‹ Fêtes et souvenirs du Congrès de Vienne tableaux des salons par le comte A. de La GardeChapitre 34 sur 39 · SOT · texte numérisé non relu

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— * l.n société de Vienne, mon prince, va être bien affligée de savoir son plus bel ornement alité. «

— « Au moins, répondit-il en riant, on ne m'appliquera pas le mauvais calembourg du marquis de Bièvre, en disant : Quel fat alité! la fatuité ne fut jamais mon défaut.

« Messieurs les oisifs de Vienne vont avoir une nouvelle occupation dans le commentaire de ma maladie : mais je n'amuserai pas leurs loisirs longtemps. Je veux me bien porter, ne fût-ce que pour leur jouer un tour. »

— « Et encore plus, lui dit le comte de Witt en luisaisissant la main, pour le bonheur de ceuxqui vous aiment, vous admirent, mon prince, et pour venir, au printemps prochain, inspecter les colonies militaires que l'empereur vn créer au Caucase à l'instar des vôtres dans laGallicie,etqui promettent un bel avenir à la Russie. Je vais ce matin même en discuter le plan avec Alexandre ? comme personne ne tient plus que lui à l'heure militaire, pardon nez-moi de vous quitter si tôt. «

II lui serra la main et partit.

— i Jamais je ne puis voirie comte de Witt, me

dit alors le prince, sans me reporter aux plus beaux jours de ma vie, aux années que je passai sous les yeux de sa ravissante mère : otti, ravissante. Ce type-là est perdu : c'était la beauté orientale et la grâce de l'Occident. 11 fallailla voir, cette comtesse de Witt, quand elle parut à la cour de France : quel elïet elle y produisit! Ce fut un enthousiasme universel. Je me rappelle qu'entendant à tout propos vanter ses beaux yeux, qui dans le fait étaient les plus beaux du monde, elle s'imagina que le substantif et l'adjectif étaient inséparables. Un jour l'adorable Marie-Antoinette lui disait :

— « Qu'avez- vous , comtesse, vous paraisse» souffrante? »

— - Madame, lui répondit-elle, j'ai mal à mes beaux yeux. "

Dieu sait si le mot fut répété, trouvé naïf, charmant, et justement applique à la houris qui l'avait dit. Eh bien, mon enfant, la viede cette femme si belle, si bonne, si accomplie, que Trembecki et vous avez célébrée à l'cnvi, est encore un de ces jeux bizarres du destin et de ce hasard que Frédéric a si .bien qualifié.

SOS

■■— « Oui, mon prince, pendant mon séjour à Tulczim, j'avais entendu parler vaguement de cette histoire de la belle Fanariote. C'est à votre obligeance que je dois le complément de ces précieux détails sur une existence qui a tout l'intérêt du roman. Je les ai soigneusement notés et gardés comme tout ce que je tiens de votre bonté. »

— « Ils sont de la plus rigoureuse exactitude : elle-même me les a donnés.

« On annonce chaque jour, continua-l-iï, la fin du Congrès. : tout doit être fini pour le quinze de ce mois, dit-on. .le n'en crois rien : la mystification est trop souvent répétée. Mais enfin espérons que le mois de mai verra la conclusion de ces graves débals, et nous rendra notre liberté. Oh ! alors je serai bienheureux d'aller visiter les colonies militaires du comte de Witt. Mais je ne sais pas si , avant d'entreprendre cette excursion lointaine, jenc serai pas tenté daller rcvoirBclœil que j'ai tant aiiné et qui Fut mon berceau. Oui, mon enfant, vous viendrez avec moi: je veux vous montrer Belœil, qui serait le plus beau jardin de l'Europe, si Versailles n'existait pas. «

.Te m'aperçus que la conversation le fatiguait

un peu; je le quittai non sans un vague sentiment d'inquiétude et de tristesse.

Tourmenté de ces idées sombres, désirant m'assurer si les progrès du mal que j'avais cru entrevoir le mutin, étaient réels ou non, je retournai chez lui avant la fin du jour. Près de son lit étaient le docteur Malfati, son médecin, et le comte Golowkin , connu par l'insuccès de son ambassade en Chine. Le premier gourmandait le prince sur ses imprudences des deux dernières nuits.imprudencesqui pouvaient avoir des suites graves. Depuis le matin un violent érisypèle s'était déclaré : le malade était beaucoup plus abattu. Golowkin, qui n'avait pas plus de foi que Molière dans la médecine et les médecins , cherchait à dissiper ses inquiétudes.

— * N'en déplaise à ln Faculté, nous dit le spirituel vieillard , j'aï toujours été de la secte des incrédules, en médecine s'entend. Vous savez quels remèdes j'employais dans mon fabuleux voyage en Tauride avec la grande Catherine. Elle me pressait de meî soumettre aux doctes arrêts d'Hippocrate : j'ai, madame, lui répondis-je, une manière particulière de me traiter. Suis-je ma-

lade, j'appelle mes deux amis Ségurct Cobenizel : je fais purger l'un et saigner l'autre ; et me voilà guéri. »

— ■ Les temps sont bien changés, mon prince, lui répartit le docteur un peu courroucé; et si j'ai bonne mémoire, il me semble que six lustres se sont écoulés depuis lors. Voyons : supputons un peu les années; cela faità mon compte-... »

— «Halte-là, halte-là! docteur, s'écrie vivement

le malade, ne supputons rien. Mes ennemis

je ne lésai jamais comptés! Etcomment, vous,

homme d'esprit, venez-vous me dire : Les temps sont changés ? Qui pourrait se persuader qu'avec l'âge on change de figure? Ne se retrouve-ton pas le matin à peu près comme on s'est quitté le soir?,.. On s'imagine peut-être, parce que tous les genres de plaisirs sont épuisés, que je vais, pour en raviver la monotonie, donner le spectacle de l'enterrement d'un feld - maréchal. Non , non : je ne suis pas assez courtisan pour être l'acieur bénévole d'un semblable passe-temps ; je ne veux pas amuser de cette sorte le parterre royal de la salle du Congrès. »

Ces mots si connus du prince de Ligne ont

toujours été étrangement défigurés. Les historiens lui ont prêté une philosophie, fort désirable sans doute, mais qui n'était pas la sienne. Tous lui ont fait dire :

" Je réserve à ces rois le spectacle de l'enterrement d'un feld-maréchal. «

Aucun d'eux ne l'avait entendu comme moi : aucun d'eux ne connaissait, ni même ne soupçonnait le véritable caractère de l'illustre vieillard.

— 'Ce n'est pas , njouta-t-il , que je n'eusse mille fois donné ma vie pour quelques souverains que j'ai adores : oui, mais sur les champs de bataille, c'eût été la mort d'un soldat. Aujourd'hui, ce serait celle d'un bouffon; et je n'ai jamais joué ce rôle. Que messieurs du comité aient donc pour agréable de rayer cela de leur programme. Je n'ai pas pour habitude de quitter le théâtre: au moment le plus intéressant du drame. J'ai voulu voir comment se dénouerait celui-ci : je vis; je veux vivre, ne fût-ce que par

curiosité Non : je ne compte pas de longtemps

utiliser l'épi ta phe de mon ami le marquis de Bou-

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