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CHAPITRE DIX-SEPTIÈME Les Feux d'artifice

Le couplet final. — Le château de l'Ile Louviers. — TJne pièce politique. — Les feux d'artifice sous Louis XIV. — Jason à la conquête de la Toison d'or. — Les Dauphins volants. — Le feu de 1739, à l'occasion de madame Louise-Elisabeth de France. — Une fête pyrotechnique sur la Seine. — Le feu de 1770 sur la place Louis XV. — La catastrophe. — Extrait de la Gazette de France. — Autre feu. — Le Temple do l'Etre suprême. — Robespierre et le flambeau de la Raison. — Les nouvelles fêtes.

Ruggieri, le grand artificier, a dit que le feu d'artifice est le complément indispensable de toute fête, quelque chose comme le couplet final de tout divertissement.

Ce sera aussi le couplet final de ce livre, où il a été parlé de fêtes, exclusivement.

Les feux d'artifice ont été importés d'Itafie

et d'Espagne au xvi° siècle : ils font partie du bagage de la Renaissance. Mais ils ne furent, dans les commencements, que des distractions privées.

Le premier spectacle pyrotechnique, auquel le public fut convié, date des premières années de Louis XIIL

Ce fut toute une mise en scène.

Un guerrier, monté sur un char tout rempli de trophées, sortit de l'Arsenal. Sur le quai des Célestins, il fut attaqué par huit hommes armés de masses de feu. Lorsqu'elles furent consumées, ils revinrent à la charge avec des rondaches, composées chacune de trente fusées et d'un grand nombre de grenades, qui faisoient une grande escopèterie. Le char fit un coup de feu, et les trophées, qui n'étaient qu'un amas d'artifice, jetèrent pendant une demi-heure, un grand nombre de pièces diverses.

Mais ce n'était là que la première partie de la représentation.

Un château se dressait dans l'île Louviers. Quatre fortins, élevés sur la rive droite de \^

Seine, lancèrent sur lui des pièces d'artifice, et parvinrent à y mettre le feu.

Ce château avait quatre faces ; haut de 42 pieds, il était couronné de quatre pyramides garnies de lances à feu ; au milieu s'élevait un donjon terminé par une couronne, avec les armes du Roi et de la Reine-mère ; enfin, sur chaque portail, il y avait cent lances à feu, sans compter celles qui étaient tout à l'entour.

Lorsque les artifices qui le garnissaient furent presque consumés, on mit le feu à l'une des rondaches qui étaient dans l'île ; elle se composait de 200 fusées, qui allumèrent une infinité de lances et de saucissons ; en même temps, le char s'approcha du château, et mit le feu aux pyramides, qui tournèrent jusqu'à ce qu'elles fussent réduites en cendre ; enfin, on mit le feu à neuf autres rondaches, dont trois avaient chacune trois cents fusées.

C'était, comme on le voit, un feu d'artifice en règle.

Le même règne vit une fête du même genre, où le bon goût ne présida pas précisément à la

combinaisoD des motifs. C'était au retour de La Rochelle, après la fête au Petit-Ghâtelet : Un monstre marin vomissait des torrents de flammes ; mais Persée, monté sur son cheval ailé, ouvrait d'un coup de lance le flanc du monstre, d'où l'on vit sortir un grand nombre de pièces d'artiflce qui enflammèrent les attributs : on ne pouvait figurer plus explicitement Louis XIII vainqueur des protestants.

Louis XIV, Roi-Soleil, devait favoriser les feux d'artifice. L'un des plus beaux, sous son règne, termina les fêtes de l'Entrée de Marie- Thérèse. Nous en avons dit un mot déjà. Ce feu, tiré sur la Seine, était disposé sur un vaisseau ; on voyait à sa proue une sirène qui portait un dauphin couronné, et sa poupe était ornée d'un cartouche aux armes du Roi, accolé de deux tritons et surmonté d'un globe soutenu par les génies de la France et de l'Espagne. Une statue, représentant un héros conquérant la Toison d'or, faisait allusion à la conquête que le Roi avait faite par son mariage. Au sommet du grand màt, qui était entouré d'une couronne,

lia soleil portait les chiiTres du Roi et de la Reine. Tous ces objets parurent dans toute leur beauté par l'exécution de l'artifice qui les remplit de lumière. Une infinité d'étoiles et de serpenteaux brillaient dans les airs, et d'autres feux, se mêlant dans les eaux, semblaient confondre les deux éléments. La dépense faite à cette occasion, par les seuls particuliers, se montait, dit-on, à plus de dix millions.

A la naissance du Dauphin, nouveau feu d'artifice, sur la place de Grève. Il présenta cette particularité que « les fusées^ par un efi'et des plus industrieux aussi bien que des plus agréables, semèrent, en or, les airs de petits dauphins, parmi un nombre infini d'étoiles et autres artifices qui, par leur lumière et leur tintamarre, éclairoyent et chantoyent leur triomphe en faisant part au ciel des réjouissances de la terre. »

Mais, pour avoir une véritable idée d'un spectacle pyrotechnique dans toute sa magnificence, c'est au règne suivant qu'il faut se reporter. Sous Louis XV, l'art des feux a atteint

l'apogée de sa perfection, et la bourse des contribuables est encore suffisamment garnie, pour qu'on puisse lui consacrer tous les subsides désirables.

L'une des plus réussies, parmi ces fêtes, fut celle qui accompagna le mariage de Madame Louise-Elisabeth de France avec Don Philippe, infant et grand-amiral d'Espagne, en 1739, et qui eut pour emplacement décoratif le Pont- Neuf et la Seine.

Sur le terre-plein du Pont-Neuf on avait construit un temple à la grecque, ouvert en forme de péristyle ou colonnade, isolé de toutes parts, et dominant avec avantage sur tout ce qui l'environnait. Quatre rangs de colonnes d'ordre dorique de 32 pieds de hauteur soutenaient ce grand édifice.

D'autre part, entre le Pont-Neuf et le Pont- Royal, précisément au milieu de la Seine, s'élevait sur deux bateaux accouplés, un salon octogone, ouvert de tous côtés par huit arcades ou portiques, séparés par autant de pilastres. Toute l'architecture en était peinte en marbre

])lane, et était enrichie d'une infinité de compartiments variés, entre lesquels on distinguait les figures des muses, peintes en camaïeu, sur un fond de lapis.

Du centre des arcades pendaient de grosses lanternes de toile transparente et colorée, suspendues à des guirlandes de fleurs. L'entablement qui couronnait ces portiques, était surmonté d'un rang de lanternes ; et au-dessus de chaque pilastre était un vase, d'où sortait un drapeau de taffetas bleu fleurdelisé d'or.

L'intérieur de ce salon destiné pour la musique élait occupé par des gradins en amphithéâtre, qui s'élevaient de tout sens et sur lesquels étaient placés 180 musiciens conduits par Rebel et Francœur.

Pour que le roi ne perdît rien du spectacle, on avait fait choix pour le recevoir de l'appartement des bains de la reine Anne d'Autriche : Cet appartement, qui occupait le rez-de-chaussée d'une aile du Louvre, se terminait par un cabinet richement décoré, et percé d'une grande croisée à balcon, qui a vue sur la rivière,

Lorsque la nuit fut venue, le salon des musiciens et le Temple du Terreplain s'illuminèrent, ainsi que les pyramides bordant les parapets du Pont-Neuf. Cent quarante lustres furent élevés sur les deux quais et sur les ponts ; puis on vit déboucher de dessous les arches du pont, des bateaux illuminés, au nombre de soixante.

Lorsque ces derniers se furent rangés aux places qui leur était assignées, le prévôt, ayant reçu les ordres du roi, donna le signal du feu d'artifice.

A ce moment, l'on mit le feu à cent boîtes de fonte, qui furent suivies d'une décharge des canons de la ville, placés au pied du quai des Orfèvres. L'hôtel des Invalides y répondit par une décharge de son .artillerie.

Alors commença le feu d'artifice.

Trois cents fusées d'honneurs et deux cents caisses de fasées volantes partirent d'abord de tous les points du Pont-Neuf, tandis que les chiffres d'artifice, qui étaient ceux de l'Infant d'Espagne et de madame Louise Elisabeth, brillaient, en feu bleu, aux deux extrémités du

temple. Cette introduction dura plus d'un quart d'heure.

Gomme intermède il y eut le Combat des monstres marins^ sur l'eau ; ces monstres étaient chargés de trompes à feu, genouillères, pots à feu, serpenteaux et petites fusées volantes.

Alors s'allumèrent des gerbes d'artifice et des nappes de feu qui accompagnèrent l'embrasement général dont la Seine fut l'objet pendant près d'une demi-heure.

Le feu d'eau était placé dans huit bateaux, dont quatre de front étaient à quelque distance des arches du Pont-Neuf; et c'était de là que partait l'artifice qui couvrait toute la partie de la rivière, jusqu'au salon de musique. Les quatre autres bateaux, placés aussi de front, à peu de distance au-dessous de ce salon, fournissaient l'artifice que le cours de l'eau distribuait et entraînait jusqu'au Pont-Royal.

Ces bateaux contenaient une grande quantité de petits tonneaux goudronnés qu'on allumait en les mettant au fil de l'eau, et qui, après en avoir parcouru un certain espace, éclataient

avec grand bruit, et jetaient au loin de l'artifice de toute espèce, dont les différentes parties, après avoir fait un premier effet dans l'air et dans l'eau, se divisaient encore, et se renouvelaient sous des formes toutes différentes.

Les mêmes bateaux fournissaient dans le même temps, et sans cesse, une infinité de gerbes, de genouillères ou dauphins, et de roues tournantes sur l'eau, ce qui achevait d'occuper tout l'espace du Canal.

A ce grand spectacle succéda le Berceau d'étoiles. On avait construit au pied du massif qui portait le Temple, deux petits ponts à fleur d'eau, et en avant dans la rivière, parallèle? entre eux et éloignés l'un de l'autre d'environ dix toises. Le long de ces ponts on avait mis dans des caisses pleines de sable, des espèces de mortiers de carton au nombre de 160. Ils étaient chargés d'une grande quantité d'étoiles 1res brillantes, qu'ils jetaient jusqu'aussi haut que le Temple, et qui, pendant un temps assez long, formèrent avec grand bruit une voûte éclatante.

Le Soleil éclata aussitôt après. Le centre en

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était placé à la hauteur de l'entablement du Temple ; sa face avait huit pieds de diamètre, et le feu en était éblouissant. Les rayons qui en sortaient de toutes parts avaient 32 pieds d'étendue, en sorte que celte machine formait un soleil de 72 pieds de diamètre.

Dans le même moment, les Cascades de feu s'allumèrent toutes à la fois, au nombre de 82. Il y en avait 16 de chaque côté de la rivière, depuis le Pont-Neuf jusqu'au Pont-Royal ; leur sommet se terminait par de grosses gerbes paraissant fournir le feu de trois nappes qui retombaient par degrés, jusque dans l'eau même, qui en répétait l'image.

Enfin vint Xd. grande Girande et les deux petites Girandes.

La grande était d'environ 5,000 fusées volantes, tirées d'un seul coup de feu; elles occupaient tout le plancher de l'attique du temple.

Les deux petites étaient placées sur le Pont- Neuf, à droite et à gauche du temple, dont elles étaient éloignées de trente toises; elles conte-

naient chacime 300 fusées volantes. On les avait ainsi disposées pour garnir la naissance de la grande girande avec laquelle elles partaient.

C'est par ce feu prodigieux, dont le ciel fut tout à coup embrasé, tandis que l'air était ébranlé par une nouvelle décharge d'artillerie, que finit ce féerique spectacle.

Trente ans plus tard, on annonce un feu d'artifice somptueux, qui doit avoir pour théâtre, cette fois, la place Louis XV, afin que tout Paris le puisse voir.

Ce feu a pour objet la célébration du mariage du dauphin et de Marie- Antoinette d'Autriche.

La pièce principale, haute de 130 pieds, représente le temple de l'Hymen. Ce temple, d'ordre corinthien, est posé sur un soubassement décoré de cascades, de fontaines et de groupes allégoriques. La face principale est formée de six colonnes entourées de guirlandes, et portant un fronton sur lequel sont représentés les emblèmes de la France et de l'Em-

pire. L'édifice est terminé par un obélisque, sur les faces duquel différentes figures attachent les médaillons des deux époux. Derrière on a établi un bastion, dans lequel on a placé les batteries qui accompagnent l'exécution du feu, ainsi que la girande qui le termine.

Le programme s'exécute en tous points. Ruggieri s'est surpassé ; mais quelle triste fin !

Le lendemain, la Gazette France publiait ces lignes :

« La fête d'hier 30 du mois (mai 1770) a été suivie d'une cruelle catastrophe. Le grand concours du peuple, l'embarras des carrosses, et un fossé ouvert dans la rue royale, qui de la rue Saint-Honoré conduit à la place Louis XV, ont occasionné la perte de 130 à 140 personnes de tout état qui, après le feu d'artifice, se retiroient par cette rue. Le premier qui est tombé dans le fossé en a attiré d'autres et le refiux du monde qui a voulu rétrograder a produit le même engorgement du côté de la place. Les carrosses qui se sont trouvés dans la bagarre ont été brisés, et enlevés de leur train, et par leur chutte ont

écrasé ceux qui étoient dedans et ceux sur qui ils tombèrent. On a trouvé parmi les morts plusieurs cadavres dont les poches étoient remplies de montres et de bijoux, ce qui fait présumer que c'étoient des voleurs.

ce On dit qu'il y a eu 3 à 400 personnes blessées, et que plusieurs en sont mortes aujourd'hui. On ne sait encore aucun nom des malheureux qui ont éprouvé ce triste sort. On sait seulement qu'il y avait parmi le nombre des morts deux chevaliers de Saint-Louis et plusieurs dames assez bien mises. »

Cette catastrophe, de mauvais augure, éloigna quelque peu les Parisiens du spectacle des fusées volantes.

Mais vingt ans plus tard, — peut-être vingttrois, — nous retrouvons la foule pressée sur cette même place Louis XV, devenue la place de la Révolution.

Une pièce gigantesque se dresse dans l'ombre de la nuit. Ce n'est plus le Temple de l'Hymen. C'est le Temple de l'Etre Suprême.

Un petit homme, maigre, pâle, s'approche de

cette pièce; il y met le feu, leuaut à la main « le flambeau de la Raison » :

C'est un nouveau monde qui est né.

Et avec ce nouveau monde, de nouvelles fêles surgissent.

Elles ne nous présenteront pas un moins vaste champ d'observation que celui qui précède.

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