CHAPITRE VII
Les promenades de l'Europe. — Le Prater. — Les souverains incognito. — Alexandre Ypsilantr. — Le prince Koslowski. — La police de Vienne et la reine de ***.
Je devais retrouver Alexandre Ypsilanti dans la grande allée du Prater. A l'heure dite, j'y étais. Avec quel charme je revis ce beau séjour dont ' chaque tableau me retraçait le souvenir d une fête , d'un rendez-vous d'amour ou d'amitié, illusions, à jamais perdues peut-être, du plaisir ou de l'espérance.
Dans le long pèlerinage de ma jeunesse, j'ai visité toutes les promenades célèbres de l'Europe, et partout j'ai vu chaque peuple soutenir la suprématie de celle nui embellit sa capitale. Le Français vante le Bois-de-Boulogne, l'art sans égal avec lequel il est dessine, le luxe qui s'y déploie pendant les trois jours de Iiongchamps. Mais, avant même qu'on n'y ait porté la hache, qu'est-ce qu'un bois sans eau et sans ombrage? L'engouement du public ne peut donner de la fraîcheur à des plaines sablonneuses , ni du mystère à un taillis amaigri.
Le Russe réclamera la palme pour le jardin d'été à Pétersbourg, avec sa vue magnifique sur la Newa, et sa majestueuse grille en fer, si belle qu'un anglais, arrivant par nier, s'arrêta soudain pour la contempler et se reembarqua, désespérant de rien trouver dans celle capitale qui fût digne de son attention après un pareil monument. Mais quelques allées symétriques, ensevelies pendant huit mois sous la neige, fussent-elles ombragées de tilleuls centenaires, plantés par PicrreJe-Grand, et eucloses par un chef-d'œuvre de serrurerie, seront toujours frap-
pées d une monotonie glaciale : elles ne parleront jamais ni à l'imagination ni au souvenir d'un peuple.
A Moscou , le bois des Faucons rivalise, par sa situation, avec ce que la nature a de plus pittoresque. I,e premier mai de chaque année, une foule d'équipages brillants , un nombre infini de marchands, de musiciens, de promeneurs de tous les pays, viennent, sous le feuillage sombre des sapins, étaler les merveilles du lu*e, contrastant avec la bigarrure des divers costumes de l'Europe et de l'Asie. Mais la joie taciturne et craintive de ce peuple d'esclaves attriste ce riche panorama; elle glace l'âme et les yeux. ■" ■■
Rien n'égale la beauté du Jardin des Morts à Constantinople : c'est un bois de cyprès, capricieusement planté , coupé de pelouses richement émailiées et que baigne le flot caressant du Bosphore. Dans ce champ du trépas l'enfance vient folâtrer, la jeunesse espérer, et la vieillesse se familiariser gravement avec celte ligne qui sépare une vie de. l'autr&iMais, à moins d'être doué d'une forte dose de philosophie ou de fanatisme turc, on aura toujours quelque peine à trouver
au milieu des tombeaux le séjour de l'insouciance et de la joie.
Dans les charmants jardins de Kcnsington, l'étranger ne peut s'empêcher d'admirer les tapis de verdure qu'il est si doux de fouler aux pieds , la majesté de ces vieux arbres dont les branches s'unissent en berceau, ces belles nappes d'eau qui y entretiennent une fraiclieurogréable, le charme des points de vue s'y variant sans cesse : c'est une promenade aristocratique : l'entrée en est sévèrement interdite au bas peuple. Cette exclusion, eu donnant à ce jardin l'aspect guindé des salons , lui enlève le premier de tous les mérites , celui de la franchise et de la variété. Ce n'est plus la promenade d'un peuple , mais celle d'une classe privilégiée dans ce peuple.
J'ai vu aussi la promenade du Bois, près I-i Haye, si remarquable par un mélange de constructions pittoresques et de verdure , et par cette profusion de fleurs dont se parent les jardins hollandais.
A Florence, j'ai admira I Wcacninre avec leurs deux promenades, l'une d'hiver, l'autre d'été, et leurs grands arbres couverts" de lierre.
A tous ces lieux si vantes, j'ai toujours préféré le Prater de Vienne : là se trouvent réunies les beautés de la nature qui enchantent le regard , et le spectacle d'un bonheur qui console et rafraîchit l'âme.
Le Prater touche aux faubourgs de Vienne. 11 est situé dans une des lies du Danube, qui lui sert de limite, et planté d'arbres séculaires qui répandent partout un majestueux ombrage et entretiennent un tapis de verdure que le soleil ne jaunit jamais. De magnifiques allées le traversent. Comme à Schœubrunn et dans la plupart des promenades de l'Allemagne, des troupeaux de cerfs et de daims apparaissent sur le flanc des collines ou bondissent dans les prairies , et donnent le mouvement et la vie à cette solitude délicieuse. Ce sont les aspeclsd une nature vierge et agreste, mais en même temps parée de tous les dons de la culture et de l'art. A gauche, en arrivant de la ville, se déploie une vaste pelouse disposée pour les feux d'artifices; àdroïte, est un cirque pouvant contenir plusieurs milliers de spectateurs; en face, une large avenue de marronniers bordée de constructions élégantes. .1* se
trouve réunie une multitude infinie do boutiques, de cafés, de casinos, où le peuple viennois peut, à son gré, se livrer à sa passion pour la musique.
Pour ce peuple, le Prater a le plus grand de tous les charmes, celui des souvenirs: et l'on comprend sans peine la mystérieuse sympathie qui semble l'unir à ces vieux chênes de la forêt. C'est, presque à tout âge, le livre de sa vie. Là, se rai tachent les plaisirs de l'enfonce, les rêves de la jeunesse et des premiers amours. Là , dans son insouciant bonheur, l'âge mûr va, chaque soir, se délasser des travaux delà journée. Des jeux, des divertissements de tous les genres, y sont offerts aux goûts de tous les âges.
Entre-t-on dans une de ces redoutes , on y voit des hommes et des femmes en écu ter gravement , vis-à-vis l'un de l'autre, le pas d'un menuet, dont ils semblent s'être imposé l'amusement. Souvent la foule sépare ces danseurs; mais aussitôt, avec un imperturbable sang-froid, ils reprennent la figure interrompue comme s'ils dansaient pour l'acquit de leur conscience. Puis, à cette musique monotone succède le mouvemeut animé de la valse ; la joie a donné lé signal , et ce même cou-
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pie, tout, à l'heure si tranquille,
tournant avec
une agilité gracieuse, continue pendant une heure entière cet exercice serai- violent. Plus loin, sur des chevaux de bois, l'enfant du citadin aj>prend, . 4ans un carrousel bourgeois, à enlever adroitement une bague sans perdre l'équilibre en selle. Ici des familles entières de marchands et d'artisans sont assises à des tables abondamment servies, et savourent paisiblement le vin de Hon. jjrie. Partout des musiciens ambulants, des théâtres en plein vent, représentent une foire perpétuelle, . ,
Ce qui frappe surtout dans ce peuple , c'est son air d'aisance et de prospérité; ses dépenses, son contentement tranquille, témoignent, en laveur de ses habitudes laborieuses et du gouvernement paternel auquel il est soumis. Aucune querelle ne vient troubler cette multitude. Sa joie est grave , mais cette gravité ne vient pas d'une disposition triste de l'âme ; elle prend sa source dans la certitude de son bien-être.
. Dans la belle allée des marronniers, continuellement remplie d'équipages soropfueux et de. cavaliers mau œuvrant avec l'agilité hongroise
des chevaux de toutes les mecs , on croirait voir réuni le luxe des divers états voisins de l'Autriche. L'empereur conduit lui-même un modeste équipage avec la simplicité «fan boa bourgeois, tandis qu'un fiacre, loué à l'heure, et ne redoutant aucune concurrence, coupe le chemin de l'empereur, et est bientôt lui-même dépassé par un magnat de Bohème ou pur nn palatin polonais conduisant quatre chevaux a grandes guides. Dans une légère calèche, avec ses chevaux crinière au vent, des femmes blanches et roses apparaissent comme des corbeilles de fleurs, lia variété des scènes, l'empressement des piétons, le tumulte général, accru par une foule d'étrangers, mais tempéré par la gravilé allemande, présentent le tableau le plus vif et le plus, animé : c'est une scène de Téniers dans un paysage de Ruysdael.
La vie du Viennois au Prater est une fidèle image du gouvernement qui le régit, gouvernement despotique sans aucun doute, mais n'ayant qu'un seul but, la bien-être et la prospérité matérielle du pays. A la différence des autres états, et de la France notamment t où l'administration,
toujours en bultc aux calomnies et aux outrages , s'en venge en se faisant l'ennemie de l'administré, le pouvoir en Autriche , dégagé de tout contrôle , s'étudie à être le protecteur et le guide du peuple. Cette protection , est acceptée avec joie; et si le despotisme est quelquefois obligé de se montrer, c'est en famille qu'on l'exerce, et, pour ainsi dire, avec le consentement de cette population calme et réfléchie. Aussi l'étranger, en la contemplant sous ces magnifiques ombrages, et en voyant au milieu d'elle l'empereur, sa famille et ses ministres, confondus dans la foule , sans gardes, sans escorte, est tenté d'envier un bonheur si solide et si vrai.
Mais ce fut surtout à l'époque du Congrès que celte belle promenade brilla d'un éclat jusqu'à lors inconnu : Vienneétait alors si remplie d'étrangers accourus de tous les pays pour être témoins d'une solennité qui allait clore les prodiges de cette époque, que le nombre des équipages s'y était accru dans une proportion incroyable. C'était une variété infinie de costumes hongrois , polonais, orientaux , d'uniformes militaires de tous les pays de l'Europe , et dont l'œil était ébloui.
Une foule de promeneurs en voiture , à pied , à cheval , et les rayons encore chauds d'un soleil d'automne, donnaient de la vie a ce magnifique séjour.
Au premier çoup-d'ceil, ce qui vient me frapper , c'est le nombre prodigieux de voitures de la même forme et de la même couleur , toutes attelles de deux ou de quatre chevaux. C'est encore une galanterie de l'empereur : il n'a pas voulu qu'aucun des souverains ni aucune personne de leur suite se servit d'autres voitures que des siennes. A cet effet, il en a fait établir trois cents absolument semblables, qui , à toutes les heures du jour et de la nuit, sont à la disposition de ses illustres hôtes.
En quelques minutes, ce panorama vivant m'a bientôt tait passer en revue tout ce que Vienne a réuni dans son sein de puissances et de célébrités de l'époque.
Ici, lord Smart, ambassadeur d'Angleterre , conduit lui-même quatre chevaux que l'on eût admirés même à Hyde-Park.
Dans un carrick élégant, l'empereur Alexandre entraîne sa charmante sœur, la duchesse d'Ol-
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dembourg, ta ad il que, d'un côté, le Prince Eugène Beauharnais , et, de l'autre, le prince royal de Wurtemberg, par des motifs assez différents, font leur cour â cet illustre couple fraternel. De toutes ses décorations, Alexandre ne porte que l'ordre de l'Épéc de Suède, qui, il faut en convenir , se détache et brille avec plus de coquetterie que tous les cordons sur le fond vert de son uniforme.
Plus loin , dans une calèche découverte, j'aperçois sa seconde sœur, la grande-duchesse de Saxe Weimar , non moins belle , non moins gracieuse.
Derrière eux, l'empereur François, dans un phaéton de peu d'apparence, passe avec sa jeune e( charmante épouse : sur sa physionomie brille le reflutdu bonheur qui l'environne. . ,.,
Ici, la foule des promeneurs s'arrête avec un sentiment de respect et d'orgueil : c'est le prince Charles, guidant sa famille dans un modeste équipage. ' . . .
Zibin, revêtu de son brillant uniforme de hussards, est entraîné an galop par un coursier ukrainien ; à son chapeau flotte un panache qu'on prendrait de loin pour la queue d'une comète chevelue.
Celte grande berline, dont les panneaux sont décorés de si larges drapeaux, c'est celle de sir Sidney Smith , étalant, peut-être un peu trop, ses trophées au milieu de tant de gloires modestes.
Le roi de Prusse galope à cheval suivi d'un seul aide-camp. Près de lui je découvre le prince de Hesse Hombourg et Tettenborn , auxquels , de la main et du cceur, j'envoie le salut de l'amitié.
Lord Castlereagh montre , au fond d'un coupé, sa longue figure ennuyée.
D'un autre côté, un fiacre- a accroché la calèche du pocha du Widin. Puis viennent les voitures des archiducs, suivant la 61e et ne voulant être considérés, dam leurs amusements, que comme de simples particuliers , n'usant de leurs droits , comme dit Madame de Staël , que quand ils en remplissent les devoirs.
Au détour d'une avenue , j'aperçus Alexandre Ypsiîanti. Cinq ans s'étaient écoulés depuis que je l'avais quitté à Pétcrsbourg; il n'était alors que simple enseigne au régiment des chevaliers-gardes , et je l'avais retrouvé major-général , brillamment décoré d'ordres honorables , mais privéd'un bras qu'il avait perdu à la bataille de Bautxen.
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Nous éloignant de la foule, nous nous témoignâmes mutuellement le plaisir que nous éprouvions a nous revoir. Si sa fortune avait changé , son cœur était resté le même : toujours ouvert aux nobles sentiments, toujours sanimant aux mots d'amitié et de pairie.
Alexandre Ypsilanti était le fils $e fhospodar de Moldavie et de Valaebie. Son père,, renversé par unede ces révolutions du Sérail si communes en Turquie, avait été obligé de fuir. Alexandre, alors âgé de seize ans seulement, à la tète d'un corps d'Arnautes de huit cents hommes, l 'escortn au travers des monts Karpathiens et le sauva, quand, échappant aux muets du Sérail, il vînt chercher un asile en Russie. Élevé par les soins et la générosité de l'empereur Alexandre, le jeune prince entra à son service et parcourut bientôt une brillante carrière. Son Sme généreuse, son esprit viF et entreprenant, la franchise de son caractère, m'avaient séduit, et je m'étais lié intimement avec lui. Désirant prolonger le plaisir d'une réunion si douce après une si longue séparation , nous allâmes dtner à l'auberge de l'impératrice d'Autriche. C'est là que se rassemblaient
la plupart des étrangers que la cour ne défrayait pas ou qui aimaient à se dérober à son étiquette hospitalière. Cette réunion, inaperçue dans le principe, devint, bientôtaprès, une puissance délibérante, et eut aussi» sinon sa voix , du moins son importance au Congrès, . ;,
Nous nous fîmes servir à une table occupée déjà par vingt personnes de diverses nations. Malgré la, différence des intérêts et des rangs, dans un pays éloigné du leur, les étrangers se. rapprochaient avec empressement : généraux, diplomates, voyageurs, se trouvaient confondus à ce banquet improvisé : les uns, grands-officiers de majestés dépouillantes; les autres, avocats de majestés dépouillées. I>a. première partie du dîner fut assez sérieuse, selon l'habitude; on sobservait; et la musique d'un très bon orchestre tint longtemps lieu de conversation : chacun semblait se renfermer dans une réserve diplomatique. . . .■ .
.l'étais assis près du jeune Lucbesini, depuis peu de jours envoyé àVienne par la graode<duchesse de Toscane, pour se concerter avec M. Aldini au sujet des réclamations que madame Bacciocclii
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avait à foire valoir sur le grand-duché et h principauté de Lacques. J'avais vu autrefois Liichesini , bien jeune, à Paris, chez sa mère: mais je né le reconnus pas d'abord, il était survenu dans sa personne, comme dans sa fortune, d'assez notables changements pour justifier mon oubli.
Son père, te marquis de l.uchesini, pendant plusieurs années ambassadeur de Prusse auprès de Napoléon, jouissait a Paris d'une grande considération que lui avait value sa réputation d'homme d'esprit et de diplomate habile (i). Il avait donné à l'éducation de son fils des soins attentifs et soutenus. Aussi, ce Jeune homme, doué de tous les avantages qui font réussir, était-il entré dans le monde sous les plus heureux auspices. Présenté par sa famille à la nouvelle cour de Toscane, et distingué par la souveraine du moment, il avait été créé grand-écuyer. On disait
(i) M. de Lnehesim , par l'agrément de sa conversa lion , faisait valoir crile du roi de Prusse. Il savait sor quels sujets Sa Majesté aimait à la faire venir, et ensuite il savait écouter, ce qu'an sot n'a jamais sa. M. de Pinlo conseillait au roi d'envoyer en ambassade Ht de Lwhesiai, parce qu'il était homme d'esprit. . , , (
■ C'est pour cola que je In garde, répondit le roi. ■ '
que l'amour, qui rapproche les distances, avait joint ses illusions à celles du pouvoir et rendu digne d'envie la destinée du jeune favori. Je
me parler avec épaneberaent : il m'apprit que sa famille résidait dans la belle terre qu'elle possède près de Lucqucs, et après quelques questions générales, nous échangeâmes nos adresses en nous promettant de nous revoir.
Dans cette réunion d'individus hétérogènes, la conversation peu à peu s'anima , et passa bientôt à la familiarité bavarde des tables d'hôtes. Un des convives , le prince de Koslowski , ambassadeur de Russie à Turin, mandé au Congrès par sou souverain pour faciliter la fusion des états de Gênes dans ceux du Piémont, accompagnait chaque verre de Tokai d'un bon mot on d'une epigramme qu'il lançaità tout hasard sur sa cour ou sur celle près de laquelle il résidait. Sa figure ouverte et animée avait une expression de franchise qui avait quelque chose d'attractif et faisait naître le désir de se lier avec lui. Petit-fils d'un homme que Catherine avait envoyé auprès de Voltaire comme un modèle de la civilisation et
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de la politesse russe, il passait pour un des hommes les plus spirituels de cette époque, où pourtant l'esprit ne tait pas rare: sa conversation, pleine de variété, de feu et d'éloquence, eût été parfaite, si, chez lui, le monologue n'eût trop souvent exclu le dialogue.
Depuis lors , le prince Koslowski a rempli les fonctions de ministre de Russie à la cour de Stuttgard , et a fait un assez long séjour en Angleterre. Dans ce paya sérieux, mais où l'on tourne tout en ridicule, on fit sur lui des caricatures , et il en lirait vanité : tant il semble qu'une célébrité quelconque en Angleterre soit un objet envié.
Entraîné lui-même par la gaité qu'il nous communiquait, il se mit à nous conter des anecdotes assez vraies sans doute pour qu'encore aujourd'hui elles doivent rester cachées. Bien vu de l'empereur Alexandre, qu'il amusait de ses saillies, au mieux avec toutes les autorités subalternes, toujours disposées à flatter ce qu'elles ne peuvent écraser sans danger, il me parut qu'il s'étourdissait sur la perspective d'une disgrâce où d'un exil, car il s'exprimait avec cette noble indépendance qu'il n'avait certainement pas pubce
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dans la fréquentation des courtisans de son maître. Telle était la force et la vérité de ses remarques, que, s'il eût parlé àPétersbourg aussi librement qu'il le faisait à Vienne, j'eusse cru voir le fœldt-joeger et le kibithcha prêts à l'entraîner au fond de la Sibérie pour y prendre une leçon d'observation silencieuse, qui semblait devoir être une partie obligée de son rôle diplomatique. Du reste, le prince Koslowski était sincèrement dévoué à son souverain , passionné pour la grandeur et la gloire de son pays.
Le dîner fini, chacun s'en alla où bon lui sembla chercher des distractions; Ypsilanti était attendu chez la grande-duchesse d'Oldem bourg, on le jeune OseroF, un des poètes les plus distingués de la Russie, et mort malheureux a la fleur de l'âge en 1816, devait lire sa tragédie de Démétrius Douskoï. lorsqu'il m'eut quitté, nous nous rendîmes, quelques convives et moi, au théâtre Leopoldstadt , l'un des plus fréquentés de Vienne à cette époque. C'est là que la grave diplomatie allait souvent , déridant son front soucieux, rire des tableaux burlesques que l'acteur Schulz , un des bouffons les plus remarqua-
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blos ilft son temps, lui offrait en dédommagement des drames plus que sérieux dont chaque matin elle traçait le plan , les scènes et le dénouement.
Parmi tous ces visages flegmatiques, un de mes voisins me montra une jeune femme dont les yeux bleus, le teint éblouisiant et les bijoux éclipsaient tout ce qui l'environnait
— « Remarquez bien cette dame, me dit-il; elle est l'objet d'un des jeux de la fortune, qui vient de traiter cette belle en enfant gâté.
n Son nom est Caroline : sensible par état et bienveillante par principes, il n'yn pas huit jours encore que son obscurité ne permettait pas de la distinguer parmi les odalisques de haut étage qui peuplent cette capitale. Aujourd'hui , elle est un des rayons de l'astre resplendissant du Congrès : telle que vous la voyez, c'est presque une majesté.
— « Vous paraissez parfaitement la connaître ; expliquez-vous donc plus clairement.
— « Il y a huit jours quel/*, T"*, P""* et moi, sortant des bains de Diane où nous avions diné, nous fûmes demander du punch à Caroline, comme cela nous était arrivé précédemment. Nous oubliâmes bientôt les règles de la sobriété, et il
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s'en suivit quelque bruit dont le voisinage fut incommodé,et quelque dégât que j'omis de payer en sortant. Deux jouit après, j'y retournai pour réparer cette inadvertance et excuser les tètes écervelées de mes jeunes compagnons. Je monte avec ectair dégagé que donne la connaissance des êtres d'une maison ; j'entre et que vois-je dans l'antichambre? Un chambellan en costume de cour, qui, sa clef d'or au pan de son habit, se met en devoir de me barrer le passage du temple :
— « Monsieur, me dit-il , on n'entre pas.
— " Monsieur, la consigne ne peut pas être pour moi, je n'ai qu'un mot à dire et je le dirai vite.
— ■ Permettez que le roi mon maître en dise
un avant vous. Sa M est là, et moi je suis de
service ici.
— « Je comprends, Monsieur. Je venais au sujet de quelques meubles brisés; mais à tout seigneur tout honneur : je dois céder lu place à un meilleur redresseur de torts. » Et je me retirai.
— Ce n'est pas tout : Sa M n'est pas un rude
causeur, et sa conversation fut bientôt terminée. Au moment où elle se dispose à prendre congé de
la belle entant, se présente un agent de police porteur d'un ordre, plié en forme de poulet amoureux, et dont la signification ne pouvait être un instant douteuse: il était du conseiller Sicder directeur de la police viennoise.
— « Mademoiselle, dit-il en s'adressant à Caroline , M. le directeur a reçu les plaintes de vos voisins sur le tapage et le scandale qui avant hier ont eu lieu chez vous: il m'a donné l'ordre de vous mener à son hôtel pour y rendre compte devotre conduite. » ...
Or, il faut savoir que la police de Vienne, fidèlement attachée aux vieux US et coutumes , a conservé certain usage pour les personnes du sexe et de la position de mademoiselle Caroline. Quand elle veut les punir de quelques peccadilles de ce genre, comme elle est toute paternelle, elle les soumet au châtiment qu'un père irrité inflige à son en&nt matin. Tout se passe avec la plus exemplaire décence : une femme est chargée de ce cruel ministère qui s'accomplit dans une pièce reculée de l'hôtel de M. le directeur. Le seul moyen d'obtenir quelque adoucissement à la rigueur de la punition, ne tient qu'au plus ou
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moins de florins que la coupable parvient à glisser adroitement dans la main de son bourreau.
I„-t pauvre Caroline n'ignorait aucun de ces détails. A la vue de l'agent et de son ordre , elle pâlit, elle frissonne do tous ses membres, elle voit déjà la furie vengeresse armée de l'instrument ignominieux du supplice : elle croit en sentir les atteintes impitoyables. Aussi, se précipitant toute en larmes aux pieds de son royal adorateur, avec un accent plus énergique et plus déchirant que celui de Marie Mancini disant à Louis XIV : - Fous êtes roi, et je pars, n
« Sire, vous êtes roi, s'écrie- t-elle avec toute
l'énergie de la peur, protégez -moi , sauvez-moi ! «
L'agent de police, reconnaissant une tête couronnée, reste interdit. En quelques mots l'affaire est expliquée, et le résultat d'une si touchante prière n'est pas long à se faire attendre. D'une Main, le roi relève la belle éplorée, et tendant l'autre vers le messager stupéfeit :
« Vous pouvez vous retirer, lui dit-il; madame appartient à ma maison : elle . ne doit compte de sa conduite qu'à moi seul. »
L'imprévu plait aux rois comme aux femmes.
Grâce à cette scène, ce qui ne devait être qu'une fantaisie passagère est devenue une vraie et durable protection. Tout a été bientôt conclu dans ce congrès du plaisir, et sans autre plénipotentiaire que l'amour. Dès-lors les cadeaux de toute espèce sont venus orner la jeune favorite. Sa Majesté, couverte d'un léger domino, a. même été jusqu'à lui donner le bras au bal de la Redoute , ce qui a fait dire au prince de Ligne :
" Voici la Dubarry oisc. Je ne lui sou liai tu
plus qu'un petit témoin des loisirs du Congres, et la fortune aura attaché un clou d'or à sa roue. ■■■
Je me livrai à toute la gaîté que m'inspirait celte scène si plaisamment narrée, et je promis bien au narrateur de la noter comme un des souvenirs les plus curieux du Congrès.
Maïs là ne deraient pas se borner les tribulations et les ebances heureuses de la belle Caroline. Lorsque le roi de *** quitta Vienne pour retourner dans ses états, il chargea le banquier *** de compter douze mille florins par an à son Ariane abandonnée, qui, pendant tout le temps du Con ■ grès, et durant plusieurs années encore, ne fut appelée que la reine de "* Ce souvenir de quelques