‹ Fêtes et souvenirs du Congrès de Vienne tableaux des salons par le comte A. de La GardeChapitre 35 sur 39 · SIS · texte numérisé non relu

SIS

nay. Je remettrai à un autre moment le soin de faire graver son jeu de mots sur le marbre (i)-

Malfati , quoiqu'en l'engageant fortement à se soigner, s'efforçait de le rassurer et d'éloigner toute idée de mort.

— » 11 faute» venir là, lui répondait le prince ; je le sais. Cette nuit j'y ai fortement songé. La mort convient à beaucoup de monde. J'ai eu naguère la fantaisie de le prouver en plusieurs articles que j'avais écrits à la hâte. Je les compléterai plus tard. Ecoutes et voyez, vous autres, si vous vous trouvez dans ces catégories : ne vous occupez pas de moi. Quant au docteur, cela lui servira de texte, quand il prêchera la résignation à ses malades. »

Alors, tirant de dessous son oreiller un livre qu'il ouvrît, il se mit à nous le lire : quelquesunes de ces réflexions, outre le mérite d'un tour

(1) Voici celte épitaphe, dont le prince était le premier à rire :

Ci gtt le prince de Ligne :

Il est tout de son long couché.

Jadis il a beaucoup péché, Hais ce n'émit pas a la ligne .

su

original et piquant, ont aussi celui d'une philosuj>lite douce et consolante.

— " La mort convient, disait-il; aux lionnes consciences qui sont sûres d'avoir leur récompense dans l'autre monde; aux mauvaises qui n'y croient pas, et qui, bourrelées dans celui-ci, ne sont pasfachéesdele quitter pour n'être plus rien, ainsi que le leur persuade leur incrédulité ; aux gens heureux , car s'ils ne finissent, pas leurs jours dans l'espaccde leur bonheur, la fin viendra bientôt les empoisonner; aux sois, malheureux des cours et do l'amour, quoiqu'ils ne soient martyrs de leur goût pour la faveur et les faveurs que parleur faute; aux gens sages , ennuyés de rencontrer tant de fous; aux gens vertueux, fatigues de rencontrer tant de méchants; aux geaB de guerre, désolés de voir que ceux qui n'ont rien vu, rien lu, rien su , et rien pu, sont crus plutôt qu'eux. «

Après la lecture de ce petit cours de morale, dout les médecins pourraient profiter,»! alfati nous quitta. Golowkin, pour distraire le malade, lui parla de son ambassade eu Chine : la variété des tableaux sembla le ranimer. Ecartant même peu à peu la possibilité d'un danger, il se mit à reve-

nir complaisamment sur les circonstances de son premier âge.

Quand jetais enfant, nous disait-il, les dragons du régiment de Ligne me portaient tour à tour dans leurs bras. C'est de cette époque que date mon amour pour le soldat. C'est là un genre d'amour qui , contrairement à l'autre , m'a été souvent payé en dévouement. »

Cependant, six ou huit heures de maladie avaient déjà assez altéré ses traits pour donner à leur expression quelque chose de sinistre. Il vou lait sourire, mais ses lèvres ne pouvaient que se contracter avec effort: il se faisait entre lui et la douleur une lutte courte mais terrible. A la fin, le courage et l'énergie remportèrent : la douleur resta vaincue.

Sa fille, la comtesse Pnlfi, entra pour lui apporter les potions queMalfati avait ordonnées : nous le laissâmes. Lorsque le comte Golowkin et moi nous fumes sur le rempart, nous ne pûmes nous dissimuler notre vive inquiétude. Golowkin aimait le prince avec enthousiasme.

— « Quelle perte, me dit-il en se retournant vers sa petite maison , quelle perte pour ses amis et sa famille, si cette belle vie allait finir ! Où ra.

«Il

trouver un pareil modèle de la chevalerie antique, de la probité la plus pure, de l'urbanité la plus exquise? Quelle grâce il met à foire à toute l'Europe civilisée les honneurs de Vienne ! Où retrouver un homme qui, comme le prince de Ligne, sache se faire aimer par la douceur, la facilité de son caractère-, et la vivacité de son imagination ? •

Il s'arrêta; sa voix s'altérait et des larmes roulaient dans ses yeux.

— « Comment tarir sur son éloge, continua-tilî Brillant pendant quarante ans à la guerre par une bravoure chevaleresque, brillant toujours par les grâces d'un esprit inimitable, affectueux avec ses égaux, populaire avec les classes inférieures , familier avec les souverains, adoré de sa famille, à toutes les époques de sa vie, modèle et non imitateur; oui, chacune de ses illustrations eût pu suffire à une seule renommée.

« 11 n'est pas jusqu'à ses défauts qui ne charment : quant à moi j'aime cette frivolité qu'on lui reproche et qui est vraiment si variée, si aimable, si exempte de toute malignité. Encore aujourd'hui, quoique abattu parle mal, quelle facilite inépuisable! quelle profondeur sous ccttcjuvénile

enveloppé! quelle grâce intarissable! En vérité, son esprit est l'image d'une source : plus ou y puise, plus elle coule avec abondance. »

Au moment où il achevait le portrait si vrai de cet homme universel, nous vîmes venir l'empereur d'Autriche : il était seul. A voir cette patriarchale confiance, on eût pu lui appliquer le vers dç Voltaire :

• Comme il élait sans crainte, il marchait sans défense. >

L'empereur reconnut Golowkin et l'aborda, .le m'éloignai et j'allai conh'eràGriffitbs l'inquiétude que me causait la maladie du prince.

Le lendemain j'étais chez lui à huit heures du matin avec Griffiths, qui, ayant fait toute sa vie une étude de l'art de guérir, trouvait du bonheur à le mettre en usage pour une personne qu'il chérissait. Nous trouvâmes l'illustre malade très abattu : le pressentiment de sa fin le rendait mélancolique.

— « Je le sais, nous dit-il, la nature le veut. Il faut abandonner l'espace que nous occupons dans ce monde pour le livrer à un autre. Sachons

nous résoudre Pourtant, je le

sens, continua-t-il avec un vif attendrissement,

quitter tous ceux que l'on airae.Ah ! c'est la plus grande peine de la mort. »

A ces mots, je ne pus retenir quelques larmes.

— « Allons, allons, me dit-il, ne craignez rien , 1» camarde aura encore tort cette fois. Demain mon mal aura disparu comme un des songes de la nuit. » ■ . ■

11 se tut quelques instants, comme s'il recueillait ses pensées.

— « Ah ! quelle triste chose que le passé ' s'il a été malheureux, la mémoire en est affreuse ; s'il a été heureux, qu'il est dur de se dire : je l'ai été! Pense-t-on à ses beaux moments de gloire et de plaisir, à ses amis , à sa jeunesse, à ses premiers travaux, même aux jeux de son enfance, il y a de quoi mourïrtoutde suite de regret. Cependant si je revenais au monde, je ferais presque tout ce que j'ni fait : mes vers et mes amours sont mes plus grands pèches ; le ciel n'a jamais refusé l'absolution pour ces fautes-là Je tâcherais seulement de ne pas faire les mûmes ingrats

C'est égal : j'en ferais d'antres -

A chaque instant, les plus grands personnages de Vienne, les illustrations jiolitiqucs et militaires, les souverains envoyaient demander de

ses nouvelles, lie bruit de sa maladie s'était répandu dans (ouïes les classes; l'inquiétude était générale. Une foule nombreuse assiégeait la porte de sa petite maison, tant était vif l'intérêt qu'inspirait ce beau génie qui allait s'éteindre.

Dans la nuit du deuxième au troisième jour, la maladie avait fait des progrès rapides et effrayants. Sa famille, plongée dans un morne désespoir, entourait son lit. Vers onze heures Malfati catra.

— ■ Je ne croyais pas , lui dit le malade, faire tant de façons pour mourir. En vérité, l'incertitude et la brièveté de nos jours ne valent pas la peine d'attendre. »

Puis il se mit à parler avec la plus grande gai té sur les legs qu'il avait faits.

— « T /héritage ne sera pas difficile à partager: mais encore fallait-il qu'il fût en ordre?Quant à vous, me dit-il, votre famille en a touché la meilleure partie. Conformément à un antique usage, je dois laisser uu legsà nia compagnie des Trabans. Eli ! bien je lui ai légué mes œuvres posthumes : c'est un cadeau qui vaudra bien cent mille florins. -

On avait beau changer de discours pour le

distraire de ces tristes idées; sans cesse il revenait à celle de la mort.

— a J'ai toujours aimé la fin de Pétrone, nous dit-il. Voulant mourir voluptueusement comme il avait vécu, il se fit exécuter une musique charmante, réciter les plus beau* vers. Quant à moi, je fierai mieux : entouré de ce que j'aime, je finirai

dans les bras de l'amitié Ne soyez

donc pas tristes , nous dît-il quelques instants après : peut-être ne nous séparerons-nous pas encore? Dne maladie nous sauve quelquefois d'une plus grande. Ouï , rassurez-vous , le doute est un bienfait. D'ailleurs rien ne m'annonce que la prédiction d 'Et relia doive sitôt s'accomplir. »

— « Quelle prédiction , mon prince, demanda le docteur?

— « Ah ! cela date d'un de mes derniers voyages à Paris. Le duc d'Orléans, que j'aimais beaucoup, car il savait être ami, m'entra ina un jour, au sortir du Palais-Royal , chez un sorcier nommé le grand Etrella. Ce bohème parisien logeait à un cinquième étage dans la rue Froidmanteau. Il prédit au ducdcscbosessurprenantcs auxquelles mon manque de foi m'empêcha de prêter une grande attention. Quant à moi, il

m'annonça que je mourrais sept jours aprèsavoir entendu un grand bruit. Depuis, j'ai entendu le bruit de deux sièges: j'ai entendu sauter deux poudrières, et je n'en suis pas mort. Or je ne pense pas que dans cette semaine il se soit fait ici de grand bruit, sinon pour de petites choses, des bruits de bals, de fêtes, d'intrigues. Beaucoup de gens en vivent : je n'ai pas ouï dire que personne en meure. »

Et il s'efforçait de sourire.

Tout-a-coup il lui prit une faiblesse qui nous effraya. Quand il se fut un peu ranimé :

— <■ Ah ! je le sens, nous dit-il, l'âme a usé son

vêtement. Je n'ai plus la force de vivre

J'ai encore celle de vous aimer. «

A ces mots, tous ses enfants se jetèrent sur son lit en baisant ses mains qu'ils arrosaient de larmes.

« Que faites-vous donc , leur dit-il , en les retirant? Mes enfants, je ne suis pas encore saint. Me prenez-vous déjà pour une relique? "

Cette plaisanterie nous causa une sensation cent fois plus douloureuse que ne l'eût fait une plainte déchirante. Le docteur l'engagea à prendre une potion qui lui procura quelques heures

3iâ

d'un sommeil paisible. A sou réveil, il avait retrouvé toute sa galté : les idées de mort semblaient avoir fui bien loin. H se prit même à plaisanter sur les pronostics terribles que, dans la matinée, il avait entendus malgré son abattement.

— « Màlfati , le messager de la camarde, nous dit-il , a annoncé qu'elle pourrait bien me rendre visite ce soir, Hola ! hola ! trêve de galanterie. Moi , qui ne manquai guère à mes rendez-vous , j'espère bien manquer à celui-là . ........

, . Oui: j'ajourne les vers quejc veux, comme Adrien , adresser à mon âme prêle à s'envoler. »

Une bougie brûlait sur un meuble près de la fenêtre.

— « Mon ami, dit-il à son valet de chambre, éteins cette lumière: on la verrait du rempart, on la prendrait pour un cierge, et l'on croirait que je suis mort. ■

« Je vous le disais bien, ajouta-t-il en s'adressaut à nous, les arrêts de la faculté ne sont pas sans appel. Décidément les oisifs du Graben n'auront pas encore , pour cette fois , à s'occuper de la nouvelle de ma mort. Mais pour peloter eu attendant partie, voila qu'ils débitent que l'impératrice de lïussic est enceinte. »

Il continua du nous parler sur le uièroe ton , s'arrêtant aux projets de voyages qu'il méditait pour le printemps , et aux ouvrages qu'il voulait terminer. Hélas 1 nous étions bien loin de partager celle confiance : les ravages de la maladie n'étaient que trop visibles : nul espoir n'était désormais permis. Maliàti eu pariant avait dit : « Le dangercstgrand.ii .

Vers le milieu de la nuit, les craintes du docteur se réalisèrent. A ce mieux de quelques heures succéda presque subitement un accablement profond. Tout-à-coup le malade sembla se ranimer ; il se leva sur son séant et prit l'attitude d'un, homme qui veut combattre : ses yeux ouverts brillaient d'un éclat inaccoutumé, et, dans des mouvements d'une inexprimable agitation, il se mit à crier . ..... ■,' . Fermez la porte!

Va-t-en I.a voilà qui

entre! mettez-la dehors, la camarde la

hideuse puis il sembla lutter de toutes

ses Forces contre elle et repousser ses étreintes, proférant des mots sans suite , nous appelant tous à son aide. Glacés d'effroi et de douleur, nous no lui répondions que par des sauglots. Ce dernier effort lepuisa entièrement : il retomba fur son

su

lit sans connaissance. Une heure après, il avait rendu son âmeà Dieu. C'était le 1 3 décembre 1 8 1 4.

Sa fille, la princesse de Clari, s'approcha de lui etlui ferma les yeux. Son visage n'avait plus cette «pression de terreur et de colère qui le contractait un instant auparavant lors de sa lutte contre la mort (1). Ses traits avaient repris leur calme et leur sérénité, et cette jeunesse même que lui avaient conservée si longtemps son esprit et son âme : sa bouche semblait sourire , et cet homme qui devait être extraordinaire en tout, même après sa mort, paraissait peut-être pins beau maintenant qu'il ne l'avait jamais été à aucune époque de sa vie. Sa noble physionomie eût servi de modèle au pinceau de Lesueur pour peindre ses têtes sublimes des élus du ciel. A défaut de l'auréole de la béatitude, le prince de Ligne avait

(1) Ces Icrribles hallucinations au momenl du trépas no sont pas sans exemple. II parait certain que parfois, à ce suprême momenl, des images fantastiques se présentent à nos regards. On lit dans les mémoires de Lucien Bonaparte qne, quand son père mourut à Montpellier, dans le délire qui précéda ses derniers instants, on le vit lutter avec force contre la mort : il la voyait, il la repoussait et appelait à son aide son flls Napoléon, pour qu'il vint le défendre avec sa grande fpée.

celle du génie et de la bonté. Son immortalité commençait.

Au pied du lit était un ancien militaire qui éclatait en sanglots. C'était le major Docteur que déjà plusieurs fois j'avais rencontré chez le prince. 11 professait pour cet illustre vieillard une sorte de cuite qui approchait du fanatisme. On disait que des liens du sang très intimes l'unissaient au maréchal ; mais, soit que les pleurs qui sillonnaient cette noble figure cicatrisée fussent dus à un sentiment de reconnaissance, d'admiration ou de devoir, ils disaient assez l'étendue de sa perte et l'amertume de sa douleur.

La princesse coupa quelques boucles des beaux cheveux blancs de son père et nous les distribua. Nous les reçûmes en les baignant de larmes. Chacun comme moi aura sans doute conservé cette précieuse relique d'uu homme si justement admiré.

Le prince de Ligne était sur le point d'accomplir sa quatre-vingtième année. En lui s'éteignit un des astres les plus brillants qui aient éclairé son siècle.

La stature de cet homme célèbre était grande et forte, sa taille droite , sa démarche ferme, sa

ligure majestueuse, ses manières pleines d'aisance et de grâce. De longs cheveux blancs, lauriers de la vieillesse, et légèrement poudres, tombaient en boucles sur ses épaules. Un sourire doux, une expression de bonté, avec un mélange de malice etde finesse, animaient sa physionomie Sa bouche Aait grande, mais constamment bienveillante : sur sou large front respiraient la sérénité et la franchise : son regard était vif et prompt, ses yeux semblaient lancer le feu.

Sa parole, toujours attachante, brillait à la fois parla variété, la profondeur, l'originalité, l'inattendu de la pensée. Chez lut le désordre de la conversation n'était que l'exubérance de la nature la plus riche et la plus mobile.

Doué d'une bonté indulgente et infatigable, il /■tait quelquefois distrait : mais tel fut le charme de son intimité, que ses brusqueries même le faisaient aimer davantage.

Vétéran de l'élégance européenne, il avait conservéà quatre-vingts ans presque toute la vigueur de l'âge mûr, jointe à la vivacité gracieuse de la jeunesse. Il en avait aussi tous les goûts, sans que cela parût ridicule en rien. Plein de bienveillance pour les jeunes gens, qu'il se piquait même de

Digiiized B/GoogIe|

traiter de camarades, il en était recherché et adoré. Sa philosophie était vraie et sans ostentation. Lors de ta révolution de Belgique, il supporta avec courage la perte d'une grande opulence. Prodigue comme tous les hommes d'imagination , il avait laissé des débris de sa fortune dans toutes les capitales de l'Europe ; et malgré sa prodigalité, il y avait semé encore plus d'esprit que d'argent.

La pensée de sa fin ue lui était peut-être jamais venue : la multiplicité de ses connaissances, le caprice de ses goûts , son amour pour la société dont il était l'ornement, tout entretenait chez lui une fraîcheur d'imagination, une vivacité d'affeetion, une jeunesse enfin dont la source était dans son esprit et dans son cœur. A tous titres il justifiait ce mot dcMaupertuis :

- Le corps est un fruit vert, le moment de sa mort est celui de sa maturité. »

I,c prince de Ligne était feldt-inaréchal, propriétaire d'un régiment d'infanterie, capitaine des Trabans et de la garde du palais impérial, décore de la plupart des ordres de l'Europe, et chevalier de la Toisou-d'Or. Il aimait à rappeler avec un légitime orgueil qu'un de ses aïeux, Jean de Ligne, maréchal du Hainaut, avait été élu

chevalier cd même temps que Philippe, père de Charles-Quint.

Le deuil pour cet illustre mort ne fut pas officiellement ordonné. Cependant, ce deuil fut général ; car il était dans le cœur. Depuis longues années les Viennois avaient l'habitude de regarder le prince de Ligne comme un objet de respect et d'admiration , sentiments qu'exaltait encor le culte que lui portaient les étrangers. Sans doule aussi se rappelaient-ils à quel point l'aimait leur empereurJoseph .quelle fraternité de gloire l'avait uniù leurs guerriers célèbres, dans quelle intimité il avait vécu avec toutes les illustrations du dernier siècle. C'était les perdre une seconde fois que de se séparer de l'homme qui en parlait si admirablement et les rappelait si bien- Comment ne pas pleurer un tel homme? doue d'un sens exquis, il put pendant soixante ans servir d'exemple à ses contemporains, charmer les esprits par la grâce de ses saillies, les enchanter par la magie de ses souvenirs. Politique, art militaire, littérature, il possédait tout : il discourait sur toutavec ce ton facile, ce style que M*" de Staël appelait négligemment parlé. Revêtu des plus éminentes dignités, il en reçut moins d'é-

su

clat qu'il n'en versait sur elle : recherché par loua les personnages illustres , par tous les amii de la gloire, de la vertu et des sciences, objet du juste orgueil de sa famille et de sa patrie, il était toujours resté simple et bon. y„,nd la mort frappe un coup si terrible, s'il est une consolation pour ceux qui survivent, elle est dans la douleur vraie, dans les regrets universels qui l'accueillent. Oui , ce Fut un adoucissement au chagrin de ses amis, que de voir à l'annonce de s« mort toutes les joies du moment suspendues: comme un flambleau qui avait mêlé son dernier éclat à l'éclat de toutes ces scènes, en s éteignant, il semblait ne laisser autour delui que l'obscurité et le deuil.

.le m'arrête : mes paroles pourraient paraître suspectes; car je rendais au prince de Ligne eu enthousiasme ce qu'il m'accordait en amitié. Désormais il appardent à l'histoire: c'est à elle de le juger. Elle dira, eUe a dit tout ce que j'en pense.

Les funérailles du prince de Ligne eurent lieu avec tous les, honneurs dus à son rang, et un éclat inconnu jusqu'alors au convoi d'un particulier.

A midi, le cortège funèbre quitta sa maison : il se composait de huit mille hommes d'infanterie, de plusieurs escadrons de toutes armes et de quatre batteries d'artillerie : sa compagnie des Trabans entourait le chat; les officiers portaient les insignes du deuil. Un homme d'armes à cheval, revêtu d une armure noire, une écharpe decrèpe en bandoulière, suivait crt tenant une épée nue baissée vers la terre. Venait ensuite un cheval de bataille caparaçonné d'un voile noir semé d étoiles d'argent. Derrière le cheval, à côté de sa famille éplorée , se pressait une foule nombreuse de maréchaux > d'amiraux, de généraux de presque toutes les nations de l'Europe : le prince Eugène, les généraux Tetlenborn, Philippe de Hesse-Hombourg, Wahnoden, Ouwaroff, deWitt, Ypsilanti, le prince de Lorraine, le due de Richelieu et toutes les personnes considérables qui se trouvaient alors à Vienne. Quelques-uns de ces guerriers, venus pour rendre les derniers devoirs n celui qui avait été leur modèle, étaient à cheval l;épéenucà la main.

Le cortège traversa une partie de la ville pour se rendre à l'église paroissiale des Ecossais. Apres

le service, on se dirigea vers le Kalcmbcrg où le prince avait déclaré vouloir être inhumé.

Fugitif comme toutes les grandeurs de la terre, ce convoi d'un feldt-niaréchal passa devant les souverains. Le roi de Prusse et l'empereur de Jl Lissic s'étaient placés, pour le voir, sur cette partie des remparts qui avait été rasée par les Fiançais. Sur leur visage était peinte la tristesse, témoignage sincère de leurs regrets. Sans doute, Alexandre se rappelait dans quelle intimité l'illustre défunt avait jadis vécu avec son aïeule la grande Catherine.

Le cortège arriva enfin à la petite église du Kalemberg : là, des larmes, des gémissements partis du cœur remplirent cette maison si longtemps heureuse par sa présence. C'était ce même refugeda Léopoldsbcrg où, peu de jours avant, j'avais passé tête-à-tête avec lui des heures si pleines et si rapides. Lorsque nous accompagna, mes le corps dans le caveau préparé pour lut, le soleil sembla jaloux d'éclairer le dernier asile de cet homme célèbre : un rayon perça les nuages et vint saluer le cercueil que la terre allait renferme r.L es cloches de lecbapellctintaieiit tristement!

eu m uiepour annoncer au monde que tout était fini .

Les prières des morts récitées, sa famille, ses amis, ses serviteurs vinrent adresser un dernier adieu à celui qu'ils avaient tant aimé. Dans toutes les bouches était son éloge, et des larmes dans tous les yeux. Bénie soit la mémoire de l'homme qu'une véritable douleur accompagne dans la tombe : c'est la plus belle oraison funèbre.

Le cœur brisé, je repris avec Orif fi ths le chemin de Vienne, au travers de la campagne, m éloignant de la foule pour me livrer plus librement à ma douleur. Le ciel était couvert de nuages, les arbres dépouillés de verdure; aucun souffle n'agitait l'air : tout semblait immobile. Le seul bruit qui se fît entendre était le froissement des feuilles, sèches et de l'herhe glacée qui se brisaient sous nos pas.

Comme tout est calme, me dit Griffiths ! vois, comme la nature se résigne : le cœur ne doit-il pas apprendre à se résigner aussi?

— Ah! mon cher Jutes, lui dis je en me jetant dans ses bras, quand on perd un tel ami, on le pleure longtemps et on le regrette toujours.

Page 1