MYSTÈRES DE LA SAMOTHRACE
Cette forme bizarre , imprimée par la grossièreté de la superstition ou par le calcul d’une politique mystérieuse , dispose l’âme à l’épouvante. Les noms de ces dieux ne sont pas moins barbares. C’est Axhiéros , c’est Axiokersa (1). Mais on les appelle les dieux puissans ; ils le sont en effet.
Ces dieux sont le Ciel et la Terre. Les cérémonies rappellent leur hymen mystérieux (2).
On y contemple encore l’image des Dioscures (3) , et celle du premier des dieux , de celui qui gouverne toute la nature , et qui attire tous les êtres avec plus de rapidité que l’aimant n’attire le fer , ou l’ambre la paille légère. Ce dieu , souverain maître de la nature , c’est le désir (4).
Près du temple sont les marchands d’anneaux constellés (a); ils sont disposés par les
REMARQUE
(a) Annuli samothracæi (5).
(1) Blackwel. — (2) F arr. de Ling. lat. I. iv. — (3) Pausan. Lacon. — (4) P! in. Hist. Nat. I. xxxvi. — (5) ld. Lucret.
prêtres, et vendus à leur profit. Le sanctuaire étale les emblèmes célestes.
Aristée se présenta alors à Polibôtès ; et l’introduisant dans la partie la plus reculée : « Initié, dit-il, aux mystères des dieux de la Samothrace , dont j’ai célébré la puissance dans mes vers , j’ai obtenu pour vous du grandprêtre , mon ami , la manifestation de la faveur des dieux. Préparez-vous à la recevoir. Quelqu’objet qui se présente devant vous , n’allez pas en être étonné; soyez muet et sans peur.
— » Prenez-vous le capitaine Polibôtès pour une femme , et n’a-t-il pas fait devant vous assez de preuve d’intrépidité ? Il y a des choses qui surprennent, lorsqu’on ne s’y attend pas. — Depuis long-temps je m’attends à tout. »
Aristée sourit ; et , prenant un air plus grave , il continua d’un ton imposant.
« Les Cabires , les divinités de Samothrace , sont adorés comme des génies redoutables , et leurs mystères inspirent une terreur religieuse , et remontent à la plus haute antiquité.
MYSTÈRES DE LA SAMÜTHR ACE. 7g
» Les Cabires sont les fils de Yulcain (i). Leur antre est habité par les farouches Corybantes (2).
» Pythagore connut les initiations (3) ; Diagoras fut accusé d’avoir révélé ce qui se passait au fond de ces sanctuaires (4). On s’empresse d’y présenter les cnfans à un certain âge (5). Les initiés sont placés sous la protection des dieux. La tempête et la foudre respectent le navire qui les porte sur les flots : la divinité se manifeste à leurs regards dans les dangers (6). »
Il se retire à ces mots , et laisse Polibôtès au sein d’un obscurité vaste et profonde. Une flamme légère rayonne tout à coup sur la tête des Dioscures Les astres, dont la voûte du temple est étoilée , répandent une lumière artificielle. A cette clarté , le nouvel initié distingue , dans tout son appareil ; la divinité d’une espèce étrange , érigée sur l’autel dans tout son développement.
AUTORITÉS
(1) Hesyclùus. Suidas. — (2) Dionysius Perieg. Euslhat. — (3) Iamblic. vit. Pylh. — (4 )Athenagor. in légat. — (5 ) Donaf. ad Ter. Phonn.(6 ) — Inlerp. Apollon. Aristoph.de Pac. Diod. Sic- I. V.,
LIY. 11. LA RENOVATION.
Les prêtres sont introduits avec ordre , et s’inclinent devant la d ivinité. Polibôtès est prêt de crier au scandale , et d’en exciter un trèsgrand. Alors un des desservans s’approcha , et lui dit : « Les objets changent de valeur et quelquefois de nature , selon la place qu’ils occupent et le lieu où ils sont exposés. A Babylone, le phallus est le signal ou l’enseigne du vice. Dans la Samothrace i il rappelle aux assistans préparés à le voir, le plus grand des bienfaits , le lien qui rapproche les familles , la base qui fonde les sociétés , enfin l’acte qui assure à l’espèce humaine son immortalité. L’homme meurt , les hommes ne meurent point. Tu as du trouver le phallus dans tous les mystères où l’on t’a initié. C’est le titre qui prouve le mieux leur extrême antiquité, et le pouvoir qu’ils ont d’épurer l’agent même de la débauche.
» L’érection phallique est une image naïve , qui, tout au plus, fait sourire les jeunes époux initiés à d’autres mystères que les nôtres.
» Tant que le phallus ne causera pas de plus graves inconvéniens , conservons cette trace antique du culte primitif, d’où tous les autres sont émanés; car nos premiers an-
MYSTÈRES DE LA SAMOTHRACE. 8î cêtres n’ont imaginé des dieux qu’à la vue des astres (i) : à la vue aussi de la pluie, semence qui fait germer toutes les productions, ils ont dit que le ciel était le père de toutes choses , et que la terre en était la mère ; et, comme il leur était encore plus facile de peindre les objets que de les expliquer par le seul raisonnement, ils se sont représenté le ciel et la terre comme deux époux : de là le phallus avec tous ses accessoires (2). »
On plaça l’initié sur un trône ; on exécuta devant lui des jeux et des danses (3) ; « Orphée , continua le prêtre , ou plutôt Nicias éléate , a composé le poëme, chanté pendant cette intronisation (4). »
On ceignit ensuite le front de l’initié d’une bande de pourpre (5). Il fut couronné d’olivier (6); c’est le symbole des exercices que vous aurez à soutenir.
Le drame sacré commence : c’est la repré-
(1) Plntarq. Opinion des Philosophes , l. VI. — (2) Voyages de Pythagore ; ouvrage digne, par son objet , d'être universellement répandu. — (3) Platon. Euthyd. Dion. Chrysost. n. 12. Hesych. Provins. Plat. I. VI, c. XIII. — (/j) Suidas. — fyScol. Apollon. — (6) Proc lu s in Plat, de rep.
LIV. II. LA RÉNOVATION, sentation de la mort du plus jeune des Cabires (a) , massacré par ses deux frères , qui s’enfuirent en Etrurie; ils emportèrent avec eux la corbeille sacrée, où reposait le phallus fraternel (i) : de là le culte du phallus (ù).
On va purifier de tous les crimes , et laver les mains ensanglantées. — « Assassins , à genoux. »
A celte voix tonnante , et à laquelle l’obscurité succède de nouveau, soit terreur, soit religion, soit remords, soit violence, Polibôtès, saisi par deux spectres qui ressemblent aux démons , chancelle et tombe sur ses genoux.
Le koës l’interroge, et obtient de sa frayeur l’aveu des forfaits. Il raconte comment il sur-
REMARQUES
( а ) Les savans sont partagés sur l’histoire des Cabires: les uns prétendent que ce sont les mêmes que les Dioscures; d’autres que ce sont les trois divinités infernales , Pluton , Proserpine et Mercure, etc. Leur culte fut originaire d’Egypte, d’où il passa d’abord dans l’île de Samothrace, ensuite dans la Grèce et dans l’Italie.
(б) Cette fable rappelle celle d’Osiris, d’Atys, d’ Adonis, de Bacchus , et s'explique de même (2).
AUTORITÉS
(1) Procl. in Plat. pol. Clem. in protr. — (2) Y. Dupuis.
MYSTÈRES DE LA SAMOTHRACE. 83 prit le vaisseau qui portait Alcimédon ; il ajoute qu’il fait part aux dieux de la cinquième partie du butin. — « Rien ne vous appartient plus , reprit le koës ; les dieux de Samothrace ont sanctifié voire action, en s’en appropriant tout le produit. »
Polibôtès se relève en fureur , des flambeaux éclairent de nouveau la scène ; il se trouve aux pieds d’une statue de bronze , dont la bouche lui avait transmis les paroles du prêtre enfermé dans ses cavités. Une grille de fer s’élève entre lui et le sanctuaire : il aperçoit Nisa et Alcimédon , dans les bras l’un de l’autre , et tous ses trésors aux pieds des ministres sacrés.
Aristée parut alors auprès de la grille , et lui dit en riant : « Vous avez maltraité un po'ëte ; il s’est vengé , en contribuant à rendre la liberté à vos captifs. Le reste de la vengeance appartient aux dieux; mais, avec une piété qui égale votre rare valeur, vous ne pouvez manquer d’être heureux dans votre navigation : je vous conseille de vous rembarquer. »
On dit que Polibôtès suivit ce conseil, en trouvant l’épigramme un peu forte.
SECTION IY.