‹ Fêtes et souvenirs du Congrès de Vienne tableaux des salons par le comte A. de La GardeChapitre 5 sur 39 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

Grande fête militaire de la paii. — Intimité des souverains au Congrès. — Le palus impérial. — L'empereur Alexandre. — Cadeaux des souverains. — La grande Redoute.

<■ A déniai h , me dit le général Tettenborn en nous séparant, à demain; je serai chez vous à dix heures. De là nous nous rendrons à la grande fête militaire qui sera célébrée en l'honneur de la -paix. Avant de poser les armes, nos souverains veulent remercier la providence des insignes laveurs qu'elle leur a départie). *

A l'heure dite, Tettenborn, avec l'exactitude

d'un rittmaster Autrichien, ctaità ma portc.C'était par une douce et pure matinée d'octobre. Bientôt nous galoppâmcs vers le glacis entre la porte neuve et celle de Burg. Chemin taisant, nous recrutions ([uelques-unes de nos connaissances que la curiosité attirait comme nous. Tettenborn portait son brillant uniforme de général ; une profusion d'ordres militaires qui décoraient sa poitrine attestait que, si la fortune l'avait traité en favori , il s'était montré digne de ce capricieux patronage. A peine arrivé , il dut nous quitter pour aller se joindre au cortège de l'empereur Alexandre; mais je restai entouré d'arais.el convenablement placé pour saisir tous les détails de cette bellefcte.Quoiqu'àuneépoquc toute militaire on ait été souvent témoin de solennités pareilles, je ne crois pas qu'aucune ait jamais présenté l'ensemble et la majesté de celle-ci. Elle venait de se terminer, cette guerre, cette lutte terrible dont l'acharnement et la durée avaient épouvanté le monde. Le géant de la gloire était non vaincu , mais accablé par le nombre;- et l'enivrement, l'enthousiasme du succès prouvaient assez la force de l'adversaire et la joie inespérée du triomphe.

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Plusieurs bataillons d'infanterie, des régiments de cavalerie , entre antres les hulans de Schwartzemberg, et les cuirassiers du grand-duc Constantin étaient réunis sur une immense pelouse. Truites ces troupes étaient dans la plus brillante

Les souverains arrivèrent à cheval. Les troupes formèrent un immense etdouble carré. Aucentre, s'élevait une vaste tente, on plu tôt un temple érigé en l'honneur de la paix générale. Les colonnes qui le soutenaient étaient décorées de trophées d'armes et d'étendards déployés dans les airs. La terre, tout a lenteur, était jonchée de fleurs et do feuillages. Au milieu on avait dressé un autel orné de riches tentures, décoré de tous les ornements du culte catholique richement ciselés en or et en argent. Une multitude de cierges répandaient une lumière obscurcie par les rayons du soleil qui brillait alors de tout son éclat. Des tapis do Damas en soie rouge couvraient les marches de l'autel.

Bientôt on vit arriver, dans les calèches de la cour, attelées de quatre chevaux, les impératrices, les reines, les archiduchesses , qui allèrent se

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placer sur des fauteuils recouverts eu velours. Enfin, quand cette brillante assemblée, quand cette foule de militaires, de courtisans, decuyers, de pages, eurent pris les places qui leur étaient assignées, le vénérable archevêque de Vienne, qui, malgré son grand âge, avait voulu officier, célébra la messe, entouré de tout son clergé. La population entière de Vienne et des environs était accourue pour être témoin de cet imposant spectacle.

Au moment de la consécration , une salve d'artillerie salua la présence du dieu des armées. Au même instant, par un mouvement subit, tous ces guerriers, princes, rois, généraux, soldats, tombèrent à genoux et se prosternèrent devant celui qui tient dans sa main la victoire et la défaite. Une même impression semble aussitôt se communiquer à la foule immense des spectateurs ; tous se découvrent spontanément et s'agenouillent dans la poussière. Le canon se tait : aux imposants roulements de l'airain succède un religieux silence. Enfin, le prêtre du Seigneur, élevant le signe de la rédemption , se retourne vers l'armée pour la bénédiction générale. L'office

divin est terminé: les fronts prosternés se relèvent, le cliquetis des armes fait retentir les airs. Alors un chœur de musiciens entonne, en langue allemande, l'hymne delà pais, qu'accompagne un nombreux orchestre d'instruments à vent. Aus-. silôt l'armée tout entière et la foule des assistants mêle sa voix à celle des chanteurs; Non, jamais l'oreille humaine n'entendit rien de plus imposant que ces milliers de voix , qui n'en faisaient qu'une pour célébrer le bienfait de la paix et la gloire du Tout-Puissant. Cet hymne immense de. reconnaissance et d'adoration s'élevant vers lecielavec l'encens qui fume, le bruit de l'airain qui tonne, le son des cloches de toutes les églises; ces souverains entourés de leurs brillants étals-majors, ces uniformes variés, ces armes, ces cuirasses, ce bronze de l'artillerie étincelanl au soleil , ce prêtre en cheveux blancs bénissant du haut d'un autel la foule prosternée, ce mélange de guerre et de religion, formaient un tableau unique, qui peut-ctre ne se renouvellera pas, que le pinceau ne peut rendre, une scène poétique et sublime au-dessus de toute des^ cription.

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Après la cérémonie religieuse, les souverains et toutes les princesses se placèrent sur un endroit élevé, près delà porte du Burg. Les troupes dénièrent devant eux: le grand-duc Constantin et les autres princes marchaient à la teto des régiments qui leur avaient été donnés. De toutes parts retentissaient d'unanimes acclamations et des vœux pour la consolidation de la paix , ce premier besoin des peuples.

Telle fut cette fête qui eut un caractère particulier et s'encadra si bien dans cette série de magnificences. La cour d'Autriche, en effet, faisait à ses illustres hôtes les honneurs de sa capitale avec un luxe .vraiment fabuleux. La mémoire se refuseau récit de ces brillants détails, l'esprit à la peinture de l'éclat inouï qu'elle déployait.

Four amuser les loisirs de ces rois, qui depuis vingt ans auraient dû être blasés sur l'image des combats, on avait fait cantonner à Vienne vingt raille grenadiers d'élite. On annonçait aussi la formation d'un camp de soixante mille hommes qui devaient exécuter de grandes manœuvres. I*a superbe garde-noble avait été considérablement augmentée déjeunes gens appartenant aux

familles les plus distinguées <le lu monarchie. Toutes les troupes étaient entièrement habillées à îieuf: on n'avait pas voulu que les traces de la guerre vinssent affliger les yeux dans des fetes uniquement consacrées au plaisir et à la pais.

Des chevaux superbes avaient été demandes à tous les haras d'Allemagne. Les grands-officiers de la couronne avaient, chaque jour, des tables nombreuses, servies avec luxe, pour les personnages émi Dents qui accompagnaient les souverains.

La cour avait convié les danseurs et danseuses de l'Opéra de Paris; la troupe impériale avait été renforcée; les acteurs les plus célèbres de l'Allemagne, et des pièces nouvelles appropriées aux joies du moment, avaient pour mission de tenir le plaisir constamment en haleine.

L'empereur François s'était empressé d'ouvrir son palais à ses augustes visiteurs. On calculait que celte résidence était alors habitée par deux empereurs, deux impératrices , quatre rois, une reine, deux princes héréditaires, l'un impérial, l'autre royal, deux grand es-duchesses et trois princes. La jeune famille de l'empereur avait été obligée de se réfugier au château deSehtcnbrumi.

Attirée par la nouveauté de ce spectacle, une l'ouïe immense se pressait constamment aux abords du palais, avide de contempler les traits de ces acteurs d'une réunion unique dans les fastes de l'histoire.

Les Viennois semblaient Sers, à juste titre, de voir leur ville choisie pour la tenue de ces grands états - généraux Européens. En eflet, cette assemblée, en amenant dans une même capitale les premières puissances de l'Europe , offrait un des événements les plus extraordinaires de tous les temps. Les congres de Munster, de Ryswick , d'Ctrecht n'avaient été que des conférences de plénipotentiaires. Il fallait remonter de trois siècles en arrière pour retrouver un pareil concours de têtes couronnées, et jusqu'à l'année 1 5 1 5 , où Maximilicn avait reçu , dans cette même ville de Vienne, la visite des rois de Pologne, de Hongrie et de Bohème. On rappelait que la présence de ces monarques avait eu les effets les plus salutaires pour la grandeur de l'Allemagne.

Pour donner une idée des dépenses de la cour Autrichienne , il suffit de dire que la table impériale coûtait cinquante mille florins par jour :

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c'était impérialement tenir table ouverte. On ne doit donc pas être étonné que les frais extraordinaires occasionnés pai' Ie* fêtes du Congrès, pendant les cinq mois qu'il s duré, se soient élevés à quarante millions de francs. En vérité, le but sérieux de cette grande assemblée, la gravité des circonstances comportaient-) I s ces joyeuses prodigalités au sortir d'une guerre de vingt-cinq ans, qui semblait avoir tari toutes les sources de la richesse et du plaisir?

Si l'on ajoute aux dépenses de la cour celles déplus de sept cents envoyés, on pourra se faire une juste idée de la consommation extraordinaire faite dans la ville de Vienne, et de l'immense quantité de papier et de numéraire qui s'y trouvaient en circulation. Telle était l'afflucnce des étrangers que tous les objets, le bois de chauffage surtout, avaient augmenté dans une proportion incroyable. Aussi le gouvernement autrichien avait-il été dans la nécessité d'accorder des suppléments de traitemeut et des indemnités à tous ses employés.

L'imagination se fatiguait à préparer ehaquç, jour de nouvelles lûtes ; banquets, concerts, par-

tics de chaste, bals masqués, carrousels. A l'exemple du chef de leur noble famille, tous les princes de la maison d'Autriche s'étaient distribué les rôles pour faire dignement les honneurs de Vienne à cette illustre compagnie. On craignait tellement de troubler cette succession de plaisir que la cour ne prit pas le deuil pour la mort de la reine Marie-Caroline de Naples. Cependant cette dernière fille de Marie-Thérèse avait fini sa vie agitée un peu avant l'arrivée des souverains. On évita de notifier son décès; on ne voulut pas que les couleurs sombres vinssent attrister des réunions uniquement consacrées à l'insouciance et à la joie.

Rien n'égale l'intimité dans laquelle les souverains vivaient entre eux. Ils s'étudiaient à se montrer réciproquement amitié, attentions, prévenances. Chaque jour ils se voyaient, et toujours avec cette franchise cordiale digne des siècles de lu chevalerie. Voulaient-ils, par cette noblessede procédés, démentir tout ce qu'on a dit sur la mésintelligence , les vues d'ambition , les calculs 4 intérêt personnel qui régnent ordinairement dans les congrès des rois? Ou plutôt a étaient-ils

pas surpris et charmé* d'un genre de vie, et d'uue confraternité qui contrastaient si fort avec les froides habitudes de leurs cours?

Afin d'éviter les embarrasdu cérémonial et des questions de préséance, ils arrêtèrent d'un commua accord que l'âge seul déciderait tout, à l'entrée et à la sortie des appartements, dans les promenades à cheval et en voiture. C'est à l'empereur Alexandre, dit-on, que fut due l'initiative de cette mesure. Voici les rangs tels qu'ils furent fixés d'après les années : >

c Le rotde Wurtemberg, né en . . i-jS^- '

20 lie roi de Bavière, né en ï-j56. •

3° Le roi de Danemark, néen. . . . 1768.

4" L'empereur d'Aulricbe, né en . . 1768.

5" Le roi de Prusse, né en . . . 1770.

6° Et l'empereur de Russie, 11c on . 1777.

Mais cette distribution de rangs ne fut jamais appliquée qu'aux réunions de plaisirs. Quant aux, délibérations officielles du Congrès, les souverains ne prirent part à aucune.

Une de leurs premières galanteries fut de se donner réciproquement tous les grands cordons de leu rs ordres. On se perdait dans ces décora-

lions de toutes formes et de toutes dénominations, depuis la longue nomenclature des saints du calendrier jusqu'aux litres les plus bizarres tels que [éléphant, te phénix, fait/le noir, rouge, blanc, Cépée, (étoile, te lion, la tour, la toison, te bain, etc. C'était un échange par lequel on préludait à d'autres un peu plus importants, à des cadeaux de royaumes, de provinces ou d'un certain nombre tfdmes On cita, entre autres cérémonies de ce genre, celle qui eut lieu quand lord Castlereagh vint, de la part de son souverain, remettre l'ordre de la jarretière à Tempereur d'Autriche. Le prince de Ligne, qui était un des assistants, uie dit que cette solennité avait eu lieu avec beaucoup de sérieux et de pompe. SirlsaacHeart, premier héraut d'armes de l'ordre, avait été envoyé exprès de Londres. Ce fut lui qui revêtit successivement l'empereur de toutes les parties du costume de chevalier, et lui attacha cette jarretière si enviée; lord Castlcreagh lui présenta ensuite les statuts de l'ordre. Pour reconnaître cette courtoisie, l'empereur s'empressa de nommer feid-maréchaux le prince régent et le duc d*Yorck , son frère.

Après avoir épuisé In série do leur* décorations, les souverains se mirent à se donner des régiments dans leurs armées. Une fois le cadeau fait , on tenait à honneur de se montrer presqu a l'instant dans l'uniforme du régiment donné. On s'empressait de se procurer des modèles : car il fallait que rien ne manquât. Aussitôt, les tailleurs, escortés des aides-de-camp favoris, se mettaient en campagne, se rendaient chez les détenteurs de ces précieux uniformes , étudiaient les plus petits détails; puis le travail commençait, travail tout pacifique sous une apparence belliqueuse, et se terminait par un ajustement complet, depuis IVperon de la hotte jusqu'au panache oblige.

C'est ainsi que l'empereur d'Autriche donna à son frère Alexandre de Russie le régiment de Hiller, et au prince royal de Wurtemberg celui des hussards de Blackenstein. Alexandre riposta par un des régiments de sa garde impériale Russe, et pour montrer quelle importance il attachait au cadeau, il voulut remettre lui-même leur drapeau à ses nouveaux soldats. Ce drapeau avait été magnifiquement brodé par l'impératrice d'Autriche. Il portait pour devise ces mots: Union indissoluble

entre les empereurs Alexandre et François. Le régiment était rangé en bataille sur une des pelouses du Prater: une foute immense se pressait aux environs. Alexandre, après a voir reçu le drapeau des mains de l'impératrice d'Autriche, s'avança vers la troupe en le lui présentant. « Soldats, âk-il, rappelez- vous que vous devez mourir pour le défendre, pour défendre votre empereur et votre colonel Alexandre de Russie." On conçoit que de semblables allocutions prononcées par le czar, qui à cette époque était aussi beau que chevaleresque, devaient enthousiasmer et les soldats à qui il parlait, et les nombreux spectateurs qui l'écoutaient.

Le lendemain de cette cérémonie , il se rendi t à pied chez le feld-maréchal prince de SchwartzcniLer(;,dans son nouvel uniforme de colonel, et ne portant pour toute décoration que la croix en métal del'ordre militairede l'armée Autrichienne. Pour dédommager le général Hillcr de la perte de son titre, il lui lit présent de dix mille florins et en envoya mille à chacun des officiers.

I(es habitudes de ces monarques étaient celles de simples particuliers. Ou voyait qu'ils aimaient

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à se dérober au fardeau de l'étiquette. Souvent, dans les rues, on rencontrait l'empereur d'Autriche et le roi de Prusse vêtus en habit bourgeois et se donnant le bras. Alexandre se promenait aussi fréquemment avec le prince Eugène.

Entre eux, ils se rendaient des visites et se faisaient des surprises comme de bons et anciens amis: c'était, en un mot, une royale camaraderie. Le jour de la fête de l'empereur d'Autriche, Alexandre et le roi de Prusse imaginèrent de le surprendre à son lever et lui présentèrent l'un une robe de chambre fourrée en martre zibeline, l'antre un fort beau bassin et une aiguière d'argent d'un travail précieux , et faits à Berlin. Ces scènes d'intime làmiliarité circulaient dans le public et faisaient l'objet de toutes les conversations.

Parmi ces souverains brillaient particulièrement: le roi de Bavière , le roi de Danemark et l'empereur de Russie; le premier par sa bonté, le second par la finesse et 1 a-propos de ses réparties, le troisième par sa courtoisie et son affabilité De tous les princes étrangers, Frédéric était celui <(ui visitait avec le plus d'assiduité les monuments

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et les établissements publics; partout il laissait des traces de sa libéralité. Quant à Alexandre, il ne négligeait aucune occasion de déployer cette grâce qui lui conciliait alors tous les cœurs.

Dans une promenade à cheval au P rater, l'empereur d'Autriche voulant descendre, cherchait des yeux quelqu'un de sa suite, mais en vain. Séparés parla foule, ses écuyers ne pouvaient le voir. Alexandre devine son intention , saule lestement à lias de sou cheval, et s'empresse d'offrir la main à son collègue : ainsi le grand Frédéric avait tenu l'ëtricr à l'empereur Joseph II. A cette vue, des acclamations unanimes éclatent de toutes parts, et viennent lui prouver combien la foule lui sait gré de ce gracieux à-propos.

Une autre fois, dans une revue, un nombre coosidérabledecurïeu.vsepressaicntautourdelui, avides de contempler ses traits. Un habitant de la campagne se faisait surtout remarquer par sou empressement. Alexandre l'aperçoit comme il cherchait à percer le flot des spectateurs, et s'approche de lui.

— Brave homme, lui dit-il, vous avez voulu voir l'empereur de Russie, regarde/.- moi et dites que vous lui avez parlé.

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Pour les étrangers, une vie si facile, semée de (êtes continuelles, était véritablement une vie de délices. Afin de célébrer dignement cette mémorable réunion, Vienne semblait renchérir sur les jouissances de tout genre dont elle oft'rc ordinairement le spectacle. Placée au centre de l'Allemagne méridionale, cette ville apparaît, comme un bain d'insouciance et de calme, au milieu des graves occupations scientifiques et philosophiques des contrées voisines. Toute aux plaisirs des sens, son existence se compose de fêtes., de banquets, de danses, et surtout de musique. Prenant pour auxiliaire cet excellent vin de Hongrie, qui stimule ses joies , elle se laisse vivre et gouverner avec la douce impassibilité du bonheur matériel. Peu ou point contamiuée par les idées étrangères, la nation roule sur son ancien système politique, occulte, sansavoir l'odieux de la délati )n Vénitienne, mais qui n'en arrive pas moins au même résultat: le bonheur de chacun dans le repos de l'ensemble.

L'étranger est bien accueilli à Vienne : il trouve elle» les particuliers cordiale hospitalité, dans l'autorité franchise cl bienveillance. lin retour, on ne lui demande qu'une chose : c'est de s'abstenir

de parler ou d'agir contre le go uvcrn émeut.

« Jouissez, lui dit-on, de tout le charme qui vous cnvironue; parcourez nos campagnes si riches et si riantes; fréquentez nos théâtres, nos casinos, nos hais. Mais qu'aucunes réflexions politiques ne viennent troubler nos joies et notre repos. Abstenez -vous de toutes critiques qui n'ajoute raient rien à votre bien-être et nuiraient au nôtre. »

A ces conditions, le bon accueil ne se dénient jamais ; mais malheur à l'étranger qui transgresse ces lois de la prudence: aussitôt un petit billet lui arrive et le prie poliment de passer le lendemain chez le magistrat chargé de la police. Du ton le plus doux, on lui insinue que son passeport n'est pas en règle, que ses affaires doivent être terminées. En vain il se récrie, il proteste de son attachement pour tous les gouvernements: il ne songe, dit-il, qu'à goûter cette vie de plaisirs. Tout est inutile, il faut partir.

Telle est ordinairement la police à Vienne. Mais on conçoit qu'à l'époque du Congrès, au milieu de ces questions si nombreuses, si palpitantes d'intérêt, il eût été difficile d'interdire les

réflexions et les conversations politiques. Heureusement le gouvernement autrichien trouvait dans la distraction du plaisir un puissant auxiliaire. A vrai dire, on s'occupait peu de discussions diplomatiques. A l'exception de quelques oisifs ou nouvellistes qui avaient choisi le Graben pour rendez-vous et pour tribune, la société était absorbée par les joies de la féte du jour, les apprêts de la féte du lendemain.

Le secret le plus absolu enveloppait ces délibérations qui se tenaient à l'hôtel de la chancellerie d'état. M. de Metternich les présidait. Ses collègues avaient voulu lui déférer cet honneur pour reconnaître la gracieuse hospitalité dont ils étaient l'objet. Mais il avaitété convenu qu'on ne pourrait en induire aucune suprématie en faveur de la couronne Autrichienne. Les plénipotentiaires étaient : pour la Russie , le comte de Nesselrode et le baron de Stcin ; pour la France, le prince de Tallcyrand et le duc deDalberg; pour la Prusse, le prince de Hardemberg ; pour l'Autriche, M. de Metternich ; pour la Bavière, le prince de Wrède; pour te Wurtemberg, le comte de Wintzingernde; pour l'Espagne, le chevalier de

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Labrador ; pour le Portugal, le duc de Pal niella ; pour la Sicile., le commandeur Alvaro Itufïb; et pour Naples, le duc de Campocliiaro. Que se passa-t-il dans les séances si secrètes de ces diplomates émérites? Ici mon rôle s'arrête : c'est à la postérité à en apprécier les graves résultats.

Les souverains cependant consacraient généralement leurs matinées à des revues, à des parades, à des parties de cliasse, soit au Prater, soit dans lesrésidenccs royales: seulement ils se réunissaient tous lesjoursune heure avant le dincr, et étaient censés discuter les objets dont s'étaient occupés leurs plénipotentiaires. A en croire la malignité publique, la politique taisait souvent défaut dans les augustes débats de cet Olympe; l'annonce d'une nouvelle partie de plaisir s'y glissait quelquefois. Les affaires étaient aussitôt détrônées, et les dieux devenaient de simples mortels.

Entre toutes les fêtes de la cour Autrichienne, les plus éclatantes étaient, sans contredit, les grandes redoutes qui avaient lieu au palais impérial. Grâce au prince de Ligne, j'avais assisté à

la petite redoute masquée donnée lors de l'entrée de l'empereur de Russie et du roi de Prusse. Dans ces réunions les souverains ou portaient le masque, ou se dérobaient sous l'incognito. Lors des grandes redoutes, au contraire, ils paraissaient dans tout leur éclat, chamarrés de toutes leurs décorations, et les princesses parées 'le tous leur diamants.

Je n'avais pu me rendre à la première de ces grandes redoutes ; je désirais vivement assister à la seconde. Ce fut encore l'excellent prince de Ligne qui se chargea detre mon introducteur et mon guide. Nous nous rendîmes au palais de Burg. Les souverains n'avaient pas fait leur entrée; j'eus le temps de repaître mes yeux du spectacle unique qui s'offrait à moi. Jamais ensemble ne fut plus éblouissant par le luxe des décors, la richesse et la variété des costumes, l'illustration des personnages.

A la grande salle des redoutes, on avait joint deux pièces contigtics réunies par une élégante galerie. La petite salle des redoutes était également ouverte. Enfin le manège impérial, qui est un chef-d'œuvre d'architecture, avait été disposé

pour les danses. Ce serait une lâche impossible à remplir que denumérer dans tous leurs détails les ornements intérieurs. C'était d'abord une profusion de fleurs et d'arbustes les plus raies qui couvraient les escaliers et les galeries. Une avenue d'orangers conduisait dans le salon principal; d'immenses candélabres chargés de bougies et placés entre les caisses, des lustres avec des milliers de cristaux étin celants répandaient une lumière fantastique dans le feuillage de ces beaux arbres, et faisaient ressortir les fleurs dont ils étaient chargés. La petite salle des redoutes était garnie de corbeilles où se mariaient les couleurs les plus éclatantes, et qui lui donnaient l'aspect d'un jardin de féeries. Les tentures étaient en étoffes de soie du plus beau blanc , relevées par des ornements en argent, L'or et le velours brillaient sur les sièges. Sept à huit mille bougies répandaient un éclat plus vif que celui du jour. Enfin , les mélodies de plusieurs orchestres ajoutaient encore au prestigedece merveilleux aspect. Dans le bâtiment du manège, une estrade était

et d'étendards, et drajiéc, comme la grande salle,

d'une tenture de soie blanche à frange d'argent.

Quelle diversité inouïe d'uniformes! quelle quantités d'ordres et de décorations! Mais surtout quelle réunion de femmes charmantes! Si l'Europe émit en ce moment représentée à Vienne par ses célébrités dans tous les genres, la beauté n'y avait pas été oubliée. Jamais ville ne compta dans ses murs autant de femmes remarquables que la capitale de. l'Autriche pendant les six mois du Congrès.

Une fanfare de trompettes se fi t entendre : les souverainsentrèrent, conduisant les impératrices, les reines, les archiduchesses. Après avoir, au milieu des acclamations générales, fait le tour des salles, ils se rendirent dans celle du manège et prirent place sur l'estrade. Au premier rang on distingue l'impératrice d'Autriche et celle de Russie, la reine de Bavière, la grande-duchesse d'Oldcmburg, sœur bien-aiméc d'Alexandre, et dont la ressemblance avec son frère est surprenante, puis l'archiduchesse lieatrix, la grandeduchesse de Saxe Weimar.

Sur des banquettes à droite et à gauche viennent se placer toutes les dames qui se disputent

en ce moment la palme de l'élégance et de In beauté, la princesse da la Tour-et-Taxis, la comtesse de Benisdorff, la princesse de Hcsse-Phileppstadt à la béante imposante et sévère, ses deux filles qui promettent de marcher sur les traces de leur mère, la comtesse Thérèse d'Appony à la taille élancée, aux yeux expressifs, les princesses Sapieha et l.ichstenstein , chez lesquelles une beauté régulière s'allie à uue douce physionomie, la comtesse de Cohari, les princesses Faut Esterbazy et Bagration, les filles de l'amiral Sidney Smith, la comtesse Zamofska, née Czartorinska , grande, blonde, d'une blancheur éblouissante, et qui résume en elle tous les genres de la beauté Polonaise, tant d'autres enfin dont le nom et le portrait doivent se présenter souvent dans ces souvenirs.

Cependant, au son d'une musique vive et dansante, on vit entrer une troupe d'enfants masqués et déguisés qui exécutèrent une pantomime Vénitienne terminée par un ballet général. I.es attitudes expressives, les pas varies de ces jeunes danseurs parurent causer le plus grand plaisir aux illustres spectateurs.

Après le départ des souverains, les orchestres se mirent à exécuter des valses. Aussitôt une commotion électrique parut se communiquer à celle immense assemblée. L'Allemagne est la patrie de la valse; c'est dans ce pays et surtout à Vienne que, grâce à l'oreille musicale des habitants , elle a acquis tout le charme qui lui est propre; c'est là qu'il faut voir, dans cette course tourbillonnante et toujours réglée par la mesure, l'homme soutenir et enlever sa compagne , celleci céder à ce doux entraînement, pendant qu'une sorte de vertige donne à son regard une vague expression qui augmente sa beauté. Aussi a-t-on peine à concevoir l'empire qu'exerce la valse! Dès que les premières mesures se sont fait entendre, les physionomies s'épanouissent, les yeux s'animent, un frémissement court de proche en pioche. Les gracieux tourbillons s'organisent, se mettent en mouvement, se croisent, se devancent, tandis que les spectateurs que l'âge réduit à l'i m mobilité marquent la mesure et le rhythme, s'unissant par la pensée et le souvenir au plaisir qui leur est refusé.

Il fallait voir ces femmes ravissantes, toutes

«Litanies de fleurs et de diamants, emportées par celte irrésistible harmonie, penchées sur le bras de leurs valseurs, et semblables à de brillants météores ; il fallait voir la soie brillante, la gaze légère de leurs vêtements obéir à l'impulsion et dessiner de gracieuses ondulations; il fallait voir enfin cette sorte de bonheur extatique respirant sur leurs charmants visages lorsque la fatigue les obligeait de quitter les régions aériennes et de venir demander à la terre de nouvelles forces. Ces joies ne se terminèrent qu'avec la nuit, les rayons du soleil levant purent seuls mettre fin à cette réunion si animée, si éblouissante.

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