu’une faible copie. On plaisanta le poëte sur le bonheur de sa mémoire. Un des passagers rappela des vers de Pindare , dans

REMARQUE

(a) Virgile prête à Encclade ce que l’on dit ici de Typhon : Faina est Enceladi semiustum fulmine corpus Urgeri mole hâc, ingentemque insuper Ætnam Impositam, ruptis flammam exspirare caminis ;

Et fessum quoties mutât latus, intremere omneni Murmure Trinacriam, et cœlum subtexere fumo(i). AUTORITÉ.

(i) Æncid. /. in. Voyez Ovid. Met. /. v ; fasC. I. iv. Silius liai. Vid. Hom. lliad. vi.

FÊTES DE LA NAVIGATION. 5y

lesquels cet aigle de la poésie lyrique semble lancer lui-méme les foudres.

La conversation s’établit ensuite entre deux philosophes, dont l’un prétendait que ce récit était relatif aux révolutions de l’univers. « Oui, disait-il , le temps détruira , emportera tout ; il se jouera non seulement des hommes, ces êtres faibles et fragiles, mais encore des lieux, des régions et de toutes les parties qui composent l’univers. Il aplanira les montagnes , détournera les fleuves, engloutira les mers ; et , rompant toute communication entre les peuples , il brisera les liens des sociétés. Les villes seront abîmées. Des inondations , des tremblemens de terre , des feux destructeurs renverseront les habitations des hommes (a).

MYTHOLOGIE COMPARÉE

(a) C’est vers l’an i5o de l’ère vulgaire que furent forgés les livres de Oraculis sibyllinis. On croit que Montan, fameux hérétique, pourrait bien en être l’auteur. C’est dans ces livres qu’on trouve déjà l’origine du Purgatoire : car il est parlé d’un feu materiel qui consumera l’univers , par lequel tous les hommes passeront , qui purgera les bons et les refondra (i).

AUTORITÉ

(i) Hist. des Cèrèm. cl des Superst . , etc.p. 29.

LTV. II. LA RÉNOVATION Tout ce qui respire périra , et lorsque l’heure sera venue , où le monde s’éteindra pour se renouveler , la nature succombera sous ses propres forces : les astres heurteront les astres (a), et dans l’embrasement universel de la matière , tous les corps ne formeront qu’un vaste incendie (1). Alors plus de distinctions ; alors disparaîtront à jamais ces noms de mer Caspienne et de mer Rouge , de golfe de Crète et d’Ambracie, de Propontide et de Pont. Que deviendront alors l’Adriatique , etCharybde et Scylla , ces gouffres fameux de la Sicile ?Toul

REMARQUE

(a) Sidéra sideribus incurrent (a).

Sic cuin compage solutâ Secula toi raundi suprema coegerit hora ,

Antiquum repetens iter chaos, omnia mixtis Sidéra sideribus concurrent, ignea pontum Astra petent, tellus extendere littora nolet, Excutietque frelum ; fratri contraria Phœbe Ibit, et obliquum bigas agi tare per orbem Indignata, diem poscet sibi, totaque discors Machina divulsi turbabit fœdera mundi (3).

AUTORITÉS

(i) Consol. ad Marc. c. XXVI. — (2) Sertec. — (3) lue an.

Phars. I. 1 .

FÊTES DE LA NAVIGATION. 5g

sera confondu. Ni les murs, ni les tours n’offriront point d’asile. En vain les mortels feront retentir les temples de leurs supplications. Un seul jour les verra descendre tous au tombeau ; et ceux que la fortune s’était plu à enrichir de ses dons , et qu’elle avait élevés au-dessus de leurs semblables , ceux qui se vantaient de leur noblesse , de leurs trésors , seront entraînés dans la chute des plus puissans empires (i).

» Mais , après cette ruine universelle, après l’extinction du genre humain et des bêtes féroces , dont l’homme avait pris les mœurs , l’ordre ancien sera rétabli.

» Les animaux se reproduiront de nouveau ( a ).

» Il sera donné à la terre une race née sous de meilleurs auspices , qui d’abord ne con-

REMARQUE

(a) Renouvellement de la nature au printemps, base de toutes les cosmogonies.

AUTORITÉ

(i) Senèq. Quest. nat. I. ni, c. xxix.

6o LIV. II. LA rénovation:

naîtra pas le crime , mais qui , perdant bientôt son innocence, attirera la vengeance céleste par de nouveaux forfaits : tant il est difficile de suivre le chemin de la vertu ! »

« Je ne vois point , reprit l’autre , dans cette allégorie , une allusion au bouleversement du monde ; je crois y saisir l’énigme des deux principes qui se disputent l’univers. Il ne faut pas croire que ces principes soient des corps inanimés, comme l’ont pensé Démocrite et Epicure , ni qu’une matière sans énergie soit organisée et ordonnée par une seule raison ou providence , comme l’ont dit les stoïciens. En effet, il n’est pas possible qu’un seul être, bon ou mauvais , soit la cause de tout le bien et de tout le mal. L’harmonie de ce monde est une combinaison de contraires, comme les cordes d’une lyre ou celle d’un arc qui se tend et se détend. Jamais, a dit Euripide, le bien n’est séparé du mal. Or, cette opinion sur les deux principes est de toute antiquité. Des théologiens, elle a passé aux poètes et aux philosophes ; l’auteur n’en est point connu; mais l’opinion elle-même est constatée par les traditions du genre humain ; elle est consacrée par les mystères et les

FÊTES DE LA NAVIGATION. 6l

sacrifices chez les Grecs et chez les barbares.

» Si rien ne peut se faire sans cause , et si le bon ne peut être celle du mauvais, il est absolument nécessaire qu’il y ait une cause du mal, comme il y en a une du bien. Ce dogme a été généralement reçu chez la plupart des peuples , et surtout chez ceux qui ont eu une plus grande réputation de sagesse. Ils ont tous admis deux dieux de métier différent , pour me servir de cette expression , dont l’un faisait le bien , et l’autre le mal. Ils donnaient au premier le titre de Dieu par excellence, et au second celui de Démon.

» Les Perses, ou Zoroastre , chef de leur religion, nommaient le premier, Oromaze (a), et le second, Ariman (b). Ils disaient que Fun était de la nature de la lumière, et l’autre de celle des ténèbres. Les Egyptiens appelaient

MYTHOLOGIE COMPAREE

(a) Tel fut le Jarihar des Africains. Le bon Dieu des Chrétiens . etc.

(b) Tel fut le Tschernobog des Slavons , le Lobe des Celtes, le Maboia des Caraïbes , l 'Angat des Madécasses, le Satan des Chrétiens, etc.

Llf. II. LA RENOVAT fOU.' le premier Osiris , et le second Typhon, em* nemi éternel du premier (i). »

Quelques antres passagers, sans remonter si haut , prétendaient que les volcans , qui semblent déclarer la guerre au ciel , et lancer des feux rivaux des siens r avaient donné lieu à la fable des géans , que les montagnes figuraient leurs tètes énormes et foudroyantes , et que leurs cent bras n’exprimaient autre chose que leurs irruptions renaissantes ou simultanées. D’autres , considérant le développement des exhalaisons pestilentielles, les maladies, lesfléauxqu’ellestrainerttàleur suite, croyaient qu’elles avaient donné l’occasion de peindre ces génies malfaisans comme des ennemis de la sérénité du ciel.

Cela conduisit à rapporter les fables et les usages des différens peuples , surtout des Hyperporéens, qui divinisent les frimas et l’hiver , dont l’empire semble détruire celui de la lumière et de la fécondité solaires.

On rapporta alors plusieurs histoires et différentes coutumes : que la ville d’Hiéropolis ,

(i) Plul.de Isid.

AUTORITÉ

FÊTES DE “LA NAVIGATION, située près du lac Serbonide , s’appelait la ville du sang , parce qu elle était consacrée à Typhon (a) (i), qu’on lui immolait l’âne roux on l’onagre couleur de feu , qui était celle des cheveux du monstre , et le crocodile et l’hippopotame, les animaux les plus féroces de tous ceux que nourrit le Nil (2) ; que Typhon, victorieux , châtra le respectable Osiris, au grand regret d’Isis désolée , et livrée à des courses éternelles, pour recueillir ces restes chers et précieux (3) ; mais qu’enfm Typhon lui-même succomba sous les coups d’Horus , fds d’ Osiris.

Quelques uns hasardèrent de dire qu’Osiris , mis à mort , était le soleil d’été , que celui d’automne et d’hiver fait périr en lui succédant , et en les privant des dons de la fécondité ; et qu’enfm ce jeune Horus, vainqueur

REMARQUÉ

(a) Allusion aux maladies de l’automne- .... Libitinæ questus aeerbæ Autunmus (4).

(1) Etienne de Byzance. — (d) Plut, de Isid. — (3) Ibid" Diod. Sic. — (4) Horat.

du terrible Typhon , était le soleil du printemps qui triomphe de l’hiver (1).

On rappela aussi l’usage de fustiger les statues colossales de ces dieux (2) , soit qu’on voulût ainsi les châtier de l’excès de leur force, ou la rappeler.

On parla des fêtes du dieu sauveur, d’Esculape (a) (a) , fils de Phéhus , père de quatre

REMARQUES

(a) Asclepi.cia (5).

Maximus ægris

Auxiliator adest , et feslinantia sistens Fata , salutifero mitis deus iucubat angui (4).

Tuque potens artis, reduces qui tradere vitas Nosti , atque in cœluin mânes revocare sepultos.

Oui colis Ægeas, qui Pergama . quique Epidaurum , Qui quondam placidà tectus sub pelle draconis , Tarpeias arces atque inclyta templa pelisti ,

Depellens tetros præsenti numine morbos ,

Hùc ades.... (5)

MYTHOLOGIE COMPARÉE

(a) Jacusi , FoKei ou Mi rot a , Sackuti , l’EscuIapé des Japonais ; Danoiwandri , Aswinas , celui des Indiens.

(i) Gèbelin. Dupuis. — (2) Diod. Sic. I. 1. Hérodot. I. II. — (5) Paus. Corint. Pind. nem. od. 5. d' Ane y r. Jiomer. Hesiod. Sme/ius. Plat. — (4) Papin. Slat. — (5) Serai. I. II. Poeta et mcdicus.

filles, le dieu qui guérit, auprès duquel sont placés, et Cerbère apprivoisé, et un serpent qui se désaltère dans la coupe d’Hébé : ce fut lui que le jaloux Jupiter enleva aux mortels par un coup de foudre (a).

On célèbre, en son honneur, des jeux et des combats (i).

Un concours est ouvert aux rapsodes et aux musiciens.

Telles sont les fêtes de Toxaris ( b ) et du génie Daron (c).

Mais c’est surtout en automne que les cérémonies en l’honneur d’Esculape ont lieu.

REMARQUES

(or) Qui ne reconnaît ici , dans ces quatre filles, les quatre saisons; dans le dieu sauveur, celui du printemps, qui expire sous les foudres de Jupiter, soled d'été ?

Fulmine Phœbigenain stygias detrusit ad undas (a).

Esculape, dit Porphyre, figure la faculté que le soleil a de conserver et de régénérer les corps. Il est invoqué contre les maladies d’automne, lorsque cet astre passe sous le serpent, une des constellations qui président à cette saison.

( b ) Médecin étranger, sur le tombeau duquel on immole un cheval blanc.

(r) Les malades lui adressaient des sacrifices (3).

AUTORITÉS

(i) Pind. — (a) Virg. — (3) Hesjch .

Alors, amant d’Astronoé, sous le nom d’Esmouni , il est mutilé comme Atys.

Les miracles du dieu aux serpens sont nombreux , et surpassent ceux de tous les autres héros de la religion. Il redresse les boiteux, ouvre les yeux aux aveugles, fait marcher lesparalytiques, ressuscite les morts et tue les incrédules(a).

Tel était encore le dieu inconnu , adoré sous le nom d 'Ammon (a) (i), paré des attributs du bélier, et dont Athènes célèbre la fête (2).

C’est là qu’ Apollon est adoré comme un vainqueur, on l’appelle par des cris semblables à ceux qui s’élèvent avant le combat (À).

(a) Le dieu caché, et qui se manifeste (3).

[b) Boêdromia (4).

MYTHOLOGIE COMPARÉE

(a) Résurrection d’Hippolyte ou de Virbius , d’Orion , des guerriers morts devant Thèbes , et du cadavre de Tyndare (5). Il rend la vue aux fils de Phinée ; il guérit de leur folie les filles de Prœtus (6). Telles les résurrections opérées par le Christ et les apôtres.

AUTORITÉS

(i) Vid. Diodore de Sicile , p. 99, l. 17. Id. sur l’ Apollon iyrien. — (2) Hesych. Lucian. — (3) Eusthat. in Dion.- — (4) Suidas . Etym. autor. Plut, in Thés. Callim. — (5 ) Ælian. /.IX. O Ad. fab. XLVI. Greg. Gy raid. p. 2;/|0. Sexl. Errtp. — (6) Ibid.

Ici on remercie un père bienfaisant de ses dons ( a ) : le lait coule en son honneur ; on pétrit des pains d’orge (b).

Le mois de métagéitnion est célèbre par la fête du dieu qui emprunte son nom (e).

A Thèbes, on lui immole en pompe un taureau (e?).

A Athènes , tous les ans on sacrifie dans le temple de Dryope (e) , où s’élève un des plus antiques simulacres.

A Mitylène (1), la fête a lieu hors de la ville.

Le génie militaire de Lacédémone (/) respire dans ses fêtes guerrières en l’honneur du

dieu. Les Carnées sont une imitation de la vie

REMARQUES

(а) Trio ( Pinguedo ).

(б) Galaxia (2).

(c) Metageïlnia (3).

( d ) Polieia (4).

(e) Dryopia (5).

{f) Les Therenses, les Cy renions, lesDoriens célèbrent des Carnées (6).

AUTORITÉS

(1) Thucydid. I. III. — (2) Hesych. Procl. in Christ. — (5) Plut. Suid. Harpocrat. — (4) Paus. Bœot. — (5) Paus. Messen. — (6) Caslellan.

des camps : on dresse neuf tentes ; neuf compagnons d’armes , ou plutôt neuf amis , s’y réunissent : chaque bande se subdivise en trois ; ils sont assujettis au régime militaire. La fête dure neuf jours (a).

Elle fut instituée à la vingt-sixième olympiade (i).

Le premier jour est le septième du mois earnécn (2) consacré à Apollon (3).

On célèbre des jeux (4). Terpandre, le premier, y remporta le prix (5) de la prose et de la poésie. C’est dans une de ces solennités qu’un éphore s’approcha de Timothée , qui venait de toucher la lyre. La barbare politique osa couper une des cord.es de l’instrument, dont elle redoutait la mollesse (6).

On appelle carnéen le mois de métagéilnion.

Les sacrifices étaient faits par des céiiba-

REM ARQUE.

(a) Karneia (7).

AUTORITÉS

(1) Athen. I. xiv. — (2) Plut. Sympos. I. VIII. quest. 1. — (5) Hesychius. — (4) Anonym. in descript. Olymp. — (5) A/hen. I. xiv. — (6) Plut. Lac. inst. — (7) Athen. I, iv. Buslh . ad II i ad.

taires ; tous les quatre ans on en choisissait cinq dans chaque tribu.

Les Acarnaniens (1) célèbrent, en son honneur , des jeux tous les trois ans, des combats gymniques , des courses à cheval , des Naumachies (2) ( a ).

iVvant la fête , on sacrifie un boeuf aux fdles de l’air.

Actium dressa un temple à Apollon.

Pendant cette conversation , dont l’aspect d’un beau jour, dont la fête donnée, pour ainsi dire, alors par la nature, et dont le culte universel de la reconnaissance avait fourni l’occasion et les matériaux , Alcimédon et Nisa , plus occupés de leur bonheur que de ces recherches savantes quine ledonnentpoint, s’entretenaient du souvenir de leurs douces aventures, et trouvaient un nouveau plaisir à en recommencer le récit déjà fait mille fois : comment la belle IMisa affecta long-

REMARQUE

(a) Vid. nummos et inscriptiones passim.

AUTORITÉS

(1) Slephan. in Aklia. — (2) Elien. Hist. anc. L il. ci. vin. Clemens in protrept, ex Heracl.

temps une indifférence qui n’était point dans son cœur ; comment elle cacha les premiers mouvemens de sa passion , avec d’autant plus de réserve , qu’elle était plus impétueuse , et que l’amour devait faire le destin de sa vie ; comment Aîcimédon , désespéré de ces feintes rigueurs , languit, se dessécha comme la fleur du matin , qui espérait les zéphyrs , et que l’haleine dévorante du midi brûle sur sa tige desséchée ; comment l’aspect de ses maux arracha à sa belle maîtresse son secret. 11 lui rappelle ce jour où sa tête défaillante , et déjà environnée des ombres de la mort, reposa sur son sein soulevé par la plus douce inquiétude , et cette larme brûlante qu’il sentit tomber sur son visage , et dont l’impression subite et ineffaçable le ranima par un bonheur inespéré , et ce long silence qu’ils gardèrent ensuite , appuyés l’un sur l’autre , et les mains entrelacées.

Les leurs se trouvaient encore dans la même situation , et Nisa sourit languissamment.

Aîcimédon continua : « J’allai trouver ta mère , et je lui dis : Nisa est belle et sensible ; je l’adore, et ne veux l’obtenir que de sa mère et d’elle-même. Vous tenez à pré-

sent entre vos mains mon secret et ma vie.

» Ta mère répondit : Alcimédon, j’ai toujours désiré que ma fdle pût enflammer le cœur d’un homme vertueux, qui embellît ses jours et soutînt les miens. Mes vœux invoquaient cette union , et mon assentiment la justifie.

» Qu’il me fut doux alors cet éloge dont je me rendrai digne ! Les flambeaux de l’hyménée s’allumèrent pour nous à celui de l’amour ; toute la jeunesse d’Athènes envia ma félicité.

» Mon père, qu’une extrême vieillesse et que les blessures honorables qu’il a reçues au service de la patrie , ont conduit aux portes du tombeau, nous appelle au fond de la Chersonèse : sensible à mon bonheur, il a voulu que je lui en présentasse l’image. Cette idée réjouit ses derniers jours. Il veut mourir , dit-il , dans nos embrassemens.

»> Mais quelle sombre tristesse est répandue sur tes traits, ô ma chère Nisa ! Sans doute le souvenir d’un père t’a rappelé celui d’une mère chérie. Nous serons , dans peu de mois, à ses pieds , ou plutôt dans ses bras. — O mon cher Alcimédon , que je suis faible ! mais je suis tendre épouse et fille pieuse ; les larmes

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dù regret se mêlent à celles de l’amour; j’aurais voulu ne la quitter jamais , je veux cependant vous accompagner toujours. Un pressentiment affreux occupe et déchire mon âme. Si nous étions jamais séparés !.... »

Alcimédon ne lui permet pas d’achever. La plus tendre caresse interrompt ses craintes et son discours. Elle retombe cependant dans sa mélancolie profonde. — Vous me dérobez vos pensées : une cause inconnue vous trouble et vous altère; c’est la première fois que vous avez des secrets pour moi. — Ingrat, je les tais à vous seul , vous seul en êtes l’objet. — Elle rougit, Alcimédon la presse.

— « Cette nuit, une tempête affreuse agita mon sommeil ; il me sembla que notre vaisseau côtoyait une île déserte. Cette île qui vous paraît inhabitée , me dit le pilote , sert de repaire à des brigands affreux ; cachés comme des oiseaux de proie à l’ombre des rochers, ils s’élancent tout à coup sur des barques légères, et environnent le vaisseau que son malheur ou la colère des dieux a jeté près de ces bords inhospitaliers et sauvages. La valeur est inutile ; leur nombre et leur férocité l’emportent. Priez les dieux d’imprimer à notre

bâtiment une autre direction , car nous courons à une perte inévitable. A peine avait-il dit ces mots, qu’un vent d’est violent , ou plutôt qu’un génie affreux , se déchaînant sous la forme d’un tourbillon , poussa notre vaisseau , avec la rapidité de la flèche , vers cette côte terrible. Les brigands accourent aussitôt en poussant des cris affreux. Leur chef est encore présent à ma mémoire troublée. Il ressemblait aux Cyclopes ; son œil était chargé de sang , sa bouche de menaces, et ses bras lassés de meurtres. Tout tremble : c’est en vain qtie votre courage veut ranimer celui de nos compagnons. Les uns poussent d’indignes plaintes ou descendent à de viles prières : les autres s’arment en petit nombre. Tout ce qui résiste est moissonné , et tombe comme les feuilles de l’automne sous l’aquilon. Le chef de cette horde atroce me saisit jusque dans vos bras terribles , ensanglantés. L’épée échappe de vos mains et vous recevez des fers.

« Je me réveille en sursaut : trois fois j’ai voulu bannir cette image de ma pensée, trois fois elle s’est offerte en songe »

Alcimédon sourit de sa frayeur. Nisa pleurait. Tout à coup des crisse font entendre: aux armes!

Des pirates d’Endémie et d’Halonèse environnaient le vaisseau ; et tandis que les philosophes continuaient leur conversation sur l’origine des choses, qu’Aristée achevait son hymne , et que Nisa contait son rêve malencontreux, voilà que ces brigands sont déjà maîtres du pont. Alcimédon rugit comme un lion, et se précipite l’épée à la main, sur les plus redoutables ennemis.

Déjà plusieurs sont tombés sous ses coups ; mais enfin il succombe sous le nombre qui l’investit. Il est blessé , et Nisa implore en vain les dieux vengeurs ; elle-même est traînée aux cheveux par le plus féroce de ces corsaires , qui , célébrant ensuite sa victoire avec ses compagnons de débauche , la force de les servir à table , tandis qu’Aristée est obligé de pincer la lyre. Ils dansent. Nisa veut se donner la mort ; on l’enferme au fond du vaisseau ; elle n’est séparée d’Alcimédon que par un plancher, elle entend ses plaintes douloureuses, et se trouve heureuse d’être auprès de lui.

SECTION III

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