CHAPITRE (I
I.e prince de Ligne. — Le bal masqué tle la Itedoole. — Les souverains eu dominos.— 1,'enipprour de Russie clic priacc Eugène. - Les rois de Prusse, de Wurtemberg ctde Danemark. — Le général Tettenborn. floup-d'œil snr sa tic militaire.
Ije célèbre Jonhson a dit quelque paît, en parlant de la grande muraille de la Chine, que le petit fils d'un homme qui l'aurait vue, pourrait encore eu tirer vanité. Cette exagération orientale comme le sujet, me paraîtrait excusable si le propos se fût applique non pas à un monument qui brave les siècles, mais à un de ces hommes qui apparaissent de loin en loin, ou it des
événements qui changent la face du monde, fou > moi , j'ai conservé , je l'avoue, quelque orgueil de maprésenceauCongrès Je Vienne et du privilège d'y avoir vu réunis tant de personnages célèbres. Mais le souvenir le plus flatteur et le plus doux pour mon cœur est celui de la bienveillance dont le prince de Ligne ne cessa de m'honorer. Pendant plus de deux mois, j'ai été assez heu reu s pour vivre dansson intimité, le voyant tous les jours, à toute heure, recueillant de sa bouche ces mots heureux, ces saillies imprévues dont il était si prodigue. Aujourd'hui, après un quart de siècle, l'impression toujours ineffaçable de sa personne, vient animer mes souvenirs, et donner la vie aux tableaux que j'essaie de reproduire.
Le prince de Ligue était alors dans sa quatrevingtième année; mais on peut dire qu'en dépit du temps il était resté jeune. I) avait conservé ce caractère aimable, cette gracieuse originalité, celte urbanité séduisante qui toujours avaient prêté tant de charmes à sa société. Aussi, d'une voix unanime, le nommait-on « le dernier des chevaliers français. «
A cette époque, tous les étrangers les plus
célcbres par leur rang et leur esprit , les souverains eux-mêmes se faisaient comme un devoir de lui rendre hommage. On retrouvait encore on lui cette fraiebeur d'imagination , cette gaité intarissable et de bon goût qui n'avaient pas cessé de le distinguer. Sa verve, innocemment satirique, s'exerçait principalement sur l'allure vraiment étrange que prenait le Congrès , où le plaisir semblait être la seule affaire importante. Dans cet enivrement général, dans cette succession non interrompue de fêtes, de festins, de bals, ce n'était pas le constrate le moins curieux, le moins intéressant que la figure imposante de ce vieux maréchal, recherché partout, quoique sans aucun caractère officiel, et peignant souvent la situation, d'un trait, d'un à-propos qu'on s'empressait de répéter.
I-es Français surtout le recherchaient , et étaient certains de trouver auprès de lui l'accueil le plus affectueux. Depuis son voyage à la cour de France, peu d'années avant la révolution, il avait remporté de ce pays le plus touchant souvenir. C'est principalement dans tes lettres qu'il écrivit à cette époque à la marquise de Coigny
qu'en trouve, à chaque ligne, l'expression de son regret tic vivre éloigné d'un pays et d'un peuple qui lui avaient inspiré une si vive sympathie. En un mot, le prince de Ligne appartenait i la France par la nature de sa valeur comme par « elle de son esprit.
Ma famille ayant l'honneur detre alliée à celle de cet homme célèbre , en i 807 , quand j'étais venu pour la première fois à Vienne, le prince de Ligne m'avait accueilli et présente à la cour et partout comme son cousin. A toutes les époques qui, depuis lors, m'avaient ramené en Autriche, jusqu'à celle de sn mort, sa courtoisie et sa bienveillance ne se démentirent jamais. Je ne me lassais point de l'entendre, surtout quand sa pensée rétrogradait vers les anciens temps qu'il ami t tant vus et si bien vus. Il prenait plaisir à eurïchir mon esprit des trésors du sien, a éclairer ma jeunesse des conseils et des Fruits de sa longue expérience. Aussi, parler du prince de Ligue, c'est pour moi acquitter la dette de la reconnaissance ( 1 ).
(i) Les grâces de l'esprit, et la noblesse des sentiments semblant héréditaires dans «Ile illustre race 1.0 mince de
Ma première visite lui était due. Le lendemain de mon arrivée, je courus me présenter chez lui. Si déjà, lors de mes précédents séjours à Vienne, il avait daigné me servir de guide et d'appui, combien, dans celte circonstance mémorable, ne devais-je pas me montrer jalouxde contempler un tel tableau avec les yeux de son esprit? Aussi fusjc on ne peut plus sensible à la bienveillance de sa réception.
« Vous arrivez à point, me dit-il, pour voir de grandes choses. L'Europe est à Vienne. Le tissu de la politique est tout brodé de fêtes. A votre âge on aime les réunions joyeuses, les bals, les plaisirs; je vous réponds que vous n'en chômerez, pas ; car le congrès ne marche pas, il danse. C'est une cohue royale. De toutes parts un crie: « paix, justice, équilibre, indemnité, légitimité, mot que votre prince de Bénévent vient d'ajouter au dictionnaire diplomatique. Qui va débrouiller ce chaos et poser des digues à ce torrent de prétentions ? Quanta moi, spectateur bénévole, je n'y réclamerai qu'un chapeau, usant le mien à saluer
Ligne actuel, petit-fils du maréchal, et maintenant ambassadeur du roi des Belges en France, soutient dignement l'éclat de ce lieau nom.