‹ Fêtes et souvenirs du Congrès de Vienne tableaux des salons par le comte A. de La GardeChapitre 17 sur 39 · CHAPITRE X · texte numérisé non relu

CHAPITRE X

La Pologne. — Projet pour son indépendance. — Le comte Arlhor Potocki. — Le prince de Ligne et Isabey. — La maison du prince do Ligne sur le Kalembcrg. — Conversation intime et souvenirs. — L'impératrice Catherine IL — La reine H arie- Antoinette. — Madame de Staël. — Casanova.

Je me laisse aller dans ce récit à mes seules impressions, cl je me borne à rassembler des notes sans prétentions : entraîné par le charme de mes souvenirs, leur exactitude et leur fidélité me seront, j'espère, des titres à l'indulgence.

Je devais passer la journée avec le prince de Ligne à sa maison du Kalemberg. En arrivant niiez lui , j'y trouvai M. Nowosilïtzoff , homme d'état d'un véritable mérite, et placé très avant dans la confiance de l'empereur de Russie. Alexandre portait alors, disait-ou, le plus vif intérêt au sort Futur de la Pologne, la constitution de ce pays, son organisation, ses institutions qui devaient le replacer au rang des nations européennes, sa destinée enfin, étaient une des plus graves questions soumises aux délibérations du Congrès. Conseiller intime du czar, membre du gouvernement provisoire de Varsovie, M. Nowosilitzoff travaillait en ce moment à la rédaction de la constitution que l'empereur voulait donner à son nouveau royaume.

Le prince de Ligne professait une vive sympathie pour la Pologne. II admirait, chez elle, ces mœurs chevaleresques et hospitalières , et cette franchise qui forment les principaux traits du caractère polonais. A celte admiration se joignait sa reconnaissance pour uuc nation qui l avait jadis admis dans les rangs de sa noblesse. Aussi, ocoutait-il attentivement le développement

des projets d'Alexandre, projets auxquels il était permis de croire alors. Quant à moi, le sujet m'intéressait comme tout ce qui touche à ce pays où j'avais passé quelques-unes des plus belles années de ma jeunesse.

— ■ Après tant d'efforts inouïs, disait M. NowosilitzofT, après tant d'espérances déçues et de dévouement sans résultat, la Pologne va respirer enfin. Longtemps abusés par cet homme qui eut le malheur de donner sa volonté pour règle, sa puissance pour preuve, et ses succès pour raisons, les Polonais ont pu croire à des promesses qui devaient faire revivre leur nationalité.

— » Il n'est aucun peuple, dit le prince, qui ne se fût consolé de ses sacrifices par une si noble illusion.

— » Sans doute : mais, ramenant sans cesse leurs pensées sur les temps brillants de leur histoire, ils rêvent pour leur patrie l'attitude hère et indépendante que lui avaient donnée les Bâtons, les Sigismond, les Sobieski : et dans ce lieau songe du passé, en s'abusant sur l'état politique actuel de l'Europe, ils ne veulent pas seulement s'arrêter à leur position géographique.

— « Oh oui ! elle leur laisse encore un pays qu'ils ne peuvent appeler une patrie.

— « Ils n'en retrouveront une que par nous , et seulement avec nous, reprit le conseiller. La Pologne, complètement indépendante et organisée sur les bases si périlleuses de ses vieilles constitutions, n'aurait qu'une existence éphémère: en elle serait le germe de sa destruction. Formerat-elle un camp permanent au centre de l'Europe pacifiée? ou bien armera-t-elle tous ses enfants, nomades comme les anciens Sarmatcs, pour suppléer par des remparts vivants aux limites naturelles, aux forteresses qui lui manquent? Il lui faut un appui pour assurer son indépendance. La vérité, je lésais, ne triomphe qu'avec lenteur de la puissance des préjugés : mais que peut-on opposer a une évidence désormais palpable? L'espérance d'un meilleur avenir, espérance qui ne trouverait de défenseurs que parmi des êtres irréfléchis auxquels le souvenir des désastres de leur patrie n'a pas rendu le sang -froid et la raison ?

— « Burkc a dit quelque part, reprit le prince, que le partage de la Pologne coûterait bien cher

à ses auteurs : il eut pu même ajouter aux défenseurs de cette notion : car il est probable que la part active prise par Napoléon aux affaires de la Pologne, n'a pas peu contribué à sa chute. Puissent les projets d'Alexandre être exempts d'une semblable fatalité ! Tout dépendra des garanties qu'il donnera au maintien de la nationalité polonaise. Un peuple peut se résigner à être vaincu ; mais à être humilié, jamais.

— h La sollicitude de l'Empereur pour ses nouveaux sujets ne saurait être équivoque : jetez les yeux sur ce manuscrit: c'est la constitution du royaume de Pologne. 11 est corrigé de la main même d'Alexandre. Vous verrez que si les grandes pensées viennent du cœur, il y a ici les plus forts témoignages de la noblesse du sien. Les lois et la constitution du royaume seront, pour la paix de l'Europe , la clé de voûte. »

Effectivement, quelques pages qu'il nous lut de ce manuscrit faisaient loplus grand honneur aussi bien à l'homme d'état qu'au philanthrope. Heureuse la Pologne si une fausse politique n'eût pas frappé de stérilité tous ces rêves d'un moment (i)!

(1) Dans un mémoire qu'il écrivait vingt-six ans aiipara- I. 10

Nous fûmes interrompus dans le commentaire dont le conseiller privé faisait suivre cette lecture, par l'arrivée du comte Arthur Potocki, jeune ami du prince de Ligne. Bien qu'il fût polonais et animé pour son pays des plus généreux sentiments , sa présence donna assez d'ombrage à M. Nowosilitzoffpour le décider instantanément ù rouler son manuscrit sans ajouter un seul mot; il prit congé de nous bientôt après.

Le comte Arthur Potocki , fils du comte Jean , un des hommes les plus instruits de l'Europe, et de l'illustre famille de ce nom, avait une physionomie noble et agréable, une taille élégante, et un esprit cultive. Dans 1 âge des plaisirs et de la frivolité, il se faisait remarquer par un jugement solide, des connaissances variées, et la politesse la plus exquise. Que faut-il de plus pour réussir?

van t , en 1 788, le prince de Ligne avait disenté avec sagacité les questions qui dos-Ion se rattachaient an sort do la Pologne : le préambule peint avec un rare bonheur d'expression le caractère polonais, et donne une honte idée du ebormedes imagesque l'auteur savait répandre sor ses brillants tableaux.

■ Qui n'aimerait, s'écrie-t-i! , la Polope, les Polonais, et surtout les Polonaises , l'esprit, le courage des uns, la grâce et la beauté des autres, etc., etc. •

Aussi était-il alors un des hommes les plus à la mode à Vienne, et le mieux faits pour l'être partout. Le prince de Ligne aimait beaucoup Arthur, qu'il appelait son Alcibiadc, et qui, en revanche , adorait ce vieillard si gai, si spirituel, si obligeant pour la jeunesse.

« Tout est disposé pour le carrousel impérial , dit le jeune comte : il aura lieu irrévocablement la semaine prochaine. Et je vous apporte, mon prince, les billets que le grand-maréchal Trauttmansdorfrm'a chargé de vous remettre. Ce sera un des plus brillants spectacles qu'on ait jamais vus.

« Demain soir, tout ce que Vienne renferme de personnes distinguées doit se rendre à la cour pour y voir des tableaux vivants. Isabey en a disposé les effets. Ils seront suivis de romances chantées et mises en action par les plus jolies femmes de la cour : la belle duchesse de Sagan , la princesse Paul Esterhazy, la comtesse Zich y et tous nos élégants. N'y manquez pas, Messieurs: bâlez-vous de mettre à profit ces heures joyeuses. On parle de fixer au 1 5 décembre la clôture du Congrès.

« A demain donc : nousnous retrouverons. Que ce soit la pensée de lous vos instante comme ce sera la mienne. »

Et, saus plus attendre, il nous quitta.

— i C'est aujourd'hui, nie dit le prince, que vous venez avec moi passer quelques heures à ma maison du Kalemberg. Avant de nous y rendre , vous ne refuserez pas de m'accompagner chez Isabey. Je dois y poser ce matin pour mon portrait. Pendant cette heure de torture, vous aurez le loisir d'y examiner une galerie de portraits dont son salon est orné. Isabey , c'est le Congrès fait peintre. Venez : sa parole est aussi spirituelle que son pinceau. «

Nous arrivâmes bientôt à la demeure quelartiste occupait dans I.copoldgtadt. Au devant de cette maison était placée une barrière pour éviter l'encombrement des voitures qui s'y pressaient à toute heure.

En arrivant à Vienne , Isabey avait été précédé par une réputation méritée. Présenté à Marie Antoinette par le duc de Serent , il avait, à peine âgé de vingt-ans, fait le portrait de cette belle et malheureuse reine, qui l'accueillait avec la plus

grande bonté et ne l'appelait que son petit Lorrain. Plus tard , peintre particulier de Napoléon, il avait reproduit tous les traits des hommes célèbres de l'empire, et des femmes si belles qu'on admirait alors. On sait aussi que c'est lui qui dirigeait les fêtes de cette ère si brillante et si rapide.

A Vienne, toutes les célébrités européennes briguaient l'honneur d'occuper ses pinceaux. A peine pouvait-il suffire à toutes les demandes. Le nombre de portraits qu'il fit à cette époque est prodigieux, et prouve que son talent était aussi fécond que gracieux. Chaque fois qu'il s'agissait d'organiser ces divertissements dont le Congrès était le prétexte, on pense bien que la présence de l'artiste qui avait donné les dessins du couronnement était considérée comme une bonne fortune. On ne faisait rien sans le consulter.

■< C'est M. de Talleyrand, disait-il, qui lui avait inspiré l'idée de se rendre à Vienne, et c'est a ce voyage que les arts sont redevables de son remarquable et historique dessin représentant une Séance des plénipotentiaires au Congrès, la chute de Napoléon lui avait enlevé presque toutes ses places. Un jour, dans le cabinet de l'homme

su

d'état qui passait alors pour avoir contribué puissamment à cette grande catastrophe, il se plaignait des conséquences d'une restauration qui , pour lui, était une cause de ruine. Sous les yeux de M. de Talleyrand se trouvait la gravure delà paix de Munster, d'après le tableau de Terburg. La montrant du doigt à l'artiste:

« Un congrès va s'ouvrir à Vienne , lui dit-il , allcz-y. "

Ce peu de mots furent pour Isabey comme un Irait de lumière : dès-lors, sa résolution fut arrêtée. 11 trouva dans M. de Talleyrand les encouragements les plus bienveillants et les plus flatteurs.

Lorsque le prince Eugène arriva au Congrès , une de ses premières visites fut pour Isabey. Dans sa fausse position, il était heureux de revoir quelqu'un qui lui rappelât les temps de sa jeunesse. Par la gaité de ses souvenirs, le peintre dissipait souvent les chagrins du prince. Quelque temps après , ce fut encore Eugène qui amena chez lui l'empereur Alexandre. f

La conversation d'Isabey était vive et piquante.

Elle s'animait quand il racontait les merveilles

du couronnement, dont il avait ordonné les magnificences, ouïes joies intimes de la Malmaison.

Déjà, en i8ia, dans un voyage qu'il avait lait eu Allemagne, Isabey, se trouvant à Prague, avait esquissé un portrait du prince de Ligne, esquisse qu'il a conservée et qui se voit dans son atelier (i). On y retrouve cette noblesse de physionomie, cette finesse du regard que, malgré ses soixaute-dix-huit ans, on admirait encore chez le modèle. Le prince ne connaissait alors Isabey que par ses ouvrages. Un matin, il se rend chez lui : l'artiste était sorti. Son album était entr'ou vert près de son chevalet. Comme carte de visite, le prince-poète prend une plume, et sur une feuille blanche écrit une dizaine de vers légers et faciles dans lesquels il caractérise le talent d'Isabey et qui se terminent ainsi :

II fait autant d'honneur aux arts qu'a sa patrie , Et, par cet impromptu , moi, je suis peintre aussi.

Cet hommage du prince de Ligne ncstqu'unc des richesses jle l'album dlsabey. Tous les per-

(i) C'est d'après cette esquisse qu'a Été gravé la portrait du prince qui se trouve en tète du 1" volume de cet ouvrage.

sonnages importants «le l'Europe, ministres, généraux , artistes , grandes dames , ont pris également plaisir à y consigner le témoignage de leur estime et de leur sympathie.

Isabey était logé magnifiquement, comme autrefois Benvenuto Ccllini au ï,ouvre. Son atelier, entièrement tapissé des esquisses de ses dessins , de ses portraits ébauchés, semblait une lanterne magique où apparaissaient tout à tour les notabilités réunies en ce moment au Congrès.

L'heure que lui donna le prince me parut courte: de temps en temps, le travail était interrompu par quelque mot piquant ou par quelque observation fine et enjouée. La conversation roulait principalement sur cette petite aventure du saul du mouton, qui occupa tout Paris à l'épo' que du consulat, et à laquelle l'opinion publique ajoutait une foi opiniâtre malgré les démentis d'Isabey : la voici telle qu'on la racontait à cette

Bonaparte, on le sait, avait l'habitude de marcher les bras croisés et la tète légèrement penchée en avant. On était à la Malmaison : Isabey et les jeunes aides-de-camp du premier con-

sul jouaient au cheval fondu snr la pelouse. Emporté par laideur du jeu , isabey avait déjà sauté par-dessus la tête de la plupart d'entre eux , lorsqu'au détour d une allée , il en avise un dernier qui dans la position requise semblait attendre qu'on le franchit. I.e sauteur poursuit sa course sans regarder, niais prend si mal son élan qu'il n'atteint qu'au cou du personnage. Renversés par le choc, fus deux roulent sur le sable : c'était Bonaparte, A cette époque, il n'avait pas encore réfléchi a la possibililédes chutes; aussi, disait-on, rétif à cette première leçon, il s'était relevé écttmant de colère , et tirant son épée il s'était précipité sur le malencontreux sauteur, lsabey, heureusement plus leste à courir qu'à sauter, s'était promptement enfui jusqu'aux fossés qui bordent la route; et là , la frayeur lui donnant des ailes , il avait Franchi tout d'un trait le parapet, et, parcourant toujours à la course , le trajet de la Malmaison à Paris, il ne s'était arrêté qu'à la grille des Tuileries.

On ajoutait qu'il s'était rendu aussitôt à l'appartement de madame Bonaparte, qui, après avoir beaucoup ri de sa mésaventure, lui avait

conseille de se tenir caché dans le premier moment. Et il avait fallu, rapportait-on, tout l'esprit et la bienveillance angélique de Joséphine, joints à son ascendant sur Napoléon, pour apaiser son courroux et obtenir le pardon du peintre.

Bonaparte, à ce moment, n'était encore que consul à vie : mais déjà l'on pouvait pressentir l'empire. Cette partie de la société parisienne irui ne voyait pas sans ombrage le retour aux anciennes idées, avait accueilli avec avidité l'anecdote de la Malmaison. I^s dénégations d'Isabey , qui s'empressa d'en démentir toutes les circonstances, n'avaient alors que peu de partisans : on trouvait l'aventure piquante, ou s'obstinait à y croire.

Dans le cours de notre conversation avec Isabey, le prince de Ligne le pressait vivement à ce sujet, comme si la chute définitive de Napoléon eût dû lui rendre toute liberté et toute franchise. Isabey se défendait toujours avec non moins de vivacité.

<• Cette aventure de la Malmaison , nous dit-il, est controuvée de tous points : elle est ridicule. C'est uuc des folies semi-historiques qui m'ont le

plus affligé. On donnait ainsi à- Napoléon un caractère qui n'était pas le sien. Quand cette histoire courut dans Paris, je ne l'avais vu depuis plus de six semaines. A peine en fus-jc informé , ainsi que des circonstances minutieuses qu'on y rattachait, quejeme rendisà Saint-Cloud. Dèsque le premier consul m'aperçut, il vint à moi. Je n'eus pas de peine à le convaincre que je n'étais pour rien dans cette fable: elle n'allait à rien moins qu'à me perdre auprès de lui. Napoléon m'accueillit avec beaucoup de bonté et me rappela le mot si connu de Turenne qui, frappé par son valet , se contenta de lui dire : « Quand c'eût été « Georges , il ne fallait pas frapper si fort. "

<• Mais, quoiqu'on les réfute, les mensonges qui plaisent à la malignité publique, se répètent et finissent par rester de quasi-vérités. »

— « Ma foi , lui dit le prince , je ne sais si, à votre place, j'aurais pris tant de peine pour démentir cette fable : si on me l'eût prêtée , je l'aurais peut-être acceptée. 11 eût été piquant, en effet, de sauter ainsi sur les épaules de celui qui sans façon sautait si bien sur les épaules des autres. «

On parla ensuite du jeune Napoléon dont nous

avions admira le portrait à Scliœnbrunn quelques jours auparavant.

— ■ Cet enfuit , nous dit Isabey , n'est préoccupé que d'un seul souvenir, celui de son père. Un jour qu'il posait, on entend un bruit de trompettes : c'était la (farde hongroise qui passait dans unedes cours. Aussitôt, il s'échappe de son siège, court à la fenêtre, revient, et me prenant par la main :

■ Ah! tenez, s'écrie-t-il , voilà les lanciers de papa qui passent. "

Le portrait du prince de Ligne était déjà assez avancé pour qu'on pût juger de la ressemblance. J'en fëlicitai l'artiste. Tous ceux qui ont connu l'admirable vieillard l'ont retrouve là tout entier.

Bientôt après , nous reprimes {jaînient le coure de notre petit pèlerinage.

I.e Kalemberg est une montagne qui domine Vienne et lui sert pittoresquement de point de vue. C'est là que, depuis longtemps, le prince avait fixe sa résidence d'été, délicieuse retraite consacrée au\ Muse3,aux plaisirs et à cette société choisie que sa renommée et le charme de son entretien y attiraient sans cesse auprès de lui.

Chemin faisant, nous parlâmes des plaisirs de Vienne : il m'en fit une vive et rapide peinture ; car c'est de lui qu'on eût pu dire ce qu'il disait de Casanova : Chaque mot est un trait, et chaque pensée un livre.

— « Pour décrire convenablement les féeries qui se succèdent ici sans interruption, disait-il, ne laudrait-il pas un autre Arioste, ce magicien de la poésie? En vérité, je ne serais pas étonne que le comité des fêtes ne fit prochainement publier, a son de trompe, par les villes et les villages de la monarchie, qu'un prix sera décerné à l'homme assez heureux pour trouver aux in onarqu es assemblés ici un nouveau plaisir.

— •• Mais pour se plaire à Vienne, mon prince, il faudrait savoir l'allemand un peu mieux que les étrangers ne le savent d'ordinaire ; ce qui les empêche de saisir les nuances des joies et des mœurs d'une classe de la population qui , pour n'être pas la première, n'en est pas moins intéressante à étudier. Je citerai , a ce sujet, la réponse que fit Maçon à un jeune homme qui. ne sachant aucune langue étrangère, le consultait sur ses projet de voyages : ° Aile/, à l'école, mon ami, et non pas voyager. «

— Qu eût-il donc dit à Métastase, me répondit-il en riant, lui qui , après vingt bus de séjour à Vienne, n'y avait encore appris que vingt mots allemands, ce qu'il disait Être suffisant pour sauver sa vie en cas de besoin. Du reste, vous trouvez votre langue française la seule adoptée ici , non seulement dans la société et les réunions de plaisirs, mais encore dans les conférences du Congrès. Cet hommage devait être rendu à son universalité et à sa précision. 11 fallait bien un moyen de communication générale entre tant d'étrangers qui, sans cela, eussent fait du Congrès une tour de Babel.

— ■ Ajoutez, mon prince, que nulle autre langue n'est plus heureusement complice de ces malicieux à-propos, de ces expressions vives qui ressemblent , si l'on peut s'exprimer ainsi , à l'explosion d'une bouteille de vin de Champagne, témoin la réponse que vous avez faite dernièrement au baron de "'*.

— « Ah ! oui : ce geai , paré d'un ebapean brodéqui, l'autre jour, se précipite à ma rencontre en me criaut :

■ Félicilez-inoi , M. le maréchal, l'empereur Ulnt de me faire général. ••

— « Vous nommer général? lui avez-vous répondu) cela se peut; mais vous faire général, t'est impossible. »

Tout en pn riant ainsi de mille bagatelles, qui dans sa bouche devenaient des sujets intéressants, il passait rapidement en revue les sommités de la société , les hommes d'état , les militaires , les femmes.

— «Ce Congrès , me dit-il , où les intrigues de tout genre se aicbent sous les fêtes , ne ressemble-t-ïl pas à la folle journée? C'est un imbroglio où les Almavivas et les Figaros abondent. Quant aux Basilcs, on en trouve partout. Plaise à Dieu qu'on ne dise pas plus tard avec le gai barbier :

» Maù enfin qui trompe-t on ici? »

Je lui parlai, à mon tour, des projets dTfpsilanti et de ses espérances pour la regénération de la Grèce.

« Jeune, ardent, spirituel, il est appelé sans doute à de belles destinées, et sa gloire pourra bien égaler l'illustration historique de sa famille.

— u 11 est vrai que tous les hommes d'état doivent prendre intérêt à cette cause de la Grèce,

ne Fût-ce que par les larmes qu'elle leur a coûtées.

— « Larmes de joie, sans cloute, mon prince, pour les brillants souvenirs qu'elle nous a légués.

— ■ Non pas précisément : mais pour les férules que l'étude du grec leur a values au collège.

i Ecartons le côté plaisant, ajoula-t-il; oui , je voudrais qu'on travaillât, dans ce moment de paix générale, à tirer du joug des Musulmans an moins l'Archipel, eu les menaçant de l'indignation universelle, les armes à la main, s'ils n'y consentaient pas. Bientôt, les arts reviendraient chercher leur berceau sous ce beau ciel. Entourée de puissances qui lui garantiraient sa stabilité et son repos intérieur, la Grèce redeviendrait une noble contrée où l'Europe affluerait, et sur les débris de sa riante mythologie, ce peuple pourrait relever encore un temple à l'hospitalité. Heureux d'avoir secoué ses chaînes, il saurait conserver le bien précieux qu'il aurait recouvré. Et alors, à l'exemple de Ciccron et des Romains qui se destinaient aux sciences et aux emplois publics, la jeunesse irait encore puiser à leur antique source les secrets de l'éloquence , et les préceptes de la philosophie. »

Aux derniers mots de cette poétique digression, nous eptrionsdans la cour de sa modeste résidence. La maison était petite, maïs commode. Le prince de Ligne eût pu sans peine y réaliser le vœu de Socrate en la remplissant de vrais amis. Elle avait été bâtie sur l'emplacement d'un monastère fondé en 1628 par Ferdinand II : Léopold le rétablit après le siège de Vienne : Joseph I" l'agrandit: Joseph II le supprima. Depuis, le prince l'avait acheté.

Sur la porte principale est gravée sa sentence favorite :

Quo res cumque cadunl , semper slal tinearecla.

Sur le côté qui fait face au Danube, se trouvent neuf vers français de sa composition : l'un d'eux exprime énergiquement le calme de sa belle âme ;

Sans remords , sans regrets , sans crainte , sans envie.

« Je sens si bien le vide de presque tout , répétait-il souvent, que je n'ai pas grand mérite à n'être ni envieux, ni méchant, ni glorieux. »

Il me conduisit d'abord dans son jardin.

" Je dérogerais, me dit-il, à l'usage de tout

us

propriétaire , si je ne débutais par vous faire connaître tous les détails de ma principauté. Mais, comme ma maison et son enclos ne sont guère plusspacicux que le domaine alloué par le* peuple au président de la république aérienne de Saint- Marin, le tour en sera fait en moins de temps que n'en prendrait un acte de contrition mentale. Néanmoins, tellequ'elle est, c'est ici qu'échappant au tumulte des fêles, à la fatigue des plaisirs, à cette foule de Majestés et d'Altesses, je jouis enfin de moi-même. Ici je viens prendre un bain d'air et puiser de nouvelles forces que je dépense chaque soir dans les joies incessantes du Congrès. »

Au bout du jardin , ouvrant la porte d'un pavillon suspendu sur le Danube, d'où l'on découvre Vienne dans toute son étendue :

— "Cest d'ici, me dit-il, que Jean Sobieskï s'élança à la têtede ses braves Polonais, et, avec moins de trente mille hommes , sauva l'empire en culbutant toutes les forces ottomanes commandées par le grand-visir Knra-Mustapha. Le coup-d'œil de ce héros était si rapide et si sûr, qu'à la vue des dispositions ennemies il dit froidement

aux généraux qui t'entouraient qu'elles étaient mauvaises et qu'il battrait infailliblement l'ennemi. On ne pouvait pas dire de lui ce que l'on dit vulgairement des rois: quand ils ont assisté de loin à une bataille, On proclame qu'ils l'ont gagnée en personne: en personne d'accord; mais non en présence. Sobiesk'i les gagnait et en présence et en personne.

■ Que j'aime la lettre qu'il -écrivait à la reine sa femme, le lendemain de sa victoire, et qu'il data de la tente même du grand-visir ! Quelle vraie grandeur sans fausse modestie dans ces mots : « Que la chrétienté se réjouisse et rende ■■grâces* au Seigneur; les infidèles ne pourront <■ plus dire en nous insultant : Où est votre Dieu - maintenant? »

■ Sobieski possédait un des plus grands talents du général d'armée : il savait inspirer la confiance à ses troupes. La cavalerie polonaise, accourue au secours de Vienne, avait l'air martial; montée sur les plus beaux chevaux, elle portait les plus riches armes. Mais il n'en était pas de même de l'infanterie: un régiment de cette arme, particulièrement, était dans un état de dénué-

ment tel que le prince Lubomirski conseilla an roi de ne lui faire passer le Danube qu'à lu nuit pour l'honneur de la nation. Mais Sohieski répondit en souriant : « Tels que vous les voyez, ils sont invincibles, ils ont juré de ne se servir que de vêtements conquis sur l'ennemi. -Dans la dernière guerre, ils ne portaient que des habits turcs.

Si le mot n'habilla pas les soldats, il fit mieux : il courut de rang en rang ; le régiment fît des prodiges de valeur.

» Vous savez comment, après ce brillant fait d'armes, qui fut le signal de la délivrance de Tienne, on appliqua au héros polonais, ce que le pape Pie V avait dit de don Juan d'Autriche après la bataille de Lcpante:

«Il fut un homme envoyé de Dieu, nommé Jean. «

Oh! l'admirable citation.

— « L'Autriche avait sans doute oublié l'application de cette sentence reconnaissante, mon prince, quand elle effaça plus tard du rang des nations de l'Europe la patrie de ses libérateurs.

— , « Allez-le lui rappeler, et grand bien vous fasse ! Mais attendez- vous aussi qu'en manière de compensation , elle répondra à l'avocat des Polo-

Ul

nais: Vous nous faites bien valoir le salut de Vienne en 1 683 : nous en sommes certainement très reconnaissants ; mais toutes les fois que vous nous en parlerez, nous vous dirons que lu maison d'Autriche vous a délivrés de la Suède qui vous avait conquis sous le règne de son Charles- Gustave: partant, nous sommes quittes.

— « A cela , mon prince , la Pologne répliquerait et par droit d'ancienneté et par nombre de services, que les secours prêtés par elle à la maison d'Autriche., notamment sous son fondateur liodolphe de Hapsbourg, n'ont pas peu contribue à la placer au rang des plus puissantes de l'Europe. Quoi qu'il en soit, dans cet acte inique , l'Autriche a fait ce que fait dans la fable de Iiafontaine le chien qui porte au cou te dincr de 6on maître; elle est intervenue pour prendre sa paî t de la dépouille : il eût été plus noble et plus politique d'cmpecber la spoliation. »

Il était trois heures : on servit , dans un petit appartement attenant à la bibliothèque, quelques provisions que le prince avait fait pincer dans sa voilure. Nous nous mimes à table, et nous commençâmes un des plus charmants di-

ners dont mon cœur ait gardé le souvenir. Le prince aimait à conter; il contait si bien et avec tant de charme , il me voyait si heureux de l'entendre, il jouissait si bien du plaisir qu'il me faisait, que sa riche mémoire s'épanchait sans le moindre effort.

— « Un de mes plus délicieux souvenirs, disait-il , est celui de mon premier voyage en France, quand j'arrivai porteur de l'heureuse nouvelle de la bataille de Maxen. Ce fut une entrée en scène entièrement de mon goût. Je tus reçu à Paris comme à Versailles et à Trianon, par le baron de Bezenval , le comte de Vaudrcuil , le comte d'Adhémar, la princesse de La in balle , la fascinante Jules de Poliguac: puis, tout d'abord, je me trouvai avec Laharpc chez madame Dubarry, avec d'Alembcrt chez madame Geoftrin , avec Voltaire chez madame Dudeffand... Madame Dndeffand , la femme de son temps qui posséda peut-être le plus de grâces naturelles et d'enjouement solide. »

Avec quelle variété de coloris il me dépeignit ensuite toutes les personnes célèbres qui, pendantsa longue carrière, l'avaient honoré de leur

«miiic : l'impératrice Catherine, qu'il appelait sa gloire vivante; l'empereur Joseph H, m provi. dence visible; Frédéric II, son immortalité; puis l'infortunée Marie -Antoinette dont il raconta mille traits charmants, revenant avec complaisance sur le» tableaux de cette cour de France où il reçut l'accueil le plus distingué.

— « Le goût du plaisir et l'attrait de la société, me disait-il , m'avaient conduit à Versailles; In reconnaissance m'y ramena. Mon enfant, jugez si j'ai pu m'abandonner à l'illusion, cette reine du monde. Présenté au comte d'Artois, il commence avec moi en frère de roi, et finit comme s'il étaitle mien. Plus tard, je me trouve à l'entrevue de Joseph II et du roi de Prusse ; Frédéric s'aperçoit de mon adoration pour les grands hommes : je vais à Berlin. Mon fils Charles épouse une Polonaise; me croyant au mieux avec l'impératrice de Russie, on s'imagine que je puis être roi de Pologne : on ine fait Polonais. J'arrive eu Russie; la grandeur, la simplicité de Catherine nie captivent le cœur. Je suis désigné par elle pour l'accompagner dans ce voyage en Tauride qui semble plutôt appartenir à la (hblc qu'à l'iiis-

toirc. En faveur de mon goût pour les Iphigénies, elle me donne l'emplacement du temple où la fille d'Agatnemnon était prêtresse. Enfin, les bontés paternelles de l'empereur François I"', maternelles de la grande Marie-Thérèse et quelquefois presque fraternelles de l'immortel Joseph II, la confiance et ramitiédeLaudon,deLascy;la société intimede l'adorable Marie-Antoinette , l'intimité deCatherine-/e-Granrf; la bienveillance du grand Frédéric; mes conversations avec .ïeanJacqucs Rousseau, mon séjour à Ferncy près de Voltaire ; et, pour terminer gaîment tout cela, les prodiges et les joies du Congrès après les grands événements des vingt dernières années; voilà ma vie ! Mes mémoires sei aientbien Intéressants.,.. Cependant j'ai vu la calomnie, l'ingratitude, l'injustice s'attaquera tout ce que j'avais aimé et admiré. Ah! si j'écrivais mes souvenirs, ce serait pour moi seul. »

II parut méditer quelques instants.

— « Non , reprit-il, la sottise et la méchanceté ne respectent rien. Elles ont cherché à ternir, à souiller chez Catherine la grandeur qu'on admire, chez Marie -Antoinette la grâce et la bonté qu'on

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