‹ Fêtes et souvenirs du Congrès de Vienne tableaux des salons par le comte A. de La GardeChapitre 18 sur 39 · GS · texte numérisé non relu

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adore. Oh ! la France a quelques pages de ses annales qu'un jour elle voudra déchirer. Après avoir indignement calomnié la plus belle, la plus sensible des reines, dont personne mieux que moi n'a pu apprécier le cœur qui était celui d'un ange, et dont l'âme sans reproche fut aussi pure, ausBi blanche que son visage, des cannibales ont pu l'immoler en bolocausleà leur liberté sanguinaire! »

A ces mots , sa voix s'altéra , ses yeux se remplirent de larmes : et je ne pourrais rendre qu'imparfaitement l'expression touchante de son noble visage. Les larmes d'un pareil ami, d'un vieillard et d'un sage, étaient pour Ma ri e-An toi nette la plus éloquente apologie.

Muet, attentif, attendri, j'écoutais avec recueillement ces détails ton r-à- tour légers et pleins de sensibilité, Il me semblait assister à toutes ces scènes dont il avait été l'acteur ou le témoin. Son imagination féconde, son expression pittoresque m'y transportaient avec la rapidité de la pensée : par un coup de baguette magique de sa brillante parole , rétrogradant d'un demi siècle, nous étions en plein Versailles, en plein her-

milage. Ce passe, déjàsi éloigné, était redevenu le présent: il le faisait revivre à mes yeui par sa fascinante évocation. C'était un songe éveillé. — Je l'entraînai dans sa bibliothèque.

— « Voici, me dit-il, mon cabinet de travail: ici je ne suis pas importuné par tous ces perroquets qui m'assiègent à ma petite maison du rempart. Ici, en toute liberté, je laisse errer ma plumeau gré de mon imagination, de mon caprice, i

Et il me montra un grand nombre d'ouvrages de sa composition et de manuscrits divers.

— « Tout ceci est pour moi, pour mon cœur. Ce sont mes écarts. *

Je lui demandai encore s'il comptait faire participer le public à ces leçons de son expérience.

— « Non, non, me répondit-il, j'ai trop souvent éprouve que, dans ce monde, la réputation dépend des gens qui n'en ont pas. Et qu'est-ce donc que la gloire, devant laquelle ou se prosterne, et qu'on poursuit de ses vœuxîlje même jour la voit naître et mourir, tant la vie est courte. Ypsilnnti, dont nous parlions lout-à-l'heure, a

glorieusement perdu son bras : qu'il entre daos un salon; ou l'entoure, on le montre, on dit à quelle bataille il s'est signalé. Au jourd'hui c'est un jeune héros: encore quelques printemps (et ils passent bien vile)on l'appellera le vieux manchot.

« Jamais réception fut-elle plus belle que celle de madame de Staël à Vienne, il y a six ans? Son arrivée et son séjour firent, en quelque aorte, époque, puisque, dans un certain monde, an dit encore: « Lorsque madame de Staël était ici. » Eh bien! à cet engouement j'ai vu succéder rapidement une critique qui était loin d'etre bienveillante. Cependant s'il est quelque chose qui ne soit pas vain dans ce monde, c'est l'admiration : mats combien durc-t-elle? Dans les premiers moments, madame de Staël entraîna tous les cœurs, subjugua tous les esprits. »

— <■ Non pas par ses attraits, mon prince, cor jamais sa figure, même dans ses portraits, ne m'a paru assez belle pour plaire.

— u II est vrai ; elle n'a jamais pu avoir un visage agréable : sa bouche et son nez étaient laids. Mais ses yeux superbes exprimaient à merveille tout ce qui se succédait dans cette tête si riche en

pensées élevées ou énergiques, ses mains étalent belles; aussi, nvait-ellc le soin de les mettre en évidence par l'habitude qu'elle avait contractée de tourner continuellement entre ses doigte une branche de peuplier garnie do doux ou trois feuilles, dont le frémissement était, disait-elle, l'accompagnement obligé de ses paroles. Sa conversation était éblouissante : elle discutait sur tous les sujets avec une merveilleuse làcilité; son expression était vive, animée, poétique : plus le cercle était étendu, plus son génie s'exaltait. Elle n'était à son aise qu'avec des hommes capables de la juger: mais alors elle était vraiment grande.

k Eh bien, tous ces titres à l'admiration furent bientôt dédaignés. I- esprit humain, par une réaction inévitable, passe de l'enthousiasme au dénigrement. On ne s'attacha plus qu'aux défauts de madame de Staël, sans lui tenir compte de ses éclatantes qualités. Dans les conversations générales, disait-on, elle voulait plutôt éblouir que plaire: son monologue réduisait ses interlocuteurs au rôle d'auditeurs bénévoles : elle ne causait jamais, mais improvisait toujours; adressa it-clie une question, il était bien raie qu'elle écoutât la

réponse. Elle aimait le monde, où elle brillait tant; mais elle aimait très peu la société des femmes, qui offrait généralement moins de ressources à un esprit tel que le sien. Les femmes ne lui ont pas pardonne, quelque éclat qu'elle fit rejaillir sur leur seae.

« Elle a donc vu la célébrité lui échapper insensiblement: cette célébrité qui lui avait été nécessaire, et qui n'était pourtant pas pour elle la route du bonheur. Elle regrettait continuellement la France, dont elle avait, été exilée sans retour par suite de son opposition au gouvernement d'alors ; elle avait désigné Bonaparte sous le nom de Robespierre à cheval. «

— a Ainsi, on peut le dire, c'est sa propre cause quelle a servie quand elle cherchait à renverser l'obstacle qui la tenait éloignée de Paris: elle y apporta toute l'activité d'un génie que stimulait une haine de femme. »

— u .l'ai beaucoup admiré madame de Staël, je l'admire encore, et je me suis bien douté que c'est moi que l'auteur du Dialogue sur [enthousiasme a voulu peindre dans le caraetère qu'il donne à Cléon (le prince prononça ces derniers

mots en me regardant avec un sourire). Elle fut très irritée qu'on osât mettre en doute un mérite que tout le monde alors s'accordait à croire incontestable. Cette petite critique était la première. 1,'auteury censure surtout son roman de Corinne: Sous ce rapport, il avait tort, en voulant s'attaquer à elle, de s'en prendre à ses écrits. A coup sûr, ce n'était pas là son côté vulnérable. Mais il eût pu blâmer avec raison cette prétention de rapporter tout à soi , cette versatilité d'opinion si dangereuse pour des amis qui la croyaient sur parole, ce ton doctoral et tranchant, cette exaltation théâtrale à la façon de Corinne, son néologisme en fait d'esprit, qui m'était si antipathique, cette affectation de se montrer sur la scène où elle ne déployait aucun talent dramatique , n'étant réellement bonne actrice que dans un salon. Voilà sur quoi il eût pu médire tant en prose qu'en vers. Vous savez que nous faillîmes nous brouiller à toujours pour un méchant à-propos qui lui fut rapporté comme de moi. Apres la représentation de sa tragédie à'Agnr dans te désert , et où en vérité elle avait paru plus laide encore que d'ordinaire , quelqu'un , qui n'est pas moi,

aurait dit que la pièce eût été mieux nommée la Justification dÂbraltam. Elle me bouda longtemps, et j'eus beaucoup de peine à la convaincre de mon innocence. ■

Le prince me montra ensuite un opuscule qui a été publié depuis et qu'il venait de terminer sur le vénitien Casanova. Quand ce célèbre aventurier, las de promener dans toute l'Europe ses projets, ses secrets de magie, son originalité , et devenu vieux , se trouva à bout d argentet de voyages, c'estlniqui l'accueillitetluiprocura un asile en le faisant entrer comme bibliothécaire chez son neveu le prince de Wallstein. Celte vie, traversée par tant d'événements, plaisait à l'imagination du vieux marécbal.Lui aussi, il avait eu quelque chose d'aventureux dans son existence. Il aimait l'esprit vif et piquant du Vénitien, sou instruction profonde et variée, ses saillies d'un tour neuf et philosophique.

*— « Oui, me dît-il, Casanova est le plus divertissant original que j'aie connu dans ma vie. C'est lui qui disait qu'une femme n'a jamais que l'âge que lui donne son amant. Ses souvenirs intarissables, son imagination aussi

fraîche qu'à vingt ans, son enthousiasme pour moi m'avaient gagné le cœur. Il m'a lu souvent ses mémoires qui sont ceux à la fois d'un chevalier et du Juif errant : malheureusement ils ne verront jamais le jour. >.

Sur sa table de travail étaient épars beaucoup de papier» chargés de pièces de vers, la plupart non terminées.

— ■ Vous regardez ces ébauches , me dit-il ■ c'est que je ne travaille pas comme le commun des poètes. Il est deus dictionnaires à leur usage: te dictionnaire du cœur et le dictionnaire des rimes. Quand ils n'ont plus rien daus le premier, ou qu'ils ne peuvent plus y lire , ils ouvrent le second. Moi, quand le cœur ne dicte plus rien, je m'arrête. «

Nous passâmes encore quelque temps à examiner plusieurs charmants portraits des femmes qu'il avait aimées, et une riche collection de lettres écrites par les souverains et les personnages les plus illustres de l'Europe depuis un demi siècle.

L'heure du retour sonna , et il me fallut quitter cette charmante retraite qui, un jour, devien-

viendra historique. Mais , au milieu de ces brillants souvenirs du Congrès de Vienne, ma mémoire reconnaissante ne pouvait oublierectte journée passée tout entière dans l'intimité du prince de Ligne.

CHAPITItE XI.

Réunion à la cour. — L'impératrice d'Autriche. — La société des troubadours. — La comédie do société. — L'impératrice de Russie. — Le prince Lcopold de Saxe ■ Cobourg. — Le tableau en action. — Les moustaches du comte de Wnrbna. — Les romances en action. — L'orpheline des prisons. — La diplomatie et la danse. — Bal et souper a la cour.

Les fêtes succédaient aux fêtes sans interruption; il semblait qu'on regardât comme perdus les instants qui n'étaient pas donnés au plaisir. Tous les huit jours il y avait grande réception et

bal à In cour. Obéissant à l'impulsion venue d'en haut, les sommités de la société autrichienne avaient leurs jours fixes où elles recevaient aussi, dans leurs salons, ces milliers d'étrangers que les alThires, et surtout les plaisirs, avaient attirés à Vienne. Les lundis, on se réunissait chez madame deMetternicb; les jeudis, chez le prince de Trnutsmansdorff, grand écuyer; les samedis, chez la belle comtesse Zicby. De leur coté, pour reconnaître cette gracieuse hospitalité, tous les ambassadeurs et représentants des grandes puissances répondaient par des fêtes au brillant accueil qui leur était fait : grâce à cet échange continuel, les journées s'écoulaient sans qu'on les comptât, et chacun semblait avoir adopte cette maxime: // jaut être heureux ; c'est lepiemier besoin de [homme.

L'impératrice d'Autricbe était, en quelque sorte, l'âme de cette succession de bals, de banquets, de réunions, de mascarades, etc. Née en Italie, et issue de cette illustre maison d'Esté , célébrée par l'Arïoste et le Tasse , elle avait reçu en héritage, de ses ancêtres, le goût et l'instinct de tous les arts. Sa bonté était extrême : sa fraîche

imagination se complaisait dans ces joyeux détails. Deux artistes français, M. Isabey et M. Moreau, architecte rempli de talent, étaient ses auxiliaires habituels. Elle inventait, ordonnait; leur tâche à eux consistait à rendre fidèlement et à mettre en œuvre ses riantes idées.

Un de ses plus vifs plaisirs était de donner des représentations théâtrales dans ses appartements. Bmrant les embarras attachés au rôle à'tmpressa ■ rio, elle était parvenue à recruter et à composer une réunion d'acteurs de.société. Parmi eux brillaient des talents qui n'eussent été déplacés sur aucune scène. Dans cette troupe bourgeoise figuniieBt! les noms les plus aristocratiques: c'étaient pour la comédie, les comtes Ojarowskï, Stanislas Polocki, de Walstein, Woyoa, mesdames Edmond de Périgord et Flore Wurbna ; pour l'opéra, le prince Antoine Radziwil, le marquis de Salvo, les comtes de Bombe! les et Petersen, les comtesses d'Appony, Charles Zichy, de Woyna, la princesse Yablonowska; enfin, pour la tragédie allemande, la comtesse Julie Zichy, la comtesse Eslerhazy, le comte d'Zchny. Notre théâtre , si riche dans tous les genres, était surtout mis à

contribution: souvent on entremêlait des pièces allemandes et des pièces françaises. A une de ces représentations, la tragédie de fFalstein de Schiller, et la charmante comédie des Rivaux deuxmêmes , furent tour-à-tour jouées avec un ensemble vraiment remarquable,

Quelques jeunes gens, pour faire diversion aux arides travaux delà diplomatie, qui n'était pas toujours alors la gaie science, dit-on, avaient organisé entre eux une sorte de réunion artistique : on la nommait la troupe des troubadours. Parmi eux on citait le prince Radziwil, les comtes Batbiany, Zichy, le prince Léopold de Saxe-Cobourg. C'était un gracieux souvenir de mœurs chevaleresques et poétiques au moyen-âge. Puis venait encore le comité des fêles, nommé par l'empereur, et composé des premiers personnages de la cour. Il semblait vraiment que la société tout entière fût enveloppée par une vasle association dont le joyeux réseau s'étendait partout , et qui avait un but unique: le plaisir.

Le divertissement que la cour donnait ce soirla était d'un genre entièrement neuf pour la plupart des spectateurs: c'étaient des tableaux

et des romances mises en action. Nous nous rendîmes de bonne heure au palais impérial, le prince de Ligne et moi. Rien n'était commencé ; cependant les salons étaient remplis. Grâces aux soins du comte Arthur Potocki , nous trouvâmes des places qu'il nous avait gardées entre la princesse Marie Esterhazy et le prince Léopotd de Saxe-Cobourg. Je rencontrais pour la première fois ce jeune homme dans le monde : il était connu du princede ligne qui nous mit promptem en t en rapport. Il me sembla alors aussi timide qu'il était beau. On ne peut nier que jamais la noblesse du aaug et de la naissance ne se décela mieux que dans l'air distingué et le port plein d'aisance de ce représentant d'une illustre maison. Sans doute , alors, il était loin de prévoir la haute fortune où la destinée rappellerait en l'unissant d'abord à la plus grande princesse de l'Europe, en le plaçant ensuite sur le trône delà Belgique régénérée, en lui donnant enfin pour épouse une princesse accomplie, issue du sang royal do France. Aujourd'hui en lui repose tout un avenir de bonheur pour deux familles, pour deux peuples peut-être....

Après que nous eûmes échangé quelques mots de politesse, le prince Léopold nous quitta: il avait un râle à remplir dans un des tableaux en action qu'on allait représenter, nous restâmes auprès de la princesse Esterhazy.

Que dire après tout ce qui a été dit sur cette illustre et princière maison Esterhazy? Qui ne connaît sa noblesse, dont l'origine se perd dans la nuit des temps , et sa puissance qui égale celle des roisî Sa magnificence, son luxe, ses richesses, sont tels que l'esprit s'en fait difficilement une idée, et qu'on est tenté d'en ranger le récit au nombre des contes les plus fabuleux. Ses possessions territoriales comprennent dans leur circonscription plus de cent villages et bourgs, près de quarante villes, et plus de trente châteaux ou forteresses. Les résidences de campagne, qui sont comme les capitales de ces véritables états, renferment un nombre prodigieux d'appartements de maître complets , des galeries , des théâtres. Le costume de hussard hongrois tout brodé de perles, et qui se transmet dans la famille depére en fils, est, dit-on, d'une valeur de quatre millions de florins, et en coûte douze

mille de réparations, chaque fois qu'il est porté. Dans ces vastes domaines, les Esterhazy exercent le droit de vie et de mort : ils ont des troupes et des gardes à leur solde. Enfin, un décret impérial qui remonte à Tannée 1687, leur a accordé le droit de Lattre monnaie et de conférer la noblesse. Combien de souverains seraient tentés de troquer leur couronne contre le sort de semblables sujets!

La princesse Marie Esterhazy, née princesse de Lichtenstein, était encore, à celte époque, pleine d'une grâce ravissante, quoiqu'elle eût passé le temps de la première jeunesse : elle possédait surtout cette bonté touebante qui donne encore du charme aux femmes qui ont conserve le moins d'agréments. Son caractère d'une constante' égalité, son' attrayante bienveillance, me faisaient rechercher les occasions qui me rapprochaient d'elle. J'avais vu autrefois son mari, le prince Nicolas, à Paris chez madame Bccamier, cette amie de mon enfance, la plus belle des femmes , la plus digne d'admiration et de respect. Amateur passionné et éclairé des beaux arts, et surtout de la musique, le prince

était le Mécène des gens do lettres et des artiste*: il les traitait en connaisseur et les récompensait en roi.

Je me plaisais beaucoup dans la société du prince Paul, leur (ils, plus jeune que moi de quelques années, Nos goûts, nos habitudes étaient les mêmes. Je le rencontrais souvent cbez notre amie commune , madame de Fucfas. Depuis lors, appelé par son nom et par ses hautes connaissances, aux plus importantes fonctions diplomatiques, le prince Paul y a déployé une constante modération et une rectitude d'idées qui n'appartiennent qua un noble cœur et à un esprit supérieur. Il est un des hommes qui, dans les dernières négociations, ont le plus contribué à maintenir le repos de l'Europe.

La conversation s'était engagée avec la princesse Marie sur le genre de plaisir que la cour d'Autriche allait nous procurer. Elle nous dit qu'elle avait tait exécuter de semblables tableaux à Eisenstadt dans un temple construit à cet effet ou milieu d'un lac, et que, pendant les représentations, Haydn, son maître de chapelle, improvisait sur un orgue quelques morceaux en rapport

avec l'effet de l'optique , ce qui ajoutait merveilleusement h l'illusion.

Les souverains entrèrent peu à peu et s'assirent aux places qui leur étaient réservées : l'empereur Alexandre était, comme d'habitude, à côté de l'impératrice d'Autriche. Par une bizarre fatalité , tous deux avaient l'oreille un peu dure, l'impératrice d'un côté et Alexandre du coté opposé. L'étiquette voulait qu'ils fussen t placés précisément de manière à ne pouvoir s'entendre ; aussi, semblaient-ils toujours jouer aux propos interrompus. Alexandre, à cette époque, était remarquable par sa beauté et l'élégance de ses formes : son cœur n'était pas insensible aux flatteries qu'on lui adressait à cet égard : on eût été bien mauvais courtisan , si on loi eût laissé penser qu'on s'apercevait de cette infirmité.

Auprès de l'empereur d'Autriche était assise la charmante impératrice Elisabeth de Russie. Cet ange exilé du ciel réunissait en elle tout ce qui aurait pu assurer le bonheur de son époux et le sien. Douée d'une figure ravissante, ses yeux réfléchissaient la pureté de son âme. Elle avait les plus beaux cheveux cendrés qu'elle laissait

habituellement flotter sur ses épaules. Sa taille était élégau te, souple et flexible, et sa démarche, même sous le masque, la trahissait àl'instant. 11 était impossible de voir une femme à qui l'on eût pu appliquer plus justement le vers de Virgile :

• Incessu patoit Dca •

A un caractère charmant elle joignait un esprit vif et cultivé , l'amour des beaux arts , une générosité sans bornes. Les grâces élégantes de sa personne, la noblesse de son maintien, su bienveillance inépuisable, lui gagnaient tous les cœurs. Délaissée, dés les premiers instants de son union, par un époux qu'elle idolâtrait, elle avait contracté dans la solitude et le chagrin une sorte de douce mélancolie. Empreint dans (ous ses traits, ce sentiment donnait au* accents de sa voix, à ses moindres mouvements quelque chose d'enchanteur et d'irrésistible!

Une symphonie de cors et de harpes precedu le lever du rideau : on éteignit les bougies de la salle, pour donner plus d'éclat au foyer de lu miercs reporte sur le lieu de la scène.

\a premier tableau fut ia représentation d'un sujet peint par un jeune artiste Viennois : Louis XJF aux pieds de madame de La Vallière. Les acteurs de cette scène étaient le jeune comte Trautsmansdorff, fils du grand-maréchal, et In charmante comtesse Zichy. Tous deux étaient doués de tant d'attraits, il y avait une telle expression d'amour dans la ligure du comte, tant de pudeur, d'effroi et d'innocence sur le délicieux visage de la comtesse, que l'illusion fut complète.

Le deuxième tableau fut d'aprèj la belle composition de Guérin: Ilippotyte se défendant devant Thésée de (accusation de Phèdre. La princesse Yablonowska représentait la fille Je Mi nos, et le jeune comte Woyna, Hippolyte. Dans les yeux, dans les traits de l'une on lisait l'ardente passion combattue par le remords, tandis que l'autre, par son attitude calme et antique, par sa respectueuse douleur, semblait n'invoquer pour sa défense que la pureté de son cœur. Jamais la pensée de Racine, quoique dépouillée du charme de ses beaux vers, n'eut de plus éloquents interprètes.

Les sujets de ces tableaux, reproduits par les

personnes les plus distinguées de la cour, les costume* si brillants et si exacts, le jour des lumières si parfaitement disposé, tout cet ensemble si artistement dirigé, excitait dans l'assemblée une vive admiration. Il est impossible de se former une idée exacte de la magie de ces ■«présentations quand on n'en a pas été le témoin. L'immobilité des acteurs rendait l'effet surprenant : cependant plusieurs attitudes étaient si fatigantes qu'on ne pouvait en exiger la tenue au-delà de quelques minutes.

On prépara ensuite le théâtre pour les romances en action : un orchestre, où se trouvaient réunis les plus célèbres instrumentistes de l'Allemagne, exécutait des symphonies dUaydn et de Mozart.

La première romance fut : Partant pour ta Syrie, dont la charmante musique , devenue populaire en Europe, est de la reine Hortense. Mademoiselle Goubault, jeune beige, qui joignait à une figure agréable une voix pleine de charme et d'expression , clianla les paroles pendant que la princesse de liesse Philipstadt et le jeune comte de Schœnfetdt figuraient les

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sujets. Au couplet du mariage, un chœur composé des plus jolies personnes de la cour, vînt se grouper autour des acteurs principaux : cette profusion de délicieuses figures, l'ensemble parfait des voix, la pantomime expressive des deux amants, toute l'exécution, en un mot, fut- applaudie avec enthousiasme.

.l'étais trop loin d'Alexandre pour entendre ce qu'il disait au prince Eugène, assis non loin de lui à côté du roi de Bavière son beau-pére. Mais il était aisé de voir, par le sentiment de plaisir et de gratitude peint sur la figure d'Eugène, que les éloges donnés par l'empereur à cette composition musicale , étaient accompagnés d'exprèssions flatteuses et bienveillantes pour sa sœur.

La seconde romance fut celle de Coupiguy : un jeune Troubadour qui chante et fait la guerre , exécutée par le comte de Schcenborn et la comtesse Marassi : ta troisième fut encore de la reine Hortense : Fais ce que dois, advienne que pourra. Elle fut aussi bien chantée qu'habilement jouée par la belle comtesse Zamoiska, fille du maréchal Czartorinski et par le jeune prince Radziwil : comme la première, on l'accueillit, on la loua avec

transport. Toutes les voix nommaient l'auteur, et les applaudissements en devenaient plus vifs.

— « Voilà, me dit le prince de Ligne, un sceptre qui ne se brisera pas dans les mains de mademoiselle de Beauhamais : elle est encore reine par la grâce des grâces et du talent, quand elle a cessé de l'être par la grâce de Dieu. J'ai beaucoup de penchant, je l'avoue, pour les femmes qui aiment la musique, et surtout pour celles qui en font comme elle. La musique est une langue universelle : elle raconte harmonieusement à toutes les oreilles les sensations de la vie. Il n'y a que des méchants qui aient pu dire du mal de l'ancienne reine de Hollande, et que des sots qui aient pu le croire. Quant a moi, je suis heureux d'applaudir et de rendre hommage aux grondeurs tombées, surtout quand elles ont h* noré le rang où le sort les n>vait placés- .: .■>

- — « Oui, mon prince, toutes ces déchéances sont encore si récentes, et les élévations, bien que contestées en point de légitimité, datent déjà de si loin, qu'elles laissent dans le souvenir une sorte de respect auqpel ne nuit pas l'admiration due au talent. J'ai eu souvent l'occasion de

voir la reine Hortense au commencement de sa grandeur. Transportée, bien jeune encore, dans une cour toute nouvelle et tout agitée de la gloire des armes, elle savait en tempérer le mouvement par les charmes d'uu mérite paisible. Dans les progrès si rapides de sa fortune, elle ne changea pas; et les pompes impériales la trouvèrent toujours modeste et naturelle. Elle semble être née avec le géuie des arts, et le germe des talents: elle chante et joue sur plusieurs instruments la musique charmante qu'elle compose. Elle dessine avec une rare perfection : mais ce qu'on ne saurait assez louer, c'est cette ingénieuse bienveillance que. sa mère semblait lui avoir transmise. Toutes deux, élevées au rang suprême, n'avaient perdu aucune des qualités qui font chérir dans une condition obscure.

— « J'aime à vous entendre parler ainsi : il est admirable, selon moi, d'admirer. Je déteste les gens qui cherchent toujours une raison d'intérêt à une belle action. Rappclez-vous-le bien, il n\ a que les âmes basses qui aiment à dénigrer le» talents, et que les sots qui applaudissent aux envieux. ■>

On avuit baissé la toile pour disposer le dernier tableau qui allait terminer le spectacle d'une manière éclatante, et qui devait représenter l'Olympe avec toutes les divinités mythologiques. Rien n'avait été négligé pour que l'exécution répondit à la grandeur du sujet. Cependant on avait eu un moment la crainte qu'elle ne fût arrêtée dans sa marche, ce qui drmna lieu, pendant deux jours, à une négociation bien autrement délicate et difficile que celles qui se traitaient habituellement entre les sommités diplomatiques; et il n'avait fallu rien moins qu'une haute intervention pour trancher cette question ou la docte réunion eût peut-être échoué. Voici quel était l'objet de celte grave préoccupation.

Tons les rôles de l'Olympe étaient distribués : au prince Léopold de Saxe-Cobourg , dont la beauté était remarquable , était échu celui de Jupiter, et au comte Zichy celui de Mars.

Mais il manquait un Apollon : dans la troupe des troubadours, le jeune comte de Wurbna était le seul qui pût remplir dignement cet emploi. I.c rôle lui avait donc été offert, et il l'avait accepté. Mais le comte, qui réunissait, à tous égards.

les qualités requises pour la partie brillante qu'on lui destinait, avait ma 1 h eQrc use m eut quelque chose au-delà du programme: sa lèvre supérieure était ornée d'une charmante paire dé moustaches, et il y tenait comme on tient à tout ce qui ne messied point. Or, soit qui! fut dans l'Olympe, ou sur son char lumineux, soit qu'il devint simple berger, on n'avait jamais vu' le dieu du jour avec cet ornement de capitaine de hussards.

Le régisseur charge de diriger l'exécution du tableau, s'appelait Omer, ce qui prêtait merveilleusement à tous les genres de bons mots. Orner est donc député auprès du jeune comte pour entamer les négociations et l'engager à se défaire du malencontreux ornement. Malgré son poéti« que nom (orthographe à part) , Omer est h peine écouté. Raisons, cajoleries, prières, tout est successivement mais vainement employé auprès du beau jeune homme. On lui démontre qu'il sera impossible de représenter le tableau annoncé. Rien n'y fait. Inexorable comme Achille retiré sous sa tente, on eût dit qu'il avait fait serment de ne se séparer de ses moustaches qu'avec la vie..

I,e bruit île cette étrange obstination se répand avec la rapidité d'une mauvaise nouvelle : on s'agite, on s'inquiète, on s'interroge, on oublie tous les autres plaisirs ; on eût oublié le Congrès lui-même, sï quelqu'un eût alors songé qu'il se tenait un Congrès. Ces moustaches sont devenues l'objet des conversations et de la préoccupation générale. \j ,

Enfin, dans cette grave occasion, on a recours an grand moyen : On en parle à l'impératrice. Entrant franchement dans le complot, cette charmante princesse, le soir même, câlina si bien le jeune récalcitrant que, vaincu ou plutôt séduit , il s'absente un moment et revient avec une lèvre blanche et polie comme celle d'une jeune fille. Ainsi étaient tombés, sur un seul mot de Louis XIV, les bois qui gênaient la vue au château de Petit-Bourg : vraiment, les souverains, et surtout les souveraines, ont, pour abattre ou pour élever, des paroles puissantes et magiques.

Le sacrifice était accompli , et l'on savait que , grâce à l'heureuse conclusion de cette négociation , Orner avait pu mener a honne fin son œuvre olympique. Enfin le rideau est levé : la divine

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assemblée apparaît aux regards impatients. I.» reine des Dieux est représentée par la fille de l'amiral sir Sidney Smith , Vénus par mademofselle de Wilbem, dame d'honneur de la princesse de la Tour-et-Taxis , et Minerve par la belle comtesseRosalie Rzewouska. Les yeux, enchantés d'abord par la beauté unique du tableau, se fixent bientôt sur Apollon seul, qui se montre dans toute sa gloire, bien payé de son obéissance par de doux et d'augustes sourires.

Pendant la représentation de ce tableau, un jeune français, le baron Thierry, attaché à la légation de Portugal, exécutait un solo de harpe. Ce jeune homme, élevé en Angleterre, où il avait suivi ses parents lors de l'émigration , avait cultivé cet instrument et était arrivé à un degré d'habileté très rare alors. Bien fait, d'une figure intéressa □ te, M. Thierry passait à Vienne pour un des étrangers les plus à la mode. Quelque temps après, il fut le héros d'une aventure tant soit peu' romanesque. Son solo, exécuté avec toute la perfection que comporte la harpe , produisit le plus grand effet: de belles et royales mains donnèrent le signal des applaudissements. L'Olympe même

s'en émut. Enfin la toile se baissa au milieu des bravos unanime» : les souverains se levèrent : on passa dans une salle voisine disposée avec magnificence pour le bal.

— » Vous venez, me dit le prince de Ligne, d'admirer la belle comtesse H/evouska, sous les attributs de Minerve : vous ne connaissez sans doute pas son histoire. C'est un roman dont la réalité Remporte sur la plus touchante fiction.

— « Non , mon prince : j'ai connu la comtesse en Pologne, et j'ai admiré en elle l'une des femmes les plus distinguées de son pays , par l'esprit et la beauté. Mais j'ignorais qu'un autre intérêt s'attachât à sa personne:.

I.—- ■ Vous voyez en elle un des jouets les plus étonnants du hasard. Sa mère, la princesse Fanny Lubomirska, habitait Paris à l'époque où le délire révolutionnaire étendait sur la Fiance son crêpe funèbre. Livrée entièrement à l'éducation de sa fille unique Rosalie , alors âgée de cîiiq ans , elle se croyait protégée, au milieu des éohafauds et des larmes, pur les lois sacrées du droit des gens. Mais , dénoncée au comité révolutionnaire, sous l'absurde et bannale accusation de conspiration

contre Li république, elle est traduite au tribunal Je sang: soujifonuiii; . accusée , condamnée à mort, tel fut en peu de jours le destin de cette trop confiante étrangère. ■ ' , , .-;

« Séparée de tous ses serviteurs lors de sa détention, à la Conciergerie, on lui avait permis , néanmoins, d'y emmener sa 6Ue. Le jour où cette malheureuse mère fut traînée à 1 echantud , elle recommanda Rosalie aux soins de ses compagnes d'infortune-, niais celles-ci éprouvant bien tôt tourà-tour le même sort que la princesse, léguaient Rosalie à d'autres prisonnières; et la pauvre enfant , adoptée et transmise de victime en victime, fut recueillie par la pitié de la blanchisseuse delà prison, nommée Bertot. Celte digne femme , touchée de sop abandon, ajouta ce sixième enfant aux cinq dontellc était déjà mère, et devint ainsi la providence de l'orpheline des cachots.

« Quoique élevée dans une condition si différente de celle à laquelle le sort semblait d'il! ord l'avoir destinée) Rosalie joignait déjà aux plus belles qualités de lame les plus heureux dons de la nature. Aidant nvec zèle sa bienfaitrice dans ses travaux, par ses soins caressants et son cm-

prcssement à plaire, elle sut se faire confondre par sa mère adoptive avec ses autres enfants.

« Cependant le règne de sang avait cessé: et la liste des victimes de cette époque, publiée dans toute l'Europe, avait appris aux amis de la princesse que, sur un sol qu'on disait libre, une illustre étrangère avait payé de sa tète son imprudente confiance.

« Acette horrible nouvelle, le comte Bzewouski; frère de la princesse, était accouru à Paris. Avec l'aide des autorités, il s'occupait sans relâche de trouver les traces de la fille de sa sœur infortunée: mais toutes les recherches demeuraient sans succès; promesses, signalement, avis, rien n'avait été négligé: ln pauvre blanchisseuse ne lisait ni les gazettes, ni l'annonce des récompenses promises. Le geôlier de la Conciergerie, le seul qui eut pu donner des renseignements sur l'orpheline, était mort et avait eu déjà deux successeurs. Iticn ne paraissait devoir mettre le comte sur les traces d'un enfant si cher: plusieurs semaines s'étaient écoulées, et tout lui faisait craindre que la misère et l'abandon n'eussent hâté la fin des jours de l'orpheline. Ce[iendant la providence,

qui semblait avoir épuisé pour Rosalie le temps des épreuves , permit que la blanchisseuse de la Conciergerie tût aussi celle de l'hôtel Grange- Batelière où le comte était descendu en arrivant à Paris.

" Un matin que Rosalie , accompagnant so seconde mère, rapportait du linge à l'hôtel, le comté l'aperçut en traversant la cour. Frappe de sa beauté, il lui semble retrouver dans ses traits quelque ressemblance avec ceui de sa sœur.

— « Quel est votre nom, ma belle petite, demonde-t-il à l'enfant?

— - Rosalie, Monsieur, lui répond-elle. :

— - Rosalie! dit-vous! ma bonne, cet enfant est-ilavous,ditle comte en s'adressantà la femme Bertotî , .

— « Oui, Monsieur, elle est bien à moi, car je l'ai nourrie depuis trois ans. Mais quand je dis que c'est la mienne, ce n'est pas moi qui t'ai mise au monde: c'est la fille d'une pauvre prisonnière. Elle n'a plus ni père ni mère. Mais voyez-vous, Monsieur, avec moi le malheur c'est comme lu (■lu, ça m'attache.

; — .« D'une prisonnière, dites -vous! - ■ - •• ■ « El d'une bien grande daine encore, qui a été guillotinée avec tant d'autres du temps de Robespierre.*1 .. ■

«Dès ce moment, le comte ne peut douter que ce iiesoit sa nièce. Pours'cn convaincre entièrement, il lui parle en langue polonaise. A ces accents, qui lui rappellent les douces impressions de son enfance, Rosalie fond en larmes, et, se jetant tout éplorcc dans les bras du comte r 1

— « Oh ! je vous entends, Monsieur, je vous entends ! Répétez encore, c'était ainsi que me parlait ma mère. »

« I.e comte, au comble de ses vœux, presse Rosalie sur son cœur, et l'arrosant de ses larmes:

— «Rosalie, ma Rosalie, je te retrouve donc enfin. Oui, tu es ma nièce, la fille de ma sœur bien -aimée! 1 > ■■! '

« Puis, se tournant ensuite vers la bonne blaochisseuse, que la surprise vendait immobile et interdite: ■ ; • ■ . "!- ". .H '; ' • ■ :"*-•■ ■■

« Brave femme, lui dit-il, en rcraettantRosalie dans ses bras, soyez toujours sa mère : vous ne la qui Itérez plus. Puisque l'orpheline abandonnée

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a clé 4e volve famille, la votre ne cessera pas d'être la sienne; et voilà d'avance comme nous partagerons avec vous. . ..

u A ces mots il Lui donna «De bourse pleine d'or, et l'obligea de venir,dès le même jour, s'établir avec ses enfants à l'hôtel Grange-Batelière. Peu de temps après, il quitta Paris pour retourner en Pologne, où la bonne Bertot suivit sa Rosalie. I-es enfants de la blanchisseuse y furent élevés sons les yeux du comte avec le plus grand soin. Les garçons , placés à l'université de Wilna , entrèrent par la suite dans l'armée polonaise où ils sont devenus les aides-de-camp du prince Poniatowski : les filles , richement dotées, ont été mariées à des gentilshommes Polonais.

« Quant à la belle Rosalie, elle a épousé son cousin le comte Rzcwouski : aujourd'hui, l'opulence et le bonheur étendent leurs voiles d'or sur sa destinée; mais elle a toujours gardé auprès d'elle sa bienfaitrice, l'estimable Bertot , et jamais ello n'a cessé de la chérir comme une mère et de la nommer sa providence. •* ■ . . ■ : ■■ .

Je remerciai le prince et lui promis de gnrder le souvenir d'un trait que l'histoire négligera

peut-être , mais qui mérite de rester gravé dans tous les cœurs.

Cependant les danses commençaient. Je revins offrir mon bras à la princesse Esterliaxy , et j'eus l'honneur d'être son cavalier pendant une partie de la soirée. Elle parlait des beaux art&avec une facilité toute naturelle, animait sa conversation par des citations toujours justes et exemptes de pédanterie; et, dans ses remarques sur la société, elle alliait la finesse à l'indulgence. On pouvait lire sur sa belle physionomie tout ce qui annonce l'épouse irréprochable, la mère la plus tendre, l'amie la plus sincère et la plus dévouée. Aussi, l'agrément de son entretien me parut-il mille fois préférable aux bruyants plaisirs de cette soirée.

Toutes les personnes qui avaient figuré dans les tableaux et dans les romances avaient conservé leurs costumes : le nombre en était considérable. Elles exécutèrent des quadrilles qui donnèrent à cette fèle un nouvel attrait, celui de la variété. On a dit que la grâce, cette portion divine de la beauté, avait été répartie également, mais sous des tonnes différentes , entre les peuples de lotis

Icsclimats. Jamais cette vérité ne fut mieux sentie que dans ces fêtes du Congres, où les femmes les plus remarquables des diverses parties de l'Europe brillaient d'une grâce égale quoique distincte.

Nous nous égarions, le prince de Ligne et moi, dans cette suite de salons étincelants, passant en revue ces délicieuses figures qui offraient successivement à nos yeux tous les genres de beauté : la princesse Marie de Metternicb , la comtesse Bathiany, nu regard mélancolique, à la taille mince et flexible; les deux charmantes soeurs Eléonote et Pauline de Schwartzemberg, brillantes de jeunesse et de fraîcheur : la princesse Yablonowska, les comtesses Sophie de Woyna et Louise de Durkeim, toutes deux un peu rêveuses; la comtesse Julie Zichy à la grâce enchanteresse; les comtesses de Marassi, d'Urgate, de Schœnborn, la princesse Hélène SouwarofF dont j'ai déjà tracé le portrait, la comtesse de Paar ; partout enfin nous ne voyions que de ravissants visages, que de rapides sourires, que des physionomies où brillaient l'insouciance et le bonheur, et qui charmaient l'esprit en fascinant les regards.

.via

L'empereur Alexandre avait ouvert le hal avec l'impératrice d'Autriche par une polonaise, espèce démarche dansante, préambule obligé des bals de cour. Dans un salon voisin , quelques membres du corps diplomatique jouaient gravement au wisth-, récréation qui semblait aussi être une partie indispensable des transactions européennes. Mais la polonatie vint bientôt les distraire du silence qu'exige ce jeu avant. L'orchestre a donne le signal: trop à l'étroit dans la salle principale, la longue file marchante des danseurs s'élance sous la conduite du czar au travers du palais, enlace de ses anneaux les sérieux quadrilles des joueurs, et après avoir parcouru un immense détour, revient dans un ordre parfait reprendre, au point du départ, le cours de ses gracieuses évolutions.

Vers la fin de la soirée, des groupes se formèrent çà et là : quelques jeune* gens arrangeaient des parties de plaisir pour le leudemain, pendant que les représentants de l'Europe agitaient gravement les brûlantes questions du moment.

(ci, M. de Talleyrand, enfoncé dans un fauteuil , s'entretient avec le prince Léopold de Na-

pies , M. de Labrador, le cfrevallef de las Rios , et le cardinal Gonzalvi: le marquis de Marialva, lé jeune comte de Luchesini, Charles de Rechberg forment un cercle autour deux. On parle du roi Murât. Avec son flegme habituel, M. deTalleyrand laisse tomber quelques-UDsdeces motsgraves et prophétiques qu'on peut considérer comme les avant-coureurs de la chûte de ce souverain improvisé (i).

M. de Latour-Dupin, ambassadeur de France, est le centre d'un groupe où l'on distingue son collègue M. Alexis de Hoailles, MM^ de Vingt/.ingerode, Pozzo di Borgo, le marquis de Saint- Marsan , le comte de Rossi , etc.?

Lord Casllereagh, debout, appuyé contre une cheminée, écoute froidement le roi de *". La foule s'est éloignée avec une respectueuse déférence. Cependant S. M. parie avec chaleur : son

(1) Le prince de Talleyraod au Congrès soulint avec courage et persévérance les droits du roi de piaples contre les partisans de Murât. La monarque reconnaissant lui offrit , en 1817 le duché de Diuo. M. de Talleyrand le lit reporter sur sou neveu , ic comte Edmond de Périgord , qui depuis en porta le titre.

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