CHAPITRE IV
Le salon de la comtesse de Fochs. — Le prince Philippe de Hesse-Hombourg. — Annonce d'un carrousel. — Le général comte de Witt. — Les lettres de recommandations ou le poète fonctionnaire.
Je n'écris que des souvenirs et me borne aux formes rapides d'un journal, heureux si, dans ces esquisses de la société à une époque mémorable, on retrouve le seul mérite que j'ambitionne, l'exacte ressemblance des personnages et la vérité de l'action.
Parmi les femmes les plus distinguées de la société autrichienne brillait la belle comtesse Laure
de Fuchs, dont les nombreux iiôles de Vienne, à lepoquedu congrès, ont conservé le plus touchant souvenir. Gracieuse et spirituelle, cette dame donnait la plus haute idée de la politesse de son pays. Les étrangers tenaient à honneur d'être admis chez elle. En 1 808 et 181a, j'y avais trouvé, ainsi que les rares Français qui étaient alors à Vienne, l'accueil le pins bienveillant. Au nombre des personnes composant sa société habituelle, et qui toutes étaient ses amis, on remarquait In comtesse de Pleteniberg, sa sœur, femme du comte régnant de ce nom; les duchesses de Sagan et u"Excrenza,et madame Edmond de Périgord, nièce par alliance du prince de Talleyrand, toules trois nées princesses de Commande, et qu'on nommait les trois grâces; ta chanoinesse Kinski , d'une des plus illustres familles de Hongrie; et, parmi les célébrités du moment, le duc de Ualberg, l'un des plénipotentiaires français , le maréchal Walmoden , les trois comtes de Fabien, le prince Philippe de Hesse-Hombourg, le prince Paul Esterhazy , depuis ambassadeur d'Autriche en Angleterre, le prince Eugène Beauhnrnais, le général russe comte de Witt, M. de
GenU, secrétaire du Congrès et confident intime de M. de Melternich, le général j\osti(7,, le spirituel puhliciste Varnhagen, le poète Carpnni, le le docteur Korcft, le baron d'Ompteda, ancien ministre de Westphalie à Vienne, que la chute de son souverain avait laisse sans ambassade, et qui n'assistait que comme amateur à ce grand sanhédrin diplomatique.
Une douce gui té animait ces réunions. Jamais les irritantes discussions de la politique n'y faisaient irruption. Avec sa grâce charmante, la comtesse imposait à tous ses amis la loi d'une mutuelle intimité. Aussi, d une voix unanime, la nommaient-ils leur reine, titre qu'elle avait accepté, et qu'elle portait avec une sorte de dignité sérieuse,
.le la retrouvai entourée de sa famille accrue et embellie, et des amis que j'avais laissés près d'elle quatre uns auparavant. Elle m'en donna une courte biographie. La fortune, grâce aux ra-
avaït oublié aucun. Tous étaient devenus généraux, ambassadeurs ou ministres.
Entre eux, j'affectionnais principalement le
prince Philippe de Hesse-Hombourg , place alors loin du rang élevé qu'il occupe aujourd'hui. Une grande parité d'âge, dégoûts et d'idées me rapprochait de lui. .T'aimais cette élévation de sentiments, cette noblesse de caractère, cette sincérité d'affection qui le distinguent à un degré si éminent. Comme beaucoup de princes des maisons souveraines d'Allemagne, il ne devait son illustration qu'à lui-môme. Entré au serviceavant l'âge de quinze ans, il avait été toit prisonnier par l'armée française lors des premières guerres de la révolution, conduit à Paris et renfermé au Luxembourg. Signalé comme neveu du roi de Prusse, il n'entendait autour de lui que des cris de mort; déjà même une foule de femmes furieuses, en portant la main à leur cou, Ini rappelaient l'instrument horrible du supplice si prodigué à cette époque de délire. La fermeté de ses réponses, sa jeunesse, sa figure intéressante le sauvèrent. Echangé, quelque temps après , contre des prisonniers français, il reprit le cours de sa carrière militaire. Tous ses grades furent le prix d'actions d'éclat, et, à cette époque, il était compté au nombre des généraux les plus estimes de l'armée autrichienne.
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Devenu plus tard feld-maréchal , il fut envoyé auprès de l'empereur de Russie, dans sa campagne de 1 828 coniçelep Turcs. Aujourd'hui, Landgrave régnant de liesse- Ho mbou rg , le prince Philippe est respecté et adoré de ses sujets dont il fait le bonheur.
Nos premiers souvenirs étaient dus à cet ami commun, si digne à tant de titres d'être aimé; nous convînmes que l'homme serait trop heureux, si dans le petit nombre de jours qui lui est compte, il en rencontrait beaucoup de pareils (1).
Madame de Fuchs me demanda si j'avais revu Georges Sinclair, ce jeune anglais que son avertit) Lorsqu'un quart de siècle a passé sur de tels souvenirs , lorsque les événements si rapides et si pressés de notre époque tendent à en amoindrir l'intérêt, avec quel charme on se les rappelle dans l'entretien d'amis d'alors, qne le sort nous fait retrouver encore les mêmes. Voilà ce que je médisais naguère à Hombourg, auprès du prince Philippe, dans des conversations où sa mémoire retraçait les tableaux si brillants du Congrès de Vienne. Je n'oublierai jamais ce retour en commnn vers le passé, ni les quelques jours écoulés sons le toit hospitalier de sa résidence. Plus tard, il me sera doux de revenir sur ces moments d'épanchements intimes, où, en tiers avec sa ravissante compagne, nous avons passé en revue tons les détail? de sa rie si noblementiilustrée, si pleine de failset pleine eneore île joins pour le bonheur de ses petits et florissants états.
Si
[lire avec l'empereur Napoléon avait mis tout d'abord e» vogue à Vienne?
Peu de jours avant la bataille d'Iéna, M. Georges Sinclair, qui se rendait en Autriche, fut arrêté par les éclaireurs de l'armée française et conduit au quartier-général comme soupçonné d'espionnage.
— D'où venes-vousï où allez-vous? lui dit l'empereur, avec ce ton qui présageait un arrêt de mort.
Sinclair parlait le français avec la plus grande facilité.
— Je viens, répondit-il, de l'université d'Iéna , et je vais à Vienne, où je dois trouver des lettres et les ordres de mon père, sir John Sinclair.
— Sir John, celui qui a tant écrit sur l'agriculture?
— Oui, Sire.
1,'empereur parla ensuite au général Duroc, et continua son interrogatoire avec plus de bienveillance. M. Sinclair, qui atteignait à peine dixhuit ans, possédait une foule de connaissances profondes sur la géographie et l'histoire. Sa conversation étonna Napoléon, qui, après deux
heures d'entretien, donna à 'Dur oc l'ordre de le faire escorter jusqu'aux avant-postes, et de lui laisser continuer son voyage. Faveur inespérée, et d'autant plus flatteuse, qu'il la devait uniquement à son propre mérite.
Depuis notre séparation, je n'avais pas revu Sinclair, mais je savais qu'après un voyage en Italie, il était entre au parlement, qu'il y avait suivi la ligne politique de son ami sir Francis Burdett, et s'était fait une réputation brillante, comme orateur, dans le parti de l'opposition.
Deux événements d'un ordre bien différent occupaient alors les esprits : le sort futur du royaume de Saxe et l'annonce d'un carrousel , fête chevaleresque dont il avait été question dès les premiers jours du Congrès, et qui devait avoir lieu dans le manège impérial. Ou dit quelques mots de la Saxe, du projet de la donner en indemnité à la Prusse; mais on détailla longuement les préparatifs du carrousel. Ce devait être un des plus beaux spectacles donnés à la cour; on consul tait toutes les descriptions imprimées et gravées des carrousels si célèbres de Louis XIV ; on était certain de les éclipser en magnificence.
La comtesse Kdmoud (le Férigord, l'une des vingt-quatre dûmes qui devaient y présider, nous dit que les toilettes préparées pour celte fête surpasseraient en richesse tout ce qu'on avait rapporté de l'élégance et du luxe des daines de In cour du grand roi.
— Je crois, en vérité, que nous porterons toutes les perles et tous les diamants de la Hongrie, de la Bohême et de l'Autriche. U n'est pas une parente ou une amie de ces dames dont les écrins n'aient été mis en réquisition, et tel joyau de famille, qui depuis cent ans n'a pas vu le jour hors de son étui, ornera le front ou la robe de l'une de nous.
— Quant aux chevaliers, dit le jeune comte de Woyna, à défaut du luxe des habits, ils auront certainement celui des chevaux. Vous leur verrez faire des passes et danser des menuets avec autant de grâce que les plus agiles cavaliers Je la cour.
On discourut ensuite sur les couleurs des différents quadrilles cl l'adresse présumée des champions; on cita quelques devises dont les ilamcs cherchèrent à expliquer l'âme. L'excellent roi de Saxe et ses états furent totalement oubliés :
leur cause ovnit dû céder le pas à une aussi importa itte discussion.
En quittant madame de Fuchs, j'aperçus sur le Graben le général comte de Witt. Cette rencontre était pour moi une bonne fortune. Par le charme des souvenirs et de l'amitié , elle me reportait à ces jours si brillants et si heureux que je venais de passer en Ukraine, auprès de la comtesse Potocka, dans son magnifique domaine de Tulczïm.
Seul fils du premier mariage de cette belle Sophie avec le général comte de Witt, descendant du grand pensionnaire de Hollande, le comte de Witt a fait une carrière militaire aussi rapide que brillante. Soldat dès l'enfance, colonel à seize ans, commandant à dix-huit l'un des plus beaux régiments de l'Europe, les cuirassiers de l'impératrice, il venait de servir avec la plus grande distinction dans les campagnes des trois dernières années. Eu six semaines, sur les terres de sa mère, il avait levé et équipé à ses frais quatre régiments de cosaques qu'il amena à l'empereur. Créé lieutenant-général, et charge par Alexandre de l'organisation des colonies militaires, il reparut
connue commandant à l'armée Je réserve, dans lu campagne de 1828 contre les Turcs, qui se termina par la paix de Varna. La mort vient de l'enlever ii un âge où sa famille et ses amis pouvaient esjiércr de le conserver encore.
Le comte de Witt avait épousé In princesse Joséphine Lubomirska, une des femmes les plus distinguées de l'Europe. Grâce ravissante, esprit vif et orné, bienveillance inépuisable, tel est, en quelques mois, le portrait qu'ont tracé de la comtesse de Witt tous ceux qui ont le bonheur de la connaître.
Madame de Fucbs avait conservé l'habitude de souper, habitude si chère à nos pères, si regrettée des amis de la galle franche et des causeries sans prétention. A l'une de ces réunions intimes, le hasard m'avait placé non loin du comte de Witt.
Le malin , j'avais reçu une visite extraordinaire. Comme je sortais du lit, on vient médire qu'un jeune français demandait à me parler. Je le tais entrer et vois un homme de bonne mine qui m'aborde un paquet à la main.
— Voici, nie dit-il, une lettre que M. Rcy,
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avocat, avec qui vous avez dinc chez M. deBondy, préfet de Lyou , m'a prié de vous remettre.
■T'engage mon compatriote à s'asseoir; j'ouvre les lettres où M. Rey, après les compliments d'usage, me priait, me supposant à Vienne, de i n'intéresser au porteur, M. Cast...., pour lui faire obtenir un emploi.
— D'après la date de cette lettre, vous avec , Monsieur, quitté Lyon depuis quelque temps?
— Oui, me répond-il; ayant le monde ouvert devant moi pour y choisir un séjour, j'ai gagné celui-ci à pied.
— Vous avez d'autres recommandations, sans doute?
— Aucune autre. ■ '
— Voilà du courageifaire trois cents lieues, à pied, avec uue seule lettre écrite par une personne que je n'ai vue qu'une fois, et sans avoir la certitude de me trouver! vous méritez bien de réussir. Cependant, j'ai peu d'espoir à vous donner. Si vous veniez réclamer au Congrès un reyaume, uue province, une forte indemnité, vous seriez écouté probablement; mais une place pour un Français dans les états Autrichiens, c'est
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chose difficile à obtenir: néanmoins je vous promets tous mes efforts. Quavcz-vous fait jusqu'à ce jour?
— J'ai servi dans les gardes-d'honneur.
— Quelle sorte de place desirez- vous?
— N'importe laquelle; je puis être secrétaire, ou remplir quelque emploi que ce soit, civil ou militaire.
— Vous êtes accommodant.
Ace dernier trait je reconnaissais bien cette assurance d'un Français et cette vive intelligence qui semble être, chez ce peuple, uneoptitutle universelle. M'intéressant déplus en plus à mon jeune compatriote, je le priai de me laisser quelques jours pour y penser, et je pris son adresse; puis je le congédiai, avec la crainte assez fondée qu'il n'eut faiten vain un aussi intrépide voyage.
Au souper, on parlait de ces résolutions soudaines, de ces coups inespérés qui entraînent souvent une destinée tout entière; on rappelait celle si fortunée du général Tettenborn, devenu, en quatre mois, de major, général en chef, et d'une foule d'autres que nous avions sous les yeux.
— Ma foi, dis-je , Messieurs, je pourrais vous citer un trait de hasard et de courage qui les vaut, sauf les résultats favorables à venir.
On me questionna; je racontai la visite que j'avais reçue le matin, sou but, le voyage économique de M. Cast.... avec une seule lettre, et le hasard qui l'avait amené à Vienne au moment où j'y arrivais moi-même. Le comte de Witt m'avait écouté attentivement.
— I«e courage de votre jeune homme m'intéresse, me dit-il; puisqu'il u été dans les gardesd'honneur, il sait sans doute se tenir à cheval. Envoyez-le moi demain matin, je l'emploierai.
Jeremerciai le comte, et m'adressa nt aux autres convives :
— Voici le second pas que le destin fait faire en un jour à mon compatriote. Convenez que, si une lettre de recommandation est souvent adressée au hasard, quelquefois aussi elle arrive à la porte de la fortune.
— Oui, dit le jeune comte de Saint-Marsan, une lettre de recommandation est souvent une fortune tout entière. En voulez-vous un exemple frappant?
El alors, avec autant de grâce que d'esprit, il nous coula cette anecdote d'un temps qui semblait déjà loin de nous, quoique les acteurs fussent à peine hors de la scène.
— Un jeune poète parisien nommé Dubois, nous dit-il, pauvre d'esprit et d'argent, avait épuisé toutes les ressources de sa verve à chanter les puissances du jour sans pouvoir obtenir la moindre faveur. Enfin il termina la série de ses envois par une ode adressée à la princesse Pauline , la sœur favorite de Napoléon. Dans son désordre poétique, sans redouter le sort de Racine , lors de la présentation à Louis XIV de son Mémoire sur le malheur des peuples, il avait mêlé aux louanges de la princesse des conseils à Mars,' brochés sur le rêve ph i la n tropique d'une paix générale. Les plus grands effets dérivent souvent des causes les plus futiles. Une des femmes de chambre de la princesse se trouvait être parente éloignée du poète. Elle saisit habilement un moment favorable pour présenter l'épltrc à son altesse qui n'y lut que les rimes de Pauline et de divine, qui s'y trouvaient i'i chaque strophe, et promit sa protection à l'auteur de si belles cl bonnes choses.
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— Mais, Où est-ilt
— Là, dans l'antichambre, répond l'officieuse parente.
— Eh bien, qu'il entre, dit la princesse. Aussitôt notre poète est introduit dans le houdoir parfumé de Pauline, et le voilà létc-à-tête avec sa providence future.
— Que puis-je pour vous, demande l'altesse encensée, après les remereSroents d'usage?
— Madame, une recommandation quelconque pour un petit emploi dans telle branche d'administration que ce soit.
— En ce cas, en voulez-vous une pour Fouebé : il se plaignait hier, à moi , de ce que je ne lui demandais jamais rien. Je le mettrai , si vous le désire/,, à l'épreuve.
Le poète répond qu'il serait le plus heureux des hommes. La jolie Pauline se mit aussitôt ii son secrétaire, et se trouvant dans un de ces jours d'inspiration où les phrases s'arrondissent d'ellesmêmes sur le papier, la voilà adressant à sa seigneurie d'Otrante une pétition en forme dons laquelle elle parle de M. Dubois comme d'un homme supérieur, propre à tout, et auquel elle prend le plus vif intérêt.
Une heure après , le protège était à la porte du dispensateur des grâces; mais, n'étant ni connu ni recommandé aux huissiers, on pense bien qu'il ne parvint pas à passer l'antichambre ministérielle, et qu'il dut laisser son p lacet dans des mains qui s'en souciaient peu. Aussi , fut-il jeté avec tousles autres dans lepaiiierquirecevaitceux du jour, et qui, d'ordinaire, passaient delà dans le poêle de l'antichambre. Cependant, quand Fouché revint le soir du conseil des ministres, on les lui remit. 11 s'aperçut que l'une de ces suppliques était aux armes de la maison impériale. Il l'ouvrit avec empressement, la lut en entier, et ordonna à l'instant que quatre gendarmes fussent prêts à accompagner sa voiture le lendemain à neuf heures du matin. Un ne doutait pas à son hôtel qu'il ne dût se rendre a Saint-Cloud pour quelque communication de la plus haute importance , et ses gens ne furent pas peu surpris d'entendre son Excellence donner ordre de la conduire dans une rue obscure du quartier des Halles. C'étaitlà que notre favori des Muses avait établi , à un sixième étage, son domicile aérien. Il n'y avait ni portier, ni numéro même à
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l'allée de celle résidence; il fallut s'enquérir elle/ le boulanger du quartier où demeurait un certain M. Dubois , homme de lettres.
— Il y a, répondit la boulangère, un individu de ce nom, fort pauvre, qui habite une mansarde de cette maison. Je ne sais s'il est écrivain public, maïs il me doit deux termes de loyer.
Et sur-le-champ, sortani de sa boutique, elle l'appelle de toute la force de ses poumons. Le pauvre poète met d'abord la tête à sa lucarne, et avisant dans la rue une voiture et des gendarmes, il ne doute plus que la hardiesse de ses observations pour la paix générale n'ait été fort mal accueillie par Jupiter tonnant, et qu'on ne vienne l'arrêter pour lui faire expier sa témérité à Bicëtre.
Dans son anxiété, ne prenant conseil que de sa peur, il ne trouve rien de plus prudent que de se blottir sous son lit. Foucbé, ne recevant pas de réponse, se décide à grimper les six étages. Un courtisan ne trouve rien de difficile, quand il s'agit de prouver son zèle au pouvoir. Il faudrait le génie facétieux de Beaumarchais ou de Lesage, ou le talent comique de Potier pour
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peindre l'originalité de .la scène, et le ministre découvrant enfin le protégé de Pauline sous le chalet vermoulu qui lui servait de couche, .l'abrège donc. Il le rassure, l'extrait de sa cachette improvisée, et, dans le négligé du matin d'un poète, le place prés de lui dans sa voiture, le conduit dans l'hôtel du ministère et l'invite à déjeûner avec lui.
— Que désirez-vous être, M. Dubois, lui dit l'Excellence entre le petit intervalle d'un plat de côtelettes à la Soubise, que l'affamé poète dévora , à un salmis de perdreaux dont ses yeux ne pouvaient se détacher, et que puis-je pour vous?
— Tout ce que voudra Monseigneur ; je serai également reconnaissant pour le bienfait.
— Eh bien? voulez-vous aller à l'Ile -d'Elbe? Je puis vous y nommer commissaire-général de police.
— .Virai au bout du monde pour complaire à votre Excellence, répond le poète, qui prenait pour un songe ce qui lui arrivait depuis une heure.
— .le vais donc vous en signer la commission ,
et vous partirez dès demain. En arrivant à Poito- Ferrajo, vous y trouverez vos instructions. Prenez, en attendant, cet à-compte sur vos appointements.
Et il lui mit en même temps un rouleau d'or dans la main.
Le bagage du poète netait pas long à emballer: il eût tenu dans une tabatière. Dubois prit une place à diligence, et voici notre homme, semblable au dormeur éveillé, parti comme Sancho pour sou ile, et bientôt arrivé à sa destination.
Or, il advint que, dans ce moment, deux compétiteurs se présentaient pour soumissionner l'exploitation des mines de fer de l'Ile d'Elbe, qui sont d'un rapport considérable. Le nouveau débarque paraissait être en grand crédit a Paris. Revêtu d'une charge importante dans l'administration de l'île, chacun des concurrents s'empressa de capter sa bienveillance. L'un d'eux lui offrit un intérêt dans son entreprise pour prix de sa protection. Le nouveau fonctionnaire, qui voyait la fortune si bien pousser à sa roue, n'eut garde de refuser. 11 promit tout, écrivit tout ce qu'on voulut. Le hasard fil sans doute que sou
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associé obtint le marché, et lui donna le mérite du résultat. L'enfant d'Apollon, peu au fait tle l'exploitation des mines , qui n'étaient pas celles du Parnasse, vendit son intérêt pour une somme de trois cent mille francs, et eut, déplus, le bon esprit de les convertir en rentes sur l'étal et à l'abri de toutes les vicissitudes.
La première fois que Fouchc rencontra à la cour des Tuileries la princesse liorfjhèse, qui s'en était absentée pour prendre les eaux de lîagnères.
— Votre altesse est contente, je l'espère, de la façon dont j'ai placé son protégé? lui dit le
— Quel protégé, M. le duc , je ne vous comprends pas?
— Mais, Madame, M. Dubois.'
— Dubois Je ne pense pas avoir connu
personne de ce nom.
— Votre altesse ne se souvient-elle pas de la lettre qu'elle m'écrivit, il y a trois mois, en ine recoin manda ut de la manière la plus pressante un M.Dubois, homme de lettres, auquel elle portait le plus vif intérêt?
— Ah ! mon Dieu, dit la princesse en riant , j'y suis maintenant, M. le duc: un pauvre poète, parent de ma femme de chambre, et qui m'avait adressé une ode. Qu'en avez-vous fait? Est-il commis dans vos bureaux?
Le ministre, piqué au vif de se voir pris pour dupe, se garda bien d'avouer qu'il en avait fait un grand fonctionnaire. Mais les bons amis de cour le surent, le publièrent. Bonaparte même s'en amusa et en plaisanta son ministre dont les habitudes n'étaient pas plaisantes, comme chacun sait.
On se doute bien que l'ordre de rappel de Dubois fut expédié avec la même promptitude que l'avait été celui de son départ. Notre poêle tomba de son commissariat-général comme Saacho du gouvernement de son île, et redevint Gros-Jean comme devant. Mais les trois cent mille francs avaient été comptés, tes rentes achetées , et lorsqu'il retourna à Paris , il put y continuer en pais le commerce des Muses , et ne manqua pas de parasites pour applaudir h ses vers en partageant ses diners, dont les mines de l'Ile d'Elbe payaient largement les dépenses.
.Sans être aussi rapide, la fortune de M. Cast... fut cependant tulle qu'il dut s'applaudir d'avoir courageusement entrepris le voyage de Vienne. Il plut au comte de Witt, qui lui donna l'emploi de son secrétaire. Après être venu me faire part de son heureuse fortune, ce jeune homme alla , le soir même, au théâtre de Leopolcl-Si.nl t. et fut arrêté par la police, très sévère à Vienne envers les étrangers. Il se défendit, fut accablé de coups, garotté et jeté dans un cachot en attendant information. Amené le lendemain devant le magistrat, il se réclama de son patron improvisé, le comte de Witt, attaché à l'empereur de Russie , et, sur le témoignage du général, on le mit en liberté. N'ayant pas de passeport, un jour plus tôt il eût été conduit, comme vagabond, hors des frontières d'Autriche.
J'ai su depuis, par l'abbé Chalenton, le précepteur de MM. dePolignac, que M. Cast...., ayant suivi le comte de Witt en Russie, sciait marié à Tulczim avec une demoiselle bien née qui lui apporta en dot une rente de deux mille ducats de Hollande, et qu'à celte occasion l'abbé, précepteur alors des curants de la comtesse Pc-
tocka, conduisit la future à l'autel. M, Cas t.... retourna pur la suite à Lyon en un meilleur équipage qu'il n'en était sorti trois ans auparavant.
Ainsi, gruceà une résolution courageuse, lui aussi, il aura recueilli sa part des libéralités de la fortune au Congrès de Vienne.
Qui pourrait, après cela, nier l'influence du hasard sur uos destinées, et l'utilité des lettres de recommandation?