‹ Fêtes et souvenirs du Congrès de Vienne tableaux des salons par le comte A. de La GardeChapitre 10 sur 39 · I. Kl · texte numérisé non relu

I. Kl

— u Garde ;i vous, dit le vieux maréchal, en tirant son épée, et dans l'attitude d'un général à la parade. »

Immobile d'attention, sérieux comme un grenadier russe , le jeune enfant se place à la droite de sa troupe, la main sur le ressort. Le commandement est prononcé , et à l'instant exécuté avec précision. Un autre lui succède: même obéissance, même sérieux de part et d'autre. En vérité, à voir le charmant visage de cet enfant s'allumer à l'image des combats, et, d'un autre côté, ce vieux et illustre débris des anciennes guerres se ranimer aux jeux de cet enfant, on eût dit, que l'un avait hérité de la vive passion de son père pour l'art militaire, et que l'autre, rajeuni de quarante ans, allait recommencer ses glorieuses campagnes: délicieux contraste, tableau digne d'inspirer le génie de nos peintres.

On vint interrompre les grandes manœuvres en annonçant l'impératrice. Comme elle aimait à être seule avec son fils, dont elle surveillait elle-même l'éducation, nous nous retirâmes, en laissant Isabey qui désirait lui montrer son travail.

Quand omis fûmes remontés en voiture, encore émus de cette visite:

— a Ali! me dit le prince de Ligne, lorsque Napoléon recevait à Schœnhruon la soumission de Vienne, qu'il y combinait sa mémorable compagne de Wagram, que, dans ces vastes cours, il passait on revue ses phalanges victorieuses en présence des Viennois émerveilles, il était loin de prévoir que, dans ce même château, le fils du vainqueur et la fdle du vaincu seraient gardés en otage par celui dont la destinée était alors entre ses mains. Dans ma longue carrière, j'ai bien vu des gloires, bien des revers; rien ne peut se comparer à l'histoire dont nous venons de lire un chapitre. »

Abandonnant le champ des réflexions philosophiques, le prince se mit à me peindre, avec des traits pleins de vivacité, l'enthousiasme qu'en 1808 madame de Staël avait produit dans la société de Vienne.

— « Cette femme est vraiment à part, disait-il : la tribune des salons est aussi nécessaire à son existence morale que les images le sont à sa pensée. Chez une femme, l'éloquence a des charmes

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et un prestige surnaturels. Madame de Staël pensait en homme et s'exprimait avec cette grâce qui n'appartient qu'à son sexe. Le plaisir d'être admiré quand on parle est la véritable volupté de l'amour-proprc ; c'est l'hommage le plus enivrant; madame deSlaël n'y put résister. Notre intimité vint en vérité d'un seul mot. Dans la visïteque je lui fis à l'hôtel du Cygne, où elleétait descendue, je m'informais du motif qui l'amenait à Vienne.

— « Me regardant fixement , je viens, me ditelle, mettre mon fils à l'école du génie.

— « Il y était dès sa naissance, madame, lui répondis- je.

Ce tout petit compliment lui gagna le cœur. Elle joua l'enthousiasme pour moi; j'en eus réellement pour elle, et j'oserai presque dire que Napoléon, au faite de sa puissance, eut tort de s'en faire un ennemi. Lorsqu'elle lui demanda quelle était, à son avis, la première femme du siècle, s'il eût, compatissant à un amourpropre inoffensif, répondu: c'est vous; au lieu de : " madame, c'est la femme qui fait le plus d'enfants; n peut-être ne serions-nous pas aujourd'hui venus au château de Schœnbruun pour le

motif qui nous y a conduits. Il finit l'avouer, madame de Staël et toute sa coterie genevoise ont eu quelque part a la chute du colosse.

ii Mais vous, ajouta-t-il, avez-vaus conservé vos préventions contre elle?

— « J'ai, mon prince, pour cette femme illustre, le respect le plus profond.

.— Oui , un respect qui se traduit en vers moqueurs et piquants; je n'ai pas oublie votre satire sur l'enthousiaste.

— Madame de Staël m'avait blessé dans ce que j'ai de plus cher au monde, dans l'amitié, moi , être faible, qu'un seul de ses regards pouvait tuer. Cette injustice m'a donné le courage dedirt la vérité, seul, quand le monde n'osait parler d'elle qu'avec l'expression outrée de la plus aveugle admiration. J'ai critiqué, avec les égards dus à une haute renommée, l'enthousiasme exagéré qui se prosternait jusque devant ses défauts. Je vous l'avouerai, prince, tant de bruit et de gloire me semblent peu faits pour la femme; notre cœur la place sur l'autel , il ne lui sied pas d'en descendre et de se faire la prêtresse du temple quand elle eu est la divinité. »

Nous revînmes ensuite au sujet favori du prince, à l'art militaire. Je lui témoignai mon étonncmentde ce qu'on n'avait pas mis à profit son expérience dans les dernières campagnes en l'employant activement.

— « Mon enfant, je suis mort avec Joseph II.

— « Non , pas avec lui , cher prince, mais comme lui, et l'Europe l'a proclamé immortel.

— " Lui comme de génie , moi, comme n'en finissant pas; car j'ai hientôt l'âge de la Sibylle.

L'excellent prince aimait à parler de sou âge, mais il n'aimait pas qu'on lui en parlât.

Comme nous traversions le glacis entre les faubourgs et lu ville , nous aperçûmes une large voiture ouverte, extrêmement basse, etqu'unc seule personne remplissait de sa volumineuse corpulence.

— * Arrêtons -nous, me dit -il, et saluonsvoici encore une Majesté par la grâce de Dieu et de Robinson Crusoé, le roi de Wurtemberg. Les droits de Napoléon au tronc et celui , qu'il s'est arrogé souvent, d'y placer les autres, étaient peut-être plus que contestables ; mais sa valeur

et ses succès ont su les rendre légitimes aux yeux de votre nation française, qui, de touttemps, a considéré la gloire militaire comme le premier titre des rois.

« Jusqu'à présent, poursuivit-il, vous n'avez assisté qu'aux fûtes royales ; je veux vous conduire demain à la fête du peuple. On a tant fait par le peuple qu'on peut bien faire quelque chose pour lui. Il est bien juste qu'il ait aussi son tour. A demain donc. »

La fête du peuple est une des solennités les plus brillantes de la ville de Vienne : depuis longtemps elle était l'objet de l'attente générale. On ne doutait pas qu'elle n'empruntât mi nouvel éclat de la présence de tant de personnages éminents , et qu'elle ne fut digne de cette mémorable circonstance.

Impatient derépondre à l'appel de mon illustre guide, j'étais avant midi à la porte de sa petite maison. Bientôt après nous nous mimes en route pour l'Augarten.

C'est dans cette charmante résidence que la fête se donnait. L'Augarten est situé dans la même île du Danube que le Pratcr, par lequel il

es! borné à lest. Le parc, plante de bosquets et d'arbres de la plus belle végétation , est percé de magnifiques allées; le palais est d'une architecture simple et élégante. C'est l'ouvrage de Joseph II. Une inscription, placée au-dessus de la porte, annonce que ce prince aimable et philosophe l'a consacré ans plaisirs de tout le monde.

Une foule immense remplissait ce beau lieu ; le temps était magnifique : des tribunes , élevées pour les souverains et les sommités du Congrès , étaient garnies de spectateurs et de dames dans la plus brillante parure. Le prince préféra se mêler à la foule; j'en étais heureux, bien certain que les occasions ne manqueraient pas à ses ingénieuses observations.

Les vétéransautriebiens, au nombre de quatre mille, avaient été invités à la fête. Ils défilèrent au son d'une musique militaire devant la tribune des souverains, et vinrent prendre place sous de vastes tentes qui leur étaient destinées. Des jeux de toute espèce furent ensuite exécutés et conti-. nuèrent touie la journée.

On commença par des courses à pied, auxquelles succédèrent des courses de petits chevaux

orientaux, à la façon de ces chevaux Barbes qui disputent le prix de vélocité dans le Corso de Home. Dans un cirque en plein air la troupe des voltigeurs de Bach, qui rivalise avec celles de Franconi et d'Asthlcy de Londres , exécuta différents tours d'adresse tant à pied qua cheval; plus loin, sur la place des Tournois, des jeunes gens occupaient les yeux des spectateurs par des exercices de gymnastique. A gauche du château , sur une pelouse, on avait dressé un mât de cent pieds de haut; un oiseau eu bois d'uue énorme dimension y déployait ses larges ailes : il servait do but à une troupe d'archers tyroliens qui allaient lutter d'adresse dans l'exercice du tir à l'arbalète, où ils excellent. Le prix était un fort beau vase de vermeil'; il fut longtemps disputé, et ce fut un fils du célèbre Tyrolien Hoffer qui l'obtint.

Enfin un ballon d'une immense dimension s'éleva dans les airs. L'aéronaute qui le montait , émule des Garnerin et des Blanchard , se nominait Kraskowite. Bientôt on le vit, planant majestiicuscmentsur la foule, agiter un nombre infini de drapeaux appartenant à tontes les nations

dont les représentants étaient réunis à Vienne.

— i Assurément, me dit le prince de Ligne, pourvu que ce voyageur aérien soit quelque peu sceptique, il peut, de cette hauteur où le vent l'emporte, faire un traité philosophique sur les vanités humaines et sur le spectacle qu'il aperçoit ici-bas. Toutes ces supériorités, si petites à l'œil nu , s'agitant, se mêlant dans un espace restreint, doivent, en s'amoindrissant, perdre un peu de leur importance; puis un tourbillon l'enlevant de quelques coudées, toutes ces sommités, toutes ces majestés, ces immortalités disparaissent à ses regards, confondues avec le sable que soulèvent les pieds de leurs chevaux. Bientôt sa vue obscurcie ne va plus rien distinguer que des masses vagues, sans nom, un chaos enhn. Mais si à cette prodigieuse hauteur notrehomme s'avise de faire un cours sur les élévations et sur le danger des chutes, croyez-vous qu'il aille réfléchir à celle d'Antoine, de Pompée, de Napoléon , et de tant d'astres déchus? Non: il pense uniquement à celle, un peu plus naturelle, de I'ilatre Durosïer dont il est l'émule, et qui paya la sienne de sa vie. »

Une heure après, l'aéronaute était descendu fort doucement dans l'Ile de Lobau , témoin d'un des beaux faits de l'histoire militaire moderne.

Lus jeux s'interrompirent : seize grandes tables furent dressées sur une vaste pelouse; les quatre mille vétérans y prirent place ; un repas leur fut servi avec profusion. Des orchestres, ornés de trophées guerriers et de drapeaux, faisaient entendre des symphonies militaires. Dans une autre partie du parc s'élevaient quatre tentes élégamment décorées; des troupes de Bohémiens , de Hongrois, d'Autrichiens et de Tyroliens , vêtus du costume pittoresque de leur pays, y exécutaient des danses nationales au son de la musique, des chants et des instruments de leur patrie.

Cependant les souverains, sans escorte, circulaient dans la foule, visitant tout, causant familièrement avec ces vieux soldats couverts decicatrices. Il y avait quelque chose de patriarchal à les voir ainsi mêlés au milieu de cette population se pressant sur leurs pas. Sans doute , par leur confiance, ces rois semblaient vouloir répandre autour d'eux la joie qui les animait, joie bien naturelle , si l'on réfléchit qu'échappés depuis

quelques mois seulement au torrent qui mena. <;ait de les engloutir tous, ils n'étaient pas encore revenus de la terreur dont tes avait frappés ce cauchemar de tant d'années.

Quand la nuit vint, cent mille lampes rendirent à l'Augarten l'éclat du jour ; puis un magnifique feu d'artifice fut tiré devant le château. Les principales pièces représentaient les monuments de Milan , de Berlin et de Pétersbourg. Une foule immense inondait les allées de l'Augarten : mais un ordre admirable ne cessa pas de régner. 11 y avait dans toute celle allégresse quelque chose de calme et de réfléchi dont le caractère allemand peut seul offrir un modèle.

Après le feu d'artifice, les souverains parcoururent les rues de la ville et furent partout accueillis avec des acclamations unanimes. Puis la cour tout entière se rendit an théâtre de la porte Carinthie, où l'on donnait le ballet de Flore et Zéphir. Tous les palais , les hôtels , les maisons particulières, étaient illuminés de la manière la plus brillante; les devises n'avaient pas été épargnées. Les danses, les valses, les mélodies des orchestres ne s'arrêtèrent pas de toute la nuit.

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