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les souverains qu'on rencontre à chaque coin de rue. Mais enfin, en dépit de Itobinson Crusoii(i), une pais générale et durable va sans doute se conclure. La concorde a enfin réuni les peuples, si long-temps ennemis : leurs plus illustres représentants en donnent déjà l'exemple. Chose qu'on voit ici pour la première fois, le plaisir va conquérir la paix, n
II me fit ensuite, avec la vivacité d'un jeune homme, sur Paris, ma famille, mes voyages et mes projets, une foule de questions qu'on vint interrompre en lui annonçant que sa voiture l'attendait.
.1 A dîner demain chez moi , ine dit-il; de là nous irons au bal de la redoute : c'est la folie de la raison. Je vous y expliqueraîen peu d'instants les curiosi tés decettegrande tapisserie à personnages. Vous y trouverez beaucoup de vos connaissances Européennes. Grâces à nos dispositions amicales, chacun ici se met à l'aise et sein hle Être chez soi.
(1) C'est ainsi que le prince de Ligne appelait Napoléon, par allusion a son séjour a 1 île d'Elbe , et non par dédain, car personne ne professait une plus haute admiration et une sympathie plus vraie pour la plus grande gloire et la plus grande infortune des temps modernes.
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Vous serez force de convenir <jue, si jamais l'Autriche s'est laissé vaincre, ce n'est pas eu hospitalité. -
Le prince avait conserve l'habitude de dîner de bonne heure; je me rendis à quatre heures dans sa jolie maison sur le bastion. Elle n'avait qu'une pièce par étage; aussi la nommait-il , eu riant, son bâton de perroquet; par antiphrase on l'appelait t'Uolel ik Ligne, l'eu de temps après, Use mit à table, entouré de sa charmante famille.' Le repas, à vrai dire, ainsi que les soupers si connus de Madame de Malntenon, lorsqu'elle n'était encore que la veuve Scatron, avait besoin de la magie de sa conversation pour ne pas paraître plus qu'exigu. Et cependant, quoiqu'il mangeât presque à lui seul les petits plats qu'on lui servait, il tenait l'esprit de ses convives tellement attentif et charmé que ce n'était qu'au sortir de table que l'estomac s'apercevait de toute la spiritualité du festin.
Au salon, nous trouvâmes quelques personnes venues en visite ; c'étaient des étrangers de distinction qui, appelés à Vienne de tous les coins de l'Europe, sciaient tait présenter à celte vï-
vaille merveille du dernier siècle; c'étaient aussi quelques-uns de ces curieux importuns <|tii affluaient chez lui, u'cût-ceéicquc pour dire: j'ai vu le prince deLigoe; ou pour frotter leur esprit au sien , quêtant ses anecdotes, ses saillies, qu'ils allaient ensuite colporter, défigurées, dans les salons. Mais l'esprit n'a pas la propriété de l'aimant, qui se communique par le contact. Avec sa finesse admirable, il avait bientôt distingué ces demi-savants qui se flattaient de parler sa langue sans la comprendre, le provoquaient par des questions insipides, et l'assommaient de bons mots connus. Il savait se débarrasser avec les formes d'une moquerie douce et d'une politesse ironique. C'est de cette espèce de gens qu'il disait :
" Bien ne prouve plus la médiocrité que les petits mystères à l'oreille, les conversations dans une embrasure de fenêtre, les grandes discussions sur de petites choses. Malheur à ceux qui n'ont pas ce qu'on nomme en peinture la manière large.
■■ Si cette foule qui m'obsède, ajoutait-il, prétend voyager pour son plaisir, ce n'est pas. à coup sur, pour le mien. >■
Il eut bientôt (lit quelques mots polis ou spirituels à chacun de ces groupes. Puis , s'en éloignant, comme si sa tâche eût été remplie, il s'approcha de son petit-fils, le comte de Clary, avec lequel je causais alors :
« Je me rappelle, nous dit-il, avoir commencé une de mes lettres à Jean-Jacques Rousseau par ces mots : « comme vous n'aimez, Monsieur, ni les empressés ni les empressements..... - Il y aurait bien quelques billets de ce genre à écrire à certaines sommités ici présentes ; mais elles sont tellement infatuées de leur mérite qu'elles n'y tiraient pas leur adresse. Comme cette sorte de gens est d'ordinaire têtue et tenace, allons en voir d'autres, un peu plus an large. Le bal nous attend: suivez-moi, mes enfants; je veux vous enseigner à prendre congé à la Française. ■
Et cet homme, extraordinaire en tout, s'envelant avec la légèreté d'un page , s'esquive et se précipite dans sa voiture, riant de cette espièglerie d'écolier et du désappointement de tous ces parleurs insipides qui allaient le chercher pour en être écoutés.
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Nous arrivâmes à neuf heures au palais impérial appelé le Burg.
C'est dans cette antique résidence que se donnnaient ces ingénieux montons, mascarades de caractère , où , sous l'immobilité du domino, se cachaient souvent des combinaisons politiques, chefs-d'œuvre d'intrigues ou de conceptions. La salle principale était magnifiquement éclairée et entourée d'une galerie circulaire donnant entrée dans de vastes salons disposés pour le souper. Sur des banquettes élevées en amphithéâtre étaient assises une foule de dames, quelquesunes en dominos , le plus grand nombre en costumes de caractère. Rien de plus éblouissant que cette réunion de femmes, toutes jeunes et belles, et chacune dans une parure en harmonie avec son genre de beauté. Tous les siècles, tous les pays semblaient s'être donné rendez-vous dans ce cercle gracieux.
A des intervalles égaux, des orchestres exécutaient toura lourdes polonaises etdes valses; dans les salles continués on dansait des menuets avec toute la gravité Allemande, ce qui n'était pas la partie la moins comique du tableau.
Le prince m'avait dit vrai : Vienne offrait alors un abrégé de l'Europe, et cette redoute un abrégé deVienne. Rien déplus bizarre que ces gens masqués ou non masqués, parmi lesquels circulaient, sans la moindre distinction et confondus dans la foule , tous les souverains réunis en ce moment au Congrès.
» Remarquez, me dit le prince de Ligne, cette physionomie gracieuse , martiale et élégante : c'est l'empereur Alexandre. U donne le bras au prince Eugène Beauharnais auquel il a voué une sincère affection. Quand Eugène est arrivé ici avec le roi de Bavière, son beau-père, la cour d'Autriche hésitait sur le rang qui lui serait accordé. L'empereur de Russie s'est prononcé d'une manière si positive qu'il a été traité avec les honneurs dus à son généreux caractère : Alexandre, vous le savee, est digne d'inspirer et de connaîtra l'amitié.
« Savez-vous quel est le personnage dont cette belle Napolitaine enlace, de ses bras arrondis, la taille noble et élevée? C'est le roi de Prusse, dont la figuregraven'enparaltpasplusémue.Etcependant
ce malin masque est peut-être une impératrice , peut-être aussi une grisette?
u Déguisant a peîne,sous une vénitienne, l'obligeance attentive de l'Amphitryon couronné, vous voyez notre empereur, image vivante du despotisme le plus paternel , et modèle de la plus gracieuse hospitalité.
« Cette figure ouverte , sur laquelle se peint la bonté de l'âme, est celle de Maximiiien , roi de Bavière, qui n'a pas oublié sur le trône son rôle de colonel au service de France , et qui conserve pour ses sujets l'affection qu'il portait jadis à son régiment.
■ Voyez près de lui ce petit homme paie avec ce grand nez aquilin et ces cheveux d'un blond blanc , c'est le roi de Danemarck. Des considérations politiques avaient fait naître parmi les souverains quelques préventions défavorables contre lui : mais le charme de ses manières, la franchise et l'élévation de son caractère lui ont bientôt ramené tous les cœurs. Son esprit vif et gai , ses réparties heureuses font les délices de la société royale : on le nomme ici le loustic de la brigade souveraine. En voyant la simplicité de ses raa-
nièrcs, et connaissant le bonheur dont jouit son petit état, on serait loin de le prendre pour le monarque le plus absolu de l'Europe.
« Cette forme colossale, dont un domino noir ne déguise ni ne diminue l'ampleur, c'est le roi de Wurtemberg. Près de lut est son fils, le prince royal. L'amour de ce dernier pour la grandeduchesse d'Oldetnbourg, sœur de l'empereur Alexandre, le retient au Congrès et l'occupe bien plus que les graves intérêts qui seront un jour les siens. C'est un roman dont nous verrons bientôt le dénouement.
« Ces deux jeunes gens qui viennent de nous coudoyer, sont le prince royal de Bavière et son frère le prince Charles. La figure de celui-ci le disputerait à celle d'Antinous. Cette foule de gens, d'espèces et de mises diverses, que vous voyez s'agiter en tous sens, ce sont des princes régnants, ou des archiducs, ou les grands dignitaires des différents empires. Car, excepté quelques Anglais qu'on reconnaît à la recherche de leur toilette , je ne crois pas qu'il y ait un seul individu qui n'ait un titre à ajouter à son nom.
« Dans cette salle, mon enfant, vous ne voyez
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que l'image du plaisir; vous en respirez l'ivresse. Faites quelques pas, pénétrez dans ces salons voisins, vous allez assister aux discussions les plus animées, les plus sérieuses de la politique. Lu diplomatie et le plaisir se font presque toujours la guerre; à Vienne, on les voitsedonuer la main et marcher de compagnie.
■ A présent, vous voilà à peu près introduit : faites vous-même votre chemin. Dans les cas difficiles, je suis toujours là pour les renseigne-; menu et le pilotage. »
A peine le prince m'eut-il quitté, que je me mis à parcourir cettesalle ou.ainsiqu'àun rendezvous général, je retrouvai peu à peu les personnes que j'avais connues depuis Naples jusqu'à Pétersbourg, et de Stockholm à Constant! no pie. Quelle variété de costumes et de langages! Il me semblait voir un bazar de, toutes les nations du monde, .l'éprouvai, je l'avoue, comme la première fois, tout l'enivrement du bal masqué. Cette musique continue , ce mystère du déguisement , ces intrigues dont j'étais entouré, cet incognito général , cette galté sans frein et sans mesure, cet assemblage de circonstances et de séductions, la magie,
en un mot, de ce vaste tableau, ine tournaient lu tête: de plus vieilles et de plus fortes que la mienne n'y résistaient pas non plus.
Mes amis furent bientôt groupés autour de moi. De ce nombre étaient Achille Rouen, Zibin, BuUjari , Bore) , Gariati , que tous, en France , en Russie, en Italie, en Allemagne, j'avais trouves dans la course rapide de nia vie, comme le voyageur du désert rencontre de loin en loin l'oasis qui lui redonne le courage et la force de continuer sa route.
Profitant d'un moment où le prince de Ligné était moins entouré , je le priai de ne plus s'inquiéter demoipourcette soirée, et je fus me livrer à ce délire de gaité, d'insouciance et de bonheur qui semblait planer au milieu d'une réunion si extraordinaire.
Je rencontrai encore quelques amis avec lesquels nous employâmes de notre mieux les deux heures qui devaient précéder le souper. Puis, nous allâmes nous asseoir au milieu d'une vingtaine de convives pour achever ensemble cotte joyeuse soirée.
.< Comment vous voilà! D'où venez-vous
donc?... Qu'avez-vous fait depuis que nous noua sommes quittés?». ..Toutes ces questions obligées ne cessèrent de m être adressées pendant la première partie du repas. Je n'étais pas moins impatient de questionner les questionneurs: tel, que j'avais quitté sous-lieutenant et que je retrouvais général; tel autre, jadis attaché à une ambassade, et maintenant lui-même ambassadeur; la plupart couverts de décorations dues à leur courage ou à leur talent. Puis, dans l'effervescence de la galté et du vin de Champagne, ils se prirent àconter, à bâtons rompus, les circonstances heureuses qui les avaient si rapidement élevés. Leurs aveux me prouvèrent bientôt quecbacuu, en mettant la main dans le grand sac de la fortune, en avait tiré un bon lot. Rien de plus merveilleux que ces diverses nuances du hasard qui, ainsi que la nature, prodigue toutes ses fleurs au printemps : le plus âgé de "ces amis n'avait pas trente ans.
Mais, entre toutes ces destinées si rapides et si brillantes, aucune ne me surprenait plus que celle de Zibîn. En i 8 1 1. lorsque, pressé par ce besoin de voyages, jequittai Moscou pour aller visiter la
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Crimée, l'Ukraine el la Turquie, Zibiu avaitcié mon compagnon de route. Dans cette longue course au travers des steppes de la Russie, sa gaité, ses saillies dissipaient les ennuis et ranimaient mon courage. Dix-huit mois s'étaient h peine écoulés depuis qu'au retour de notre excursion en Tauride nous nous étions séparés n Tulcziro: lui, pour suivre la comtesse Potock;i à Péterabourg, moi, pour me rendre auprès du duc de Richelieu à Odessa et de là à Constat) tinople. Zihin alors n'était pas encore au service, et cependant je le retrouvais aujourd'hui lieutenant-colonel, aide-de-camp du général Ojarowski et décoré de plusieurs oidres. ■ <
En vérité, quand la fortune vous pousse au port, elle enfle les voiles à outrance , et ne s'inquiète ni de l'âge ni souvent du mérite de son favori. A peine arrivé à Pétersbourg, Zibin saper çoit bientôt que l'oisiveté des salons ne le conduirait ni à la considération ni à la gloire. 11 échange son uniforme de gentilhomme de la chambre contre celui de sous-officier de hussards : à l'entrée de la campagne il est fait enseigne, puis, quelque temps après, capitaine.
Un jour, son général lui ordonne d'aller avec cinquante cosaques fitire une reconnaissance et ramener quelques traînards. Zibin part : à nne lieue du camp, un de ses hommes aperçoit quelque chose de noir, embusqué au milieu des roseaux . On accourt: c'étaientdes canons que l'ennemi en retraite avait abandonnés là. Il y en avait seize. La troupe met pied à terre; les chevaux sont attelés aux affûts , et quelques heures après le capitaine Zibin rentrait au camp, mettre d'un parc d'artillerie complet conquis sur la vase du marais.
L'empereur n'était pas loin , Zibin est chargé de lui porter cette nouvelle. Alexandre lit le rapport, et attribuant au jeune hussard le mérite d'un succès do uniquement à S. M. le hasard : il donne sur-le-champ à Zibin le grade de major, détache sa propre croix de St-Georges et la passe à la boutonnière du nouvel officier supérieur. Le reste avait été la conséquence de ce premier pas; les autres décorations s'étaient succédé, et, comme si toutes fortunes avaient résolu de le combler à la fois, dans l'oisiveté des camps Zibin avait joué et n'avait pas gagné moins de quatre cents
mille roubles. I,e prince de Limite avait bien raison de dire que la gloire est une courtisane qui s'attaque souvent à vous au moment où vous y pensez le moins.
Vers la fin de la soirée , un heureux hazard me fit rencontrer mon excellent ami , le général Tettenbora. Après les premiers épancheinents de l'affection :
« îious avons bien à causer ensemble, me ditil ; ce n'est pas ici le lieu de commencer. Demain allons diner lête-à-teie à l'Augarten, c'est le moyen de ne pas être interrompus. « J'acceptai.
Tettenborn fut exact au rendea-vous.
« Quoique l'on dîne rarement bien chez les restaurateurs Viennois, me dit-il,comrae depuisbeaucoup d'années mon nom est assez en crédit chez, celui-ci, Jann m'a promis défaire de son mieux.»
Effectivement, ln quantité suppléa à la qualité, et lorsqu'au dessert -on eut apporté le vin de Tokai, moment des élaus du cceuret des inspirations affectueuses, mon ami commença en ces termes son intéressant récit:
>■ Depuis que je ne vous ai vu , les événements de ma vie ont été aussi rapides que les circonstances qui les ont fait naître, .l'avais suivi, vous
le savez , le prince de Scliwartzemberg dans son ambassade à Paris. J'y étais encore lors de la naissance du roi de Rome, et je fus, à celte époque, expédié en courrier pour en porter la nouvelle à notre empereur. »
— Oui, lui dis-je, et je lus dans les gazettes que tous fîtes ce trajet de trois cent vingt lieues en quatre jours et demi. »
— Cette rapidité peut facilement s'expliquer: jusqu'à Strasbourg, j'eus les chevaux de course du prince et, depuis la frontière d'Autriche, je trouvai également les chevaux de son frère, le prince Joseph, échelonnés en relais jusqu'à Vienne.
« Je ne vous parlerai pas dn séjour que je fis alors à Paris. Tout y était enivrant. Vos salons reflétaient l'éclat de la prospérité prodigieuse de la France, de ses nombreuses vie toires et de l'enthousiasme des beaux arts. Notre légation Autrichienne y était particulièrement bien accueillie. C'était une succession de fêtes, telles que vous les voyez ici : elles n'ont change que de capitale (i).
(1) 'l'cttcabora conserva toujours sa franchise. A cette
— Après avoir, en 1812, accompagné encore le princeSchwartzembergàPétersbourg, je passai de la vie enchantée des salons a us casernes de mon régiment, alors en garnison à Etude. En vérité, si je me fusse retiré chez les Trappistes , je ne crois pas que la transition eût été plus forte, quand, tout d'un coup, l'Europe entière s'embrasa à la fois.
« J'avais trente-quatre ans. Quoique les premiers jours de ma jeunesse aient été bien remplis le sort a fait pins pour moi dans ces dernières années que je n'avais lieu de l'espérer.
•■ Mon parti fut bientôt pris. Je me décidai à courir à lïncendic, pour y réchauffer une vie si peu conforme à mes précédentes habitudes -.
■ Je logeais à Bu de avec le baron de ***, mon ami d'enfance, etquï, major dans le même régiment que moi, calculait comme moi le peu de
époque, on exigea que les militaires, même étrangers, ne parassent aux Tuileries qu'en habit de cour. Teltenborn était alors officier supérieur de hussards ; il s'y présenta en habit habillé, mais arec des moustaches. L'empereur l'interpella vivement et lui dit d'un ton goguenard :
— Il faut convenir qu'une paire de moustaches est risible avec ce costume.
— Pardon, sire, répliqua vivement Tcttenborn , c'est plutôt cet habit qni est ridicule avec des moustaches.
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chances probables d'un avancement rapide au service de l'Autriche.
» Voici, lui dis-je un matin, une occasion unique de nous improviser un avenir: Voir c'est avoir. Rendons-nous à l'année Russe, offrons d'y servir en partisans. C'est une guerre facile, lucrative, et qui mène à tout par la rapidité de ses phases , outre qu'il est doux parfois de vivre à l'aventure et de se fier à la destinée. Quant à moi, je suis décidé; je pars, me suivrez- vous? Souvent un moment dam la vie décide de tout. Mon ami hésita; je partis seul ; hélns I Depuis il ne s'en est que trop repenti (i). «
— Oui, interrompis-je, et tellement qu'à la nouvelle de vos succès, dont les gazettes publiaient les détails, ses tardifs regrets lui tournèrent la tête. Et comme, à mon retour de Cons-
{1} Le comte de Las-Cases, dans son Mémorial de Saùuc- Hclcnc, rapporte cet antre exemple du hasard des destinées :
■ Serrurier et Ilédouville cadet, dit Napoléon, ma reliaient de compagnie pour émigré r en Espagne; une patrouille les rencontre : Ilédouville , plus jeuus , plus leste , franchit la frontière, se croit heureux et va végêler misérablement en Espagne. Serrurier, forcé de rebrousser dans l'inlécieur, devienl maréclial de Francp. »
tantinople je passais à l'est h , do dépit et de désespoir il se brûla la cervelle dans une chambre d'auberge, voisine de la mienne. »
—Je l'ai vivement regretté, reprit Tettenborn! c'était un ami dévoué, aussi bien qu'un officier distingué. Jenedoute pas que les circonstances ne lui eussent été aussi favorables qu'à moi; mais il finit voguer avec le courant pour que le courant vous entraine. Arrivé ou quartier général de l 'armée Russe, on m'y chargea de lever un régiment. Je l'eus organisé en peu de temps , et j'en reçus le commandement. Colonel, puis bientôt général, trois mois après inon départ de Budc, je signais des commissions égales au grade qne j'avais en quittant ma garnison. Ije* journaux vous ont peutêtre appris comment je m'emparai du trésor particulier de l'empereur Napoléon; une partie de cet immense butin mefut allouée en récompense.
« Un coup de main que je tentai sur Berlin, bien qu'il fut sans résultat, eut cependant l'avantage de me mettre en relief. A la tête de quatre régiments de cavalerie, de deux escadrons de hussards, de deux de dragons, et seulement avec deux pièces d'artillerie légère, je marchai sur
Hambourg. Apres plus i eurs combats, la ville se rendit le 18 mars 1 Si 3. Reçu avec enthousiasme par les habitants , j'y fus, comme bien d'autres, le héros du moment. Nommé commandant de cette place, j'abolis les formes sévères que le maréchal Davoust avait cru devoir y introduire. ïas habitants reconnaissants m'ont fait bourgeois de leur ville, et m'en ont envoyé le diplôme dans un magnifique coffre d'or.
« Les événements ont marché bien vite, et avec eux, fa gloire et les récompenses. Décoré de la plupart des ordres militaires, les souverains allies viennent de mettre le comble à leurs bontés pour moi en me donnant en toute propriété deux couvents en Westphalie, dont le revenu ira bien à quarante mille florins par an. Tous ces petits succès ont assez contribué à mettre de l'ordre dans mes affaires. Et, comme il faut uno bonne fois s'amender, je vais me marier, mon ami. J'épouse une femme que j'adore. Sans regrets pour le passé, sans crainte pour l'avenir, je laisserai aller mon existence au courant de ma destinée; et vous direz, j'en suis sûr, quoique le
dénouement soit un peu brusque, que le roman n'en promet pas moins d'être heureux.
— C'est ce dont tous vos amis se réjouiront, mon cher général. Quand la fortune sourit à des hommes comme vous, on est tenté de la remercier comme d'une faveur personnelle et dédire:
'Tis nol in mortals (0 command success. BVell do more — M'eH deserve it. •
Celte histoire contée en abrégé, nous ta récapitulâmes par chapitres. Elle renfermait mille petits incidents qui s'y rattachaient et dont l'intérêt eut pu servir de thème à un épisode de cette époque. Le général me les détailla tous minutieusement : enr il ne craignait pas de me trop parler de lui, certain qu'il était que son bonheur faisait en quelque sorte partie du mien.
Dans cet abandon d'une conversation intime nous avions oublié le temps , et neuf heures sonnaient quand nous arrivâmes au théâtre de Carlenthor. On donnait le célèbre oratorio de la Création d'Haydn. La salle, éclairée par une multitude de bougies, et les loges drapées avec ma-