CHAPITRE SEIZIÈME Paris illuminé
Les Liiminuires. — Les Feux de Saint- Jean. — Le Feu de la place de Grève. — Les compliments de circonstance. — L'administration ordonne d'illuminer. — L'initiative des habitants. — Illumination du Louvre. — La fête des ambassadeurs d'Espagne. — L'Hôtel de Bouillon. — Le jardin sur la Seine. — Le feu d'artifice.
De tout temps Paris a soigné ses illuminations.
Les Mémoires du xv® siècle mentionnent de fréquentes manifestations de ce genre. J. Ghartier, dans son Histoire de Charles VU, à l'année 1458, s'exprime ainsi :
tt En quantité de lieux et diverses rues, plusieurs des bourgeois avaient fait parer et orner leurs maisons de draps et de luminaires, très
richement et à très grands frais, et dura cette fête trois jours. »
Ces hcminoires se composaient exclusivement de torcheï et de lampions. Plus tard on y joignit des lanternes, dont la corne était agrémentée de chiffres et d'attributs. Puis le goût italien mit à la mode les lanternes en papier, de forme et de couleurs diverses. De telle sorte que l'art de l'illumination n'a guère varié depuis des siècles, si l'on en excepte les cordons de gaz et la lumière électrique, d'application récente. Engouffrez-vous, un soir de 14 Juillet, dans les petites rues anciennes, et vous aurez une impression exacte de leur aspect, au temps du Vieux-Paris.
Mais en plus, on avait autrefois, pour surcroît de décor, les feux qu'on allumait au milieu des places et des carrefours, en toute occasion, à l'image de ceux de Saint-Jean.
Ces feux de Saint-Jean méritent notre attention.
Celui de la place de Grève était le plus important. Le Roi seul avait le privilège de Fallu-
mer. Pour le préparer, on élevait un màt de quatre-vingts pieds, hérissé de traverses de bois auxquelles étaient attachées cinq cents bourrées, deux cents cotterets, dix voies de bois et beaucoup de paille. On y plaçait un tonneau et une roue, symbole du disque du soleil. Cette montagne de combustible était, en outre, couronnée et enguirlandée de bouquets que l'on distribuait au Roi et à la Cour, dès leur arrivée. Enfin, on suspendait à l'arbre un grand panier contenant une douzaine de chats noirs et un renard, destinés à être brûlés vifs. Le chat, assistant des Messes noires^ était regardé comme l'animal domestique du diable ; quant au renard, il représentait l'humanité perverse, et il était naturel qu'on l'immolât, ainsi que les félins, dans cette nuit de Saint- Jean, où suivant la tradition, les sorciers préparaient leurs enchantements et confectionnaient leurs breuvages.
Chaque année, à cette époque, on vendait au public un compliment de circonstance. Voici celui de 1G56 , qui figure au Musée Carnavalet :
SUR LES FEUX De Sainrt Jean
Et rniiUi in iiativltale eius ijaudebunl.
Et l'on verra plusieurs le jour de sa naissance Tesmoigner des effects plains de resjou'issance. Aussi vois-je des feux au plus long jour de l'au Pour la Nativité de ce grand Sainct SainclJean. Sur dix-huict violons j'entends son Hymne artiste. Dix-huict lettres aussi sont en Saincl Jean Baptiste. Favorise.^, grand Sainct, les dix-huict ans du Roy, Obtenez luy sur eux de bon-heur un surcroy.
Jean Antiioine Wa^in, autrement dit
du Petit Plis.
Mais revenons aux lUiimiuatious.
A l'occasion des fêtes ofiicielies, — entrées royales, anniversaires, etc., l'autorité prescrivait des illuminations, — comme il ressort de cette ordonnance de police, datée du 2 jaiin 1739, et ayant trait à la fête organisée pour célébrer la publication de la paix :
Nous, faisant droit sur la réquisition du Procureur du Roy,
Ordonnons... que le soir tous les Bourgeois et Habitans de la Ville et Fauxbourgs seront tenus de faire allumer des feux devant leurs portes et d'illuminer les façades de leurs maisons, et cependant faisons défenses de tirer aucunes fusées ni pétarts, et enjoignons expressément à tous propriétaires et principaux locataires des maisons de faire fermer les fenêtres , lucarnes et généralement toutes les ouvertures des greniers dépendans de leurs dites maisons, comme aussi de faire fermer les fenêtres des angars et écuries, ainsi que les soupiraux des caves, et autres endroits dans lesquels il y auroit de la paille, du foin, du bois, et autres matières combustibles.
Mais le peuple parisien, toujours prêt à se réjouir, n'avait pas besoin qu'on l'y invitât. Son initiative, en cette matière, devançait com-
tr
munémeut les injonctions de ses magistrats.
A l'occasion de la naissance du duc de Bourgogne, les bourgeois du pont Notre-Dame le firent illuminer, pendant trois jours, avec des lustres et des girandoles de cristal, garnis de bougies, dont la lumière était réfléchie par quantités de miroirs.
Le même soir, la galerie du Louvre fut illuminée par un si grand nombre d'hommes, qu'en un quart d'heure elle parut tout en feu. Cette décoration causa une surprise et une admiration générale, « par ce qu'on ne s'était point encore avisé en France de dessiner tout un grand ordre d'architecture avec du feu » .
Dans une circonstance semblable, la fête de nuit offrit des surprises qui, depuis, n'ont point été dépassées.
Pour célébrer la naissance du dauphin, fils de Louis XV, le roi d'Espagne avait ordonné à ses ambassadeurs à Paris, MM. de Santa-Crux et Barrenechea, de donner une fête à Paris. Celleci se composa d'une illumination dont on parla pendant longtemps.
Dès dix heures du soir, l'hôtel de Bouillon, qui s'élevait sur le quai Malaquais, à côté de la façade des Beaux-Arts, fut illuminé magnifiquement. La façade représentait sept portiques de lumière. Partout, des chiffres, des emblèmes, des devises, des vers latins, des guirlandes, se montraient, non seulement à l'extérieur de l'hôtel, mais aussi dans la cour; toute l'architecture était ingénieusement dessinée par des lumières, et ornée de lustres, de guirlandes et de pots à feu. Un dauphin, entouré de lis, se faisait remarquer sur la porte principale de l'hôtel. On lui avait appliqué ce vers d'Ovide:
0 sacra progenies digna -parenler hue.
Le bâtiment était illuminé jusqu'au faîte ; sur les combles une tour lumineuse faisait allusion aux tours de Gastille et portait le chiffre de Philippe V.
La surface de la rivière, devant l'hôtel, offrait un spectacle vraiment en«hanteur. C'était un vaste jardin, barrant presque le fleuve, de l'un à l'autre rivage.
Deux montagnes escarpées, sj'mbole des Pyrénées, formaient le principal objet de celte pompeuse décoration, au milieu de la rivière : les deux monts é[aient joints par leurs bases, et séparés à leurs cimes de près de quarante pieds, ayant chacun 82 pieds d'élévation.
On voyait une agréable variété sur ces montagnes. Dans un endroit, c'étaient des crevasses avec des quartiers de roches en saiUie ; dans l'autre, des plantes et des arbustes, des cascades, des nappes et des chutes d'eau, des antres et des cavernes. Tout autour, des sirènes, des tritons et autres monstres marins.
A une certaine distance, à droite et à gauche de ces rochers, on voyait deux parterres de lumières dont les bordures étaient ornées alternativement d'ifs et d'orangers, avec leurs fruits, de douze pieds de haut, chargés de lumières. Le dessin de ce parterre était tracé et figuré par des terrines, du gazon et du sable de diverses couleurs.
Du milieu de chacun de ces parterres s'élevaient des rochers de la hauteur de quinze
pieds. Sur l'un, une figure colossale bronzée, eu ronde bosse, représentait le Guadalquivir. sur l'autre se dressait la Seine, avec un coq au bas.
Ce jardin se réunissait au quai par des galeries ornées de décorations rustiques qui aboutissaient à deux terrasses à double rampe, le tout garni d'une si grande quantité de terrines que les yeux en étaient éblouis.
Entre ces terrasses lumineuses et le brillant jardin, vis-à-vis des montagnes, on avait placé deux bateaux d'une forme singulière, ornés de sculptures et de dorures. Du milieu de chacun de ces bateaux s'élevait un temple octogone, couvert en manière de baldaquin et soutenu par huit palmiers, avec des guirlandes, des festons de fleurs et des lustres de cristal. Ces bateaux étaient remplis de musiciens pour les fanfares, qu'on exécutait alternativement.
Enfm. les quatre coins de ce vaste et lumineux jardin étaient terminés par quatre brillantes tours couvertes de lampions à plaques de fcr-])lanc, qui augmentaient considérablement
la lumière. Elles semblaient s'élever sur quatre terrasses en feu et se terminaient par des étendards aux armes de France et d'Espagne, qu'on y avait arborés à un niât.
C'est de ces tours que commença l'artifice, qui bientôt embrasa tout ce décor flottant. De toutes les crevasses sortirent des gerbes de fusées et des feux chinois. Les cascades, les nappes et les chutes d'eau roulèrent des torrents d'étincelles. De tous les rochers, de tous les arbres, de toutes les plantes s'élançaient des pièces d'artifice qui remplissaient le ciel de pluie d'étoiles. Puis, les deux montagnes ellesmêmes s'éventrèrent avec uq fracas de tonnerre, donnant naissance à un bouquet gigantesque, au milieu duquel apparut le temple de la paix. Le tout dura plus d'une heure.